2001
revue de didactologie des langues-cultures
De l’apprentissage à la maîtrise des langues étrangères en Europe
José Herreras
Université de Valenciennes
Si la libre circulation des citoyens, prévue déjà par le traité de
Rome, exigeait comme préalable l’apprentissage des langues des partenaires
européens, le maintien de la diversité linguistique dans la Communauté européenne confère à l’apprentissage des langues une importance toute particulière. En effet, la maîtrise des langues étrangères devient une nécessité dans
le contexte européen, où une meilleure intercompréhension entre les peuples
est indispensable afin que soit assurée une meilleure cohésion au sein de
l’Union. Dans cet article, l’auteur analyse la situation de l’enseignement des
langues étrangères en Europe sous deux angles différents : d’un côté, celui
de l’apprentissage des langues, et de l’autre, celui de la maîtrise des langues.
Les résultats de cette analyse permettent de faire un constat d’échec dans le
domaine des langues étrangères et ce, malgré les efforts considérables
réalisés dans les différents pays de l’Union ces dernières années. Il est urgent
de trouver des solutions.
Comme le faisait remarquer J.-P. Van Deth (Van Deth 1979), diverse est
« l’Europe où nous vivons, telle que l’a façonnée l’histoire. Diverse en
ses langues, en ses structures, en ses lois. Diverse aussi en ses cultures,
en ses manières de vivre et de penser ». Aujourd’hui, une vingtaine d’années plus tard, nous pouvons considérer que l’Europe communautaire est
encore plus diverse qu’alors. L’ancienne Communauté Économique
Européenne a vécu. Une nouvelle Europe est née : l’Union européenne.
Elle a su intégrer depuis lors six nouveaux pays, cinq nouvelles langues
et des cultures anciennes venant du nord et du sud du continent.
Cette nouvelle Communauté comporte aujourd’hui quinze pays, dont la
caractéristique commune est celle d’une réelle diversité : diversité linguistique et, par conséquent, culturelle. En effet, outre les variantes dialectales
qui sont déjà des éléments différenciateurs de toute unité linguistique, on
trouve dans la plupart de ces pays une diversité de langues jouissant ou
non d’un statut particulier, concentrées sur des espaces bien définis, pratiquées par un nombre plus ou moins important de locuteurs. D’ailleurs,
nous pouvons souligner que le plurilinguisme est la règle dans les pays
appartenant à l’Union Européenne, où une quarantaine de langues seraient
parlées actuellement, onze d’entre elles (l’allemand, l’anglais, le danois,
l’espagnol, le finnois, le français, le grec, l’italien, le néerlandais, le portugais et le suédois) ayant le statut de langue officielle de l’Union.
Or, au fur et à mesure que l’Union Européenne s’élargit et que son
importance au niveau mondial s’accroît aussi bien du point de vue économique que politique, démographique et territorial, l’introduction de
nouvelles langues officielles pose un problème linguistique majeur : celui
de la communication entre les États, entre les institutions, entre les
citoyens. Cependant, contrairement à ce qui se passe dans d’autres
secteurs (agricole, transports…) où la politique communautaire tend vers
l’uniformisation, l’Union européenne a fait jusqu’à présent le pari de la
diversité en décidant d’intégrer les langues officielles de chaque État
membre. Mais cette option a aussi ses exigences.
L’une de ces exigences est celle d’un apprentissage des langues des partenaires européens : la libre mobilité des citoyens européens était déjà prévue
par le Traité de Rome (entré en vigueur en 1995), et cette mobilité est conditionnée par la maîtrise des langues étrangères. Cependant, la Communauté n’a
pris conscience de l’importance de cet enjeu que très tard, et, comme le faisait
remarquer L. Jacoby (Van Deth/Puyo 1982), membre de la Commission des
Communautés Européennes, presque rien n’avait encore été fait en 1981 pour
atteindre ces objectifs
[1]. Nous ne nous intéresserons pas ici aux objectifs
finaux, mais aux moyens pour y parvenir, à savoir les langues. Qu’en est-il
aujourd’hui de l’enseignement des langues des partenaires européens au sein
de l’Union et, surtout, qu’en est-il de la maîtrise de ces langues ?
Si l’on considère l’enseignement secondaire à la fin des années 80
– soulignons que c’était le niveau auquel débutait, jusqu’à il y peu de
temps, l’enseignement obligatoire des langues étrangères dans la plupart des
pays de la Communauté – et si l’on tient compte des aspects normatifs, on
peut considérer que, dans la plupart des pays de l’espace communautaire
européen, l’apprentissage d’au moins une langue étrangère avait à l’époque
un caractère obligatoire, à l’exception de l’Irlande et du Royaume-Uni où
cet apprentissage restait facultatif. Dans certains pays, par contre, l’obligation d’apprentissage s’étendait à deux langues (Allemagne, Belgique,
France, Portugal), voire trois (Luxembourg, Pays-Bas, Danemark), même
s’il est vrai qu’à l’intérieur de chaque pays le nombre des langues obligatoires pouvait varier en fonction du type de baccalauréat.
Bien que dans la plupart des pays l’éventail des langues proposées soit
assez large, force est de constater que, d’après les statistiques (année 1991-92 : CECA-CEE-CEEA 1995), les effectifs de ce niveau semblaient se
grouper autour de quatre langues. L’anglais était la langue étudiée par le
plus grand nombre d’élèves (83 % en moyenne). Dans certains pays comme
le Danemark, l’Allemagne, l’Espagne et les Pays-Bas, ce pourcentage
dépassait 90 %; en France, il représentait 84 %, et dans les autres pays,
entre et 55 % et 68 %. En deuxième position se trouvait le français (32 %),
mieux représenté au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Irlande (entre 59 %
et 69 %) qu’en Allemagne, en Italie et au Portugal, où les pourcentages
variaient entre 23 % et 33 %. L’allemand (16 %) occupait la troisième
place, se trouvant mieux représenté au Danemark (58 %) et aux Pays-Bas
(53 %) qu’au Royaume-uni, en Irlande et en France, où le taux se situait
entre 20 % et 27 %. En quatrième position arrivait l’espagnol (9 %), dont
la représentation la plus significative se trouvait en France (29 %), le pourcentage étant presque toujours inférieur à 5 % dans les autres pays. Les
autres langues communautaires représentaient des taux insignifiants
[2].
Mais il est vrai que le fait d’étudier une langue ne suppose pas forcément sa maîtrise. Un rapport publié par la Commission des Communautés
européennes en 1991 (TASK FORCE/INRA 1991) nous semble très éclairant sur ce sujet. Il s’agit des résultats d’un sondage, commandé à l’INRA
par la Commission européenne, et réalisé simultanément en décembre 1990
dans les douze pays de la Communauté sur un échantillon représentatif de
la population européenne âgée de 15-24 ans (7.600 personnes).
Tableau 1.
Langues étrangères que les jeunes ont apprises et celles
Tableau 1. — Langues étrangères que les jeunes ont apprises et celles
qu’ils parlent suffisamment bien pour participer à une conversation
Classement décroissant des langues de la CE apprises
et parlées par les jeunes européens (moyenne CE)
Langues étrangères apprises Langues étrangères parlées
1. Anglais . . . . . . . . 66 1. Anglais . . . . . . . . . 42
2. Français . . . . . . . . 42 2. Français . . . . . . . . . 19
3. Allemand . . . . . . . 18 3. Allemand . . . . . . . . 9
4. Espagnol . . . . . . . 12 4. Espagnol . . . . . . . . 6
5. Italien . . . . . . . . . 4 5. Italien . . . . . . . . . . 2
6. Néerlandais. . . . . . 2 6. Néerlandais. . . . . . . 1
7. Danois. . . . . . . . . 1 7. Danois. . . . . . . . . . 0
8. Grec . . . . . . . . . . 1 8. Grec . . . . . . . . . . . 0
9. Portugais . . . . . . . 1 9. Portugais . . . . . . . . 0
Source : élaboration personnelle à partir des données de Task Force/INRA 1991
élaboration personnelle à partir des données de Task Force/INRA 1991
En effet, comme nous pouvons le constater d’après les résultats de ce
sondage, les pourcentages des langues parlées sont bien en dessous de
ceux des langues apprises (voir tableau 1). Le taux de déperdition
communautaire est supérieur à 50 % (-53,7 %) et peut varier selon les
langues : le taux de déperdition le plus faible correspond à l’anglais
(-36,3 %), suivi du français (-45,2 %) ; l’allemand, l’espagnol, l’italien et
le néerlandais viendraient en troisième position (-50 %); et le danois, le
grec et le portugais fermeraient le ban.
Nous pouvons faire remarquer aussi que, bien que les pourcentages des
langues parlées soient inférieurs à ceux des langues apprises, la hiérarchie
des langues est maintenue sur les deux registres. Autrement dit, les langues
que l’on maîtrise le plus sont celles qui ont été étudiées par le plus grand
nombre, et celles dont la présence dans le système éducatif est la plus importante. En effet, la hiérarchie des langues apprises coïncide avec celle des
statistiques de l’enseignement secondaire dont il a été question plus haut,
même si les pourcentages sont différents, ce qui est explicable dans la mesure
où le public sondé (jeunes de 15-24 ans) ne recoupe pas parfaitement la
tranche d’âge du public scolarisé dans le secondaire (12-18 ans). Une partie
de ces jeunes ont quitté ce niveau d’enseignement depuis plusieurs années,
et leurs réponses reflètent une situation antérieure dans laquelle l’anglais
occupait une place importante, certes, mais moins hégémonique que celle
qu’il occupe actuellement, comme nous pourrons le constater par la suite.
En ce qui concerne l’obligation d’apprentissage d’une ou plusieurs
langues – toujours d’après le même sondage –, on constate que dans la
plupart des pays l’apprentissage obligatoire de deux langues étrangères est
loin d’être atteint (voir tableau 2).
Tableau 2.
Langues étrangères que les jeunes ont apprises et celles
Tableau 2. — Langues étrangères que les jeunes ont apprises et celles
qu’ils parlent suffisamment bien pour participer à une conversation
Classement décroissant des pays de la CE selon le nombre moyen
de langues apprises et parlées par les jeunes nationaux
Langues étrangères apprises Langues étrangères parlées
1. Luxembourg . . . . . 3,10 1. Luxembourg . . . . . . 2,70
2. Pays-Bas . . . . . . . 2,60 2. Danemark. . . . . . . . 1,76
3. Danemark . . . . . . 2,54 3. Pays-Bas . . . . . . . . 1,63
4. Belgique. . . . . . . . 2,21 4. Belgique. . . . . . . . . 1,16
5. France . . . . . . . . . 1,82 5. France . . . . . . . . . . 0,94
6. Allemagne . . . . . . 1,48 6. Allemagne . . . . . . . 0,92
7. Italie . . . . . . . . . . 1,46 7. Portugal . . . . . . . . . 0,77
8. Royaume-Uni . . . . 1,34 8. Grèce. . . . . . . . . . . 0,70
9. Espagne . . . . . . . . 1,28 8. Italie . . . . . . . . . . . 0,70
9. Portugal . . . . . . . . 1,28 10. Espagne . . . . . . . . 0,64
11. Grèce. . . . . . . . . 1,16 11. Royaume-Uni . . . . 0,47
12. Irlande . . . . . . . . 1,15 12. Irlande . . . . . . . . . 0,46
CE 12. . . . . . . . . . . 1,57 CE 12. . . . . . . . . . . . 0,82
Source : élaboration personnelle en base des données de Task Force/INRA 1991.
élaboration personnelle en base des données de Task Force/INRA 1991.
En effet, si l’on additionne les pourcentages concernant les langues officielles de la Communauté apprises dans chaque pays, on pourrait établir un
classement dans lequel la première place reviendrait au Luxembourg (où
chaque jeune apprendrait en moyenne 3,10 langues étrangères), et qui
serait suivi des Pays-Bas et du Danemark; la dernière place reviendrait à
l’Irlande, précédée de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal. Le classement
des pays d’après les langues parlées par les jeunes européens – malgré les
grandes différences existantes – serait à peu près identique à celui réalisé
pour les langues apprises. C’est dans les pays qui offrent la possibilité
d’apprendre le plus de langues que les jeunes maîtrisent le plus grand
nombre de langues. Il n’est donc pas étonnant de voir encore le
Luxembourg en tête, suivi du Danemark et des Pays-Bas; et de trouver en
bas du classement, toujours à la dernière place, l’Irlande, précédée de peu
par le Royaume-Uni et l’Espagne.
Le taux de déperdition global de la CE entre les langues apprises et les
langues parlées est de 47,7 %, mais ce taux varie d’un pays à l’autre. Le
taux de déperdition le plus bas correspond au Luxembourg (-12,9 %),
suivi de loin par le Danemark (-30,7 %), les Pays-Bas (-37,3 %),
l’Allemagne (-37,8 %), la Grèce (-39,6 %) et le Portugal (-39,8 %) ; la
Belgique (-47,5 %), la France (-48,3 %), l’Espagne (-50 %) et l’Italie (-52 %) suivent encore de plus loin; enfin l’Irlande (-60 %) et le Royaume-Uni (-64,9 %) ferment le ban très loin derrière. Nous constatons donc que
le Luxembourg est non seulement le pays dans lequel on a la possibilité
d’apprendre le plus de langues, mais aussi celui dans lequel on parle le
plus de langues, le taux de déperdition étant presque trois fois moins
important que celui du pays qui le suit (le Danemark) et presque cinq fois
inférieur à celui du dernier de la liste (Royaume-Uni). Ce pays montre
ainsi une réelle efficacité dans l’enseignement des langues étrangères.
Quelle est la situation actuelle ? Dans l’enseignement secondaire, on a
assisté en principe à un accroissement de la présence des langues étrangères, puisque la plupart des pays ont rendu obligatoire l’apprentissage
simultané de deux langues au cours de la scolarité. Quelques pays, cependant, font exception à la règle : la Belgique (germanophone et francophone), l’Espagne, l’Italie, le Portugal et le Royaume-Uni (en Irlande
aucune langue étrangère n’est obligatoire).
D’après les statistiques les plus récentes dont nous disposons (année
1996-1997 : EURYDICE/EUROSTAT 2000), les élèves apprendraient en
moyenne 1,4 langue, c’est à dire 0,2 de plus qu’en 1991-1992, et la répartition des effectifs par langue serait la suivante : 89,5 % des élèves
apprennent l’anglais, 21,1 % le français, 10,3 % l’allemand et 8,4 % l’espagnol. Nous devons souligner que l’absence de données statistiques du
Royaume-Uni a pu modifier sensiblement à la baisse les pourcentages
concernant les langues autres que l’anglais, en particulier le français dont
la présence est très importante dans ce pays. Cependant, cela ne peut pas
bouleverser la hiérarchie observée en 1991-92 : il est évident que l’anglais
non seulement maintient son rôle hégémonique, mais le consolide.
Un autre fait marquant de ces dernières années dans le domaine des
langues étrangères a été l’introduction généralisée d’une langue obligatoire
dès l’école primaire. Dans un nombre important de pays de l’Union, en effet,
on commence désormais ce type d’apprentissage vers l’âge de 8-11 ans.
D’après les dernières statistiques (1996-1997), à ce niveau (où encore 47,3 %
des élèves n’apprennent pas de langue étrangère) l’anglais serait la langue la
plus étudiée (34,7 %), suivie de très loin par le français (3 %), l’allemand et
l’espagnol représentant des pourcentages encore plus faibles. Dans certains
pays, d’ailleurs, comme le Danemark, les Pays-Bas, la Grèce et la Suède, les
élèves n’ont pas la possibilité de choisir, l’anglais y étant obligatoire.
D’autre part, il faut souligner le fait que durant cette période les élèves
de l’enseignement secondaire sont passés de l’apprentissage de 1,2 langue
en 1991-1992 à celui de 1,4 langue en moyenne en 1996-97 et que l’on a
introduit aussi plus tôt (dès l’école primaire) ce type d’apprentissage, mais
que ces mesures n’ont pas joué en faveur de la diversification. Au contraire,
la polarisation vers l’apprentissage de l’anglais s’est encore accentuée au
détriment des autres langues. Il ne s’agit pas d’une tendance passagère :
lorsque l’on demande aux Européens (population de 15 ans et plus) leur
opinion sur l’utilité des langues (INRA 1999), leurs réponses ne permettent
pas le moindre doute : la langue pour eux la plus utile est sans conteste
l’anglais (70,1 %); ensuite viendrait le français (37,4 %); en troisième
position l’allemand (23,2 %). En quatrième et dernière position d’un groupe
des langues bénéficiant quand même d’un pourcentage significatif se trouve
l’espagnol (15,8 %). Les autres langues ne semblent pas être d’une grande
utilité pour les Européens : l’italien, par exemple (5e position) n’est considéré utile que par 2,5 % d’entre eux. Les jeunes de 15-24 ans, tout en allant
dans le même sens, laissent entrevoir une lueur d’espoir. En effet, même
s’ils sont encore plus nombreux à choisir l’anglais pour son utilité (74,6 %),
ils le sont aussi pour considérer utiles les autres langues : le français
(39,8 %), l’allemand (26 %), l’espagnol (18,4 %) et l’italien (2,8 %). Ce
qui tendrait à prouver qu’ils sont plus conscients que les générations précédentes de la nécessité de maîtriser plusieurs langues étrangères.
Tableau 3.
Langues étrangères que les Européens parlent suffi-
Tableau 3. — Langues étrangères que les Européens parlent suffisamment bien pour pouvoir participer à une conversation
Classement décroissant des langues de l’UE parlées par les Européens (moyenne UE)
1995 1999
1. Anglais . . . . . . . . 33,1 1. Anglais . . . . . . . . . 31,4
2. Français . . . . . . . . 15,3 2. Français . . . . . . . . . 10,4
3. Allemand . . . . . . . 9,4 3. Allemand . . . . . . . . 7,5
4. Espagnol . . . . . . . 4,8 4. Espagnol . . . . . . . . 3,6
5. Italien . . . . . . . . . 2,4 5. Italien . . . . . . . . . . 1,6
6. Suédois . . . . . . . . 1,1 6. Néerlandais. . . . . . . 1,0
7. Néerlandais. . . . . . 0,9 7. Suédois . . . . . . . . . 0,7
8. Danois. . . . . . . . . 0,7 8. Danois. . . . . . . . . . 0,4
9. Portugais . . . . . . . 0,4 9. Portugais . . . . . . . . 0,3
10. Grec . . . . . . . . . 0,3 10. Grec . . . . . . . . . . 0,2
11. Finnois. . . . . . . . 0,2 10. Finnois. . . . . . . . . 0,2
Source : élaboration personnelle en base des données de l’INRA
(Eurobarometer 44, autumn 1995; Eurobarometer 52.0, autumn 1999)
élaboration personnelle en base des données de l’INRA
Les répercussions de la politique éducative sur la maîtrise des langues
étrangères dans l’espace communautaire européen sont très perceptibles, si
l’on analyse les résultats des sondages réalisés par l’INRA en 1995 et
1999
[3] dans tous les pays membres de l’Europe des Quinze. Il est tout à
fait logique que les langues ayant une présence plus importante dans le
système éducatif soient aussi les langues les mieux maîtrisées par la population en général, car l’apprentissage des langues étrangères se réalise en
grande partie surtout dans le système d’enseignement. Rien d’étonnant,
donc, à ce que l’anglais soit la langue dont le pourcentage de locuteurs
européens qui la maîtrisent est le plus important, aussi bien en 1995 qu’en
1999 (voir tableau 3). Paradoxalement, la maîtrise des langues étrangères
en Europe a baissé entre 1995 et 1999, alors qu’on a intensifié leur enseignement dans toutes les langues.
Tableau 4.
Langues étrangères que les Européens parlent suffisam-
Tableau 4. — Langues étrangères que les Européens parlent suffisamment bien pour participer à une conversation
Classement décroissant des pays de la CE/UE
selon le nombre moyen de langues parlées par les nationaux.
PAYS 1990 1995 1999
jeunes de 15-24 ans population de 15 ans population de 15 ans
et plus et plus
Luxembourg 1 2,70 1 2,67 1 2,64
Danemark 2 1,76 3 1,70 3 1,51
Pays-Bas 3 1,63 2 1,84 2 1,63
Suède* 4 1,37 4 1,25
Belgique 4 1,16 5 1,24 5 1,15
Finlande* 6 1,19 6 1,06
Autriche* 7 0,15 8 0,65
France 5 0,94 9 0,66 9 0,55
Allemagne 6 0,92 8 0,74 7 0,71
Portugal 7 0,77 11 0,54 10 0,51
Grèce 8 0,70 12 0,53 10 0,51
Italie 8 0,70 10 0,60 10 0,51
Espagne 10 0,64 14 0,48 13 0,46
Royaume-Uni 11 0,47 13 0,50 15 0,22
Irlande 12 0,46 15 0,42 14 0,33
CE 12/UE 15 0,82 0,73 0,61
* Ce pays ne figurait pas dans le sondage réalisé en 1990.
Source : élaboration personnelle en base des données de TASK FORCE/INRA (1991) ;
INRA (Eurobarometer 44.0, autumn 1995; Eurobarometer 52.0, Autumn 1999).
élaboration personnelle en base des données de TASK FORCE/INRA (1991) ;
La répartition du nombre moyen de langues parlées dans chaque pays
(voir tableau 4), aussi bien en 1995 qu’en 1999 – même si la moyenne
est descendue entre ces deux dates –, reste très rapprochée, en général, de
celle concernant des jeunes de 15-24 ans en 1990 pour les pays les plus
performants dans le domaine des langues étrangères (le Luxembourg, le
Danemark, les Pays-Bas et la Belgique), où les écarts sont minimes ; pour
les autres, cet écart est important (environ 10 % en Irlande et en Italie),
voire très important (entre 20 % et 30 % en Allemagne, en Grèce, en
Espagne, en France et au Portugal). Ceci permet de différencier, grosso
modo, les pays qui ont accordé une importance toute particulière – pas
forcément pour les mêmes raisons – à l’enseignement des langues étrangères depuis très longtemps, des pays qui, au contraire, n’ont pas accordé
autant d’importance par le passé à ce type d’enseignement.
D’autre part, si nous considérons sur une période de 10 ans (1990-1999)
la tranche d’âge 15-24 ans – c’est à dire celle qui se trouve en grande partie
en phase de formation et qui, par conséquent, subit de façon plus directe
l’impact des politiques éducatives –, nous pouvons constater (voir tableau
5) que des quatre langues les plus étudiées – qui sont aussi celles maîtrisées par le plus grand nombre d’européens –, seul l’anglais a progressé,
passant de 42 % à 50,9 %. Le pourcentage d’européens maîtrisant les trois
autres langues a diminué sensiblement entre 1990 et 1999 : de 19 % à
12,9 % pour le français, de 9 % à 8,8 % pour l’allemand et de 6 % à 4,9 %
pour l’espagnol (Task Force/INRA1991; INRA 1999).
Tableau 5.
Langues étrangères que les jeunes européens (moyenne
Tableau 5. — Langues étrangères que les jeunes européens (moyenne
CE/UE) parlent suffisamment bien pour participer à une conversation
A. Danois E. Néerlandais I. Grec M. Chinois
B. Allemand F. Anglais J. Suédois N. Autres
C. Français G. Espagnol K. Finnois O. Aucune
D. Italien H. Portugais L. Arabe
A B C D E F G H I J* K* L* M* N O
1990 0,0 9,0 19,0 2,0 1,0 42,0 6,0 0,0 0,0 3,0 40,0
1999 0,4 8,8 12,9 1,6 1,0 50,9 4,9 0,2 0,4 0,8 0,1 0,1 0,0 3,6 38,3
* Cette langue ne figurait pas dans le sondage réalisé en 1990.
Source : élaboration personnelle en base des données de Task Force/INRA (1991);
INRA (Eurobarometer 52.0, Autumn 1999).
élaboration personnelle en base des données de Task Force/INRA (1991);
Enfin, il faut souligner que le nombre moyen des langues parlées par
les jeunes n’a pratiquement pas évolué en dix ans. En 1990, un jeune
européen maîtrisait en moyenne 0,82 langue, en 1999 il en maîtrise 0,85.
Il en est de même en ce qui concerne les jeunes qui ne sont capables de
parler aucune langue étrangère : ils représentaient 40 % en 1990; ils
représentent en 1999 un taux un peu inférieur, mais très proche (38,3 %).
Les données que nous venons d’exposer nous permettent de faire un
double constat d’échec de l’enseignement des langues étrangères au sein
de l’Union européenne. Il y a constat d’échec de l’apprentissage des
langues étrangères tout court, ce qui met en cause l’efficacité des systèmes
éducatifs, car il est tout à fait anormal que seulement la moitié environ de
ceux qui ont étudié une langue – même pendant plusieurs années – soient
capables de l’utiliser. D’ailleurs, comme les chiffres le montrent aisément,
le nombre moyen de langues parlées par les Européens n’a pratiquement
pas évolué en dix ans. C’est le cas aussi en ce qui concerne les Européens
qui ne maîtrisent aucune langue étrangère. Ceci met en cause directement
les méthodes d’apprentissage, mais aussi la formation des enseignants,
sans oublier les conditions d’enseignement/apprentissage.
Il y a constat d’échec de la diversification des langues dans les
systèmes d’enseignement, où l’anglais continue à progresser au détriment
des autres langues, malgré le fait que l’on débute plus tôt l’enseignement
des langues étrangères (dès l’école primaire) et que l’on ait intensifié son
apprentissage dans le secondaire (apprentissage de deux langues obligatoires dans la plupart des pays).
Il faudrait, si l’on veut dans l’avenir accroître la maîtrise des langues
étrangères en Europe, modifier la politique linguistique dans de nombreux
pays, car c’est prioritairement dans le système éducatif que l’on apprend
les langues étrangères, comme le confirme le sondage dont il a été question précédemment (Task Force/INRA 1991). En effet, parmi les réponses
que donnent les jeunes aux enquêtes sur la manière dont ils ont appris les
langues étrangères, c’est l’item « à l’école, à l’université… dans le cadre
de mes études » qui est le plus validé (92 %). Il n’est pas étonnant que
lorsqu’on leur demande si l’on « accorde suffisamment d’attention à l’enseignement des langues à l’école, à l’université et dans les autres types de
formation », la majorité d’entre eux (58 %) considèrent que ce n’est pas
le cas. Ils veulent que l’on accorde plus d’attention aux langues étrangères, puisqu’à la question : « Considérez-vous le fait de connaître les
langues étrangères comme très important, utile, pas important ? », 36 %
d’entre eux estiment que c’est « utile », et la grande majorité (61 %)
considère que c’est « très important ».
La diversification des langues dans le système éducatif devrait être
aussi un axe majeur de la politique éducative dans la plupart des pays de
l’Union européenne, car, comme le fait remarquer J.-P. Van Deth (1979,
p. 28), « L’Europe de demain sera probablement d’autant plus unie qu’elle
aura mieux su faire droit aux multiples valeurs de sa diversité ». Dans une
Europe où la règle commune est celle de la « diversité », il s’agira d’apprendre la langue et la culture de l’Autre pour mieux le comprendre, pour
mieux se comprendre. En effet, comme le souligne R. Galisson (Galisson
& Puren : 1999), « Dans le cadre de l’Europe, le citoyen nouveau ne
pourra être que très différent de son prédécesseur. Par exemple, il devra
décliner (et vivre avec) des identités gigognes : celle de la région d’origine (parfois frontalière et à cheval sur plusieurs pays […]) ; celle de son
pays ; et celle de l’Europe. Il ne fait aucun doute que, dans ce contexte
profondément remanié, les cultures auront un rôle à jouer. Leur confrontation sereine et organisée apparaît comme un outil de formation indispensable pour les populations de plus en plus contraintes au nomadisme ».
L’Union Européenne pourrait contribuer à cette diversification de l’enseignement des langues en augmentant le financement des programmes
européens afin de promouvoir davantage les échanges d’apprenants et
d’enseignants de tous niveaux; pas uniquement des enseignants de
langues, comme c’est trop souvent le cas actuellement.
En effet, si nous prenons l’exemple du Luxembourg, pays dans lequel
la population maîtrise en moyenne le plus de langues, nous pouvons
constater que c’est aussi un pays dans lequel les langues étrangères ne
jouent pas le rôle classique qu’on leur attribue dans le système éducatif
dans la plupart des pays (simples matières d’enseignement). Non seulement elles sont intégrées dans le système éducatif très tôt, mais elles
deviennent à un moment donné du cursus scolaire (c’est le cas pour l’allemand et le français) des langues véhiculaires d’enseignement (Herreras :
1992,1998). Nous pourrions donc essayer d’appliquer la même formule
dans l’enseignement secondaire, surtout dans les dernières années. En
profitant des programmes européens, il faudrait créer une mobilité entre
enseignants spécialistes des différentes matières enseignées dans le cursus
scolaire, afin qu’ils puissent assurer dans leur langue maternelle un enseignement de spécialité aux élèves ayant étudié cette langue pendant un
certain nombre d’années. De cette façon serait introduit un enseignement
véritablement bilingue très bénéfique pour les élèves, ce qui permettrait de
surcroît la possibilité de proposer de nouvelles langues obligatoires, puisqu’à un certain niveau l’enseignement de la langue étrangère laisserait la
place à l’enseignement d’une spécialité qui se trouverait être donnée dans
la langue étrangère en question. Il faudrait par conséquent promouvoir la
création de sections européennes et internationales, en particulier à l’école
primaire, et intensifier leur présence au collège et au lycée.
Cette diversification devrait être accompagnée dans un certain nombre
de pays de deux mesures : 1) l’apprentissage obligatoire de deux, voir trois
langues étrangères dans la période de scolarité obligatoire; ce qui serait
relativement facile à condition de promouvoir au niveau européen la mobilité des enseignants du secondaire par spécialités; 2) faire que le choix des
langues ne soit pas seulement théorique, mais réel pour les élèves.
Bien entendu, œuvrer dans le sens d’une véritable politique de diversification ne se fera pas si les décideurs politiques, les responsables éducatifs, la société tout entière, ne prennent pas conscience de cette nécessité.
Et là, la Didactologie des Langues et des Cultures, à laquelle Robert
Galisson essaie de donner ses lettres de noblesse, a un rôle important à
jouer, même si le pari n’est pas gagné d’avance.
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[1]
Un certain nombre de résolutions du Parlement européen se sont efforcées de combler les
défaillances. Voir : « Résolution sur l’enseignement des langues étrangères dans la Communauté
européenne » (
Journal Officiel des Communautés européennes, 68, du 14 mars 1983);
« Résolution sur la diffusion des langues dans la Communauté » (
Journal Officiel des
Communautés européennes, 127, du 14 mai 1984); « Résolution sur l’enseignement des langues
communautaires dans la Communauté européenne » (
Journal Officiel des Communautés européennes, 309, du 5 décembre 1988).
[2]
Selon Van Deth (Van Deth 1979), pour l’année 1973-74 la répartition des effectifs était la
suivante : anglais (79,5 %), français (54,8 %), allemand (34,6 %), espagnol (4,1 %) et italien (0,8 %).
[3]
Celui de 1995 a été réalisé auprès d’un échantillon de 16.641 personnes âgés de 15 ans et
plus, en octobre/novembre et celui de 1999, auprès d’un échantillon de 16.071 personnes âgés
de 15 ans et plus, en octobre/novembre. Malheureusement ces sondages n’apportent que des
données concernant les
langues parlées, la question concernant les
langues apprises n’ayant pas
été posée.