2001
revue de didactologie des langues-cultures
Retour sur la formation des enseignants de langues : quelle place pour le plurilinguisme ?
Véronique Castellotti
Université F. Rabelais, Tours EA 2534 Plurilinguisme et apprentissage, ENS LSH, Lyon
Les pratiques plurilingues, qui ne cessent de s’étendre dans la
plupart des pays, commencent à être prises en compte comme un objectif
didactique à part entière, ainsi qu’en témoignent les travaux récents du
Conseil de l’Europe. On s’interrogera ici sur le rôle et la place de la formation des enseignants de langues dans ce processus, en esquissant quelques
propositions susceptibles de les inciter à prendre en compte la dimension
plurilingue dans leur enseignement.
À plusieurs reprises, Robert Galisson a rappelé le rôle central, et selon
lui grandissant, de la formation des enseignants pour la didactique des
langues et des cultures (voir notamment Galisson 1995 et Galisson &
Puren 1999). La formation, entre autres avantages, conduirait les enseignants vers une autonomie de jugement et d’action leur permettant d’éviter
l’assujettissement aux méthodologies dominantes, d’analyser les situations
complexes auxquelles ils sont de plus en plus confrontés et de construire
des scénarios motivants et des outils adéquats. Ce point de vue, que je
partage, invite à s’interroger plus avant sur les caractéristiques des enseignants de langues ainsi que sur la multiplicité des contextes dans lesquels
ils opèrent, afin d’esquisser des pistes de réflexion qui débouchent sur des
dispositifs de formation répondant aux exigences de la période.
1. LES ENSEIGNANTS DE LANGUE : DES SPÉCIALISTES DEUX
FOIS MONOLINGUES ?
Qui sont les enseignants de langue
[1] ? Une enquête par entretiens,
menée il y a dix ans (Castellotti & De Carlo 1993 et 1995) fournissait
déjà quelques éléments sur leurs choix et leurs parcours professionnels,
permettant de valider l’hypothèse selon laquelle leur travail est de plus en
plus fréquemment perçu comme un métier. Eux-mêmes, en conséquence,
se pensent de plus en plus comme des spécialistes, à la fois de l’enseignement et de la langue qu’ils enseignent, mais ils se jugent pour la
plupart insuffisamment formés pour exercer dans de bonnes conditions,
compte-tenu des évolutions de leur métier.
Les orientations en matière de formation pour les enseignants de
langue-culture étrangère que nous avions formulées alors, en fonction de
l’analyse des entretiens, s’articulaient essentiellement autour de trois
directions :
- travail sur les modèles et les représentations (touchant tant les
conceptions de l’enseignant et du système que celles de l’enseignement,
de l’apprentissage et de leurs relations) ;
- réflexion sur les rapports entre les usages de la langue et les savoirs
sur la langue, leur part respective et leur articulation dans l’apprentissage;
- explicitation des relations entre la (les) langue(s) étrangère(s) et la
(les) langue(s) maternelle(s), ainsi que de leurs implications didactiques.
Ce sont ces directions, que je considère toujours d’actualité sur le fond,
qu’il me semble nécessaire de repréciser et d’enrichir aujourd’hui, à la
lumière des évolutions au sein des sociétés contemporaines et des orientations qui les accompagnent dans le domaine de la didactique des langues
et des cultures. En effet, ces directions restent largement prisonnières d’une
conception relativement « monolingue » de l’apprentissage des languescultures même si, déjà, nous évoquions des possibilités d’intégration
LM/LE et des ouvertures vers l’educazione linguistica (version italienne de
l’éveil aux langues ou Language Awareness). Dans leurs propos, en particulier, de nombreux enseignants faisaient très souvent montre de méfiance
vis-à-vis du rôle de la langue première dans l’apprentissage d’autres
langues, ainsi, éventuellement, que de celui d’autres langues apprises
précédemment ou en même temps. L’extrait suivant, provenant d’un entretien avec une professeure d’espagnol, est révélateur d’un type de conception où l’on considère les compétences dans chaque langue comme devant
être soigneusement et irrémédiablement séparées les unes des autres, leur
rapprochement ne pouvant déboucher que sur un résultat catastrophique :
Y a rien à faire ils arrivent pas à se débarrasser de la structure du français. Alors
de temps en temps ils font des mélanges avec avec l’anglais aussi […] alors quand
par hasard ils font la langue 3 et qu’ils font de l’italien alors là ça devient abominable. (Corpus enseignants 91; entretien avec FB)
Or l’un des changements majeurs en matière de langue, qui commençait à être perçu à l’époque mais qui, me semble-t-il, acquiert aujourd’hui
une importance incontournable, concerne précisément la pluralité linguistique, de plus en plus présente et de mieux en mieux acceptée dans de
nombreuses sphères de la vie sociale. En particulier, pour la question qui
nous occupe, les orientations récentes en matière d’enseignement et d’apprentissage des langues insistent fortement sur le caractère plurilingue et
pluriculturel de la compétence à construire au moyen de cet apprentissage
(Conseil de l’Europe 2001).
Comment, alors, imaginer que de telles dimensions puissent être réellement prises en compte si, dans le même temps, on continue de penser la
formation des enseignants comme une spécialisation dans
une langue,
n’intégrant, dans le meilleur des cas, que quelques tentatives de rapprochement avec la langue première
[2] ? Si on vise, en effet, à faire construire
par les apprenants une compétence plurilingue et pluriculturelle dès le
début de l’apprentissage, il importe au premier chef d’inscrire la pluralité
au cœur même de la formation des enseignants de langue-culture, si l’on
ne veut pas qu’ils conservent des représentations contraires à ce projet et
susceptibles de l’entraver.
Mais avant d’envisager des modalités de formation plus adaptées à cet
objectif, il semble nécessaire de revenir quelque peu sur les raisons qui ont
motivé ces évolutions ainsi que sur les formes qu’elles peuvent prendre.
2. DES ENJEUX ET DES SITUATIONS COMPLEXES
Les orientations récentes en matière de didactique des langues, en particulier celles relayées par le Conseil de l’Europe (2001), font état de changements nécessitant de repenser (pour le renouveler et l’harmoniser,
notamment) le cadre dans lequel on apprend, on enseigne et on évalue la
pratique des langues. De quel ordre sont ces changements ? Qui touchent-ils, à quoi s’appliquent-ils et que modifient-ils ?
Il semble qu’ils concernent essentiellement trois types d’entités :
- les situations dans lesquelles on a besoin de recourir à une ou
plusieurs langues non maternelles
Celles-ci, qui s’étaient développées et avaient déjà évolué au cours des
dernières décennies, portent les indices des transformations récentes au
plan international (mondialisation, intégration européenne, etc.), qui ont
encore renforcé la saillance d’une dimension linguistique incontournable,
marquée à la fois par la suprématie de l’anglais et par les indices d’une
pluralité grandissante et de plus en plus sollicitée. Celle-ci se traduit, d’un
point de vue quantitatif, par un renforcement de l’apprentissage et de
l’usage de plusieurs langues, rendu nécessaire par une intensification de
la mobilité et des échanges
[3], y compris dans beaucoup de pays fortement
marqués par une idéologie monolingue, comme la France.
- Mais outre cette dimension, on peut également assister à la généralisation de situations au sein desquelles on accepte, voire on privilégie des
formes de communication hybrides, marquées par les contacts de langues
et de variétés : communication sur Internet, coexistence de plusieurs
langues sur une même chaîne de télévision, travail et intercompréhension
dans plusieurs langues dans certains contextes professionnels, etc.
- les publics destinataires des enseignements de langues
Ces publics ont évolué dans leur composition, mais aussi et surtout
dans leur parcours langagier. Si les années 70 ont vu arriver sur le marché
des langues de nouveaux utilisateurs – adultes et professionnels notamment – qui, jusque là, n’y avaient que peu accès, c’est à un changement
d’un autre ordre qu’on assiste aujourd’hui. En effet, ce n’est plus tant
l’identification sociale, générationnelle ou professionnelle des apprenants
qui fait la différence (même si, bien entendu, il reste nécessaire d’en tenir
compte) que la composition de leur répertoire linguistico-culturel. On ne
peut raisonnablement envisager d’enseigner les langues de la même façon
à un apprenant ne parlant et ne comprenant qu’une seule langue et n’ayant
que des relations très lointaines à d’autres cultures, et à un autre apprenant baignant dans le plurilinguisme depuis son enfance de par ses
origines et/ou ses pratiques langagières et culturelles courantes.
- les représentations sociales concernant le rôle des langues, leur
utilité et leur appropriation
Ces représentations restent encore largement marquées par des conceptions
monolingues (ou, au mieux, bilingues) de la communication verbale et de
l’apprentissage des langues (Castellotti 2001a, b). Cependant, un certain
nombre de signes laissent entrevoir une possible évolution dans ce domaine,
sans doute plus lent à ébranler que les autres. Parmi ces signes, on peut noter
une plus grande valorisation, dans la plupart des pays européens notamment,
de la part des langues au sein des systèmes éducatifs et d’un embryon de
diversification de leurs modes d’apprentissage (enseignement d’une matière
par intégration d’une langue étrangère, éveil aux langues, etc.); dans le même
temps, la montée en puissance de revendications identitaires dont une partie
au moins se traduisent et transparaissent à travers des phénomènes d’ordre
linguistique (langues des jeunes, parlers urbains, langues régionales…) témoignent d’une reconnaissance de facto de la réalité et de la vigueur des contacts
de langues et des pratiques plurilingues qui les accompagnent.
Ces transformations (socio)linguistiques, qui touchent de nombreux
pays, commencent à produire des retombées en matière d’orientations
concernant les politiques linguistiques et éducatives, mais n’ont encore
que peu d’incidences explicites à un niveau plus concret. Ainsi, on pourrait s’intéresser davantage aux conséquences de ces transformations, aux
objectifs qui en découlent d’un point de vue didactique et aux effets
touchant directement l’apprentissage et l’enseignement des langues. La
formation des enseignants apparaît ici comme un vecteur, invitant à mener
une réflexion plus large et plus approfondie autour de ce sujet.
3. QUELQUES PISTES DE RÉFLEXION POUR LA FORMATION
Il n’est pas question, dans cet article, d’élaborer un parcours détaillé,
cohérent et finalisé de formation pour les enseignants de langues, mais,
plus modestement, de proposer quelques embryons d’orientations et pistes
d’activités à partir desquelles de tels parcours pourraient être diversement
mis en oeuvre en fonction des variations des différents paramètres
évoqués ci-dessus.
Il s’agirait en effet de repenser l’ensemble de l’itinéraire de formation
pour l’élaborer selon une perspective d’ensemble qui placerait le plurilinguisme non seulement comme objectif mais comme principe même de
formation. Comme le rappelle Daniel Coste, diversifier les langues
apprises, c’est aussi diversifier les voies pour les apprendre (Coste 1998 :
267); de même, pour la formation des enseignants, développer la pluralité linguistique et culturelle, c’est aussi former les enseignants à et par
une pluralité d’approches didactiques, qui placent le plurilinguisme au
cœur du dispositif.
On s’inspirera ici, pour esquisser quelques directions, de modalités déjà
mises en oeuvre, pour la plupart, soit dans des protocoles d’enquête
(Castellotti, Coste et Moore, à paraître), soit dans des actions de sensibilisation à des langues diverses entrant dans le cadre du programme européen Evlang (notamment Candelier 1998, Matthey 1999, Macaire, à
paraître,) soit dans les travaux portant sur l’intercompréhension des
langues voisines (Dabène et Degache 1996), avec l’idée de « faire vivre
les compétences attendues des élèves par les enseignants dans la posture
d’apprenants [en ayant] une idée claire de ce que « apprendre des
langues » veut dire, et de la manière dont on devient compétent dans ce
domaine » (Macaire, à paraître). Ce dispositif pourrait s’articuler principalement autour de trois « pôles » qui constitueraient la charpente d’une
formation d’enseignants de langues plurilingues :
- La mise en évidence de leur propre répertoire « verbo-culturel »
plurilingue (et donc, aussi, de celui des élèves); elle pourrait s’effectuer
au moyen de différentes activités telles que :
- des échanges interactifs à partir de la rédaction de récits de vie et/ou
de la réalisation d’entretiens; ces tâches pourraient être réalisées,
notamment, à l’occasion d’un travail de réflexion sur la biographie
langagière du Portfolio européen des langues;
- des tâches individuelles et/ou collaboratives à partir de textes en europanto
[4] afin de travailler de manière concrète sur les questions d’emprunts, de mélanges, d’alternances et, plus généralement, aborder la
question des contacts de langues (voir Matthey 1999);
- la lecture et l’écoute, aux fins d’explicitation des stratégies de compréhension, de documents en langues voisines de celle qu’on enseigne.
- La mise en évidence des relations entre les langues, tant du point
de vue du rôle de la langue première dans l’apprentissage des langues
étrangères que de celui des différentes langues étrangères entre elles, sous
l’angle des pratiques et des représentations. Cela implique d’expérimenter
ses propres perceptions de la distance/proximité interlinguistique ainsi que
de sonder le rôle spécifique de certaines langues (en particulier l’anglais,
mais peut-être aussi, pour les langues romanes, le latin ou l’italien). Cette
orientation peut être travaillée, notamment, au moyen d’une réflexion
collective menée à partir d’activités telles que :
- des tâches individuelles et/ou collaboratives d’élucidation du sens en
langues inconnues (distante d’abord, plus proche ensuite) débouchant
sur une analyse des stratégies auxquelles on peut avoir recours dans
ce type de situation (voir notamment Castellotti, Coste & Moore
2001) ;
- une sensibilisation à des langues diverses, sur le modèle des
programmes d’éveil aux langues (voir notamment Candelier 1998 et
Candelier et Macaire, à paraître), permettant d’expliciter les compétences visées et, tout particulièrement, de clarifier l’importance des
représentations et activités métalinguistiques dans l’approche et l’apprentissage d’une nouvelle langue.
- La mise en évidence du caractère pluriel, partiel et déséquilibré
de la compétence plurilingue (Coste, Moore & Zarate 1997). Le fait de
prendre en compte, pour la définition de cette compétence, l’ensemble des
ressources linguistiques et culturelles à la disposition des locuteurs oblige
à revenir et à insister sur la configuration du répertoire et sur sa fonctionnalité. Ce qu’on ne sait pas nécessairement dire ou faire dans une
langue, on sait peut-être le dire ou le faire dans une autre, plus propice à
ce type d’action ou d’expression. Il s’agit donc ici de rompre avec la
conception qui consiste à penser qu’on n’est compétent dans une langue
que si on en maîtrise toutes les dimensions. Cette orientation peut être
mise en oeuvre par l’apprentissage d’une nouvelle langue, non pas seulement avec l’objectif de réfléchir sur les stratégies d’apprentissage (comme
c’est le cas dans le cadre de la mention FLE) mais aussi de construction
d’une compétence partielle réelle dans cette langue, motivée par exemple
par un intérêt professionnel (lecture de textes spécialisés, compréhension
orale, communication à des congrès, etc.).
Ces quelques pistes s’inscrivent dans une conception globale de la
formation des enseignants de langue-culture déjà décrite ailleurs
(Castellotti & De Carlo 1995), qui considère ces enseignants comme des
acteurs à part entière de leur propre formation. Placer le plurilinguisme au
cœur de cette formation implique, en amont, de les rendre conscients de
son importance et du déplacement des repères entraîné par cet objectif.
Certains d’entre eux, confrontés au plurilinguisme de leurs propres élèves,
le sont déjà (à leur corps défendant parfois). Reste à convaincre les autres
d’une telle nécessité, au moyen notamment d’actions incitatives destinées
à valoriser l’extension des pratiques plurilingues.
·
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n° 2,45-47.
·
MENESR. 1996. Espagnol collège; horaires, objectifs, programmes, instructions.
[1]
Je prendrai ici pour cible les enseignants de langue étrangère de l’enseignement secondaire,
qui constituent la grande majorité de cette profession.
[2]
Comme le prévoient, par exemple, les Instructions officielles pour l’enseignement de l’espagnol au lycée en France, prévoyant de favoriser « des comparaisons enrichissantes » […] avec
la langue maternelle afin de faire prendre « conscience des rapprochements possibles »
(MENESR 1996).
[3]
Un entretien récent avec un cadre du service commercial d’une entreprise française de
moyenne importance faisait ainsi apparaître un rôle grandissant des langues étrangères dans le
recrutement, à différents niveaux de l’entreprise.
[4]
L’europanto est une sorte de sabir « inventé » par Diego Marani, traducteur à l’Union européenne, qui fonctionne en mélangeant 6 ou 7 langues européennes. Pour plus de précisions, voir
M. Matthey (1999), « L’europanto. À propos d’un soi-disant pidgin européen »,
Bulletin suisse
de linguistique appliquée 69/2,207-221.