2001
revue de didactologie des langues-cultures
Formation à la recherche et recherche de la formation en didactique
Maguy Pothier
Laboratoire de Recherche sur le Langage Université Blaise Pascal, Clermont 2
En réaction aux positions de Robert Galisson qui oppose applicationnistes et conceptualistes, je proposerais une vue plus pacifique du champ
de la didactique, comme lieu de rencontre de divers spécialistes, chacun
travaillant dans son optique particulière pour le plus grand bien de tous. La
réalité polymorphe de l’enseignement apprentissage des langues étrangères
oblige le futur enseignant, le formateur et le chercheur à s’abreuver à de
multiples sources, sans exclusive, sans complexe et sans reniement de
quiconque.
Le problème de l’applicationnisme a été au cœur des préoccupations de
la didactique des langues et des cultures depuis qu’elle existe, et trente ans
après, le sujet ne semble pas épuisé puisqu’on le retrouve régulièrement
interrogé (Lehmann, 1986; Beacco & Chevalier, 1988; Galisson, 1999,
2001, entre autres).
1. APPLICATIONNISTES VERSUS CONCEPTUALISTES ?
Je souhaiterais revenir sur la distinction que fait Robert Galisson entre
applicationnistes et conceptualistes, les premiers appliquant servilement
des théories ou des concepts (appartenant aux disciplines de référence)
plus ou moins applicables, les seconds, partisans de l’autonomie de leur
discipline, s’intéressant au sujet dans une optique praxéologique. En dépit
de l’affirmation d’incompatibilité entre les deux, je souhaiterais nuancer
cette dichotomie, n’ayant pas un goût marqué pour les étiquettes et ne me
sentant vraiment à mon aise ni dans l’une, ni dans l’autre.
C’est évidemment la linguistique qui a particulièrement fait l’objet de
contestations de la part des didacticiens qui ne se reconnaissaient pas dans
la linguistique appliquée (pas plus que dans la linguistique impliquée
[1]
d’ailleurs), mais la psychologie ou l’anthropologie n’ont pas échappé au
débat, à leur corps défendant, les rapports entre la didactique et ces
dernières disciplines n’ayant jamais eu cependant le même caractère
passionnel
[2]. J’envisagerai le problème sous les trois formes qui concernent
spécifiquement la didactique : l’enseignement d’une langue et d’une culture
étrangère, la formation de futurs ou actuels enseignants et la recherche.
Peut-être faut-il d’abord s’entendre sur le terme d’« applicationnisme » : si cela signifie l’importation pure et simple de méthodes ou de
concepts d’un champ dans l’autre ou l’application directe des avancées de
la linguistique en didactique, il est clair que l’applicationnisme est
condamnable, non pas moralement mais heuristiquement, parce que non
viable. La linguistique et la didactique n’ont que partiellement le même
objet, et en tout état de cause, pas le même objectif, la première interrogeant les mécanismes de la langue, la seconde des situations d’enseignement ou d’apprentissage permettant l’acquisition optimale d’une langue
donnée par un public particulier. Mais le combat identitaire pour la DDLC
que mène Robert Galisson semble parfois lui faire oublier les dures
réalités du terrain. En effet, lorsqu’il écrit (Galisson, 2001 : p. 155) « On
ne saurait être mathématicien sans connaître les mathématiques, mais on
peut tout ignorer de la linguistique (et de l’anthropologie culturelle, de la
littérature, etc. pour la dimension culturelle de la langue) et s’avérer bon,
voire remarquable locuteur dans sa langue maternelle et dans une ou
plusieurs autres langues », on ne peut que lui en donner acte (encore que
je ne sois pas sûre que l’ignorance de la littérature permette le développement d’une expression précise et subtile, mais c’est un autre débat).
Cependant, il me semble qu’ici, il n’est guère question de didacticiens ou
d’enseignants de langue, mais tout simplement de locuteurs.
Au risque d’enfoncer quelques portes ouvertes, je voudrais rappeler que
l’enseignant de langue étrangère est confronté chaque jour aux difficultés
du fonctionnement de la langue et surtout, aux redoutables questions des
apprenants, questions fort pertinentes mais très insolites pour les natifs qui
ne se les sont jamais posées (et ce n’est pas avec les réponses de la grammaire traditionnelle qu’ils aideront les étrangers à se construire une
compétence). Jusqu’au moment où il se trouve devant des étrangers, le
professeur natif a vécu dans l’illusion de connaître sa propre langue, mais
c’est une illusion vite perdue. Confronté aux difficultés concrètes, il va,
dans un premier temps, se focaliser sur la langue qui est l’élément central,
le pivot de son enseignement, et le secours de la linguistique lui sera alors
précieux. Obligatoirement, il devra interpréter et « reformater » les informations acquises pour qu’elles soient opérationnelles, mais s’il n’a pas
cette information minimale, il en sera réduit à une autre forme d’applicationnisme beaucoup plus préjudiciable qui le conduira à être ce que les
Américains appellent un « instructeur », c’est-à-dire celui qui applique
sans états d’âme une méthode ou un cours pensé et conçu par d’autres.
Or, il me semble bien que Galisson lui-même (1999 : pp. 61-72) stigmatise une formation purement méthodologique privilégiant l’objet (l’outil
pour enseigner) au détriment du sujet (la préparation de l’enseignant).
C’est ici que je me sépare de son interprétation : préparer un enseignant
à son travail implique à la fois lui permettre de dominer la matière qu’il
enseigne (la langue et la culture), les relations avec les apprenants, la
conduite de classe, ainsi que ses propres motivations à exercer ce métier.
Une véritable formation ne peut produire que des êtres libres et responsables de leurs choix; il faut pour cela dominer les disciplines qui informent les pratiques d’enseignement et d’apprentissage si l’on ne veut pas
être simplement un instrument entre les mains de ceux qui seraient habilités à penser. On ne peut être (relativement) libre que dans le savoir,
certainement pas dans l’ignorance. Pour préciser les rapports de la linguistique et de la didactique, je dirais qu’il n’est pas question de prendre la
linguistique comme modèle pour penser la didactique, mais de se servir
des analyses et des descriptions de la linguistique pour fonder son travail
sur la langue.
Le problème se posera de la même façon, même si cela n’apparaît pas
aussi clairement, par rapport à l’anthropologie. Si l’enseignant de langue
n’a pas effectué un travail de distanciation vis-à-vis de sa propre culture,
il restera empêtré dans un ethnocentrisme primaire d’autant plus dangereux qu’il passera pour savant aux yeux des apprenants (l’enseignant étant
la mesure de toute chose et son avis, pour totalement personnel qu’il soit,
généralement reçu comme un oracle
[3] ).
Les besoins de l’enseignant de langues induisent donc ceux d’une
formation bien pensée et efficace dans laquelle les avancées des disciplines
connexes ne seraient ni oubliées, ni obligatoirement réinventées, à charge
pour les impétrants de retravailler les données dans une optique résolument
didactique. Se servir de la linguistique, de l’anthropologie ou de la psycho-logie de l’apprentissage dans l’optique de la didactique n’est pas perdre son
âme, ni faire de l’applicationnisme, et élaborer sa propre problématique, et
éventuellement sa théorie, ne signifie pas ignorer les avancées des autres
disciplines qui sont bien, pour moi, des passages obligés.
2. LA TRANSDISCIPLINARITÉ ET LA « MARGUERITE » DE LA
DIDACTIQUE
Je propose, en Annexe, une représentation schématique du champ de la
didactique qui tente d’inclure tous les sous-ensembles susceptibles de l’informer, et je l’ai (évidemment) placée au centre. La didactique est divisée
en deux parties, l’une correspondant à la mise en œuvre pratique, l’autre
à tout ce qui la sous-tend : la formation, l’observation, l’expérimentation
et la recherche. Le cercle qui entoure ces deux parties est volontairement
ouvert (en pointillés) pour signifier les courants d’échanges avec les
divers sous-ensembles relevant soit des sciences sociales, des sciences du
langage, de l’éducation, de la communication et de la psychologie. Certes,
on peut contester certains placements, comme celui de l’analyse de
discours qu’on pourrait affecter aux sciences du langage (mais en faisant
ce choix, j’ai plus pensé, comme pères putatifs, à Garfinkel et Sacks qu’à
Bakhtine) ou discuter l’absence d’autres courants de recherche, comme
celui de la formation à distance; cependant, j’ai tenté d’intégrer un
maximum de disciplines ayant des liens possibles avec la didactique.
Car la didactique est, par essence, transdisciplinaire au sens que lui
donne Tardif (1998 : p. 56), qui cite la définition du document de synthèse
du projet CIRET-UNESCO (1997) : « Ce qui est à la fois entre les disciplines, à travers les disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité
est la compréhension du monde présent, dont un des impératifs est l’unité
de la connaissance » Bruner (1997 : p. 15) ne dit pas autre chose dans
son approche de la psychologie :
L’étude de l’esprit humain est si difficile, si profondément empêtrée dans le
dilemme d’être à la fois l’objet et l’agent de sa propre étude, qu’elle ne peut limiter
sa démarche aux manières de penser empruntées à la physique. Cette tâche est au
contraire d’une telle importance qu’elle mérite tout l’éventail des regards susceptibles de contribuer à la compréhension de ce que l’homme fait de son univers, de
ses frères humains et de lui-même. C’est dans cet esprit que nous devrions avancer.
Tardif prend soin de bien faire la différence avec l’interdisciplinarité,
qui « concerne le transfert des méthodes d’une discipline à une autre »,
et la pluridisciplinarité, qui « concerne l’étude d’un objet d’une seule et
même discipline par plusieurs disciplines à la fois » (ibid., p. 57).
Si l’on s’en tient à ces définitions, on peut dire que la didactique est
d’abord interdisciplinaire : elle peut emprunter méthodes et concepts aux
disciplines connexes ; elle est ensuite pluridisciplinaire : elle demande le
concours d’autres disciplines. (Je m’interrogerai simplement sur la pertinence de « l’objet d’une seule et même discipline » car je ne pense pas
que les questionnements soient exclusifs d’un seul champ.). Elle est enfin
et surtout transdisciplinaire. Confrontée à des résolutions de problèmes
permanentes, engluée dans la complexité (et pas seulement dans le
compliqué) du fait du nombre impressionnant de paramètres en jeu, la
didactique ne peut se contenter ni d’elle-même, ni du secours d’une seule
discipline pour trouver des solutions adaptées aux problématiques qu’elle
définit. Elle doit emprunter largement méthodes et concepts, en inventer,
voire les croiser, et elle n’échappe pas au reproche de l’éventuel affaiblissement théorique de ses emprunts.
Pourtant, il me semble que la force d’un concept, c’est justement sa capacité d’adaptation ou, pour le dire autrement, sa capacité à se prêter à
d’autres environnements que celui dans lequel il a vu le jour. Si l’on prend
pour exemple le concept d’
habitus
[4] développé par Bourdieu ou celui de
zone proximale de développement initié par Vygotski, on s’aperçoit que leur
relative vulgarisation ne les a en rien entamés et qu’ils ont pu, même s’ils
n’ont pas été perçus dans toute leur subtilité, être utiles à la compréhension
de phénomènes complexes. Un bon concept est un outil prêt à prouver son
utilité et il peut être migrateur. Bachelard (1984 : p. 56) écrivait :
Si l’on veut bien admettre que, dans son essence, la pensée scientifique est une
objectivation, on doit conclure que les rectifications et les extensions en sont les
véritables ressorts. C’est là qu’est écrite l’histoire dynamique de la pensée. C’est au
moment où un concept change de sens qu’il a le plus de sens, c’est alors qu’il est,
en toute vérité, un événement de la conceptualisation.
3. ET LA RECHERCHE DANS TOUT ÇA ?
Un enseignant de langue est obligatoirement un généraliste; un chercheur, lui, devra se spécialiser sur un aspect ou un autre de la didactique.
Pour cela, il devra maîtriser les disciplines susceptibles d’informer le
domaine qu’il aura choisi (il n’est pas nécessaire pour chacun de réinventer la roue), pour les utiliser dans sa propre optique et en fonction de
problématiques qu’il définira lui-même, ce qui n’implique pas, à mes
yeux, une vassalisation de la didactique. Je proposerais même une collaboration entre praticiens, didacticiens et spécialistes de disciplines
connexes, ce qui pourrait être bénéfique pour tous, d’une part parce que
les regards croisés sont toujours plus riches que le regard autosuffisant (à
tous les sens du terme), d’autre part, parce que la situation d’apprentissage est un terrain privilégié de recherches qui peut se révéler aussi fructueux pour tous, même si c’est différemment.
Il serait temps également que la recherche en didactique ne confonde
plus l’épouvantail « recherche appliquée » et l’expérimentation en situation réelle. Comme discipline d’intervention, la didactique se doit aussi
d’observer, d’analyser, d’expérimenter et d’évaluer l’enseignement et l’apprentissage, ce que font les Anglo-saxons depuis toujours, mais que la
religion de la théorisation à la française a pratiquement exclu du paysage
de la recherche hexagonale. Certes, l’expérimentation n’est pas un lit de
roses (ou alors avec beaucoup d’épines), mais c’est une base de réflexion
riche et qui pourrait être féconde car, comme en sociologie, ce n’est pas
l’exemple isolé qui est important mais la généralisation possible. Le vaetvient entre théorie et pratique pourrait dynamiser et renouveler la
recherche en didactique.
À l’instar de beaucoup de Sciences humaines ou sociales, la didactique
ne saurait être formalisable (sauf sur des points de détail), et elle offre peu
de possibilités de reproduction expérimentale (sauf en laboratoire), ses
conditions étant par définition changeantes et complexes, mais je reprendrais volontiers à mon compte la phrase de Roulet (1988 : p. 50) : « La
scientificité d’une discipline dépend au premier chef de la démarche adoptée
par le chercheur et de ce qu’[on] appelle sa conscience épistémologique. »
La création de nouveaux champs de recherches constitue un bien et un
mal à la fois, car en circonscrivant des domaines qu’on approfondit, on
fait avancer la connaissance, mais en même temps on court le risque de
s’enfermer sur soi-même et conséquemment d’exclure tous ceux qui n’ont
pas fait les mêmes choix. L’autisme et l’excommunication sont les deux
dangers liés à une disciplinarisation excessive que seule la pluridisciplinarité peut éviter.
En conclusion, je dirais que je ne suis pas sûre d’être si éloignée des
positions de Galisson, mais que je refuse de catégoriser en deux camps
antinomiques et trop réducteurs les prises de position des uns et des
autres, et que je mets l’accent sur une coopération sans complexes avec
les disciplines voisines plutôt que sur l’isolement superbe de la didactique
qui, à mes yeux, ressemble trop à une attitude de dominés tentant de
secouer le joug des dominants.
Si je récuse comme tant d’autres l’applicationnisme, je revendique les
liens nécessaires avec d’autres disciplines comme la linguistique, l’anthropologie, la psychologie et les Sciences de l’éducation dans des relations pacifiées et réciproques, et je plaide à la fois pour l’autonomie de la
discipline et pour une plus grande implication ou collaboration des spécialistes extérieurs, ce qui n’est nullement contradictoire.
ANNEXE
LE CHAMP DE LA DIDACTIQUE
·
BACHELARD, Gaston. 1984. Le nouvel esprit scientifique. [1re édition : 1934] Paris,
PUF, Coll. « Quadrige ».
·
BEACCO, Jean-Claude, CHEVALIER, Jean-Claude (dir.). 1988. Études de
Linguistique Appliquée n° 72. « Didactique des langues : quelles interfaces ? ».
Paris, Didier Érudition, oct.-déc.
·
GALISSON, Robert. 1999. « Quel avenir envisager pour la didactique du français
langue étrangère ? »; in GALISSON, Robert et PUREN, Christian, La formation
en questions. Paris, CLE international, pp. 61-72.
·
—. 2001. « Et si les disciplines de référence accouchaient de RANA (recherches
appliquées non applicables) ? » in MARQUILLO LARRUY, Martine (dir.) Questions
d’épistémologie en didactique du français (langue maternelle, langue seconde,
langue étrangère). Les Cahiers FORELL (Formes et Représentations En
Littérature et Linguistique). Université de Poitiers, MSHS, pp. 151-158.
·
LEHMANN, Denis. 1986. « Linguistique et didactique : pièces à conviction » in
LEHMANN (dir.) Études de Linguistique Appliquée n° 63. « Didactique du français et sciences du langage ». Paris, Didier Érudition, juil.-sept., pp. 6-15.
·
ROULET, Eddy. 1986. « Linguistique et didactique : pièces à conviction », in
LEHMANN (dir.) Études de Linguistique Appliquée n° 63. « Didactique du français et sciences du langage ». Paris, Didier Érudition, juil.-sept., pp. 119-125.
·
TARDIF, Jacques. 1998. Intégrer les nouvelles technologies de l’information : quel
cadre pédagogique ? Paris, ESF.
[1]
Terme proposé par Roulet dans le cadre de ses travaux au Conseil de l’Europe, et contesté
par Lehmann (1986, p. 13).
[2]
Le caractère passionnel des relations entre didactique et linguistique s’expliquant aussi par
des raisons de pouvoir dans les diverses instances de légitimation (universités, CNU).
[3]
J’ai souvent été frappée par la propension des professeurs étrangers (souvent beaucoup plus
savants que la majorité des Français sur une langue dont ils sont spécialistes) à ajouter foi aux
affirmations péremptoires mais erronées des natifs.
[4]
Grammaire génératrice de nos comportements ou dispositions durables, acquises, structurées, résultant de l’appropriation de savoirs et d’expériences.
(1) T.I.C. : Technologie de l’Information et de la Communication.
(2) ALAO : Apprentissage des Langues Assisté par Ordinateur.
(3) R.A.L. : Recherche en Acquisition des Langues.