Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
256 pages

p. 419 à 424
doi: en cours

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n° 123-124 2001/3-4

2001 revue de didactologie des langues-cultures

La « didattica delle lingue moderne » en Italie

Bona Cambiaghi Université Catholique de Milan
En Italie, la glottodidattica est institutionnalisée en 1970, lorsque Giovanni Freddi de l’Université Ca’Foscari de Venise obtient la première chaire de « Didattica delle Lingue Moderne ». Or son enseignement, qui prend une place de plus en plus importante pour les Facultés de Langues et Littératures Étrangères, est précédé par un gros travail réalisé sur le terrain, grâce à l’œuvre de quelques grands précurseurs et à la passion de nombreux enseignants. L’article passe en revue les travaux de ces précurseurs, et en particulier l’imposant volume intitulé Le Lingue Estere de Renzo Titone, psychologue et didacticien à la fois, qui est à l’origine de plusieurs projets d’educazione linguistica unifiée, s’insérant parfaitement dans le contexte d’une école qui devient obligatoire pour tous les italiens à partir de 1963. La glottodidattica italienne a donc des connotations psychologiques et didactologiques importantes, et s’écarte sensiblement d’une linguistique appliquée pure et dure. Cette linguistique semble réapparaître maintenant sous le nom de « linguistique de l’acquisition », mais elle ne constitue qu’une partie, un aspect de la discipline générale qui doit garder la multiplicité de ses aspects et de ses points de vue : c’est une richesse qui doit être sauvegardée. D’ailleurs cette richesse ne constitue que le miroir de la dualité de son essence, le champ disciplinaire relevant des sciences du langage (glotto) et des sciences de l’éducation (didattica).
Tracer les lignes d’évolution de la Didattica delle Lingue Moderne ou Glottodidattica en Italie implique de remonter aux années soixante, aux années de la Réforme de la Scuola Media qui devient unificata à partir de la loi de 1963, laquelle impose à tous les jeunes italiens de fréquenter cette école pendant trois ans après le cycle primaire, dont la durée est de cinq ans. Cette nouvelle obligation de huit ans de scolarisation pour tous engage alors le législateur italien à une révision profonde des programmes d’enseignement et à une conception didactique nouvelle pour toutes les matières. La Lingua straniera devient obligatoire, elle fait partie du curriculum studiorum à partir de la première année de la Scuola Media, et elle entre, ainsi que l’italien langue maternelle dans le domaine de l’Educazione Linguistica, c’est-à-dire de l’éducation à la langue, aux langues et au langage considérés sur un continuum. Je dirai plus : la langue étrangère entre dans le domaine absolument privilégié de l’éducation par excellence, éducation qui prend en compte non seulement la langue et les langues, mais aussi la pensée qui se forge et se bâtit en langue et à travers la langue.
La réforme de 1963 impose donc une nouvelle conception globale de tout l’enseignement, et l’idée même de didactique disciplinaire en général et de didactique linguistique. Ces deux didactiques vont générer une discipline nouvelle, témoin d’une sensibilité très innovatrice face aux problèmes de l’enseignement des langues-cultures.
La prolongation de la scolarisation jusqu’à quatorze ans et la prise en compte de la valeur éducative, hautement formatrice et non seulement instrumentale de l’approche à une langue étrangère, moderne, vivante, pour tous les italiens, constituent donc un terrain privilégié pour que la linguistique appliquée – d’après son nom génétique et européen –, s’impose dans notre pays aussi, comme partout ailleurs, à partir des années soixante. Naturellement les choses ne sont jamais très simples, et surtout elles ne se font pas en un jour, et les années soixante sont considérées, aujourd’hui encore, comme faisant partie de la pré-histoire de la discipline même. C’est bien cette pré-histoire que je me propose de raconter dans les pages qui vont suivre, consacrées à Robert Galisson, qui, lui, peut être considéré de plein droit comme le véritable fondateur de la discipline non seulement en France, mais en Europe.
Pour revenir en Italie, en 1965 le Centro Europeo Dell’Educazione – CEDE – de Frascati publie les Actes d’un Congrès qui s’y était déroulé l’année précédente, et dont le titre était révélateur : Lingue Moderne e Laboratori Linguistici. Il s’agit d’un volume de plus de 300 pages, dont plus de 200 sont consacrées aux problèmes de la technologie « nouvelle », liée à l’introduction des laboratoires de langues dans nos classes, face auxquels nos professeurs de langues étrangères se sentaient démunis, incapables d’une exploitation pédagogique à laquelle ils n’avaient pas été préparés.
Pendant cette période, le CEDE avec les Centri Didattici Nazionali de notre Ministero della Pubblica Istruzione multiplie les stages, les corsi d’aggiornamento, qu’il organise en collaboration avec les services culturels des ambassades des pays concernés : ces cours concernent surtout le français pendant les années soixante, et surtout l’anglais à partir des années soixante-dix. C’est ainsi que naissent les premières vocations italiennes à la didactique des langues vivantes.
Cette didactique se construit alors sur le terrain, à l’école, en interface avec la technologie liée à la diffusion des laboratoires de langues qui se multiplient rapidement, et au sein de notre Ministero della Pubblica Istruzione. Les Centri Didattici Nazionali se chargent de la formation des enseignants, ainsi que les associations professionnelles telles que l’ANILS (Associazione Nazionale Insegnanti Lingue Straniere), et plus tard le mouvement appelé LEND (Lingue e Nuova Didattica). Cette didactique se construit donc bien avant que l’Université ne s’en occupe; dans les classes mêmes, grâce au travail quotidien des maîtres qui acceptent de chercher de nouvelles voies pour leur métier, de réfléchir sur leurs pratiques professionnelles qui changent progressivement, mais radicalement, pour s’adapter à un public scolaire bien plus large et plus hétérogène que celui auquel l’institution scolaire était préparée.
L’Université, institution aussi solide que vétuste, a été lente à se mettre à jour, et elle ne sera touchée par les vents de la réforme que vingt ans plus tard. Mais quelques universitaires aux expériences multiples, dont le professionnalisme s’était construit en travaillant dans différents pays du monde et en circulant entre différentes disciplines, ont alors émergé, et sont devenus des chefs de file pour les enseignants : jeunes et moins jeunes se sont montrés capables de répondre avec enthousiasme et générosité aux exigences réformatrices d’une école auparavant élitiste, et qui devait devenir l’école de tous les italiens.
Pour ce qui est de nos matières linguistico-littéraires, je pense en particulier à Renzo Titone, linguiste et psychologue généraliste et en même temps pédagogue et didacticien d’anglais langue étrangère, qui avait été auparavant professeur pendant de nombreuses années à Rome, à Washington et à Toronto. Il a été le véritable inspirateur de la Réforme, et il a dirigé en tant qu’expert de nombreuses expérimentations, en particulier nombre de projets de « recherche-action » coordonnés et soutenus par le Ministère. C’est au travail de Renzo Titone que l’école italienne doit son attachement à la valeur éducative et formatrice de la langue étrangère, son intérêt pour un introduction précoce des langues étrangères, et tous ces projets expérimentaux qui ont abouti aux programmes réformés de 1963 et 1979 (pour la Scuola Media), de 1985 (pour la Scuola Elementare), et la toute récente création des centres de formation des enseignants du Secondaire, la SSIS (Scuola di Specializzazione per l’Insegnamento Secondario, 1999).
Je me propose d’examiner brièvement les quelques livres qui ont marqué la décennie 1960-1970, celle de la naissance de la glottodidattica en Italie, parce qu’ils contiennent en germe les éléments constitutifs de la discipline. Je partirai naturellement d’un ouvrage de Renzo Titone [1] que je considère comme une sorte de manifeste, de charte fondamentale de la discipline, et dont le titre est Le Lingue Estere (1966). Cet ouvrage de 618 pages, qui présente une bibliographie raisonnée de 491 titres, a été le premier à rendre compte en Italie de l’état de la recherche sur la didactique des langues dans le monde, et tout particulièrement dans les pays anglo-saxons. À l’époque, Renzo Titone, enseignait six mois en Italie et six mois en Amérique.
La première partie du livre, intitulée Presupposti del metodo didattico, présente les éléments fondamentaux de la discipline triadique : linguistique, psychologie et sociologie de l’enseignement des langues-cultures, et se termine sur un chapitre historique, qui nous annonce le Titone de Glottodidattica. Un profilo storico, publié quelques années plus tard. La dernière partie du livre est consacrée au laboratoire de langues et à l’instruction programmée, dont on parlait beaucoup à l’époque et qui se rattachait donc aux préoccupations concrètes des enseignants de langues, ainsi qu’aux principes d’une approche intégrée des différents domaines (phonétique, morphosyntaxe, lexique, civilisation…) et activités didactiques (lecture, écriture, évaluation…).
Tous ces ingrédients d’une véritable glottodidattica ne provoquait guère de consensus à ce moment-là, d’autant plus que les enseignements théoriques de linguistique générale synchronique, ou de linguistique française ou anglaise auxquels puisaient les didactiques linguistiques générales et les didactiques du français ou de l’anglais langues étrangères, ou encore les enseignements de sémiotique et de sémiologie, n’avaient pas encore de place dans nos universités, où la tradition des études historiques, philologiques et littéraires était très forte et dominait sans partage.
Deux années après, en 1968, Nereo Perini, un autre précurseur de la discipline, publie les Elementi di glottodidattica, où la didactique est présentée sous ses aspects méthodologiques et épistémologiques. Ce petit livre, qui se présente comme un guide utile pour les concours et les examens de l’abilitazione à l’enseignement des langues étrangères, va exercer une forte influence sur les pratiques scolaires. Les frontières de la discipline y sont dessinées : Fatti e problemi; Principi; Metodi e tecniche; Sussidi e tecniche d’uso; Nuova glottodidattica e scuola; Conclusioni sont autant de parties comprenant chacune plusieurs chapitres fondateurs de la discipline qui sera professée officiellement par Giovanni Freddi à partir de l’année universitaire 1970-1971 à l’Université Ca’Foscari de Venise, université connue dans le monde pour sa tradition en langues-cultures étrangères.
Dans ce rapide survol de titres et de dates importantes pour la discipline, je ne peux pas oublier un autre précurseur, plus connu des professeurs italiens de français, Enrico Arcaini, dont j’ai tracé l’évolution de la pensée linguistique dans un ouvrage où je fais le point sur les Studi di linguistica francese in Italia (1960-1996). Les deux ouvrages d’Enrico Arcaini, Principi di linguistica applicata (1967) et Dalla linguistica alla glottodidattica (1968) s’intéressent néanmoins à la comparaison des langues italienne et française, plutôt qu’aux méthodes et techniques d’enseignement. Il s’agit donc d’analyses contrastives, qui sont représentatives d’une certaine linguistique impliquée dans l’enseignement du français, langue sur laquelle et autour de laquelle se bâtit la première glottodidattica parce qu’elle est encore, dans les années 60, la langue la plus enseignée en Italie. Dans ces deux ouvrages de pionnier, on sent le spécialiste qui préférera, dans les années qui vont suivre, les analyses théoriques à l’application, mais qui s’intéressera en même temps à la traduction, à l’époque l’exercice didactique par excellence, dont la Didattica delle lingue ne pourra jamais totalement se passer.
La glottodidattica est institutionnalisée lorsque Giovanni Freddi obtient la première chaire de Didattica delle lingue moderne en Italie, en 1970. Il publie la même année le premier manuel de la discipline, complet pour l’époque, intitulé Metodologia e didattica delle lingue straniere. Dans ce volume de 420 pages, toutes les bases théoriques de la discipline sont traitées méthodiquement et systématiquement : structuralisme, « linguistique appliquée », triangle pédagogique (professeur, élève, langue), unité didactique, rapport langue-civilisation, habiletés fondamentales, auxiliaires… La didactique des langues commence d’ailleurs à être enseignée dans les Corsi di laurea in lingue e letterature straniere et dans les premières Facultés de Lingue e Letterature straniere, qui progressivement, à partir des années 70-80, s’autonomisent par rapport aux Facultés de Lettres et Philosophie au sein desquelles ces études s’étaient au départ constituées. Au fur et à mesure que l’enseignement de la discipline se diffuse, celle-ci se spécialise. Des études plus pointues sur tel ou tel problème didactique paraissent. Ainsi les travaux de G. Porcelli sur le testing, de P.E. Balboni sur les langues de spécialité, de P. Mazzotta sur les stratégies mémorielles en apprentissage du lexique, de P. Giunchi sur la « grammaire pédagogique »… La liste pourrait être allongée, qui montrerait comment a constamment progressé la diversification des thèmes de recherche.
Il existe actuellement en Italie, de toute évidence, une discipline « Didactique des langues étrangères » avec en son sein trois orientations majeures : 1) les recherches historiques (remontant souvent très loin dans le temps); 2) le courant de la glottodidattica stricto sensu (recherches concernant tous les aspects que nous avons énumérés à propos des contenus de l’ouvrage de Giovanni Freddi, accompagnées de travaux plus modestes tels que des comptes rendus d’expériences novatrices d’educazione linguistica; 3) les recherches en acquisition des langues. Ce dernier courant est peut- être le plus prometteur, car ce n’est qu’en mettant sur pied des expérimentations dignes de ce nom, qu’on pourra espérer des progrès dans notre discipline.
Cette dernière branche de la discipline a déjà engendré un autre nom, qui paraît susciter un certain intérêt aussi de la part des théoriciens et des linguistes généraux, la « linguistique de l’acquisition ». Elle fait appel à la linguistique et à la grammaire universelles, toujours poursuivies et jamais pleinement atteintes, étudie les systèmes intermédiaires de la langue de l’apprenant grâce aux instruments de la linguistique théorique, qui deviennent de plus en plus souples. Ce dernier courant de la glottodidattica s’intéresse tout spécialement à l’acquisition de l’italien langue étrangère, qui se bâtit en milieu non institutionnel, la société italienne multiethnique et multiculturelle fournissant un large terrain d’observation et d’expérimentation. Il ne faudrait pas, cependant, que la didactique de l’italien langue étrangère se coupe de celle des autres langues étrangères, français, anglais, et aujourd’hui aussi allemand et espagnol.
Le défi que doit relever maintenant la glottodidattica, parce qu’il est celui de l’école du XXI e siècle, est de concilier linguistique de l’acquisition et psychologie humaniste, rigueur dans la conception de l’apprentissage langagier et prise en compte de la dimension personnelle et affective de cet apprentissage, de manière à réaliser ce projet de Renzo Titone, fondateur de notre discipline, que se voulait, à Rome, professore della psicologia del linguaggio e dei processi cognitivi.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AA.VV. 1965. Lingue moderne e laboratori linguistici. Roma, Palombi.
·  AA.VV. 1998. Studi di linguistica francese in Italia (1960-1996). Brescia, La Scuola.
·  ARCAINI, E. 1967. Principi di linguistica applicata. Bologna, Il Mulino.
·  —. 1968. Dalla linguistica alla glottodidattica. Torino, SEI.
·  BALBONI, P.E. 2000. Le microlingue scientifico-professionali. Torino, UTET.
·  FREDDI, G. 1970. Metodologia e didattica delle lingue straniere. Bergamo, Minerva Italica.
·  GIUNCHI. P. 2000. Teorie grammaticali e implicazioni pedagogiche. Roma, Lombardo.
·  MAZZOTTA. P. 1996. Strategie di apprendimento linguistico e autonomia dello studente. Bari, Adriatica.
·  PERINI, N. 1968. Elementi di glottodidattica. Padova, Radar.
·  PORCELLI, G. 1975. Il language testing. Bergamo, Minerva Italica.
·  TITONE, R. 1966. Le lingue estere. Zurigo, Pas-Verlag.
·  —. 1980. Glottodidattica. Un profilo storico. Bergamo, Minerva italica.
 
NOTES
 
[1]Écrit en collaboration avec John B. Carroll de l’Université de Harvard, Cambridge, Mass.
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