2001
revue de didactologie des langues-cultures
La « didattica delle lingue moderne » en Italie
Bona Cambiaghi
Université Catholique de Milan
En Italie, la glottodidattica est institutionnalisée en 1970, lorsque
Giovanni Freddi de l’Université Ca’Foscari de Venise obtient la première
chaire de « Didattica delle Lingue Moderne ». Or son enseignement, qui
prend une place de plus en plus importante pour les Facultés de Langues et
Littératures Étrangères, est précédé par un gros travail réalisé sur le terrain,
grâce à l’œuvre de quelques grands précurseurs et à la passion de nombreux
enseignants. L’article passe en revue les travaux de ces précurseurs, et en
particulier l’imposant volume intitulé Le Lingue Estere de Renzo Titone,
psychologue et didacticien à la fois, qui est à l’origine de plusieurs projets
d’educazione linguistica unifiée, s’insérant parfaitement dans le contexte
d’une école qui devient obligatoire pour tous les italiens à partir de 1963. La
glottodidattica italienne a donc des connotations psychologiques et didactologiques importantes, et s’écarte sensiblement d’une linguistique appliquée
pure et dure. Cette linguistique semble réapparaître maintenant sous le nom
de « linguistique de l’acquisition », mais elle ne constitue qu’une partie, un
aspect de la discipline générale qui doit garder la multiplicité de ses aspects
et de ses points de vue : c’est une richesse qui doit être sauvegardée.
D’ailleurs cette richesse ne constitue que le miroir de la dualité de son
essence, le champ disciplinaire relevant des sciences du langage (glotto) et
des sciences de l’éducation (didattica).
Tracer les lignes d’évolution de la Didattica delle Lingue Moderne ou
Glottodidattica en Italie implique de remonter aux années soixante, aux
années de la Réforme de la Scuola Media qui devient unificata à partir de
la loi de 1963, laquelle impose à tous les jeunes italiens de fréquenter cette
école pendant trois ans après le cycle primaire, dont la durée est de cinq ans.
Cette nouvelle obligation de huit ans de scolarisation pour tous engage
alors le législateur italien à une révision profonde des programmes d’enseignement et à une conception didactique nouvelle pour toutes les
matières. La Lingua straniera devient obligatoire, elle fait partie du curriculum studiorum à partir de la première année de la Scuola Media, et elle
entre, ainsi que l’italien langue maternelle dans le domaine de
l’Educazione Linguistica, c’est-à-dire de l’éducation à la langue, aux
langues et au langage considérés sur un continuum. Je dirai plus : la langue
étrangère entre dans le domaine absolument privilégié de l’éducation par
excellence, éducation qui prend en compte non seulement la langue et les
langues, mais aussi la pensée qui se forge et se bâtit en langue et à travers
la langue.
La réforme de 1963 impose donc une nouvelle conception globale de
tout l’enseignement, et l’idée même de didactique disciplinaire en général
et de didactique linguistique. Ces deux didactiques vont générer une discipline nouvelle, témoin d’une sensibilité très innovatrice face aux
problèmes de l’enseignement des langues-cultures.
La prolongation de la scolarisation jusqu’à quatorze ans et la prise en
compte de la valeur éducative, hautement formatrice et non seulement
instrumentale de l’approche à une langue étrangère, moderne, vivante,
pour tous les italiens, constituent donc un terrain privilégié pour que la
linguistique appliquée – d’après son nom génétique et européen –, s’impose dans notre pays aussi, comme partout ailleurs, à partir des années
soixante. Naturellement les choses ne sont jamais très simples, et surtout
elles ne se font pas en un jour, et les années soixante sont considérées,
aujourd’hui encore, comme faisant partie de la pré-histoire de la discipline
même. C’est bien cette pré-histoire que je me propose de raconter dans
les pages qui vont suivre, consacrées à Robert Galisson, qui, lui, peut être
considéré de plein droit comme le véritable fondateur de la discipline non
seulement en France, mais en Europe.
Pour revenir en Italie, en 1965 le Centro Europeo Dell’Educazione
– CEDE – de Frascati publie les Actes d’un Congrès qui s’y était déroulé
l’année précédente, et dont le titre était révélateur : Lingue Moderne e
Laboratori Linguistici. Il s’agit d’un volume de plus de 300 pages, dont plus
de 200 sont consacrées aux problèmes de la technologie « nouvelle », liée
à l’introduction des laboratoires de langues dans nos classes, face auxquels
nos professeurs de langues étrangères se sentaient démunis, incapables d’une
exploitation pédagogique à laquelle ils n’avaient pas été préparés.
Pendant cette période, le CEDE avec les Centri Didattici Nazionali de
notre Ministero della Pubblica Istruzione multiplie les stages, les corsi
d’aggiornamento, qu’il organise en collaboration avec les services culturels des ambassades des pays concernés : ces cours concernent surtout le
français pendant les années soixante, et surtout l’anglais à partir des
années soixante-dix. C’est ainsi que naissent les premières vocations
italiennes à la didactique des langues vivantes.
Cette didactique se construit alors sur le terrain, à l’école, en interface
avec la technologie liée à la diffusion des laboratoires de langues qui se
multiplient rapidement, et au sein de notre Ministero della Pubblica
Istruzione. Les Centri Didattici Nazionali se chargent de la formation des
enseignants, ainsi que les associations professionnelles telles que l’ANILS
(Associazione Nazionale Insegnanti Lingue Straniere), et plus tard le
mouvement appelé LEND (Lingue e Nuova Didattica). Cette didactique se
construit donc bien avant que l’Université ne s’en occupe; dans les
classes mêmes, grâce au travail quotidien des maîtres qui acceptent de
chercher de nouvelles voies pour leur métier, de réfléchir sur leurs
pratiques professionnelles qui changent progressivement, mais radicalement, pour s’adapter à un public scolaire bien plus large et plus hétérogène que celui auquel l’institution scolaire était préparée.
L’Université, institution aussi solide que vétuste, a été lente à se mettre
à jour, et elle ne sera touchée par les vents de la réforme que vingt ans
plus tard. Mais quelques universitaires aux expériences multiples, dont le
professionnalisme s’était construit en travaillant dans différents pays du
monde et en circulant entre différentes disciplines, ont alors émergé, et
sont devenus des chefs de file pour les enseignants : jeunes et moins
jeunes se sont montrés capables de répondre avec enthousiasme et générosité aux exigences réformatrices d’une école auparavant élitiste, et qui
devait devenir l’école de tous les italiens.
Pour ce qui est de nos matières linguistico-littéraires, je pense en particulier à Renzo Titone, linguiste et psychologue généraliste et en même temps
pédagogue et didacticien d’anglais langue étrangère, qui avait été auparavant
professeur pendant de nombreuses années à Rome, à Washington et à
Toronto. Il a été le véritable inspirateur de la Réforme, et il a dirigé en tant
qu’expert de nombreuses expérimentations, en particulier nombre de projets
de « recherche-action » coordonnés et soutenus par le Ministère. C’est au
travail de Renzo Titone que l’école italienne doit son attachement à la valeur
éducative et formatrice de la langue étrangère, son intérêt pour un introduction précoce des langues étrangères, et tous ces projets expérimentaux qui
ont abouti aux programmes réformés de 1963 et 1979 (pour la Scuola
Media), de 1985 (pour la Scuola Elementare), et la toute récente création
des centres de formation des enseignants du Secondaire, la SSIS (Scuola di
Specializzazione per l’Insegnamento Secondario, 1999).
Je me propose d’examiner brièvement les quelques livres qui ont
marqué la décennie 1960-1970, celle de la naissance de la
glottodidattica
en Italie, parce qu’ils contiennent en germe les éléments constitutifs de la
discipline. Je partirai naturellement d’un ouvrage de Renzo Titone
[1] que
je considère comme une sorte de manifeste, de charte fondamentale de la
discipline, et dont le titre est
Le Lingue Estere (1966). Cet ouvrage de 618
pages, qui présente une bibliographie raisonnée de 491 titres, a été le
premier à rendre compte en Italie de l’état de la recherche sur la didactique des langues dans le monde, et tout particulièrement dans les pays
anglo-saxons. À l’époque, Renzo Titone, enseignait six mois en Italie et
six mois en Amérique.
La première partie du livre, intitulée Presupposti del metodo didattico,
présente les éléments fondamentaux de la discipline triadique : linguistique, psychologie et sociologie de l’enseignement des langues-cultures, et
se termine sur un chapitre historique, qui nous annonce le Titone de
Glottodidattica. Un profilo storico, publié quelques années plus tard. La
dernière partie du livre est consacrée au laboratoire de langues et à l’instruction programmée, dont on parlait beaucoup à l’époque et qui se rattachait donc aux préoccupations concrètes des enseignants de langues, ainsi
qu’aux principes d’une approche intégrée des différents domaines (phonétique, morphosyntaxe, lexique, civilisation…) et activités didactiques
(lecture, écriture, évaluation…).
Tous ces ingrédients d’une véritable glottodidattica ne provoquait guère
de consensus à ce moment-là, d’autant plus que les enseignements théoriques de linguistique générale synchronique, ou de linguistique française
ou anglaise auxquels puisaient les didactiques linguistiques générales et
les didactiques du français ou de l’anglais langues étrangères, ou encore
les enseignements de sémiotique et de sémiologie, n’avaient pas encore de
place dans nos universités, où la tradition des études historiques, philologiques et littéraires était très forte et dominait sans partage.
Deux années après, en 1968, Nereo Perini, un autre précurseur de la discipline, publie les Elementi di glottodidattica, où la didactique est présentée
sous ses aspects méthodologiques et épistémologiques. Ce petit livre, qui se
présente comme un guide utile pour les concours et les examens de l’abilitazione à l’enseignement des langues étrangères, va exercer une forte
influence sur les pratiques scolaires. Les frontières de la discipline y sont
dessinées : Fatti e problemi; Principi; Metodi e tecniche; Sussidi e
tecniche d’uso; Nuova glottodidattica e scuola; Conclusioni sont autant de
parties comprenant chacune plusieurs chapitres fondateurs de la discipline
qui sera professée officiellement par Giovanni Freddi à partir de l’année
universitaire 1970-1971 à l’Université Ca’Foscari de Venise, université
connue dans le monde pour sa tradition en langues-cultures étrangères.
Dans ce rapide survol de titres et de dates importantes pour la discipline, je ne peux pas oublier un autre précurseur, plus connu des professeurs italiens de français, Enrico Arcaini, dont j’ai tracé l’évolution de la
pensée linguistique dans un ouvrage où je fais le point sur les Studi di
linguistica francese in Italia (1960-1996). Les deux ouvrages d’Enrico
Arcaini, Principi di linguistica applicata (1967) et Dalla linguistica alla
glottodidattica (1968) s’intéressent néanmoins à la comparaison des
langues italienne et française, plutôt qu’aux méthodes et techniques d’enseignement. Il s’agit donc d’analyses contrastives, qui sont représentatives
d’une certaine linguistique impliquée dans l’enseignement du français,
langue sur laquelle et autour de laquelle se bâtit la première glottodidattica parce qu’elle est encore, dans les années 60, la langue la plus enseignée en Italie. Dans ces deux ouvrages de pionnier, on sent le spécialiste
qui préférera, dans les années qui vont suivre, les analyses théoriques à
l’application, mais qui s’intéressera en même temps à la traduction, à
l’époque l’exercice didactique par excellence, dont la Didattica delle
lingue ne pourra jamais totalement se passer.
La glottodidattica est institutionnalisée lorsque Giovanni Freddi obtient
la première chaire de Didattica delle lingue moderne en Italie, en 1970.
Il publie la même année le premier manuel de la discipline, complet pour
l’époque, intitulé Metodologia e didattica delle lingue straniere. Dans ce
volume de 420 pages, toutes les bases théoriques de la discipline sont traitées méthodiquement et systématiquement : structuralisme, « linguistique
appliquée », triangle pédagogique (professeur, élève, langue), unité didactique, rapport langue-civilisation, habiletés fondamentales, auxiliaires…
La didactique des langues commence d’ailleurs à être enseignée dans les
Corsi di laurea in lingue e letterature straniere et dans les premières
Facultés de Lingue e Letterature straniere, qui progressivement, à partir
des années 70-80, s’autonomisent par rapport aux Facultés de Lettres et
Philosophie au sein desquelles ces études s’étaient au départ constituées.
Au fur et à mesure que l’enseignement de la discipline se diffuse,
celle-ci se spécialise. Des études plus pointues sur tel ou tel problème
didactique paraissent. Ainsi les travaux de G. Porcelli sur le testing, de P.E.
Balboni sur les langues de spécialité, de P. Mazzotta sur les stratégies
mémorielles en apprentissage du lexique, de P. Giunchi sur la « grammaire
pédagogique »… La liste pourrait être allongée, qui montrerait comment a
constamment progressé la diversification des thèmes de recherche.
Il existe actuellement en Italie, de toute évidence, une discipline
« Didactique des langues étrangères » avec en son sein trois orientations
majeures : 1) les recherches historiques (remontant souvent très loin dans
le temps); 2) le courant de la glottodidattica stricto sensu (recherches
concernant tous les aspects que nous avons énumérés à propos des
contenus de l’ouvrage de Giovanni Freddi, accompagnées de travaux plus
modestes tels que des comptes rendus d’expériences novatrices d’educazione linguistica; 3) les recherches en acquisition des langues. Ce dernier
courant est peut- être le plus prometteur, car ce n’est qu’en mettant sur
pied des expérimentations dignes de ce nom, qu’on pourra espérer des
progrès dans notre discipline.
Cette dernière branche de la discipline a déjà engendré un autre nom,
qui paraît susciter un certain intérêt aussi de la part des théoriciens et des
linguistes généraux, la « linguistique de l’acquisition ». Elle fait appel à
la linguistique et à la grammaire universelles, toujours poursuivies et
jamais pleinement atteintes, étudie les systèmes intermédiaires de la
langue de l’apprenant grâce aux instruments de la linguistique théorique,
qui deviennent de plus en plus souples. Ce dernier courant de la glottodidattica s’intéresse tout spécialement à l’acquisition de l’italien langue
étrangère, qui se bâtit en milieu non institutionnel, la société italienne
multiethnique et multiculturelle fournissant un large terrain d’observation
et d’expérimentation. Il ne faudrait pas, cependant, que la didactique de
l’italien langue étrangère se coupe de celle des autres langues étrangères,
français, anglais, et aujourd’hui aussi allemand et espagnol.
Le défi que doit relever maintenant la glottodidattica, parce qu’il est
celui de l’école du XXI e siècle, est de concilier linguistique de l’acquisition et psychologie humaniste, rigueur dans la conception de l’apprentissage langagier et prise en compte de la dimension personnelle et affective
de cet apprentissage, de manière à réaliser ce projet de Renzo Titone,
fondateur de notre discipline, que se voulait, à Rome, professore della
psicologia del linguaggio e dei processi cognitivi.
·
AA.VV. 1965. Lingue moderne e laboratori linguistici. Roma, Palombi.
·
AA.VV. 1998. Studi di linguistica francese in Italia (1960-1996). Brescia, La
Scuola.
·
ARCAINI, E. 1967. Principi di linguistica applicata. Bologna, Il Mulino.
·
—. 1968. Dalla linguistica alla glottodidattica. Torino, SEI.
·
BALBONI, P.E. 2000. Le microlingue scientifico-professionali. Torino, UTET.
·
FREDDI, G. 1970. Metodologia e didattica delle lingue straniere. Bergamo,
Minerva Italica.
·
GIUNCHI. P. 2000. Teorie grammaticali e implicazioni pedagogiche. Roma,
Lombardo.
·
MAZZOTTA. P. 1996. Strategie di apprendimento linguistico e autonomia dello
studente. Bari, Adriatica.
·
PERINI, N. 1968. Elementi di glottodidattica. Padova, Radar.
·
PORCELLI, G. 1975. Il language testing. Bergamo, Minerva Italica.
·
TITONE, R. 1966. Le lingue estere. Zurigo, Pas-Verlag.
·
—. 1980. Glottodidattica. Un profilo storico. Bergamo, Minerva italica.
[1]
Écrit en collaboration avec John B. Carroll de l’Université de Harvard, Cambridge, Mass.