Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
256 pages

p. 445 à 453
doi: en cours

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n° 123-124 2001/3-4

2001 revue de didactologie des langues-cultures

Pour une didactologie de l’oralité

Élisabeth Lhote
Le présent article vise à présenter les éléments d’une réflexion sur la pédagogie de l’oral. Après avoir longtemps utilisé les approches comparatives et phonologiques pour approcher l’apprentissage de l’oral d’une langue étrangère, l’auteur dénonce les insuffisances d’une conception de l’oral trop éloignée de la réalité. Elle s’appuie sur différentes démarches didactiques – sur celle de R. Galisson en particulier –, ainsi que sur les conceptions interactionnistes appliquées à l’oral, et elle propose de revenir à l’oralité. Lorsque Galisson développe une conception donnant la priorité au sujet – ce qui va dans le sens des théories de l’énonciation –, l’auteur invite à ajouter la relation bilatérale locuteur/auditeur, qui est déterminante dans l’échange. Le concept d’interaction vient enrichir l’approche méthodologique et donne une ouverture à l’approche didactologique des langues et des cultures.
On reconnaîtra tout de suite par le titre que je m’inscris dans la démarche méthodologique de Robert Galisson. Et ce n’est pas simplement pour honorer celui à qui on offre cet Hommage. Je vais m’efforcer de montrer comment un long parcours de phonéticienne m’a conduite à cette prise de position, qui est en même temps une déclaration de foi. Foi en une vraie dimension orale dans l’apprentissage, qui prenne en compte les différentes facettes de l’échange oral. Foi en l’Autre, sans la présence duquel il n’est point de véritable communication.
Je vais prendre une certaine distance par rapport aux notions traditionnelles qui ont nourri les études phonétiques, en introduisant la notion d’« oralité », qui va permettre d’enrichir et d’ouvrir la réflexion sur l’oral. Cette distance est le fruit de différentes prises de conscience qui ont jalonné mon parcours de phonéticienne depuis le début des années 60.
Premier constat : la parole est multiple
Quand on parle d’oral dans le domaine des langues, on a trop souvent à l’esprit la prononciation et la correction des sons, des mots et des phrases. Cette conception de l’oral fait appel aux mécanismes de production, certes, mais elle fait fi de ce qui est en amont et autour de l’acte de production. En amont, dans l’activité d’énonciation, de conception, de préparation et d’élaboration discursive. Autour, dans la prise en compte de tout ce qui accompagne un acte de parole : la situation dans laquelle il est émis, l’objet même de la prise de parole, l’interlocuteur auquel cette parole s’adresse, le type de relation interpersonnelle qui est sous-jacente, l’ambiance culturelle et sociale dans laquelle l’acte de parole prend forme… Le début de la prise de conscience de cette insuffisance remonte chez moi à la fin des années 60, en milieu hospitalier de Lille, quand j’ai eu à analyser la parole d’un malade souffrant d’un trouble neurologique peu connu, le syndrome de Steele-Olzewski-Richardson. Alors que la parole du patient était claire et compréhensible quand le neurologue lui demandait de lire, de répéter, de chanter ou de réciter, elle devenait totalement confuse et très peu compréhensible quand elle était spontanée, c’est-à-dire le fruit d’un acte personnel volontaire; en termes linguistiques, quand elle était le fruit d’un acte d’énonciation. Les structures acoustiques, dans ce dernier cas, n’étaient absolument pas identifiables. Pour les neurologues, il s’agissait d’un trouble dit de « dissociation automatico-volontaire ». Pour la phonéticienne que j’étais, cela signifiait qu’il ne suffisait plus que quelqu’un reproduise correctement un énoncé qu’on lui propose pour que j’en déduise qu’il était capable de le produire de lui-même, en situation naturelle, de façon identifiable. Cela attirait déjà mon attention sur le rôle et la fonction de la répétition dans l’apprentissage du langage et d’une langue. Il ne faut toutefois pas déduire de cette dernière remarque que j’allais bannir toute forme de répétition de l’entraînement phonétique. Cette expérience m’a appris, par une observation en situation pathologique – bien avant que je ne découvre les théories de l’énonciation et le concept d’acte de langage –, que toutes les émissions parlées ne sont pas de même nature et que toutes ne méritent pas le statut d’acte de parole.
Une deuxième prise de conscience allait ébranler mes certitudes phonétiques…
Deuxième constat : le contraste linguistique entre les langues n’est pas forcément le concept le plus utile pour le début de l’apprentissage.
En bonne phonologue-phonéticienne acquise au renouveau apporté par le générativisme de Chomsky et Halle, j’ai longtemps cru que toute approche de l’oral d’une langue étrangère (L2) passait par la connaissance des contrastes entre la langue-source (L1) et la langue-cible (L2). Certes, il est utile à l’enseignant de L2 de connaître les contrastes L2/L1 pour mieux comprendre ce qui sera (peut-être ?) une zone de résistance à l’apprentissage.
Mais il n’est pas suffisant de s’appuyer sur les contrastes pour que l’enseignement soit efficace. J’ai ainsi connu le déplaisir de constater que l’apprentissage du chinois par des Français ne ressemblait pas du tout à celui du français par les Chinois… L’observation fut la même pour les couples espagnol-français, anglais-français et arabe-français.
Au cours d’un enseignement de chinois organisé durant plusieurs années dans le laboratoire de phonétique de Besançon, nous avons cherché tout d’abord à mettre l’accent sur le système tonal du chinois, puisque nos oreilles françaises n’y sont pas habituées. Non seulement nous avons constaté que ce n’était pas le système tonal qui posait vraiment problème, mais surtout qu’il y avait une grande distance entre les performances en audition et les performances en production, quel que soit l’apprenant.
Il ne suffit pas de bien entendre et de bien reconnaître les différents tons, par exemple, pour être ensuite capable de les répéter en respectant les différences tonales. J’ai constaté que l’enseignant sinophone considérait comme corrects, c’est-à-dire comme répondant à ce qu’un sinophone attend, des énoncés dans lesquels les tons n’étaient pas toujours respectés, alors qu’il semblait moins satisfait par des répétitions des mêmes tons effectuées par les apprenants. J’en ai déduit que je devais changer ma façon de considérer le contraste et l’exigence phonétiques.
Nous avons développé, durant cette période de l’évolution des recherches au laboratoire, le concept d’une « approche paysagiste » qui a fait beaucoup progresser le groupe de travail. Par « paysage sonore d’une langue », nous entendions tout ce qui participe à la représentation mentale des caractéristiques sonores d’une langue donnée pour un locuteur de cette langue. Ce concept englobe toute la variabilité sonore de cette langue, parlée par toutes sortes de locuteurs, dans toutes sortes de situations de parole. De même qu’un paysage géographique varie avec la saison, l’heure, le lieu où se situe l’observateur et en fonction de la personnalité de l’observateur, la paysage sonore varie et avec le locuteur et avec l’auditeur. Cette approche paysagiste donnait un statut nouveau à la perception linguistique et à son rôle dans l’apprentissage, et elle a contribué à donner la priorité à l’écoute. Nous avons ainsi travaillé durant un certain temps la phase de réception (sonore) par l’apprenant en relation avec ses productions. Mais nous n’étions pas encore en mesure de gérer l’ensemble du processus de l’apprentissage de l’oral.
Troisième constat : il ne suffit pas de travailler la phase de réception pour que la production suive.
Il n’est pas agréable à un phonéticien qui soigne particulièrement l’écoute (en laboratoire de langue par exemple) de constater que les différentes difficultés phonétiques des apprenants demeurent, plus ou moins longtemps selon les apprenants, mais que le travail qui vise le lien écouteproduction n’est pas toujours fructueux – à long terme du moins.
La méthodologie – et les méthodes – de correction phonétique s’appuient sur ce principe « Bien entendre pour bien produire », comme si les deux faces de la communication orale étaient automatiquement connectées. Or ce n’est pas le cas, et on ne peut pas indéfiniment l’ignorer, ou du moins faire comme si cela était.
Et j’en arriverai à dire qu’il faut considérer la réception de l’oral de façon spécifique, avec autant de soin qu’on avait l’habitude de le faire pour la production. On enseigne maintenant la compréhension de l’oral, ce qui est un réel progrès, mais pas encore suffisamment dans sa relation à la perception qui construit le lien entre le système sensoriel auditif et le système cognitif.
Je n’irai toutefois pas jusqu’à dire que dans l’approche méthodologique il faut distinguer la réception de la production, car on commettrait une nouvelle erreur : il s’agit en fait des deux faces indissociables d’un même processus d’acte de parole. La difficulté réside dans la façon de les faire travailler ensemble et séparément. C’est en me référant au concept d’oralité que je vais proposer quelques pistes.
 
L’ORALITÉ, UN CONCEPT EXIGEANT MAIS FÉDÉRATEUR
 
 
Je vais tenter de définir et de caractériser le concept d’oralité tout en le différenciant de l’oral. Le choix de ce terme ne répond pas au désir de proposer une terminologie nouvelle, mais plutôt à l’envie d’éviter certains travers qui encombrent encore à l’heure actuelle la pédagogie de l’oral, et au souhait de faire progresser en proposant de nouvelles attitudes.
Qu’entend-on par oralité ? Tout d’abord une mise en acte d’un long processus psycho-socio-linguistico-physiologique qui s’accompagne d’une émission et/ou d’une réception sonore faisant usage d’organes vocaux et auditifs. Il s’agit bien d’un passage à l’acte, de nature physique et physiologique, qui s’appuie sur la voix que tout individu a construite au cours de son apprentissage du langage. Quand on parle de mise en acte, on suppose une phase préparatoire au cours de laquelle un certain nombre de facteurs sont sollicités.
En effet, on ne passe pas à l’oralisation avant qu’un certain nombre de conditions ne soient remplies. Tout d’abord, parler résulte du besoin ou de l’envie d’échanger un propos ou d’écouter quelqu’un. Il faut ensuite que l’interlocuteur (même potentiel) soit à portée de voix ou d’oreille, et qu’il soit lui aussi disponible et disposé à participer à l’échange. Une dernière condition concerne la situation sociale : avant de parler à quelqu’un, il est bon de vérifier si on peut aborder certain sujet, si des oreilles extérieures ne vont pas capter ce qui ne leur est pas adressé, et si l’interlocuteur est en état ou en mesure d’écouter et d’entendre ce que l’on s’apprête à lui dire.
Dans une classe de langue, tous ces préliminaires sont simplifiés : les échanges possibles sont « réglementés » par la situation de classe. On avancera qu’un élève peut être gêné de parler en public : cela fait partie de toute verbalisation d’être accompagnée d’un certain degré d’affectivité. On ne parle jamais de façon « neutre », mises à part les situations artificielles de laboratoire. Nous dirons que dans la situation de classe, même la plus stéréotypée, l’émotion fait partie de l’acte verbal, et elle se contrôle plus ou moins bien dans la phase de préparation.
L’acte verbal à proprement parler est un acte organisé, destiné à produire de la parole. Cet acte résulte à la fois de la volonté de participer activement à un échange (parlé), de la mise en activité de tout ce qui participe à l’audition et à l’expression, d’un choix linguistique et phonétique et, enfin, de commandes motrices destinées à émettre des séquences langagières (sonores). Cet acte n’est donc pas seulement le fruit de commandes motrices, il sollicite les capacités cognitives, affectives, expressives ainsi que les éléments comportementaux qui font qu’un échange parlé participe à des fonctions sociales et culturelles très élaborées.
La parole, principale forme d’expression de l’oralisation, passe par la bouche en faisant appel à des éléments des systèmes respiratoire et digestif : elle est donc en contact étroit avec l’individu qui l’utilise, elle « sort » de lui, elle est le produit de tout son être. Elle s’exprime par la voix qui gardera toujours une trace indélébile de la personne.
Dans quelle mesure cet acte se différencie-t-il tant de l’acte d’écrire ? À l’oral, toute communication naturelle nécessite de savoir organiser sa pensée durant le temps de l’énonciation (le temps de la parole), de savoir répondre sans tarder à l’interlocuteur. On peut dire qu’en raison du caractère spontané de la parole, le risque encouru (par celui qui parle ou qui écoute) est plus grand à l’oral qu’à l’écrit, et ceci est d’autant plus vrai que le locuteurauditeur utilise une langue qu’il ne maîtrise pas bien : il risque par exemple de ne pas répondre à l’attente, de ne pas respecter le code social, de ne pas avoir le temps de saisir tout ou de dire comme il le voudrait s’il en avait le temps, de se trahir trop vite ou de révéler à l’autre ce qu’il aurait voulu cacher ou ne révéler que plus tard… On peut dire que l’acte verbal souffre – ou jouit – de la présence de l’autre et de l’instantanéité : s’il m’est agréable de voir aussitôt sur la tête de mon interlocuteur qu’il partage mon avis, il m’est moins agréable de lui dire (ou de l’entendre me dire) que l’on ne souhaite pas continuer la conversation, tout simplement parce qu’on est trop fatigué. À l’écrit, tout peut attendre…
Cette oralité, qui voit plus loin que la notion habituelle d’oral, est exigeante, parce qu’elle implique toute la personnalité – celle de celui qui parle et celle de celui qui écoute –, le rapport de chacun à la situation, au contexte, à l’expérience passée partagée. Elle fédère donc tous les paramètres qui contribuent à l’acte d’énonciation dans la communication parlée.
 
L’INTERACTION, UN ENJEU POUR L’APPRENTISSAGE
 
 
L’oralité fait appel à la faculté de jouer un rôle déterminé par la parole : par exemple, on écoute un communiqué en vue de prendre ensuite une décision; on prend la parole, non pour montrer qu’on est bien vivant, mais pour expliquer, pour convaincre, pour refuser, pour séduire… Les linguistes reconnaîtront au passage la référence aux actes de langage, et les phonéticiens la relation entre compréhension et expression orales. Et pourtant la notion d’oralité, telle qu’elle est définie plus haut, n’est pas à proprement parler l’enjeu des différentes approches méthodologiques destinées aux langues étrangères. Serait-elle trop « vaste », trop ambitieuse ? Non. Il s’agit simplement de l’oralité dont nous usons quotidiennement, celle qui nous procure tant de délices lors d’échanges conversationnels amicaux ou de discussions passionnantes. Les plaisirs de la conversation ne seraient pas parmi ceux que l’on cherche à procurer aux apprenants de langue étrangère ?
En mettant l’accent sur le plaisir qui accompagne un échange (parlé) « agréablement » partagé, je réintroduis l’oral dans le processus interactif entre des individus de chair qui veulent utiliser la parole pour exprimer et partager un moment de vie. C’est revenir à l’humain et c’est aussi redonner à tout échange (parlé) son caractère unique et non reproductible. Et cela quelle que soit la langue utilisée. Quand on apprend à parler une langue étrangère, c’est pour tenter de partager des expériences analogues à celles dont on a l’habitude dans sa première langue; c’est aussi chercher à partager des plaisirs conversationnels en s’adressant à quelqu’un d’une autre culture.
Chercher à rentrer dans une interaction langagière en L2, c’est tenter de refaire (en partie du moins et selon des modalités différentes) le chemin parcouru par le jeune enfant qui entre dans le langage : l’enfant n’apprend pas seulement à parler, comme on le dit trop souvent, mais à adapter la parole et la voix qu’il est en train de construire à la situation qu’il vit à un moment donné, à la personne à laquelle il s’adresse, à ce qu’il veut dire ou refuser. On entre dans le langage en développant des qualités propres à l’oralité, et pas seulement par des aptitudes au langage oral. Une grande différence sépare le jeune enfant et l’adulte « apprenant », l’un le langage, l’autre une langue étrangère : l’enfant ne redoute pas l’interaction avec autrui alors que l’adulte, qui connaît par expérience les risques d’une communication plus ou moins réussie, hésite à franchir le pas. Toutes les aides à l’apprentissage devraient viser, de près ou de loin, l’entrée dans une interaction avec autrui.
 
LE DISCURSIF, ÉLÉMENT DÉTERMINANT DE L’ORALITÉ
 
 
Alors que la plupart des méthodes d’apprentissage construisent l’apprentissage de l’oral sur la phrase, l’oralité et l’interaction verbale fonctionnent sur le discours. Le jeune enfant ne connaît pas la phrase, il dit ce qu’il a à dire avec les éléments qu’il maîtrise en vue d’arriver à ses fins ; il n’apprend la notion de phrase que lorsqu’il commence à découvrir la langue écrite. L’adulte apprenant (de L2 ou L3…) a besoin d’oublier la référence à la phrase quand il entre dans une interaction avec quelqu’un. Or la plupart des processus d’enseignement reviennent sans cesse, de façon explicite ou non, à la référence phrastique.
Quelles sont les conséquences d’une priorité phrastique ? L’apprenant n’écoute pas vraiment son interlocuteur, il cherche à découper ce qu’il entend et tend à analyser les unités linguistiques. Or l’écoute ne peut se passer d’une certaine forme de globalité de formes sonores. Et ces formes évoluent au cours du discours au point, souvent, de perdre une partie de leurs qualités acoustiques. La première conséquence est l’incompréhension chez l’apprenant quand celui-ci cherche trop à retrouver les mots. La seconde est une prononciation très artificielle chez le locuteur (apprenant), qui ne sait pas pondérer les réalisations phonétiques et ne respecte pas les priorités rythmiques et intonatives. Or, pour l’auditeur francophone, le sens général se construit essentiellement à partir du rythme et de l’intonation donnés au discours.
En revanche, une priorité discursive aide l’apprenant à prendre en compte la situation, le contexte, la personne à laquelle il s’adresse et à adapter son énonciation à son objectif de parole. Pour introduire cette priorité dans l’enseignement de l’oral, il suffit de commencer par apprendre à observer : comment se salue-t-on dans telle situation ? Comment peut-on refuser sans blesser ? Comment répondre au téléphone dans un échange déterminé ? De telles observations conduites lors de mes enseignements, accompagnées de prises de notes et de mises en commun en classe, m’ont prouvé le bien-fondé de l’observation in situ avant de commencer à faire parler les apprenants en classe. Pour résumer, on peut dire que dans une communication parlée, l’organisation discursive donne la priorité à l’échange, pas à la parole, qui n’est qu’un moyen au service d’un objectif plus vaste, à savoir la réussite de l’interaction.
 
L’ORALITÉ, UN RÉEL OBJECTIF MÉTHODOLOGIQUE
 
 
J’en arrive ainsi à considérer que la pédagogie de l’oral passe par un retour à l’oralité. Je dis bien un retour, car l’oralité est une capacité solidement ancrée dans nos aptitudes primaires, c’est-à-dire fondamentales, acquises au cours de l’apprentissage du langage.
Mais je suis consciente que l’on n’en arrivera pas aisément à changer d’objectif dans l’enseignement de l’oral des langues. Les habitudes sont ancrées depuis trop longtemps pour que les enseignants d’une part, les apprenants d’autre part, changent de comportement vis-à-vis de l’oral. Il s’agit bien d’une transformation de la personnalité parlante et apprenante. L’oralité, comme j’ai tenté de le montrer, met en jeu tous les ressorts personnels pour aborder l’Autre au moyen du langage, dans un contact proche, direct, immédiat. Tout enseignant n’est pas forcément à l’aise avec sa propre voix, et quand il s’agit d’aider des apprenants sur le chemin d’une expression aisée, en une autre langue que la sienne, c’est pour lui une expérience assez éprouvante. Mais en acceptant de rentrer dans le jeu de l’oralité, on redonne à l’apprenant l’initiative de la parole, on le rend responsable de ce qu’il dit, donc actif.
Quant au moyen de parvenir à ce type d’apprentissage de l’oralité, on ne cherchera pas ici à en déterminer le parcours. Étant donné qu’il s’agit d’une attitude et d’un comportement face à l’échange oral, il va de soi que toute démarche méthodologique passera par la personnalité de l’enseignant et le rapport de celui-ci à la parole et à la voix.
Certains concepts sont à considérer comme prioritaires, et les situations d’oralité à choisir en fonction de chaque objectif d’apprentissage. Les concepts « premiers », c’est-à-dire ceux qui vont diriger l’ensemble des choix, sont ceux qui vont viser le discours et l’interaction.
Viser le discours, c’est se placer d’emblée dans une situation naturelle d’énonciation, c’est donner à l’apprenant le choix de ne rien dire, de parler ou d’écouter à bon escient, de prendre en compte la situation et le contexte, en quelque sorte de s’approprier la parole en L2; c’est aussi, du point de vue de l’apprenant, n’être plus seulement quelqu’un qui reprend la parole conçue par quelqu’un d’autre, ce qui est le cas quand il répète ou quand il lit à voix haute.
Se situer au sein de l’interaction, c’est conduire peu à peu l’apprenant vers l’échange. C’est ne pas développer au sein de la classe l’idée que travailler l’oral, c’est « parler pour parler », sans objectif particulier, ni seulement faire des phrases « correctes », bien prononcées, ni non plus, lors d’une écoute, chercher à reconnaître tous les mots pour « bien comprendre ». Interagir, c’est jouer un rôle à part entière. C’est conduire l’apprenant à répondre à une attente, celle de l’interlocuteur. C’est aussi l’aider à « utiliser » ce que cet interlocuteur lui donne : au cours d’un échange, par simple attitude de mimétisme, l’apprenant peut profiter des mots, des intonations que l’interlocuteur utilise en situation. En concentrant l’attention (de l’apprenant) sur l’autre, on oriente son attention vers la réception, ce qui est une stratégie très habile pour éviter de trop penser aux difficultés articulatoires.
Quant à l’évaluation de ce type d’apprentissage, elle se fait par le groupe, au sein du groupe : ce n’est plus à l’enseignant de « corriger » chaque mauvaise réalisation sonore, c’est le groupe qui réagit, et qui, par sa capacité à plus ou moins bien suivre ce qui est dit, fait comprendre à celui qui parle que quelque chose n’est pas clair, que ce soit à cause de la qualité sonore, de la mauvaise organisation discursive, ou encore de la façon de poser sa voix…
Le lecteur se demande où prend place la prononciation ? Au sein du discours, c’est-à-dire en ne se coupant pas d’une certaine trajectoire discursive. C’est ainsi que l’on peut travailler des formes articulatoires qui posent problème sans attirer l’attention du locuteur sur le fait phonétique à travailler. En déplaçant l’attention, on concentre le travail sur des formes acoustiques assez longues (toujours des formes ayant une unité discursive), ce qui permet de travailler en respectant le rythme et l’intonation. Et les réalisations phonétiques sont intégrées dans un groupe qui a tendance à se fixer, avec son rythme, dans la mémoire de l’apprenant. Ce groupe est de taille variable : cela peut aller du groupe rythmique minimal – une unité de sens de deux ou trois syllabes – à un ensemble discursif comportant une organisation sur plusieurs phrases.
 
EN CONCLUSION
 
 
Je viens de présenter une didactologie de l’oralité qui n’est pas une utopie. Elle répond aux exigences que Galisson fixait dans sa proclamation de foi en la Didactologie des Langues et des Cultures (1997,1998). Si la didactologie, selon Galisson, donne la priorité au sujet et refuse toute conception universaliste de l’enseignement des langues étrangères, je proposerai d’aller encore plus loin avec l’oral : on ne peut plus concevoir un apprentissage de l’oral qui ne prenne en compte la relation bilatérale locuteur-auditeur au sein de l’interaction, et qui n’inscrive la prise de parole dans un acte d’oralité.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  GALISSON, Robert. 1997. « Les concepts fondateurs de la didactologie sont-ils des passeurs de gué légitimes ? », Études de Linguistique Appliquée, n° 105, janv.-mars, pp. 73-92.
·  —. 1999. « À la recherche de l’éthique dans les disciplines d’intervention », Études de Linguistique Appliquée, n° 109, janv.-mars, pp. 83-127.
·  LHOTE, Élisabeth. 1995. Enseigner l’oral en interaction. Percevoir, écouter, comprendre. Paris, Hachette Autoformation.
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