2001
revue de didactologie des langues-cultures
Didactique des langues et théories de la science : parcours croisés
José Luis Atienza
Département des Sciences de l’Éducation Université d’Oviedo (Espagne)
Il s’agira dans cet article de réfléchir sur les parcours parallèles de
la didactique des langues et des théories des sciences. Y-a-t-il des points de
rencontre entre ces parcours et lesquels ? Tout se passe comme si – après une
période de recherche d’identification avec les sciences exactes pendant
laquelle, consciente comme d’autres sciences humaines de son impossibilité à
entrer dans le ciel des « sciences-vraies » mais ne voulant pas renoncer à un
statut scientifique –, la didactique des langues s’était efforcée de montrer la
faiblesse des positions de ces sciences exactes. Du « moi aussi, en tant que
science du sujet, j’ai un statut scientifique comme le vôtre », on serait passé
au « vous aussi, sciences de l’objet, vous avez un statut scientifique comme
le mien, puisque votre objet est aussi rongé de l’intérieur par le sujet qui l’invente ». Après avoir illustré ce parcours, l’article invite à dépasser ce stade
historique.
Ce texte se propose de mettre en relation la Didactique des Langues et
les théories des sciences de manière à interroger le statut épistémologique
de la Didactique des Langues. Je prendrai ici ce champ didactique dans le
sens large que Robert Galisson lui a donné sous le nom de « Didactologie
des Langues et des Cultures »
[1] et je me donnerai la liberté de penser que
la structuration en trois niveaux que Christian Puren
[2] propose pour
comprendre l’ensemble du champ lui convient comme elle me convient.
Ces trois niveaux sont les suivants : méthodologie, meta-méthodologie (ou
didactique) et méta-didactique (ou didactologie).
La Didactologie est donc ambitieuse, si l’on considère l’étendue du
champ qu’elle revendique. Elle ne s’accommode pas des positions qui
séparent la pédagogie de la didactique, puisqu’elle postule soit que la
première a trait à la loi et au pouvoir dans les situations d’enseignement/apprentissage, et que la deuxième s’occupe des savoirs dans ces
mêmes situations (Develay, 1997), soit que la pédagogie se centre sur la
dimension « chaude » ou praxéologique du domaine éducatif (« la
conduite pratique d’actions en situation et […] leur justification », id.
p. 69) et la didactique de la dimension « froide » ou scientifique au prix
d’un réductionnisme du champ qui serait la « condition pour échapper au
caractère immanent de la pratique » (p. 70) (Astolfi, 1997). Cette dichotomisation du champ est exclue par la Didactologie des Langues et
Cultures : dans le vaste champ qu’elle crée et désigne, la recherche scientifique tient compte de la complexité du domaine, notamment du fait que
le sujet fait radicalement partie de l’objet de recherche et du fait que les
différents niveaux et composantes du champ se recoupent et se conditionnent sans cesse les uns les autres. Le grand combat mené par Robert
Galisson depuis 30 ans a été de ne pas réduire ni abstraire le domaine de
recherche de la discipline de la pratique éducative, sans céder, pourtant,
en ambition scientifique. Il y va pour lui de l’éthique disciplinaire
(Galisson, 1998).
Bref parcours à travers l’histoire de la méthodologie de la science
La poursuite de l’objectif que je me suis proposé ici demande tout
d’abord que je présente, même de manière brève, les principales conceptions de la science. Elles sont au nombre de trois :
-
La conception positiviste, qui a son origine chez Comte, et qui se
concrétise dans le premier tiers du XX e siècle dans le « néopositivisme »
ou « positivisme logique » de l’École de Vienne. Cette conception fonde
la scientificité sur : a) la confiance dans la capacité d’observation des
sujets par l’intermédiaire des sens ; b) la croyance en la validité des faits
énoncés sous forme de lois et de théories induites à partir de cette observation; c) la possibilité de vérifier empiriquement le bien-fondé des faits
énoncés (leur correspondance avec les faits réels) à partir de la conformité
entre les prédictions faites par déduction des lois et des théories et les faits
externes (Chalmers, 2000).
-
La théorie de la faillibilité de Popper (1934), pour qui les lois
scientifiques, loin d’être induites à partir des faits, comme c’est le cas
dans le modèle précédent, les précèdent, ces lois n’étant qu’un ensemble
de conjectures provisoires élaborées par l’esprit humain dans le but d’essayer de comprendre le monde. Dans cette théorie, on considère que le
critère de validité d’une science est sa « faillibilité », c’est-à-dire sa possibilité d’être invalidée par les faits. En fin de compte, une théorie scientifique est faite pour être réfutée, ce qui permettra d’avancer sinon dans la
connaissance de la vérité, du moins dans l’éradication de l’erreur.
-
Les théories historicistes et sociologistes, initiées par la théorie de
Kuhn (1934) selon laquelle le progrès des sciences s’opère au moyen de
révolutions paradigmatiques successives. Ces révolutions dépendraient
non pas tant de la validité supérieure d’une nouvelle théorie, que des
rapports de force existant à l’intérieur des sociétés scientifiques et des
possibilités que cette évolution offre à ces sociétés de continuer à exister
en tant que telles : « Les hommes de science acceptent un nouveau paradigme pour toute sorte de raisons et, de manière habituelle, pour plusieurs
raisons en même temps. Certaines de ces raisons […] se trouvent entièrement en dehors de la sphère de la science » (Kuhn, op. cit., p. 237).
Cette critique de l’objectivité scientifique a été approfondie par les études
sur la sociologie de la connaissance, dont nous prendrons ici comme représentative la prise de position de Steve Woolgar dans son célèbre ouvrage
Science : The Very Idea (1988) : « Science et non science ne peuvent pas
se différencier par l’intermédiaire de règles de décision. Les jugements
établis au sujet de la vérification (ou faillibilité) des hypothèses – que cela
touche le centre ou la périphérie d’un programme de recherche ou le
conduise jusqu’à la décision extrême de l’abandonner – sont le résultat de
processus sociaux complexes situés dans le cadre d’un environnement
concret. La connaissance scientifique n’est pas le résultat de l’application de
règles de décision préexistantes à des hypothèses particulières ou généralisables » (pp. 26-27). Selon ces dernières théories, sciences de la nature et
sciences humaines ne seraient donc pas fondamentalement différentes.
Science et inconscient
Cette subjectivisation de la science avait été annoncée auparavant en
France, avec d’autres arguments, en particulier par Bachelard, Kojève et
Koyré. Voici par exemple comment Kojève dialectise les processus de
connaissance : « Non seulement le sujet doit subir une action réelle de la
part de l’objet, mais il agit lui-même sur l’objet. Lequel est lui aussi réellement modifié par le sujet dans les processus qui mènent à sa connaissance. La connaissance de l’objet par le sujet est donc une interaction
réelle entre les deux, c’est un processus qui se réalise (en partie au moins)
à l’intérieur du monde physique. Le sujet n’est donc pas un esprit pur
situé en dehors du monde mais une entité inséparablement liée au monde
qu’elle connaît. En un mot, c’est un sujet physique. Ce sujet n’est pas
individuel » (cité par Gori, 1996, p. 113).
Mais à pousser ainsi cette subjectivisation de la science, les sciences
humaines, qui y avaient trouvé leur noblesse, vont finir par se sentir elles-mêmes ébranlées. Car elles ont misé ainsi sur une confiance sans faille
dans le raisonnement logique, que Freud avait pourtant radicalement questionné : toute science pour lui naît du rêve. L’affirmation de l’existence
de ce « pli de la conscience » qu’est l’inconscient place la subjectivité la
plus radicale – celle qui échappe au conscient même du sujet – à l’origine
aussi bien de la curiosité scientifique que de l’interprétation des résultats,
lesquels ne peuvent pas être indépendants des déterminations opérées par
l’inconscient sur les choix et affinités épistémologiques (Gori, 1996).
Si mes inclinations personnelles m’invitent à arrêter ici cette présentation sur cette idée de subjectivisation maximale, mon exigence éthique
m’oblige à m’ouvrir à d’autres discours qui viennent me donner des
nouvelles d’un autre monde.
La théorie de la clôture catégorielle
Il existe en effet un autre monde qui, tout en partageant la même
volonté de trouver une manière d’établir une démarcation scientifique,
s’éloigne de ceux – contradictoires entre eux – que nous venons de visiter
trop rapidement. Nous voulons parler de la théorie de la clôture catégorielle d’un professeur de l’Université d’Oviedo, Gustavo Bueno. Ce philosophe matérialiste construit depuis les années 70 une rigoureuse et vaste
ontologie matérialiste
[3] avec un volet gnoséologique, qui constituent une
théorie de la science visant à établir un jugement sur la signification de la
vérité scientifique. S’il est vrai qu’il n’est pas facile de résumer une
pensée dont « l’appareil conceptuel est d’une complexité qui rivalise avec
celle de la réalité analysée »
[4], il me semble que l’essentiel de la théorie
de la science organisée autour de la notion de
clôture catégorielle pourrait être résumé ainsi :
- La technique précède la science. Une science commence toujours par
des opérations, par la construction d’objets d’une manière déterminée :
l’arithmétique procède des opérations commerciales, la géométrie de
l’arpentage, la chimie de la cuisine et de la métallurgie, l’éthologie du
dressage des animaux… et la didactique des activités d’enseignement.
- La science ne se construit donc pas de manière abstraite, indépendamment des opérations et des manipulations des sujets dans des contextes
concrets. C’est pourquoi, « en réalité, une science positive est un
ensemble très hétérogène constitué par les “matériaux” les plus variés :
observations, définitions, propositions, classifications, registres
graphiques, livres, revues, instruments, laboratoires et ses travailleurs,
scientifiques, sujets opératoires » (Bueno, 1995, p. 38).
- Les catégories d’une science, par conséquent, « ne sont pas données
préalablement aux processus de construction de la science en question »
(p. 58), mais elles émergent et sont inclues dans le champ de cette
science à l’intérieur du processus de construction de celle-ci, par l’intermédiaire des opérations (manuelles, sociales et mentales) qui président à cette construction ou clôture catégorielle du champ.
Une science est donc le produit de l’activité humaine, car il n’est pas
possible de construire des énoncés scientifiques en marge de la production
des réalités matérielles.
Cette conception, on le voit, accepte certaines des positions historicistes
et sociologiques en même temps qu’elle s’éloigne aussi bien du positivisme ou neo-positivisme que du poppérisme. Ni identité entre les catégories de la raison et celles de la réalité, ni projection dans la réalité de
catégories mentalement préalablement construites. Les catégories se
construisent en même temps que la science elle-même dans un processus
qui enfante par le même mouvement le monde réel et le monde des idées.
Or, ce processus est à l’origine de deux grandes typologies de sciences :
-
les sciences positives, celles de la nature, où le résultat de la clôture
catégorielle provoque la neutralisation des sujets opératoires, c’est-à-dire des sujets gnoséologiques qui présidaient au commencement des
opérations de constitution de la science, dont le fonctionnement devient
ensuite, dans l’état de science constituée, quasi automatique;
-
sciences humaines, où le sujet opératoire doit être toujours présent
pour que la science fonctionne, ce fonctionnement continuant à
dépendre des caractéristiques du sujet lui-même.
Les sciences humaines seraient donc celles où le sujet ne peut jamais
être évincé du champ dans le processus de clôture, lequel, pour cette
raison, reste là toujours ouvert. Et si ce n’est pas le cas, c’est alors que la
science en question n’est plus une science humaine mais une science naturelle. Bueno propose ainsi comme exemple la « réflexologie » de Pavlov,
qui au départ est une discipline psychologique, et à la fin une physiologie
du système nerveux.
Les sciences humaines sont donc dans une tension perpétuelle vers leur
clôture mais sans jamais y arriver, puisque quand elles retournent sur les
phénomènes, pour vérifier les opérations d’abstraction et de généralisation
effectuées, elles retrouvent le sujet changeant, et tout doit recommencer.
Ce sont donc « des systèmes en interne antinomiques et instables, en
oscillation perpétuelle, […] en polémique permanente en ce qui concerne
les fondements même de leur scientificité » (op. cit. p. 79).
On le voit, le modèle proposé par Bueno ne permet pas la pirouette
possible lorsque l’on se situe sur un plan où la dimension scientifique d’une
aire de connaissance ne dépend que du respect de ce qu’on appelle la
« méthode scientifique », utilisable aussi bien des sciences de la nature que
des sciences humaines. Cette méthode scientifique exige qu’on se soumette :
- à un protocole, par exemple celui proposé par Bunge (1959) : identification du domaine, formulation du problème, élaboration d’un modèle
théorique, déduction des conséquences particulières du modèle, vérification des hypothèses, assomption par le modèle des résultats ainsi
obtenus, réajustement éventuel du modèle;
- à ses règles ou procédés, par exemple : observation, expérimentation,
analyse, formalisation et, si possible, mathématisation;
- et à la déontologie professionnelles des scientifiques : esprit critique,
impartialité, rigueur.
La notion de clôture catégorielle, par contre, oblige à établir une
rupture entre ces deux types de sciences, à se rendre à l’évidence qu’il
existe entre elles une distance épistémologique telle que celle proposé par
Bueno, distance qui vient du fait que dans les sciences humaines il n’y a
pas de différence entre l’objet pensé et le sujet qui le pense, tandis que
dans les sciences de la nature le premier reste extérieur au second. Le
statut cognitif des Sciences humaines est d’ordre dialogique, celui des
sciences de la nature d’ordre monologique.
Ceci ne fait point des sciences de la nature des réalités inébranlables,
éternelles, libres de contingence, contrairement aux sciences de l’homme
qui seraient changeantes. Loin de là : les deux types de sciences ont ceci
en commun qu’elles se réalisent dans des discours, s’inscrivant par là les
unes et les autres dans la praxis objectivante des sociétés humaines, autant
dire dans l’histoire et la relativité. Mais il ne s’agit pas de la même relativité.
Le statut scientifique de la didactique des langues.
Si nous essayons maintenant de situer la didactique des langues par
rapport à ce vaste panorama, nous pouvons dresser plusieurs constats :
- Son champ disciplinaire a commencé, à l’instar de ce que souligne
Bueno pour l’ensemble des sciences, par des opérations techniques dans
cet atelier
[5] qu’est la classe. Galisson le confirme quand il rappelle que
« la méthodologie originelle est l’œuvre d’enseignants chevronnés producteurs de manuels, d’inspecteurs rompus à l’observation des conduites de
classe ». (Galisson, art. cit., p. 8)
- Il est intéressant de noter que cette caractéristique du processus phylogénétique (processus de genèse – de clôture catégorielle – de la didactique
des langues depuis le niveau méthodologique jusqu’au niveau didactologique) s’est reproduit – et continue à se reproduire malgré les instances
de formation didactique mises en place – au niveau ontogénétique, c’est-à-dire tout au long de la carrière professionnelle des sujets (processus de
genèse du didacticien) : les méthodologues d’hier – qu’ils aient ou non
publié des manuels – sont devenus les didactologues d’aujourd’hui. Et
tout laisse à penser que, malgré l’existence actuelle d’une discipline ayant
un système, un corpus de doctrine, un corps professionnel (si divisé soit-il), et un réseau de recherche, d’information et de formation, les choses
vont continuer à fonctionner de la même manière : dans la plupart des cas
les futurs enseignants et les enseignants frais entrés dans la carrière ne
s’intéressent qu’au niveau méthodologique. Lors des évaluations des
programmes de formation initiale ou continue la même plainte revient,
lancinante : trop de théorie, pas assez de pratique. Dans la didactique
comme dans la vie, il faut laisser le temps pour que les choses mûrissent.
La clôture catégorielle fonctionne aussi au niveau ontologique, et elle a
son propre processus, son rythme, particulier à chacun.
- Entre 1950 et aujourd’hui, plusieurs paradigmes se sont succédé.
D’après Galisson, ils sont au nombre de trois : celui de la Linguistique
Appliquée (LA), celui de la Didactique des Langues (DL)
[6] et celui de la
Didactologie des Langues-Cultures (DLC). En accord avec ce que Kuhn
avait énoncé et annoncé, et les sociologues de la connaissance confirmé,
ces déplacements – cette évolution – ont eu lieu sous l’action de forces
très variées : demandes externes à la discipline (de l’armée américaine, et
en dernière analyse des intérêts politiques des USA, par exemple, dans les
années 40; des touristes, des migrants, des professionnels, des
étudiants…, en définitive de l’économie capitaliste, depuis les années 60),
disponibilité d’outils (magnétophones, projecteurs de films fixes, multi- et
télé-media…); modèles culturels, linguistiques ou éducatifs ; aujourd’hui,
enfin, volonté politique de privilégier un secteur économique – celui de
l’industrie informatique – qui ne pourra que conditionner lourdement
l’avenir d’une DLC mise de ce fait au service d’un secteur économique
et du modèle de construction et de diffusion des connaissances correspondant… Mais, cette succession n’a pas signifié la disparition des
anciens paradigmes : les trois ont aujourd’hui des défenseurs tant du point
de vue théorique que pratique ou méthodologique. L’instabilité, antinomie,
oscillation perpétuelle et polémique permanente, dont parle Bueno, s’applique particulièrement à ce champ disciplinaire.
- Est-il possible d’établir une correspondance entre les différentes
étapes de l’évolution des théories de la science et ces trois moments du
champ disciplinaire de la Didactique des Langues ? La période de la LA
semble correspondre à la conception héritée de la science. Sa scientificité
doit à sa dépendance d’une linguistique parée de l’objectivité des sciences
exactes. Et comme le positivisme, la LA revient toujours, patronnée par
des nouveaux chefs absolus – le structuralisme hier, l’analyse du discours
aujourd’hui. Comme lui, la LA se centre sur l’objet, excluant le sujet de
la construction de la discipline
[7]. Non que la LA ne s’adresse pas au sujet
– puisqu’elle vise à améliorer l’efficacité de l’apprentissage –, mais ce
sujet est vidé de sa subjectivité, de sa différence, il n’a qu’une existence
externe, il agit et réagit de manière quasi mécanique puisqu’il n’est que
pur reflet d’un sujet universel. Quant à la DL, elle ne représente pas un
véritable changement quant à la conception scientifique fondamentale,
même si le sujet commence à réclamer ses droits.
Il n’y a pas eu, me semble-t-il, de période poppérienne en didactique
des langues. Les conceptions des sciences humaines qui sont appelées à
contribution dans la DL ne sont pas des conjectures, mais des connaissances, elles n’ont donc point besoin d’être constamment mises à
l’épreuve de la faillibilité. Et cela malgré la crise des résultats obtenus,
qui finira pourtant par soumettre la DL à une remise en cause dont elle
ne pourra pas sortir indemne.
C’est avec la DLC qu’une véritable coupure épistémologique aura lieu.
La didactique va cesser de suivre et de singer les sciences dures et va
réclamer, avec d’autres sciences humaines, non point un statut scientifique
à part, mais une re-formulation du concept de science qui consiste, en
assumant « le réel au nom de la complexité […], à reconnaître les limites
de la “science”, à jouer le jeu difficile des solutions incomplètes, diverses
et même impossibles » (Galisson, 1998, p. 92)
[8].
c. La DLC réalise là une double opération : elle ne nie pas mais au
contraire revendique sa part de subjectivité (de complexité) et, en même
temps, elle fait de cette dimension une composante de toute science.
Comme elle ne peut pas rivaliser en « objectivité » avec les sciences positives, elle les « dépositivise », ce qui lui permet de rester scientifiquement
comparables à elles. La neutralité du laboratoire – qui est l’espace naturel
des sciences de la nature – est ainsi démontée, mais en même temps la
salle de classe – lieu de théorisation interne de la discipline – peut être
considérée comme le laboratoire de la DLC, le laboratoire qui correspond
à la complexité de cette discipline.
Deux prises de position pour conclure
a. Par rapport au caractère scientifique du champ, mon point de vue est
que la DLC, et plus généralement les sciences humaines, doivent cesser
de se regarder dans le miroir des sciences de la nature, de dépenser une
partie de leur énergie à dénoncer que celles-ci sont elles aussi rongées par
la contingence (mais d’une autre manière que les sciences humaines), ce
qu’aujourd’hui personne ne semble nier. Il faut accepter que la DLC se
heurte à cette difficulté : elle n’est pas capable de prédire de phénomènes
observables. Le respect de la méthode scientifique, de ses lois et de sa
déontologie, ne suffit pas à faire de la DLC une science comme les autres.
La DLC fait au contraire partie de ce deuxième type de sciences dont
parle Bueno, qui, pour exister en tant que telles, sont obligées de relancer
sans arrêt leur processus de clôture catégorielle. Ce n’est pas une honte :
c’est sa spécificité épistémologique. L’esprit scientifique demande aussi
qu’on sache distinguer entre les différentes types de science !
b. Il me semble que les confrontations qui ont existé et existent toujours
dans le champ de la didactique des langues ne peuvent pas être comprises
du seul point de vue de la rationalité scientifique, quel que soit le modèle
de rationalité choisi. Il faut joindre à cela le point de vue fourni par les
sociologues de la connaissance. La structuration actuelle du champ est, en
grande partie, le résultat des combats pour s’en approprier la légitimité
(luttes intestines, et souvent assassines, entre centres de formation et de
recherche, entre équipes et programmes de formation et de recherche, entre
chefs de file de ces programmes, etc.), qui sont loin d’être menés avec les
armes de la discussion pour l’entente telles que les définit Habermas
(1981). Il y a là un intéressant travail à faire dans notre domaine de
connaissance, où l’on ne doit pas se contenter de pointer le doigt accusateur sur la malhonnêteté des autres, mais d’abord tourner le regard critique
sur soi même pour essayer de comprendre comment et pourquoi chacun
s’est progressivement creusé la tranchée qu’il occupe : pour éviter quels
pièges, pour répondre à quelles attaques et ambitions, pour servir quelles
autres ambitions, pour défendre quelles parcelles de pouvoir de la convoitise de qui, pour satisfaire quels désirs… Il y va de la crédibilité de la
valeur des arguments que l’on utilise pour justifier ses positions théoriques
et pour interpeller la trouble et troublante « vérité » des autres.
·
ASTOLFI, J.P. 1997. « Du “tout” didactique au “plus” didactique », Revue
Française de Pédagogie, nº 120, juil.-sept.
·
BUENO, G. 1995. ¿Qué es la ciencia ? La respuesta de la teoría del cierre categorial, Oviedo, Pentalfa.
·
BUNGE, M. (1959). La ciencia, su método y su filosofía. Buenos Aires, Siglo XXI,
1966.
·
CHALMERS, A.F. (1999) : ¿Qué es esa cosa llamada ciencia ? Madrid, Siglo XXI,
2000.
·
CHARLOT, B. 1990. « Former : logique des discours constitués et logique des
pratiques », in Recherche et formation, nº 8.
·
DEVELAY, M. 1997. « Origines, malentendus et spécificités de la didactique »,
Revue Française de Pédagogie, nº 120, juil.-sept.
·
GALISSON, R. 1998. « À la recherche de l’éthique dans les disciplines d’intervention », ÉLA, nº 109, janv.-mars.
·
GALISSON, R. et PUREN, Ch. 1999. La formation en questions. Paris, CLE international.
·
GORI, R. 1996. La preuve par la parole. Sur la causalité en psychanalyse. Paris,
PUF.
·
HABERMAS, J. 1981. Théorie de l’agir communicationnel. Paris, Fayard.
·
KUHN, T.S. (1962). La estructura de las revoluciones científicas. México, FCE,
1986.
·
POPPER, K. (1934). La lógica de la investigación científica. Madrid, Tecnos,
1962.
·
—. (1977). La tensión esencial. México, FCE, 1982.
·
WOOLGAR, S. (1988). Ciencia : abriendo la caja negra. Barcelona, Anthropos,
1991.
[1]
L’introduction de cette terminologie a eu lieu en 1986 dans l’article
Éloge de la
« Didactologie/Didactique des langues et des cultures (Maternelles et Étrangères) – D/DLC »,
ÉLA, nº 64 (oct.-déc.), et repris dans le nº 79 de juil.-sept. 1990 de la même revue, pp. 97-110.
[2]
Une explication rapide de cette modalité de structuration du champ peut être lue dans
Galisson et Puren, 1999.
[3]
En France, la pensée de Bueno a été l’objet d’une présentation par Alain GUY : « Le matérialisme critique et socialiste de Gustavo Bueno », Vol. I, pp. 419-421
in A. Guy (dir.),
Penseurs hétérodoxes du monde hispanique, Université Toulouse-le-Mirail, n° 22,1974. Le
Dictionnaire des Philosophes de tous les pays et de tous les temps (Paris, PUF, 1984,2 vol.)
lui consacre aussi un article.
[4]
C’est ainsi que se termine l’article du
Dictionnaire des Philosophes cité dans la note précédente.
[5]
L’atelier est l’un des trois espaces historiques de l’activité scientifique. Bueno (
op. cit.)
distingue, de ce point vue, quatre acceptions ou modulations différentes du concept de
« science » : la science en tant que « savoir faire », proche de l’art dans son sens technique
(l’art ou la science du menuisier, par exemple), et dont le lieu de scénario est l’
atelier; la
science en tant que « système ordonné de propositions dérivées de principes », qui correspond
à une culture d’écriture et qui a l’
école pour lieu privilégié de scénario; la science dans le sens
des sciences positives, où la réalité est reconstruite ou sa transformation préparée, et dont le lieu
de scénario est le
laboratoire; la quatrième acception est une extension de la troisième aux
sciences humaines. Ces quatre acceptions ne sont pas le fait d’une invention terminologie capricieuse, mais le résultat de processus culturels définis et reconnaissables.
[6]
Ici, Didactique des Langues, siglé DL, ne désigne plus le champ disciplinaire mais l’une
des trois étapes ou paradigmes de l’évolution de ce champ.
[7]
On devrait se demander à quel point cette étape ne relève pas d’une conception prépositiviste (aristotélicienne) de la science en tant que ce
système ordonné de propositions dérivées
de principes, tellement la démarche est purement déductive et le réel écarté. Le lieu privilégié
d’action de la LA est l’école en tant que lieu abstrait, protégé, neutre.
[8]
Charlot (1990) l’exprime d’une manière qui devrait plaire à Robert Galisson : « On peut se
demander si, loin de souffrir de faiblesse épistémologique congénitale, ces disciplines nouvelles
[…] ne sont pas à l’avant garde d’une transformation du statut du savoir dans nos sociétés. Si nous
devions expliciter cette transformation, nous dirions […] que ces disciplines cherchent une synthèse
ou, plus probablement, une articulation entre trois processus épistémiques ordinairement disjoints :
celui qui produit des savoirs conceptuels par objectivation et dénomination, celui qui produit du
sens par distanciation et régulation réflexive et celui qui est imbriqué dans l’action » (p. 36).