2001
revue de didactologie des langues-cultures
Du droit et du devoir d’une discipline à exister par elle-même : la sage utopie d’un être de passion
Chantal Forestal
Maître de Conférences habilitée à la direction des recherches Université de Provence
Cet article se propose de présenter deux sensibilités différentes
vis-à-vis de la Didactique des Langues-Cultures (DLC) : une approche
sociologisante représentée par Louis Porcher et François Mariet, dont la
démarche consiste à dévoiler la réalité de l’évolution de la société contemporaine en matière d’enseignement/apprentissage des langues, à élucider
les représentations qu’ont les différents acteurs (enseignants/apprenants) de
cet enseignement/apprentissage. L’autre approche, représentée par Robert
Galisson, s’efforce de dépasser un enjeu purement descriptif – en effet, tout
n’est pas dans la grammaire des représentations – ou encore un enjeu purement pragmatique – en effet, on ne peut s’en tenir à une réalité immédiate
plus ou moins prisonnière des rapports de force du monde des languescultures où seuls les facteurs économiques seraient déterminants. C’est
parce qu’il refuse cette fatalité que Robert Galisson choisit une DLC qui
met plus en avant l’éthique, et qui défend une pensée forte, pleine de
sagesse, de lucidité et d’espoir pour une réelle « éducation » à la diversité
des langues-cultures.
Pour me joindre à l’hommage rendu à un maître et ami Robert
Galisson, je ne tenterai pas une ambitieuse synthèse des lectures fructueuses que j’ai pu faire, pendant plus de trente ans, de ce didactologue.
Je préfère me limiter à une période qui me paraît cruciale, celle, depuis
les années 80 jusqu’à aujourd’hui, où émerge d’une discipline d’accueil
autonome pour l’enseignement/apprentissage des langues et du français
langue étrangère (FLE) : « la Didactologie des Langues-Cultures » (DLC).
Paradoxalement, la reconnaissance institutionnelle du secteur dans les
Universités ne s’accompagne pas de celle des acteurs de terrain que sont
les pédagogues. Robert Galisson souhaite non seulement réorienter la
Didactique des langues et du FLE vers une « éducation » à la diversité
des langues et des cultures, mais aussi donner reconnaissance et dignité
aux enseignants de langue.
Il s’agit d’une pensée forte porteuse de « comportement éthique » et
de « conscience éthique » pour l’avenir d’une discipline d’intervention, la
DLC, qui devrait devenir l’« Éducation aux Langues-Cultures ». L’utopie
est ici une alternative à une pensée faible que tend à privilégier le pouvoir
politique et économique, lequel accepte l’uniformisation de l’enseignement-apprentissage des langues par la soumission aux lois du marché.
L’enseignement-apprentissage des langues-cultures : les positions
divergentes de Louis Porcher et Robert Galisson
C’est le mérite de Louis Porcher, sociologue, d’avoir montré comment
s’actualisent les rapports de pouvoir dans le champ du FLE, et d’avoir
œuvré pour la reconnaissance institutionnelle de la didactique du FLE au
sein de l’Université. L’instauration en 1981 de diplômes nationaux
(licence, maîtrise, DEA) a permis d’arracher à leur insignifiance les enseignants de FLE, et leur a donné un début de dignité, sans aller toutefois
jusqu’à une réelle reconnaissance professionnelle dans le secteur public.
On peut regretter avec lui le refus d’une section spécialisée au CNU et
l’absence d’un statut spécifique de l’Éducation Nationale pour les enseignants de FLE (CAPES FLE, CAPES bi-langue ou autres), qui prive les
enseignants de FLE d’une reconnaissance statutaire et professionnelle.
Louis Porcher s’est référé constamment aux travaux de Robert
Galisson, qui, dit-il, « a fondé véritablement la DLC » à son niveau épistémologique : « Constitutivement plurielle, elle est le lieu de convergence
de plusieurs pratiques scientifiques du langage, des Sciences de l’éducation, de l’information et de la communication ». Il faudrait ajouter les
dimensions philosophique et éthique, qui sont pour Galisson au cœur de
la problématique d’une discipline d’intervention confrontée à des
problèmes d’éducation et de culture.
Louis Porcher : une visée « réaliste » sous-tendue par une philosophie
pessimiste
C’est encore un des mérites de Louis Porcher d’avoir attiré l’attention
sur « l’ethos » de l’enseignant, « une dénégation du réel ». La priorité des
priorités, rappelle le sociologue, est d’aider les enseignants à élucider les
représentations qu’ils ont de la matière qu’ils enseignent (en l’occurrence
le FLE). D’une part cette matière n’est pas immortelle : dans la réalité, le
français langue étrangère régresse. D’autre part, sur le plan pédagogique,
les enseignants doivent savoir qu’« une langue n’est pas nécessairement
vendable parce qu’abondamment analysée et décrite ». Ils doivent
apprendre à se débarrasser de tout encyclopédisme et remettre en cause
certaines de leurs représentations qui conduisent à des styles pédagogiques
plus ou moins figés.
Il s’agit d’un discours « réaliste » qui glisse parfois vers un pessimisme
pédagogique. Selon Porcher, l’enseignant doit savoir que ce qu’il enseigne
est défini sans lui, qu’il enseigne une denrée sociale plus ou moins présélectionnée sur le plan culturel et pédagogique par les dominants sociaux
qui décident pour lui. Les paysages linguistiques se construisent en fonction de l’utilité. Toute une série d’opérateurs sociaux (à dominante économique) souhaitent procéder à une simplification de l’apprentissage des
langues et réduire les objectifs. C’est ce que traduit la vague du « communicationnel », qui légitime « les enseignants instrumentaux ». Ces
derniers, s’ils veulent survivre, doivent apprendre à s’adapter constamment à la demande des apprenants et à changer sans cesse de techniques
(Louis Porcher, 1987).
La position économiste de François Mariet est encore plus tranchée.
L’enseignant de FLE qui souhaite qu’on aime le français pour sa littérature, son théâtre ou ses intellectuels et qui ignore la culture de consommation (François Mariet, 1982) se trouve dans une position absurde. La
pédagogie elle-même n’est le plus souvent qu’« une stratégie pour
dominés ». Les enseignants qui la considèrent comme centrale « ont
tendance à oublier qu’elle n’intervient que proportionnellement aux lois
du marché » (François Mariet, 1984).
Pour Louis Porcher et François Mariet, la compréhension du monde et
plus particulièrement l’avenir des langues et des cultures dépendent en
grande partie de la logique du marché. Le champ de la DLC est soumis aux
luttes constantes et aux rapports de force qu’engendre la concurrence économique dans le domaine des produits culturels. Selon cette logique, rien ne
peut se concevoir qui ne soit l’effet d’un pouvoir. L’enseignant doit réapprendre à maîtriser son domaine en dominant les règles du jeu social qui le
régissent. Il doit apprendre à « capter » les différents publics du « marché
des langues et des cultures » en jouant sur les « représentations ». Les
enseignants incapables de se mettre à distance, de travailler sur leurs
propres représentations concernant la matière qu’ils enseignent et la manière
de l’enseigner seront mis hors-jeu, et l’Institution scolaire avec eux.
La sage utopie de Robert Galisson : une alternative aux pouvoirs en
place
Pour Galisson, il est hors de question de se réfugier dans le descriptif
d’une société pour valider le postulat du « tout économique » et
d’échapper ainsi aux risques de l’engagement. La démarche du didactologue s’appuie sur le postulat inverse : un monde privé de la diversité des
« langues-cultures » est un monde qui s’appauvrit.
La diffusion des langues-cultures ne doit pas dépendre de progrès matériels mesurables qui se feraient au prix de l’exploitation et l’épuisement
de qualités humaines et qu’imposerait le rapport de forces du marché des
langues. Elle dépend de la faculté d’apprendre à discerner les qualités et
valeurs des sociétés humaines. Sans nier pour autant le « marché » des
langues, Galisson se refuse à le considérer comme une substance première
pour la construction d’une DLC. Le marché n’est pour lui le lieu d’aucune valeur : « Il y a incompatibilité entre l’économie et le caractère
hautement éducatif des langues et des cultures » (ÉLA n° 109,1998). Il
convient au contraire de dénoncer tout impérialisme linguistique et
culturel qui se met au service d’un néo-colonialisme économique (ÉLA
n° 60,1998).
Galisson écrit au tournant crucial de l’utopie. Alors même que « la
guerre des langues et des cultures perdure », il serait temps « de
prononcer un Édit de tolérance entre les cultures », et de lutter contre
cette « horreur économique » (Viviane Forrester, 1996) qui assigne à résidence, quand elle ne les détruit pas, la plupart des langues et des cultures.
Il y a pour lui défaillance sur le plan politique lorsque la politique éducative culturelle, sous prétexte de rentabilité économique, « sur-protège une
langue et sa culture au lieu de l’exposer aux influences revigorantes des
autres cultures ». (1999). On l’aura compris : on n’a pas à défendre le
FLE, sa diffusion et son enseignement, comme on défend la puissance
économique française, c’est-à-dire avec des critères d’utilité et de profit;
il faut le faire avec des critères culturels.
Dans un chapitre intitulé « Quel statut revendiquer pour les cultures en
milieu institutionnel ? » (1999), le didactologue nous donne sous forme de
tableaux extrêmement détaillés une quantité considérable d’idées
nouvelles pour la prise en compte de tous les aspects de la culture en
classe de langue, ses contenus et ses approches, en particulier au moyen
de la distinction fondamentale entre la « culture action » (culture comportementale, expérientielle) et la « culture vision » (culture abstraite, culture
de l’esprit), avec les échelles de valeurs correspondantes à l’une et à
l’autre (pp. 105-107). Faire de la didactique une discipline de service
implique qu’on mette à la disposition du demandeur (l’apprenant ou l’enseignant) une pluralité de choix possibles.
À l’instar de Mariet, Galisson s’intéresse à cet aspect de la culture comportementale qu’est la culture de consommation. En témoigne son Dictionnaire
des noms de marque courants. Essai de lexiculture ordinaire (Didier Érudition, 1998). Il s’agit d’un dictionnaire « à géométrie variable », d’un lieu
d’exercice où l’utilisateur est amené à reconstituer « le puzzle de la culture
sous-jacente que véhiculent les noms de marque… : produits et services ne
sont pas consommés au hasard ». Toutefois l’auteur invite l’utilisateur (pédagogue ou apprenant) à réfléchir sur les rapports entre langue/culture, à
exprimer les différentes prises de position que l’on peut avoir vis-à-vis de
certaines pratiques excessives de consommation, et à ne pas craindre de les
juger choquantes notamment pour certains publics étrangers (ex. : produits de
consommation animalière en France). Trop souvent, regrette Galisson, « la
transmission de contenus culturels souffre de déficit interprétatif ». La DLC
ne doit pas craindre « d’entretenir le feu du débat d’idées », et tant mieux si
c’est un travers de l’esprit français (Cf. Mariet 1986). En effet, seule une
pédagogie de l’émancipation peut se mettre au service de l’apprenant et de
son autonomisation (Robert Galisson, ÉLA n° 60,1985).
Défendre l’enseignement des langues et des cultures, c’est défendre non
seulement « une pédagogie de l’émancipation », mais aussi l’émancipation des pédagogues. Pour le didactologue, « la dénégation du réel »,
c’est d’abord le reniement des acteurs du terrain que sont les enseignants.
« L’ambition première de la DLC est de combler le fossé de mépris et de
honte » qui sépare ceux qui théorisent de ceux qui agissent (ÉLA n° 109,
1998). À l’opposé d’une attitude de distanciation maximale vis-à-vis des
pédagogues, il souhaite redonner la parole à ceux qui sont les plus
concernés par les problèmes d’enseignement/apprentissage des langues, à
savoir les praticiens-enseignants. Sans eux la DLC ne peut être ce qu’elle
doit être, « une discipline de soutien et de service » (ibid.) capable de
répondre aux problèmes concrets mais toujours complexes du terrain.
Avec eux le savoir ne prédomine par sur le réel. C’est la relation personnelle, l’implication professionnelle, les valeurs (personnelles ou universelles, à négocier en classe) qui deviennent essentielles. C’est dire que le
« praticien » ne s’adresse pas nécessairement à un « client », que le
« didacticien » ne se réfère pas à un « modèle » pas plus que le « technicien » ne se soumet à une « méthode ». Quel que soit le terme dont on
l’affuble, le pédagogue est d’abord un « sujet » responsable de sa
pratique. Au lieu de « se stériliser au contact de produits passe-partout »
plus ou moins imposés par le marché éditorial, l’enseignant, selon
Galisson, doit « avoir accès aux responsabilités de chercheur » afin de
faire « aboutir ses propres idées sur le terrain » (ÉLA n° 109,1998).
Je peux témoigner ici, sur la base des soutenances de thèses dirigées
par lui-même auxquelles il m’a fait l’honneur de participer, que comme
Directeur de recherches il a su former, « générer » (au sens généreux et
créatif de ce terme) des praticiens-chercheurs conduisant leur réflexion
didactique jusqu’à l’action sur le terrain de l’enseignement.
Les ruptures épistémologique et éthique de Robert Galisson
L’éthique chez Galisson commence par la défaite de ces absolus sécurisants que sont par exemple en linguistique les « systèmes » et les « structures », en sociologie les rapports « dominants » et « dominés », en économie
les technologies (dites) « nouvelles ». Elle se crée par l’exigence de conscientisation et de dignité des enseignants-praticiens. Ceux-ci sont invités à penser
au-delà de leur métier, à faire « profession de soi » en accédant à la
recherche. Enfin l’éthique permet une juste appréciation des valeurs : ceux
qui s’en réclament ne craignent de contrer la réalité et de dénoncer certaines
idéologies telles que l’idéologie du marché et de la communication.
Conclusion : une éthique active pour une pensée forte en DLC
Galisson prend pour principe de l’éthique le désir de créer un avenir
pour l’« éducation » aux langues-cultures. Un tel projet se situe à la fois
en deçà et au-delà du politique. Il ne suffit pas de chercher à éviter pour
soi les maux existants en maîtrisant les règles du « jeu » social, il faut
combattre pour des valeurs communes. Le but recherché est la défense
simultanée de la diversité des langues-cultures et de la communication
interethnique, déterminantes pour le destin collectif des sociétés humaines
et pour une harmonie interculturelle.
Dès lors, la défense d’une discipline engagée dans l’action passe moins
par des « remises en question » (cf. Porcher) que par la reconnaissance
symbolique et statutaire des pédagogues. L’histoire des couples est celle
des complémentarités qui deviennent des incompatibilités, dit Jean Daniel
à propos du couple Camus-Sartre. Si j’osais me permettre un parallèle, il
en est de même pour le couple Galisson-Porcher. Le premier privilégie
l’apprentissage, l’éducation dans le rapport aux langues-cultures; le
second se réfère au champ de la DLE comme à un jeu d’échecs, aux
rapports de force qui le traversent, aux positions hiérarchisées tenues par
des acteurs plus ou moins déterminés.
On peut espérer pour l’avenir de l’« Éducation aux Langues-Cultures »
que la sage utopie du philosophe l’emporte sur la froide et rude description du sociologue. Rappelons ici la pugnacité dénonciatrice que Galisson
adresse aux sceptiques (notamment les politiques et responsables de
programmes) : « Mais à qui fera-t-on confiance pour imaginer l’avenir si
l’on refuse cette confiance aux éducateurs ? » (ibid., p. 102)
Je voudrais terminer cet hommage en exprimant mon affectueuse gratitude à un homme à la fois solitaire et solidaire, qui m’a donné des raisons
majeures d’espérer et de lutter pour l’avenir de notre profession.
·
DANIEL, Jean. 2000. Soleils d’hiver. Paris, Grasset.
·
GALISSON, Robert. 1985. « Didactologies et idéologies », ÉLA n° 60, pp. 5-16.
·
—. 1997. « Les concepts fondateurs de la didactologie sont-ils des passeurs de
gué légitimes ? », ÉLA n° 105, pp. 73-92, Paris, Didier Érudition.
·
—. 1998. « À la recherche de l’éthique dans les disciplines d’intervention », ÉLA
n° 109, pp. 83-127, Paris, Didier Érudition.
·
—. 1998. Dictionnaire des noms de marques courants, essai de lexiculture ordinaire. Paris, Didier Érudition.
·
—. 1999. « Quelles disciplines choisir pour l’éducation aux langues-cultures ? »
in La Formation en questions. Paris, Nathan, CLE international.
·
MARIET, François. 1982. « La formation d’une inculture : la vie économique et
sociale selon les manuels de lecture de l’école élémentaire », pp. 97-120 in
« Enseigner des cultures », coordonné par François Mariet, ÉLA n° 47, Didier
Érudition.
·
—. 1984. « Sur la notion de diffusion du français », pp. 207-211 in « Aspect
d’une politique de diffusion du FLE depuis 1945 », coordonné par Daniel
Coste. Paris, Hatier.
·
—. 1986. « Un malaise dans l’enseignement de la civilisation », pp. 64-74 in
« Priorité(s) FLE », coordonné par Daniel Coste et Robert Galisson. Paris,
Didier Érudition.