Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
256 pages

p. 491 à 499
doi: en cours

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n° 123-124 2001/3-4

2001 revue de didactologie des langues-cultures

Un pionnier

Jacques Cortes
L’auteur fait une synthèse de ce qu’il considère comme les deux aspects les plus importants de la pensée et de l’œuvre de Robert Galisson. Il s’agit de l’exigence d’une formation qui dépasse enfin l’applicationnisme pour redonner toute leur place aux acteurs et aux problématiques de terrain, et d’une conception de la discipline qui donne toute leur place aux réflexions épistémologiques et aux exigences éthiques.
Un sourire pour commencer. Il a fallu que je me rende un jour au Brésil pour me demander si le sculpteur du Corcovado n’avait pas travaillé à partir d’une photo de Robert Galisson. Ceux qui connaissent notre ami et Rio me diront si j’exagère…
Robert Galisson se situe à des années-lumière des vanités du quotidien (dont nous accablent les habiles stratèges du fameux « petit monde »), et c’est toujours un plaisir de le revoir, d’échanger avec lui, de le lire et (même à mon âge canonique) de suivre son enseignement. Nous n’avons pourtant pas toujours été d’accord sur les analyses que l’un et l’autre avons pu faire de certains points d’histoire – les lieux d’où nous parlions ne nous faisaient pas apercevoir le même aspect des choses –, mais je crois que ces occasions de polémique n’ont fait que renforcer nos liens au fil des années. Nos divergences, en effet, n’ont jamais porté sur l’essentiel, jamais remis en cause les finalités humanistes de notre métier de professeur.
L’œuvre est immense tant par son volume que par son importance philosophique. Elle constitue en effet, depuis quarante ans, une référence à laquelle chacun de nous est venu puiser, à différents moments de sa carrière, les raisons de son évolution. RG, en effet, est probablement celui qui s’est toujours placé en éclaireur, loin devant, pour reconnaître la route à suivre, la baliser, en expliquer les charmes et les dangers, en tracer même les prolongements ultérieurs les plus probables. C’est pourquoi j’ai choisi le mot pionnier comme titre de cet hommage à celui qui est d’évidence le premier d’entre nous. Je vais tenter de faire d’abord la lumière pour moi-même sur certains aspects importants de sa réflexion actuelle, mais je musarderai aussi dans le temps écoulé depuis une quarantaine d’années pour découvrir, sous les frondaisons changeantes au fil des saisons, les permanences de la pensée.
Ce qui, je le crois fortement, caractérise l’œuvre de RG, c’est son souci constant de faire reconnaître le statut « scientifique » du domaine qui est le nôtre et que l’on ne peut aborder autrement que par l’acte professionnel qu’on y accomplit : l’enseignement (côté maître) et l’apprentissage (côté élève) d’une langue-culture étrangère. Pour lui, cet acte nécessite une formation solide, de type entièrement artisanal au sens ordinaire du terme, celui, par exemple, que lui donne la définition légale de la loi du 26 juillet 1925 : l’artisan doit justifier « sa capacité professionnelle par un apprentissage préalable ou un exercice prolongé du métier » et « il assume seul la direction de son travail ». Mais avant, pendant et après l’acte créateur, cette solitude de l’artisan (je donne à ce mot, comme lui certainement, la plus grande noblesse) nécessite réflexion, analyse, évaluation, bilan, décision… Je crois qu’on s’expose à ne rien comprendre à l’œuvre de Galisson si l’on ne prend pas la peine de s’arrêter à cette notion capitale pour lui qu’est la formation. Elle nous invite, en effet, à fixer notre attention non pas en amont, sur une théorie prestigieuse dont découlerait, en aval, un outil-miracle, mais sur un homme de métier, c’est-à-dire sur un sujet aux prises avec la complexité d’un travail professionnel qu’il n’est pas question de traiter à la légère.
Pour RG, la distinction entre théoricien et praticien, entre chercheur fondamentaliste et chercheur applicationniste, est une conception dualiste du métier d’enseignant-chercheur qui, pour avoir la vie dure, n’en est pas moins une hérésie. Position qui n’est paradoxale qu’en apparence. RG, en effet, est, depuis quelques lustres, le Rédacteur en chef de la revue Études de Linguistique Appliquée, dont le Président-Fondateur est Bernard Quémada, Directeur du Trésor de la Langue Française (InaLF), deux références qui soulignent à l’envi, avec ses multiples travaux (cf. sa bibliographie), sa compétence indiscutable de linguiste éminent. Mais cela ne fait pas de lui un thuriféraire (je sais qu’il affectionne ce mot) d’un applicationnisme à tous crins qui serait la face abâtardie par l’utilitarisme d’une noble théorie de la connaissance. Pour lui, non seulement ce n’est pas sur cette base que s’élabore la recherche scientifique, mais il est même certain que toute démarche construite sur le vieux schéma Théorie-Pratique ne peut aboutir qu’à une culture psittaciste dont les effets les plus évidents sont le piétinement actuel des disciplines qui considèrent « la théorie comme une fin en soi » (1999, p. 119) et s’égarent de plus en plus dans un discours critique ne débouchant sur rien d’autre que du recuit. Il faut donc former des hommes au métier de l’enseignement, qui n’est une activité subalterne que pour ceux qui poussent la complaisance envers eux-mêmes jusqu’à prendre pour signe palpable d’une pensée aristocratique leurs lacunes et répugnances en matière de transmission des connaissances. L’Université du XXI e siècle, ainsi, est encore assez régulièrement peuplée de chercheurs qui, bien que connaissant Descartes, n’en sont pas encore à pratiquer le doute méthodique sur l’orientation générale et la finalité de leurs travaux. La formation, en effet, c’est « la modification volontaire du comportement des adultes dans des tâches de nature professionnelle » (Piéron, 1979, p. 181) et l’on se rend bien compte, au seul énoncé de cette définition, qu’il faut la considérer non pas comme une activité pratique ordinaire, mais comme l’occasion d’une vraie recherche remettant en jeu tous nos acquis, tous nos comportements habituels, toutes nos certitudes… dans un acte de communication complexe avec autrui. Comment traiter à la légère un problème d’une dimension aussi formidable ? C’est pourtant ainsi, au seuil de ce troisième millénaire, que les choses se passent encore dans bien des lieux du monde qui n’ont pas compris que la formation est la clé de tous les renouvellements et que la théorie n’est pas autre chose que « le produit final d’un processus de théorisation » (1999, p. 125). Robert Galisson et Christian Puren, eux, l’ont bien compris, et c’est la raison pour laquelle ils ont « écrit à deux mains » (p. 3) l’ouvrage sur la formation que je viens d’évoquer à deux reprises, et que je vais un peu commenter car il me paraît essentiel.
Cet opuscule (il n’a que 128 pages) est un authentique digest de D.L.C rédigé avec l’évident souci d’éclairer le chercheur, mais aussi de dénoncer une situation intolérable. La concision du propos, jointe à la force des mots du réquisitoire, n’est donc pas le moindre agrément de ce texte courageux (car il faut du courage pour affronter ainsi le « prêt-à-penser » de l’oligarchie dominante). Parlant de la filière FLE « dans les départements […] des universités de France et de Navarre », RG déplore qu’elle soit « entre les mains de spécialistes de sciences du langage, qui font de leur discipline des passages obligés pour les étudiants de second et troisième cycles en FLE (lesquels n’apprécient pas forcément le détour) » (p. 68). Comme j’ai déjà beaucoup écrit moi-même sur cette grave question, et provoqué à mon encontre toutes sortes de représailles d’une certaine violence, je ne puis que me réjouir du compagnonnage prestigieux que m’offre RG dans ce combat pour l’autonomie reconnue d’une D.L.C enfin délivrée « du contrôle de linguistes et de psychologues farouchement convaincus d’être dépositaires de la vérité didactique » (ibid.). Il est vrai qu’un tel discours irrite profondément les milieux qu’il dénonce. Ceux qui, dans les universités, bénéficient de privilèges divers : postes, primes, promotions, fonctions dirigeantes, confort matériel, budgets… en se fondant sur des effectifs étudiants de FLE dont ils sont incapables de respecter les attentes et les besoins, ceux-là n’ont d’évidence pas d’autre comportement à tenir que de patricienne indignation. Nonobstant ce petit désagrément, le discours galissonien est très exactement celui qui convient pour faire prendre conscience à la jeune recherche en D.L.C. qu’elle ne se développera vraiment qu’en « ne restant pas frileusement emmaillotée dans le tendre souvenir de ses origines méthodologicoapplicationnistes » (p. 69).
Je poursuivrais volontiers cette saine cueillette de propos bien sentis. Je reconnais en effet, sans fard, être là sur « du vocabulaire thématisé à (forte) charge incentive » (1976, p. 107), donc sur quelque chose qui est d’évidence pour moi un « thème de prédilection », mais le texte dont j’évoque ici les enseignements est bien autre chose qu’un pamphlet contre la sottise (si nécessaire soit-il de la dénoncer vigoureusement). Le but de RG, dans cet ouvrage, c’est « d’interroger le passé » « afin de mieux comprendre le présent et imaginer l’avenir » (p. 61). Sans doute un tel projet présente-t-il quelques petits risques de gauchissement de l’Histoire au profit de la démonstration à conduire, mais je crois qu’il faut dépasser les vieilles querelles d’Écoles pour ne retenir que l’essentiel sur lequel nous sommes d’accord lui et moi. Il est vrai que les grandes étapes par lesquelles est passée la Didactique du Français langue étrangère sont bien celles qu’il retrace avec clarté au chapitre 3 de l’opuscule dont il est ici question. Et il est vrai aussi, sous réserve de réfréner le désir du crédifien que je suis de mettre parfois, ici et là, quelques bémols, que l’universalisme de ces années-là, l’omnipotence de l’image et la « mise en scène drastique » des moments de la classe de langue, méritent bien (si l’on exclut toute idée d’évolution progressive) l’appellation de « grosses machines totalitaires ». Comme tout système, les machines en question, « régentées d’en haut », ont commencé par être modifiées « par un mouvement venu d’en bas » : « l’éclectisme discret d’acteurs de terrain férus de liberté, qui leur donnera le coup de grâce » (p. 68).
Je suis personnellement d’accord pour donner à ce mouvement massif venu du terrain toute sa dimension idéologique et déontologique (quoi de plus beau, sous nos cieux du moins, que la très laïque démocratie ?) mais le terrain, à mon avis, doit reconnaître comme siens ceux qui, comme RG lui-même, ont été souvent les interprètes éclairés, en tout cas les scribes (au sens historique élevé de ce terme) sans qui l’éclectisme dont on fait état aurait été si discret que son influence aurait mis beaucoup plus longtemps à s’affirmer.
Et je veux redire ici, dans le même ordre d’idée, combien le lamentable sabordage du CREDIF et la mise sous perfusion du BELC (les mots en italiques sont de RG lui-même) constituent des erreurs politiques qu’on ne dénoncera jamais assez. Pour des motifs où l’esprit bureaucratique semble l’avoir emporté sur le simple bon sens, on a supprimé tranquillement des institutions puissantes et reconnues qui avaient pourtant un grand rôle à tenir encore dans le cadre d’une globalisation-mondialisation dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’elle menace toutes les langues-cultures du monde, à commencer par la nôtre (si l’on en croit le dernier ouvrage de Claude Hagège). Notre administration, hélas, est coutumière de ces comportements irresponsables : confiez-lui la gestion de la « Royale », plutôt que de la lancer sur la haute mer où elle sera redoutable, elle vous en fait très héroïquement et très cartésiennement un tas de ferraille. Cela ne fait pas du tout plaisir à l’ennemi, certes – à cet égard le résultat est positif –, mais je me demande vraiment si un amiral anglais, allemand, américain ou japonais… aurait eu ce génie-là. Il faut avoir la finesse et la subtilité françaises pour tenter des coups pareils. La suppression du CREDIF fait partie du florilège des grandes décisions bureaucratiques nationales. Ce n’est pas un hasard si Ubu est né dans notre pays.
Mais il m’est infiniment agréable, parce que, comme RG, je suis « ancien élève d’école normale et ancien instituteur » (p. 72), de me situer « du côté de l’éducation, de la formation, de la responsabilisation, contre les solutions toutes faites des méthodologies constituées » (ibid.). Ce danger n’est certainement pas entièrement écarté encore comme en témoigne une floraison commerciale sans précédent de manuels, mais, d’évidence, le vrai problème aujourd’hui s’est déplacé vers l’université et la recherche, car il est clair que le FLE (quel que soit le nom qu’on lui donne) est encore loin d’avoir conquis sa place scientifique au sein de l’Alma Mater et surtout de ses instances d’évaluation nationales. Et c’est très précisément là que le combat s’impose si l’on veut parvenir enfin à un espace d’expression scientifique digne de ce nom. La prudence, pour l’instant, paralyse un peu tout le monde. Les jalousies et les rivalités font le reste. Mais il n’est pas insensé de prédire, ici comme pour l’évolution des filières, un mouvement « d’acteurs de terrain férus de liberté » qui « donnera le coup de grâce » à l’incohérence de la situation actuelle.
Ce que l’on voit ainsi se dessiner, dans ce commentaire très libre d’un ouvrage récent de RG, c’est la dimension humaniste profonde d’un chercheur infatigable dont toute la carrière, plus même, toute la vie jusqu’ici, ont tendu à dire, envers et contre tous ceux que ses propos dérangeaient, qu’il fallait en finir avec les rentes de situation. Personne, en haut lieu du moins, ne semble vouloir tenir compte des mises en garde et conseils multiples lumineusement exposés par RG dans de très nombreux écrits. Les stéréotypes les plus usés circulent encore en matière de recherche, notamment celui qui veut que la linguistique, mais plus sûrement la socio-linguistique, soient pour le FLE (c’est ainsi qu’on désigne toujours notre domaine) la caution et la référence de toute scientificité. Dès lors, une thèse de doctorat ordinaire se présente comme la juxtaposition de trois parties d’inégale importance :
  • La première, purement compilatoire, consiste en un énorme et indigeste parcours dans les théories qui sont supposées servir de base opératoire à la recherche en cours, vaste exposé partant de Sirius, cuistre et maladroit, servant exclusivement d’indicateur d’une culture de vitrine, sans objet évident puisque la suite du propos ne lui est que très vaguement liée.
  • La seconde nous inflige une enquête d’inspiration psychosociale où, pour savoir pourquoi le subjonctif pose problème à un Zoulou ou à un Japonais, on interroge par questionnaire ou interview quelques maîtres et quelques étudiants qui disent, à froid, ce qu’ils peuvent, leurs réponses une fois décortiquées, donnant lieu à tableaux statistiques et pourcentages (modestement et intelligemment qualifiés de « simplement indicatifs ») et à un très « sobre brouet » d’analyse qualitative.
  • La dernière, enfin, offre un ensemble plus ou moins copieux de « propositions générales » dont personne, jamais, ne tiendra compte pour au moins deux raisons : a) la thèse ne fait que démontrer doctement ce que personne n’ignorait jusque-là; b) elle est, dans le meilleur des cas, sitôt soutenue, étiquetée et mise sur étagère, son seul objectif repérable étant l’obtention d’un titre à usage promotionnel privé.
Caricature ? On pensera ce qu’on voudra de ces propos désabusés, mais je crois bien ne pas être très loin de la vérité, et je le dis tranquillement : il faut que cela cesse enfin, car la recherche sur l’enseignement/apprentissage des langues-cultures est une chose trop sérieuse, trop liée à la réflexion philosophique et politique de notre temps, trop imbriquée dans toutes les transactions entre des partenaires internationaux… pour que son sort scientifique dépende ad vitam aeternam de disciplines non qualifiées pour en gérer les travaux. Il faut, c’est évident, réformer le système au plus haut niveau, mettre au pas les lobbies qui étouffent actuellement l’épanouissement scientifique en Didactologie des Langues-Cultures (plus que jamais nécessaire à la Cité), cette discipline dont Robert Galisson est « le père putatif », et que je me propose d’envisager ici dans le même esprit que précédemment.
« …combler le fossé de mépris qui sépare la théorie de l’action » (ibid., p. 76). Le propos est moins dur que douloureux. Je crois toutefois que RG, lorsqu’il parle de mépris, fait beaucoup d’honneur à ceux qu’ils visent. Ce mépris, en effet, n’est rien d’autre qu’une façade derrière laquelle se dissimule désarroi ou vanité. On ne peut mépriser, sous réserve d’être soi-même au-dessus de toute critique, que ceux que, moralement, ou spirituellement, ou financièrement ou socialement, etc., on estime inférieur à soi. Rien de cela n’est visible ici. Le mépris évoqué est donc plutôt la peur du savetier soudainement enrichi, nourrie du soupçon permanent de voir lui échapper quelque chose qui, de toute évidence, ne lui appartient pas, dont il n’a pas l’usage, et dont il tire un profit qu’il sait illicite, même s’il se refuse à l’avouer.
Laissons toutefois de côté les misères du microcosme universitaire, ses fantasmes scientistes et ses pratiques sociales douteuses, pour examiner la DLC proposée par RG sous l’angle épistémologique. Quels sont ses principes ? Il en est un, majeur, très piagétien d’esprit, qui veut que la connaissance dérive de l’action. Admettre cela (et l’on voit mal comment on pourrait faire autrement) entraîne toute une série de conséquences susceptibles de faire litière des préjugés hiérarchisants dont il a été question ci-dessus. La DLC n’est pas un avatar de la linguistique ou de la sociolinguistique, dont on devrait voiler pudiquement l’existence sous de pieuses déclarations d’allégeance à des théories au bord de l’épuisement mais tenant toujours socialement, sinon scientifiquement, le haut du pavé. C’est une discipline « qui a pour caractéristique immédiatement déclarée de se vouloir autonome et interventionniste » (p. 76). Si l’on pose qu’il n’est de science que dans la plus totale liberté, on voit bien que RG remplit déjà cette condition. On ne peut entrer en DLC avec lui que si l’on est un esprit libre de toute entrave idéologique ou scientifique. Cela n’est pas facile, on le sait, car les adorateurs du culte de la chèvre et du chou, toujours costumés en fervents applicationnistes, vivent encore de compromission militante, béate et clairement intéressée. Après tout, il faut bien vivre. Qu’on puisse pardonner à certains d’avoir l’esprit porté au collaborationnisme est une chose. La Résistance, assimilée par l’occupant à du terrorisme, est un comportement dangereux. C’est du reste ce qui en fait la beauté. Il est certain, toutefois, que le mouvement des idées qui nourrissent l’évolution socio-scientifique du monde n’est pas à rechercher dans les milieux applicationnistes, mais du côté de ceux qui savent prendre les risques nécessaires pour être en adéquation avec les besoins sans cesse changeants du terrain, c’est-à-dire avec ceux des hommes et des femmes qui font l’effort d’apprendre une nouvelle langue-culture. Épistémologiquement parlant, la DLC est aux antipodes d’une démarche scientifique classique. Le principe de pertinence de la phonologie, par exemple, aboutit à réduire un son émis aux seuls traits distinctifs qui le caractérisent absolument, c’est-à-dire indépendamment des variantes contextuelles. Pour une langue donnée, on établit ainsi le système phonologique des unités dites fonctionnelles (phonèmes), et ces unités valent indifféremment pour tous les locuteurs de la communauté linguistique concernée et pour n’importe quelle situation. Ce même principe s’applique pour les unités de première articulation (les monèmes) et même pour les constructions syntaxiques. La démarche analytique et présentatoire de tels systèmes n’est certainement pas inintéressante pour un didactologue qui a tout intérêt à être informé des travaux de ses collègues linguistes, mais il serait insensé de vouloir l’enfermer dans des pratiques réductrices de ce type, car son approche à lui n’est pas de dépouiller le réel de toute sa complexité mais d’assumer entièrement cette dernière. Il ne s’agit pas seulement de langue, en effet, mais de langue-culture. L’introduction du deuxième terme signifie élargissement, « dilatation de l’objet d’étude à la dimension de l’environnement qui conditionne son existence, constitue l’antidote du réductionnisme et le garant de la prise de conscience exigeante de la complexité » (p. 77). Impossible, donc, de placer dans la même perspective épistémologique des approches aussi différentes. Les démarches s’opposent parce que les objets étudiés sont distincts, et surtout parce que, si pour la linguistique ou la sociolinguistique, par l’application d’une théorie, la finalité est de décrire rationnellement et très positivement un système existant, la didactologie, elle, « oppose la conceptualisation à l’application, dans une démarche pragmatique qui part de l’observation de l’objet d’étude, passe par la problématisation en contexte, puis la théorisation interne, c’est-à-dire la construction d’une réponse spécialement adaptée au problème » (ibid.). D’un côté l’universalité, le général, l’épuré; de l’autre le contextualisé, la particularité, le complexe. Mettre tout cela dans le même sac n’a donc aucun sens, même s’il est scientifiquement et politiquement incorrect aujourd’hui de le dire avec Robert Galisson. Dans le livre qu’il vient de publier chez Fayard, j’emprunte à Guy Sorman cette phrase de Diderot placée en dédicace : « Si ces pensées ne plaisent à personne, elles ne pourront être que mauvaises, mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde ». Je ne pense pas, et m’en réjouis, faire l’unanimité avec celles que je viens de commenter.
Mais ce que je retiendrai aussi de l’œuvre de RG, c’est sa réflexion profondément sincère sur l’éthique. Le mot « sincère » peut donner à sourire. Dans notre « petit monde », une telle qualité passe pour de la naïveté. Je le maintiens pourtant, car il sent « la probité candide et le lin blanc » dont on faisait vertu, jadis, dans nos Écoles Normales d’Instituteurs. RG est la forme moderne, noble, de l’éducateur républicain qui croit avec fermeté à des valeurs humanistes et qui le dit. Prendre ses ordres dans la dernière circulaire d’un parti quelconque n’est pas son mode d’action et d’être. Il sait trouver les mots justes et forts pour parler du métier qui est le sien depuis plus d’un demi siècle. Voici, par exemple comment il concluait un article récent : « En matière d’éducation, comme de religion, de politique, ou d’économie, pour ne pas subir, il faut lutter. La sauvegarde de la dignité et de la liberté de tous les éducateurs, de leur droit à garder les yeux grand ouverts, à penser leurs propres actes par eux-mêmes, est à ce prix » (janvier 2000,58). Sa réflexion s’est ainsi progressivement élargie au fil des années à une large dimension philosophique dans laquelle, d’évidence, pour lui comme pour moi et pour beaucoup, la « disciplinarisation » de la DLC nécessite une perspective infiniment plus vaste que ne l’imaginent prosaïquement ses colonisateurs actuels, empêtrés qu’ils sont dans un entrelacs de considérations traditionnelles sur les techniques de classe du type : Quel français enseigner ? Quelle grammaire enseigner ? Comment se servir d’un document authentique en classe de langue ? Comment utiliser à des fins pédagogiques l’analyse de discours ou la grammaire de texte, les interactions langagières, les arbres de Chomsky, les boîtes de Hockett, les stemmas de Tesnière, les visualisations graphiques de Martinet, etc., autant de références qui constituent pour eux l’alfa et l’omega applicationniste de notre domaine ramené à un bric-à-brac simpliste d’emprunts à tous les râteliers des sciences du langage et de la communication. RG tient un tout autre discours en posant enfin, à propos de la DLC, « les problèmes de conscience morale et de conduite en société », en plaçant au centre du débat le sujet et non l’objet, c’est-à-dire en « privilégiant l’étude de l’homme et des valeurs de la société dans laquelle il vit ». D’où il suit naturellement, qu’on le veuille ou non, parce que cette étude « est plus riche dans les langues vivantes que dans beaucoup d’autres disciplines scolaires », que l’enseignement/apprentissage des langues vivantes « participe largement à l’éducation scolaire » en posant « de nombreux problèmes liés à l’éthique » (1998, p. 85).
Constater l’état d’esprit de l’université, et même de l’ensemble du système éducatif français, à propos du renouvellement, pourtant spectaculaire, du domaine du FLE, sous l’impulsion de personnalités aussi fortes que celle de Robert Galisson, est une expérience navrante. L’intendance ne suit pas. Je me trouvais dernièrement dans un déjeuner, quelque part dans le monde, auprès de hauts responsables de la diffusion de notre langue-culture, et j’ai pu constater qu’ils n’étaient même pas superficiellement informés de l’état d’avancement des travaux du domaine et qu’ils réagissaient toujours, politiquement, avec des mots nouveaux qui les irritaient du reste un peu (celui qui ne prend pas la peine de s’informer dénonce toujours le « jargon » des spécialistes) sur des pensers anciens. On découvre ainsi, aux quatre coins du monde, certains directeurs d’Instituts culturels de salon, qui semblent n’avoir d’autre noble ambition que de perpétuer « une politique […] frileusement protectionniste » (1999, p. 100) ignorant superbement la culture vulgaire qui va avec la langue, cette dernière étant simplement réduite à sa grammaire dans un manuel pré-fabriqué quelque part à Paris, donc d’un intérêt culturel si dérisoire qu’on peut en confier l’enseignement à des vacataires jeunes, sans expérience et scandaleusement sous-payés. Le culturel, pour ces Directeurs-là, c’est ailleurs qu’il se situe.
Lire Galisson, c’est prendre un bon coup de poing de réalisme dans le nez, c’est découvrir l’importance d’un domaine, la DLC, appelé, qu’on en soit déjà conscient ou non, à devenir, pour le XXI e siècle, la science de pointe d’une planète qui ne pourra survivre, en paix toute relative, qu’en apprenant à mieux se connaître par la découverte de la langue-culture de l’autre, de celui qui vit au-delà de toutes les frontières, et qui n’est pas obligatoirement un ennemi à détruire mais un être humain fréquentable et peut-être digne d’amitié.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  PIÉRON, H. 1979. Vocabulaire de la psychologie. Paris, PUF.
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