2002
revue de didactologie des langues-cultures
L’usage du manuel en question : une tradition en matière d’apprentissage des langues
Pierre Boutan
Sciences du Langage IUFM, Montpellier Équipe DIDAXIS
L’usage de livres de grammaire pour apprendre les langues fait depuis
longtemps question, d’abord en raison des limites des livres en eux-mêmes, par
rapport aux maîtres; ensuite par référence aux limites du modèle de l’apprentissage du latin. Condillac avance un emploi nouveau du livre de grammaire :
non pas savoir à apprendre mais aide pour l’élève, au préalable sollicité pour
observer l’usage de sa propre langue maternelle, pour aller du connu à l’inconnu. En utilisant les idées du père Girard, une tentative sera officiellement
faite sous le second Empire pour se passer même de manuel de grammaire dans
les écoles populaires. Tentative qui échouera, pour des raisons multiples.
S’il est possible même, point de grammaires
entre les mains des élèves… (1857)
Le livre scolaire fait partie de la plus ancienne tradition du livre, tant
sous sa forme manuscrite initiale qu’imprimée avec la Renaissance.
L’usage du livre d’instruction religieuse est sans doute de loin le premier
à être mis en œuvre; la production d’abécédaires, destinés à apprendre à
lire, fait aussi partie des objets à usage scolaire les plus tôt répandus en
nombre, en raison, dans les deux cas, de la volonté d’alphabétisation
massive développée à partir de la fin du XVIe siècle et portée par l’Église,
à la suite de la Réforme protestante.
Le livre de grammaire ne se répand que plus tard. Non pas qu’il n’ait
pas existé de longtemps. Il est d’abord régulièrement destiné à aider à la
connaissance et à la maîtrise d’une langue qu’on veut apprendre. C’est que
la grammaire, dans ce cadre, constitue avec le dictionnaire un outil premier
de la « grammatisation » (voir Sylvain Auroux
[1] ), qui permet de formaliser
une description technique et théorique d’une langue, utilisant souvent une
autre langue que la langue-cible comme vecteur. L’usage de la langue, non
seulement orale mais aussi écrite, précède de loin sa description. La grammaire vise donc à exposer, comme d’ailleurs l’indique l’étymologie du
terme, en premier lieu la forme écrite d’une langue autre que celle que l’on
connaît déjà
[2]. C’est un objet d’enseignement, d’abord réservé à un petit
nombre de privilégiés qui doit, selon la plus ancienne tradition médiévale
européenne par exemple, obligatoirement passer par la maîtrise de la
langue savante, religieuse, juridique par excellence que représente en
premier lieu le latin. Le prestige dont jouit la grammaire est dans cette
perspective directement en rapport avec le petit nombre de ceux qui en ont
l’usage. Le besoin de grammatiser les vernaculaires ne va s’imposer que
plus lentement, vers le bas Moyen Âge, au fur et à mesure que leur usage
deviendra une nécessité, tant sous la pression des besoins économiques que
politiques, au moment où se construisent les États. Se confirme alors la
situation de colinguisme (voir Renée Balibar
[3] ), réservée aux élites, qui leur
assure la connaissance de deux langues au moins, alors que le plus grand
nombre en est réduit au seul vernaculaire.
Aux alentours du milieu du XIX
e siècle, la forte fréquence de ces trois
types d’ouvrages : instruction religieuse, abécédaire, grammaire, même si
cette dernière reste un peu en retrait, semble être une constante des inventaires des livres scolaires des écoles primaires françaises
[4]. Certes, aucun
d’entre eux n’est indispensable, comme le montre l’histoire de l’enseignement. On peut cependant s’étonner de voir que le livre de grammaire
va alors faire l’objet d’une mise en cause directe par la hiérarchie de l’instruction publique elle-même. Avant d’en venir là, on rappellera quelques
interrogations suscitées par l’usage des livres, en général, par le recours
aux livres de grammaire, en particulier.
1. LIVRE MUET, MAÎTRE VIVANT
La critique de l’usage du manuel n’est pas en effet une nouveauté.
L’apparition des nouveaux médias, comme le cinéma, la télévision, et aujourd’hui les « nouvelles technologies », suscite par contrecoup des interrogations sur la nécessité de l’intermédiaire humain traditionnel. Mais le livre a
provoqué aussi en son temps des mises en garde quant à son usage exclusif,
de la part des représentants d’une profession pédagogique qui se sentait sans
doute mise en cause dans son existence même. Qu’on en juge par ces deux
citations, en s’en tenant au seul thème de l’apprentissage de la langue.
– Pierre Coustel, Règles de l’éducation des enfants, 1687, in Les pédagogues de Port-Royal, Irénée Carré, Delagrave, 1887, p. 176 :
Il est vrai que les livres sont d’excellents maîtres; mais ce ne sont pourtant que des maîtres
muets, qui ne peuvent résoudre les doutes et les difficultés qu’ils font quelquefois naître
dans l’esprit de ceux qui les lisent, parce qu’ils n’ont pas d’oreilles pour les entendre.
C’est pourquoi il faut toujours, autant qu’on le peut, joindre la conférence des hommes
savants avec la lecture des bons auteurs, puisqu’on apprend avec bien moins de peine
et plus agréablement ce qu’on ne sait pas, en conférant avec les vivants qu’en s’entretenant dans son cabinet avec les morts; et l’on voit aussi, par une heureuse expérience,
que ces sortes d’entretiens polissent l’esprit, forment le jugement, et perfectionnent
merveilleusement un jeune homme en très peu de temps.
– Préface des Éléments de grammaire latine de Lhomond, éd. de
F. Deltour, Delalain et fils, 1875, p. XI-XII (1re édition en 1780) :
Au surplus, le meilleur livre élémentaire, c’est la voix du maître, qui varie ses leçons
et la manière de les présenter selon les besoins de ceux à qui il parle : rien ne peut
tenir lieu de ce secours. Prétendre qu’un livre muet puisse le remplacer, c’est une
pure charlatanerie.
Il s’agit donc bien de mettre en lumière la supériorité de la parole
vivante du maître sur le livre muet, ce qui ne signifie pas cependant pour
autant que le maître, comme ses élèves, ne peut trouver d’intérêt ou d’utilité dans l’usage du livre. On comprend d’autant mieux la chose que les
auteurs de livres sont précisément des pédagogues eux-mêmes, qui
peuvent espérer obtenir par leur production quelques revenus, et qu’ils
seraient plutôt inconséquents s’ils condamnaient le recours aux livres.
Au-delà cependant de l’évidence, il faut aussi bien voir que l’on a ici
affaire à un parti pris déterminé, loin d’être général : l’enseignement, celui
du précepteur, mais aussi l’enseignement sous sa forme collective, celui
du régent de collège, comporte nécessairement une part d’échange oral;
où le dialogue entre maître et élève comporte le risque de l’aléatoire, où
l’élève, même si c’est dans des limites étroites, est susceptible d’une
certaine initiative. On devine que cet intérêt pour l’élève va grandir avec
le développement des Lumières, et qu’il ne pourra rester sans conséquence
sur la forme et le contenu même des livres scolaires.
La première utilité cependant des livres de grammaire, c’est de permettre
l’apprentissage de la langue-cible choisie pour l’élite sociale, le latin. C’est
pourtant sur ce point que se manifestent de nouvelles interrogations.
2. PEUT-ON APPRENDRE LE LATIN SANS LIVRE DE GRAM-MAIRE ?
Au XVII
e siècle s’impose l’idée que l’étude du latin est matière si difficile pour les enfants qu’il est impératif de chercher à l’améliorer tant les
résultats sont désastreux : « À peine en trouve-t-on, sur cent, deux ou trois
qui réussissent. »
[5]
Peut-on donc apprendre le latin comme les langues « vulgaires », par
l’« usage »? C’est ce que prescrivait la Ratio studiorum des collèges
jésuites.
La tradition dans l’éducation de l’élite, en ce qui concerne l’apprentissage des vernaculaires, soit en l’occurrence les diverses langues européennes, c’est d’abord l’apprentissage « par l’usage », au détriment de
l’apprentissage « par les règles » (ou les « principes »). Bien entendu, ce
n’est pas de langue maternelle qu’il est ici question, – elle ne fait pas
l’objet encore d’un programme organisé –, mais bien des langues étrangères. Il faut entendre que la priorité est donnée à l’échange oral dans la
langue-cible, avec les proches (pas spécialement d’ailleurs pédagogues
professionnels), et secondairement à la lecture des auteurs en cette même
langue. L’utilisation de grammaires de la langue à apprendre est plutôt
réservée aux adultes, réputés disposer de beaucoup moins de facilités de
mémoire que les enfants, dont c’est la qualité principale, mais de beaucoup
plus de capacités de raisonnement. On est donc dans ce cas en présence
d’une tradition bien installée de mise en cause du manuel de grammaire.
La perspective de traiter le latin comme une autre langue vivante est
clairement abandonnée de fait par les pédagogues de Port-Royal, dont le
prestige, faut-il le rappeler, survivra à la défaite politique et religieuse du
Jansénisme.
La plus grande difficulté de l’instruction des enfants est de leur montrer la langue
latine. C’est une étude sèche et longue. Et quoique, consistant principalement dans
la mémoire, elle soit assez proportionnelle à leur âge, néanmoins elle les rebute d’ordinaire par le travail et la longueur.
La nécessité et la difficulté de cette langue ont fait rechercher à diverses personnes
les moyens de soulager les enfants dans l’étude qu’ils en doivent faire. […]
Plusieurs sont de la pensée qu’il faudrait montrer le latin aux enfants par l’usage,
comme les langues vulgaires, et que pour cela on devrait les obliger à ne parler que
latin. Montaigne témoigne que ce fut la conduite dont on usa envers lui et que, par
ce moyen, à sept ou huit ans, il parlait très purement latin. […] il est certain qu’il
serait très avantageux en soi de leur pouvoir montrer cette langue par l’usage,
comme une langue vulgaire. Mais ce moyen est sujet dans la pratique à tant de difficultés qu’il avait paru impossible, au moins aux personnes du commun, ce qui est
le plus grand de tous les défauts.
Car, premièrement, il faut trouver des maîtres qui parlent parfaitement bien latin, ce
qui est déjà une qualité bien rare; et souvent ceux qui l’ont ne sont pas pour cela
les plus propres pour instruire des enfants, parce qu’il leur en manque d’autres qui
sont infiniment plus nécessaires. Il faut, de plus, que ceux avec qui les enfants qu’on
voudra instruire en cette matière converseront, ne leur parlent que latin, ce qui est
incommode et difficile à pratiquer. Il semble même d’abord qu’il y ait sujet de
craindre qu’en introduisant cette règle parmi des enfants que l’on ferait élever
ensemble, et en les obligeant à ne parler que latin entre eux, lorsqu’ils ne savent
presque rien en cette langue, ce ne soit pas tant le moyen de leur apprendre à parler
latin, que de leur désapprendre à parler et à penser […]. [6]
Et si l’on ne peut traiter le latin comme une langue vulgaire, on ne peut
pas non plus se passer de l’apprentissage de la grammaire latine.
D’autres ont cru, au contraire, que la vraie méthode était de n’en avoir point du tout,
et de leur épargner toutes les épines de la grammaire en les mettant tout d’un coup
dans la lecture des livres. […] Les Français, les Hollandais, les Allemands, les
Italiens ont fait leur idole d’un certain livre intitulé la porte des langues, Janua
linguarum, qui comprend presque tous les mots latins employés dans un discours
continu et assez suivi; et ils se sont imaginé qu’en faisant d’abord apprendre ce
livre aux enfants, ils sauraient en peu de temps la langue latine, sans avoir besoin
de la lecture de tant de livres. [7]
La tentative de Comenius, auteur de la Janua, visait à donner la priorité
à l’usage, en réduisant la part de l’apprentissage des règles de la grammaire, et à limiter le recours aux auteurs, ce que les Messieurs de Port-Royal ne peuvent admettre. Dans ces conditions, disent-ils, la recherche de
la facilité se retourne contre les élèves qu’on veut pourtant aider :
La pensée de ceux qui ne veulent point du tout de grammaire n’est qu’une pensée
de gens paresseux, qui se veulent épargner la peine de la montrer; et bien loin de
soulager les enfants, elle les charge infiniment plus que les règles, puisqu’elle leur
ôte une lumière qui leur faciliterait l’intelligence des livres et qu’elle les oblige d’apprendre cent fois ce qu’il suffisait d’apprendre une seule fois. Ainsi, tout considéré,
on trouvera que la meilleure manière pour la plupart du monde est de faire
apprendre aux enfants assez exactement les petites règles en vers français, pour les
mettre ensuite, le plus tôt qu’on pourra, dans la lecture des auteurs. [8]
Nicole avance ici la perspective du recours à la langue vulgaire pour
accéder au latin, perspective qu’il partage sans le dire avec Comenius.
C’est la mise en cause du Despautère en vers latins au nom du bon sens :
[…] le sens commun fait voir d’abord qu’on ne doit pas se servir [des méthodes]
où les règles de la grammaire sont exprimées en latin, parce qu’il est ridicule de
vouloir montrer les principes d’une langue dans la langue même que l’on veut
apprendre et que l’on ignore. [9]
De plus Port-Royal préconise l’étude de la grammaire de la langue
vulgaire comme propédeutique pour la langue latine elle-même. En effet,
au nom de l’existence d’une grammaire générale, la connaissance de la
grammaire française, langue connue des enfants par l’usage, permettra de
passer plus facilement à la maîtrise de la grammaire latine, comme de
toutes les langues, anciennes ou vivantes. « Apprendre le latin avant la
langue maternelle, c’est vouloir monter à cheval avant de savoir
marcher », faisait déjà remarquer Comenius
[10]. C’est dès lors un lieu
commun, que le XVIII
e et le XIX
e siècles ne vont pas manquer de
reprendre, aussi bien Lhomond que Noël et Chapsal, pour citer deux
ouvrages particulièrement répandus. Voici par exemple le dernier nommé :
On s’y est proposé de donner des définitions plus claires, plus précises, et par là
plus faciles à retenir ; de présenter, quand on l’a cru nécessaire, les règles sous un
nouveau jour; d’expliquer la raison des choses d’une manière proportionnée à la
faiblesse de l’enfance; de ramener les principes de la Grammaire française à ceux
de la Grammaire générale, afin de préparer insensiblement l’esprit à l’étude des
autres langues […]. [11]
On mesure aussi que se modifie la hiérarchie implicite qui plaçait les
langues anciennes au-dessus des autres. Dès lors que l’Histoire est pensée
comme portée par les progrès humains, alors il doit en être de même aussi
des langues, selon un thème qu’illustre à sa manière la fameuse Querelle des
Anciens et des Modernes dès la fin du XVIIe siècle. C’est de ce rapport entre
les progrès des sociétés et des langues qui leur correspondent, que Condillac
va partir pour reprendre le problème, tout en s’installant dans la tradition qui
passe entre autres, par Bacon, Comenius encore, Locke, Rousseau.
3. CONDILLAC : ALLER « DU CONNU À L’INCONNU »; LA
GRAMMAIRE MARGINALISÉE
Revenons donc à Comenius pour aller avec lui jusqu’au bout d’une
critique radicale du livre :
Pourquoi à la place des livres morts n’ouvririons-nous pas le livre vivant de la
nature ?… Instruire la jeunesse, ce n’est pas lui inculquer un amas de mots, de
phrases, de sentences, d’opinions recueillies dans les auteurs, c’est lui ouvrir l’entendement par les choses…
Le fondement de toute science consiste à bien représenter à nos sens les objets
sensibles, de sorte qu’ils puissent être compris avec facilité. […]
Il faut offrir à la jeunesse, non les ombres des choses, mais les choses elles-mêmes,
qui font impression sur les sens et l’imagination. L’instruction doit commencer par
une observation réelle des choses, et non par une description verbale. [12]
Mais comment observer sans le langage ? Pour sortir de l’aporie,
Condillac va un siècle plus tard utiliser le modèle de la phylogenèse
[13]
pour l’ontogenèse, non sans avancer une solution réaliste au problème
posé par la différence entre le temps de la première et celui de la seconde.
La méthode que j’ai suivie pour l’instruction du prince, paroîtra nouvelle, quoique
dans le fond elle soit aussi ancienne que les premières connoissances humaines. Il
est vrai qu’elle ne ressemble pas à la manière dont on enseigne; mais elle est la
manière même dont les hommes se sont conduits pour créer les arts et les sciences. [14]
En fournissant directement aux enfants les principes généraux que seules
les observations avaient d’abord permis de déduire, on utilisait une méthode
claire sans doute, mais seulement pour ceux qui avaient fait ce chemin.
Au lieu donc de conduire les enfants d’observation en observation, comme des ignorans qu’on veut instruire, on commença avec eux, comme s’ils avoient été instruits,
et qu’il ne restât plus qu’à mettre de l’ordre dans leurs connoissances. Ils ne purent
rien comprendre aux principes généraux, parce que ces principes supposoient des
observations qu’on ne leur avoit pas fait faire, et ce fut alors qu’on dit : ils ne sont
pas capables de connoissances ; il faut attendre qu’ils aient l’âge de raison. Mais
il n’y a point d’âge, où l’on puisse comprendre les principes généraux d’une science,
si on n’a pas fait les observations qui ont conduit à ces principes. L’âge de raison
est donc celui où l’on a observé; et, par conséquent, la raison viendra de bonne
heure, si nous engageons les enfans à faire des observations. [15]
Mais, dira-t-on, les peuples se sont instruits par des moyens bien lents, et leur
enfance a duré plusieurs siècles. Comment donc une méthode, qui semble avoir
ralenti les progrès de leur esprit, pourrait-elle s’employer dans une éducation qui
doit finir après peu d’années ?
Je réponds que la nature a indiqué aux premiers hommes l’unique méthode des
découvertes, puisqu’elle les a mis dans la nécessité d’observer ; et que s’ils n’ont
fait d’abord que des progrès bien lents, ce n’est pas que cette méthode soit lente par
elle-même, c’est que l’instrument, avec lequel ils observaient, ne leur était pas assez
connu. [16]
Il ne s’agit donc pas de donner à un enfant toutes les connoissances qui lui serviront un jour; il suffit de lui donner les moyens de les acquérir. [17]
Quant à l’ordre des études, il est encore fourni par l’histoire des progrès
humains, liés à la satisfaction de leurs besoins :
[Les peuples] ont commencé par des observations sur les choses de première nécessité, ils ont ensuite recherché les choses de goût, et ils ont fini par raisonner sur les
choses de spéculation. [18]
La méthode tient aussi à l’histoire de l’esprit humain :
[…] on n’avoit pas créé les arts et les sciences, lorsque les peuples ont commencé
à s’instruire. Il faut donc qu’un enfant s’instruise, sans savoir encore qu’il y a des
arts et des sciences. Il faut qu’il refasse lui-même ce que les peuples ont fait : je
veux dire que c’est à lui à généraliser ses idées, à mesure qu’il en acquiert. [19]
De ces considérations générales, on peut alors passer au problème de
l’acquisition des langues.
On n’a fait, par exemple, des recherches sur l’art de parler, que lorsqu’on a pu
observer les tours que l’usage autorise : on n’a observé ces tours, qu’après que les
grands écrivains en ont enrichi les langues ; et il y a eu des poètes et des orateurs,
avant qu’on imaginât des grammaires, des poétiques et des rhétoriques. Il serait donc
inutile, et même peu raisonnable, d’enseigner ces arts à un enfant qui n’aurait pas
encore appris de l’usage les tours propres à sa langue; et qui, par conséquent,
n’étant pas capable de sentir le beau, n’est certainement pas capable de juger s’il a
des règles.
En conséquence de ces réflexions, je crus que pour former le goût du prince, je
devois lui donner des modèles du beau, et m’appliquer surtout à les lui rendre familiers. Il falloit donc lui faire lire et relire les meilleurs écrivains. Je choisis les poètes
dramatiques. […]
En se familiarisant avec les meilleurs écrivains, le Prince observoit ce qu’il avoit
éprouvé dans ses lectures ; et ses observations le conduisoient naturellement à la
découverte des règles de l’art de parler. C’est pour le soutenir dans ces recherches,
que je fis une Grammaire et un Traité de l’Art d’Écrire. En composant ces
ouvrages, mon dessein étoit moins de lui apprendre sa langue, que de le faire réfléchir sur ce qu’il savoit déjà. [20]
Enfin l’art de raisonner et de penser se confond en définitive avec l’art
de parler :
Car autant la faculté de penser est bornée dans celui qui n’analyse pas ses pensées,
autant cette faculté doit s’étendre dans celui qui analyse ses pensées, et qui en
observe jusqu’aux plus petits détails.
Un enfant, qui ne parle pas encore, est donc très borné à cet égard. Mais en apprenant à exprimer ses jugemens par des mots, il apprend à les analyser, parce qu’il
apprend à les observer partie par partie. Il apprend donc ce qu’il fait quand il juge,
et il en est plus capable de juger. L’art de penser n’est, par conséquent, pour lui,
que l’art de parler; et c’est à cet art qu’il devra le développement de ses facultés et
le progrès de ses connoissances.
Voilà pourquoi je considère l’art de parler comme une méthode analytique, qui nous
conduit d’idée en idée, de jugement en jugement, de connoissance en connoissance ;
et ce serait en ignorer le premier avantage, que de le regarder seulement comme un
moyen de communiquer nos pensées. [21]
Dans ces conditions, l’étude du latin ne vient qu’ensuite, et pour le
prince, dans sa dixième année :
Il n’avoit pas encore été question de latin, parce qu’avant d’entreprendre l’étude
d’une nouvelle langue, il faut savoir la sienne, et surtout avoir assez de connoissances pour n’être arrêté que par les mots. Car s’il est utile de laisser à un enfant
des difficultés à surmonter, il ne faut pas le dégoûter par des obstacles, ou trop
multipliés ou trop grands ; et toute l’attention doit être de proportionner les difficultés à ses forces, et de ne lui en présenter jamais qu’une à la fois.
Si j’eusse fait du latin le premier objet de nos leçons, combien le prince n’auroit-il
pas perdu de temps à l’étude de la grammaire ? […] Et quel avantage aurois-je
trouvé à lui faire lire en latin des choses qu’il n’auroit pas entendues en français ? [22]
Ainsi, tout en déplaçant la cible de l’acte d’enseignement du savoir vers
l’élève, et en définissant comme déterminante sa propre activité en relation avec le monde sensible, le précepteur du prince de Parme offre à la
fois une place centrale à la langue comme interprétation de ce monde
sensible, donc comme moyen et objet d’enseignement; et confère au livre
scolaire un nouveau statut, non pas d’objet de connaissance en lui-même,
mais d’aide à l’activité apprenante de l’élève.
C’est donc en fait tout l’édifice des humanités classiques qui va s’en
trouver définitivement ébranlé : on ne sera pas surpris de retrouver
Condillac et ses thèses directement ou indirectement présents derrière tous
ceux qui vont à travers le XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, chercher à
promouvoir un changement fondamental en matière d’enseignement, de la
langue en particulier, pour ne rien dire des idées linguistiques. Il est bien
évident que la proximité de certaines des thèses condillaciennes avec
nombre de points de vue des élèves suisses de Saussure, Bally et
Séchehaye, ou quelques axes principaux de la pensée de Vigotsky, est
suffisamment frappante pour susciter des rapprochements plus contemporains encore, du côté du cognitivisme par exemple.
4. UNE TENTATIVE OFFICIELLE DE SE PASSER DE LIVRE DE
GRAMMAIRE
On peut trouver dans l’avancée des besoins économiques et sociaux
nouveaux les raisons profondes qui font que, vers la moitié du
XIXe siècle, les manuels de grammaire française sont si souvent en usage
dans les écoles primaires en France, dont le public scolaire est pourtant
composé par des élèves qui n’ont pas comme objectif d’apprendre une
autre langue que le français. C’est tout simplement que la grammaire est,
pour ce public, devenue un moyen d’apprentissage de l’orthographe,
sommet des études primaires, c’est-à-dire celles qui sont réservées à la
grande masse de la population, et même si elle est loin d’y accéder également encore, compte tenu des inégalités de sexe et de moyens économiques, et, de plus, loin d’aller jusqu’au bout du cursus. En vertu de
l’effet de modèle que représentait le « secondaire » par rapport au
« primaire », et quoique rien ne fût fait pour que les deux « niveaux »
soient mis en continuité, les mêmes outils tendaient à être utilisés partout,
les grammaires ne faisant pas exception. Les inventaires des livres
scolaires des écoles primaires en portent alors témoignage.
La loi Falloux de 1850, loi de réaction s’il en fut, entendait bien empêcher le développement de ce processus. Et c’est bien sur ce thème que
repose l’instruction de 1857 du ministre Rouland.
Rappelons la situation vraisemblable alors de l’enseignement de la
grammaire dans l’enseignement primaire populaire. L’usage du livre de
grammaire tend à se généraliser, au point que sont les moins pourvues les
écoles des campagnes et du retard économique, avec bien sûr un déficit
supplémentaire pour les écoles de filles. L’absence de livres signifie l’absence d’enseignement pour le moins, même si la réciproque n’est pas
vraie. Les témoignages abondent de la façon d’enseigner la grammaire :
en fait récitation par les élèves de pages de manuels, dans le meilleur des
cas en association avec des exercices écrits de cacographie
[23] correspondant aux leçons. Pas d’exposé oral de leçon, bien entendu.
De ce point de vue, les références de l’instruction de 1857 sont bien
confirmées. Au nom de la démonstration de « l’utilité pratique de l’instruction », le ministre Rouland y dénonce vivement « le tour vague,
abstrait, purement théorique de l’enseignement [qui] est trop souvent une
des causes de la désertion des classes ». En grammaire en particulier, il
propose d’analyser ce que l’enfant « apporte avec lui […] seul genre
d’analyse qu’il faille admettre dans les écoles ». Et il suggère un mode
d’organisation assez précis :
Que le maître fasse lire une phrase claire et simple ; cette phrase lue, qu’il s’assure
si les élèves en ont bien compris le sens ; qu’il explique ensuite ou fasse expliquer
le rôle que chacun des mots joue dans la construction de la phrase. Après quoi, qu’il
donne cette phrase à copier. On a ainsi tout ensemble une leçon de logique pratique
et une leçon d’orthographe.
Sont condamnées les « éternelles dictées » et les analyses logiques. Et,
dans un élan sans précédent, et sans reprise, le ministre s’exalte : « s’il
est possible même, point de
grammaires entre les mains des élèves. »
Malgré la restriction, la mise en cause des usages pédagogiques, alors très
répandus, est considérable. Il faut donc, poursuit la circulaire, juste s’en
tenir à des dictées graduées et expliquées
[24].
Si les arguments n’avaient rien d’absolument original, il n’en allait pas
de même d’une conséquence : abandonner l’usage des livres de grammaire. La chose avait été pourtant préparée, comme le montre la lecture
du journal pédagogique du ministère, le
Bulletin de l’instruction primaire,
qui paraît depuis 1854 chez Paul Dupont, auquel les inspecteurs primaires
devaient faire abonner tous leurs subordonnés. Les mentors du journal,
véritables pédagogues officiels, sont Rapet et Michel, c’est-à-dire les
introducteurs dans la France de la Monarchie de Juillet des œuvres et des
idées du père cordelier suisse Grégoire Girard. Les positions pédagogiques
de ce dernier sont pour le moins en filiation avec les thèses du précepteur
du prince de Parme, mais visent cette fois essentiellement l’éducation des
enfants du peuple. Le père Girard, bien oublié aujourd’hui, à la différence
de son compatriote et contemporain Pestalozzi, est pourtant l’inspirateur
constant de tous les rénovateurs de la fin du siècle
[25]. On résumera ses
positions pédagogiques en pointant qu’elles visent à fonder l’ensemble de
l’éducation sur la langue maternelle, à prendre comme modèle la relation
entre la mère et l’enfant, à privilégier l’entretien oral avec les élèves au
cours de leçons de grammaire qui excluent que les élèves aient entre les
mains un livre de référence.
C’est donc en 1856 que Rapet va mener dans le journal pédagogique du
ministère une véritable campagne contre l’enseignement de la grammaire
tel qu’il existe : « la grammaire est le grand ennui des écoles », les élèves
n’en « sentent pas l’utilité »; « la cause du mal […] est dans cette erreur
presque générale, qu’il faut enseigner la grammaire aux enfants, tandis que
c’est la langue qu’il s’agit de leur apprendre »
[26]. Exaltant les ouvrages du
père Girard, il récuse l’abus de l’analyse grammaticale, l’insuffisance de
l’analyse logique (un élève sur vingt seulement en fait, affirme-t-il) et des
« exercices de style », ce qui va bientôt devenir la composition française
ou la rédaction. Il proclame la « nécessité d’un enseignement raisonné de
la langue, enseignement qui soit une véritable étude de la pensée, qui, sous
chaque mot, place une idée, et par conséquent bien différent d’une simple
étude de règles et de définitions de grammaire »
[27].
Il n’est pas difficile de reconnaître les thèmes de la circulaire de
Rouland. Rapet entre dans le détail des exercices, en vertu d’un principe
clairement affirmé : « des exercices bien faits sont en effet la partie la
plus importante des ouvrages relatifs à l’enseignement de la langue », et
plus loin, à propos de la conjugaison : « faisons donc passer dans notre
enseignement les exercices avant la grammaire. »
[28]
À la différence du
Manuel Général de l’Instruction Primaire de
Hachette, qui avait choisi de rester à distance du régime impérial, le
Journal des instituteurs, qui prend la suite en 1858 de l’officiel
Bulletin
de l’instruction primaire…, va commenter favorablement la circulaire de
Rouland. Rapet reprend d’ailleurs alors un certain nombre de variations
sur les thèmes qu’il avait déjà utilisés : « n’est-ce pas par la pratique plus
que par les règles que s’apprend la langue maternelle ? »
[29] Et plus loin :
« Tandis que la langue maternelle s’apprend essentiellement par l’usage,
on a voulu faire apprendre aux enfants le français par les règles comme
on leur enseigne une langue morte. »
[30] À l’exposition de 1878, le
linguiste Michel Bréal
[31] reprendra la formule en s’adressant aux instituteurs invités par le jeune gouvernement républicain…
C’est que Rapet ne perd pas une occasion de démarquer l’entreprise
d’une grammaire pour le français à l’école primaire, du modèle des grammaires latines. Mais ce n’est pas simplement dans le but explicite de
restreindre le contenu des études des enfants du peuple, pour prendre un
raccourci qui fait image, que les pédagogues officiels de l’Empire autoritaire s’en prennent à l’enseignement de la grammaire. C’est aussi pour
que ce dernier se réduise à l’enseignement de l’orthographe, comme on
pouvait le penser à la suite de la charge contre les « éternelles dictées ».
Car une des conséquences de la mise en cause de la grammaire, c’est la
mise en avant de la dictée. D’ailleurs, du point de vue de l’utilité, critère
central de la circulaire, apprendre l’orthographe était un objectif inattaquable. Quant aux exercices oraux mis en avant par la pédagogie officielle, fonctionnant par principe sans le secours d’un livre, il n’est guère
facile de les mettre en œuvre… sauf si l’on interprète leur description
comme quelque chose qui peut justement ressembler à la dictée.
On peut dire, avec les nombreux membres de la hiérarchie qui continueront à la citer pour constater son inapplication, que cette circulaire va
rester complètement lettre morte. Pourquoi ? Assurément elle va à contre
courant des habitudes des maîtres les plus avancés, alors qu’elle contribue
plus facilement à conforter ceux qui sont les plus en retard, au point de
ne pas assurer du tout un enseignement de grammaire
[32]. Mais le chemin
ouvert par le ministre ne bénéficie pas, comme l’enseignement dominant
de la grammaire, d’une quelconque référence valorisante, que l’on pourrait trouver dans le secondaire.
On remarquera aussi que la circulaire de 1857 cherche à partir des
productions de l’élève lui-même, héritage des idées novatrices d’un
Condillac. Mais quand on sait que la pratique du français connaît des
manques considérables dans le pays, il y a là un point de départ qui fait
d’emblée problème. Enfin, et ce n’est pas le moindre, la circulaire tend à
libérer du temps pour l’élève, déchargé des obligations de l’apprentissage
« par cœur », et à en prendre au maître, sollicité non seulement pour
conduire les opérations, mais aussi pour fournir des explications indispensables. On mesure la complication nouvelle d’un tel dispositif, alors
que rien ne change par ailleurs : tous ces facteurs sont largement suffisants pour permettre de comprendre pourquoi les aspirations officielles ne
furent suivies d’aucun effet visible, sauf sans doute à renforcer encore la
dictée, alors même que les causes défendues et les formes mises en avant
n’étaient pas dépourvues de pertinence.
En 1866
[33], donc en plein Empire devenu « libéral », Duruy revient sur
le rôle de la grammaire. Il reproduit certes – en note – le passage de la
circulaire de son prédécesseur sur la disparition souhaitable, entre les
mains des élèves, des livres de grammaire. Mais il fait la différence entre
« l’étude sérieuse de la grammaire » soigneusement exaltée au nom de la
philosophie et de l’histoire, disciplines qu’il venait de rétablir dans son
ministère, l’une dans le secondaire, l’autre dans le primaire, et « l’objet
d’effroi » qu’elle constitue pour les enfants, auquel s’ajoute le sentiment
d’inutilité représenté par les dénominations qu’on leur fait apprendre.
Indépendamment de leur origine sociale cette fois, puisqu’il invite le
recteur auquel il s’adresse à constater, qu’il les a, comme lui-même,
« depuis longtemps oubliées ».
Ainsi la grammaire est un cas particulier exemplaire du recul à infliger
aux procédés fondés sur la mémoire au nom de l’intelligence.
Cet enseignement doit être remplacé par des leçons vivantes. Il faut réduire la grammaire à quelques définitions simples et courtes, à quelques règles fondamentales
qu’on éclaircit par les exemples.
On note, et ce n’est pas un détail, que la dictée est absente des plaintes
ministérielles.
Ici les changements sont à la fois plus clairs et moins ambitieux que
ceux de Rouland. Mais la principale nouveauté est dans l’appel à la littérature comme source de référence, placée en continuité avec la « grammaire naturelle qu’ils [les enfants] portent en eux » : l’allusion aux thèses
de Condillac est pour nous transparente.
La conjonction entre la circulaire Duruy et l’article de Nicot, inspecteur
primaire à Saint-Jean de Maurienne (Isère), publiée par le
Manuel
Général… de Hachette, désormais proche du ministère, dans le même
mois d’octobre 1866, est notable. La circulaire apparaît comme résultat
d’un compromis entre ceux qui veulent changer une situation préjudiciable et les possibilités concrètes des maîtres. Notre inspecteur affirme en
effet refuser de suivre les « hardis novateurs qui conseillaient d’enseigner
la langue française sans le secours des grammaires » : c’est que « l’emploi de la grammaire […] est indispensable à la grande majorité des instituteurs […] », et d’autre part « elle ne doit pas être tout l’enseignement,
mais une sorte de résumé de la leçon du professeur »
[34].
Plus d’un siècle plus tard, alors que primaire et secondaire ont été mis
en continuité, on peut avoir le sentiment que l’on en est presque au même
point. On a vu pourtant se succéder à la barre de l’accusation les
linguistes Michel Bréal, fustigeant l’abus des règles en brandissant le
précepte de l’Allemand Herder : « enseigner la grammaire par la langue
et non la langue par la grammaire », et allant jusqu’au bout de cette thèse
en invitant les maîtres à se servir des « patois » pour apprendre le français ; mais, en même temps, prôner l’apprentissage des langues vivantes
par la « méthode directe », excluant le recours à la description grammaticale; Ferdinand Brunot, qui exalte la méthode inductive en grammaire,
et impose au moins après les années 1910 le point de départ désormais
obligé de toute leçon, à savoir l’observation d’un énoncé
[35]; Antoine
Meillet
[36], les Suisses Charles Bally
[37] et Albert Séchehaye
[38], pour s’en
tenir à quelques noms du début du XX
e siècle…
Les plus récentes instructions officielles françaises en sont toujours à
mettre en garde contre l’abus de la grammaire pour la grammaire, et à
faire valoir la nécessité de s’en servir comme d’un outil pour les autres
activités de langue, en premier lieu la production d’écrits. Plus personne
cependant n’a cherché dans la tradition française à reprendre la proposition du ministre de l’Empire Rouland. Freinet seul a fait une tentative
pour plaider l’inutilité de la grammaire, mais non sans cependant en
fournir une en quelques pages…, en se réclamant bien sûr de Bréal,
Brunot, Bally
[39]. Sans doute aurait-il été le premier surpris d’apprendre la
qualité de son principal prédécesseur dans l’entreprise.
Ainsi la tradition française de l’enseignement de la grammaire de la
langue nationale continue de s’imposer, en s’étendant désormais sur huit
années des cursus, dans les quatre dernières années de l’école primaire et
les quatre premières du secondaire. L’usage des manuels y paraît incontournable, dans les formes en définitive bien ciblées par Condillac il y a
plus de deux siècles : moins un livre à apprendre qu’un livre à consulter,
en relation avec l’enseignement magistral. Les difficultés de l’apprentissage de l’orthographe y sont sans doute pour beaucoup, tout comme la
conception très dominante d’une langue française très étroitement normée.
Plus la norme est étroite en effet, plus il est besoin, et difficile, d’en
retenir les règles. Mais aussi, plus il est incertain de vouloir s’appuyer sur
la connaissance « intuitive » que peuvent avoir de la « bonne » langue
des élèves éloignés pourtant dans leur masse des usages de référence.
Dans ce contexte, la grammaire scolaire perçoit ses limites, en particulier
sa distance avec les savoirs savants, longtemps objet de dérision des
linguistes, aujourd’hui cependant un peu plus conscients des problèmes
spécifiques, pratiques mais aussi théoriques, que les savoirs scolaires ont
à résoudre. Mais les maîtres voient mal, tout comme leur hiérarchie et les
nouveaux spécialistes de didactique, comment ils pourraient se passer de
livres de grammaire d’une manière ou d’une autre.
La marginalisation relative de l’enseignement élitaire du latin n’a pas
en effet changé foncièrement les données. Reste à savoir si, en dehors
d’une réforme de l’orthographe toujours à venir, la perspective de généraliser l’apprentissage, à l’école élémentaire, d’une langue vivante en plus
de la langue nationale, va ou non déplacer encore le mode de recours à
l’enseignement grammatical par le livre de grammaire. Sans parler du rôle
des nouveaux médias, plus interactifs que le manuel scolaire traditionnel.
[1]
Sylvain Auroux,
Philosophie du langage, Paris, PUF, 1996.
[2]
Certes la colonisation a entraîné des situations où c’est la forme orale qui est visée, dans
la mesure où n’existe pas de forme écrite, pour permettre l’acquisition d’un vernaculaire jugé
indispensable à certains colonisateurs. Mais dans ce cas, l’auteur de la grammaire est inévitablement conduit à fournir une forme écrite de la langue-cible, évidemment calquée sur la langue
(européenne) de départ.
[3]
Renée Balibar,
L’institution du français. Essai sur le colinguisme des Carolingiens à la
République, Paris, PUF, 1985.
[4]
Voir P. Boutan,
« La langue des Messieurs ». Histoire de l’enseignement du français à
l’école primaire, Paris, Armand Colin, 1996. Référence aussi pour toutes les autres considérations relatives à la situation de l’enseignement du français en général.
[5]
Arnauld,
Mémoires sur le Règlement des Études dans les lettres humaines, in
Les pédagogues de Port-Royal…, Irénée Carré, Paris, Delagrave, 1887, p. 207.
[6]
Ibid., p. 195-196.
[7]
Ibid., p. 195.
[8]
Ibid., p. 196.
[9]
Ibid., p. 196.
[10]
Comenius, cité par G. Compayré,
Histoire de la pédagogie, Paul Delaplane, 1907
(18
e édition), p. 126.
[11]
Nouvelle grammaire française…, Noël et Chapsal (éd. de 1872, mais 1
re édition 1823),
Maire-Nyon, Roret, Hachette, Delalain. Préface, p. 7.
[12]
Orbis sensualium pictus (1658), cité par G. Compayré,
Histoire de la pédagogie, p. 107-108.
[13]
On nous pardonnera l’anachronisme, puisque le terme vient de Haeckel, 1874.
[14]
Cours d’études pour l’instruction du prince de Parme – La grammaire, Discours préliminaire (début),
Œuvres de Condillac, t. 5, Ch. Houel, 1798. Édition originale : 1775.
[16]
Id., p. vii-viii.
[17]
Id., p. xvi-xvii.
[20]
Id., p. xxxii-xxxiii.
[21]
Id., p. xli-xlii.
[22]
Id., « Motif des études… », p. cvli-cvlii.
[23]
C’est-à-dire d’énoncés erronés à rectifier. Il y avait des corrigés pour le maître…
[24]
Le texte de la circulaire est cité à partir de A. Chervel,
L’enseignement du français à
l’école primaire. Textes officiels… T. 1, p. 208 à 211.
[25]
Son ouvrage de référence est
De l’enseignement régulier de la langue maternelle dans les
écoles et les familles, 1
re éd. 1844, encore publié par Delagrave en 1873. G. Compayré lui a
consacré une monographie en 1906 dans la collection « Les grands éducateurs »,
Le P. Girard
et l’Éducation par la langue maternelle, chez P. Delaplane.
[26]
J.-J. Rapet,
Bulletin de l’Instruction primaire… 1856, n° 1, p. 4 et p. 5. « Enseignement
de la langue. De l’utilité de la grammaire ».
[27]
Id., mais n° 3, p. 21.
[28]
Ibid., successivement n° 10, p. 75 et n° 18, p. 140.
[29]
J.-J. Rapet,
Journal… 1858, n° 6. « Exercices et devoirs. Premiers exercices de grammaire ».
[30]
J.-J. Rapet,
Journal…, n° 28, p. 24, « Sur l’enseignement de la grammaire ».
[31]
Voir P. Boutan
De l’enseignement des langues. Michel Bréal, linguiste et pédagogue, « Le
temps des savoirs », Paris, Hatier, 1998.
[32]
Voir Pierre Boutan, « Enseigner la grammaire en Lozère, retard de l’alphabétisation et
retard pédagogique », colloque de Mende « L’école rurale », Actes dans
Tréma, IUFM,
Montpellier, n° 12-13,1997, p. 117-124.
[33]
Circulaire du 7 octobre 1866, texte dans Chervel,
op. cit.
[34]
Terme qui semble se répandre alors pour désigner un enseignant en général. Cet usage
n’est pas exclusif dans d’autres contextes de l’opposition classique entre primaire/instituteur et
secondaire/professeur. Il est vrai que dans le même temps, « instituteur » a désigné celui qui
tient une institution d’enseignement, primaire ou secondaire.
[35]
F. Brunot,
L’enseignement de la langue française. Ce qu’il est, ce qu’il devrait être dans
l’enseignement primaire…, Colin, 1909. Et ses manuels sous le titre de
Méthode de langue
française, avec l’inspecteur Bony, chez le même éditeur, à partir de 1908.
[36]
A. Meillet, « La crise de la langue française »,
Revue Bleue, 27 sept. 1913.
[37]
C. Bally,
La crise du français, Delachaux, Neuchâtel, 1931.
[38]
Par exemple A. Séchehaye, « La méthode constructive en syntaxe »,
Revue des langues
romanes, n° 59 (1916-17), p. 44-76.
[39]
C. Freinet, « Grammaire française en quatre pages »,
Brochures d’éducation nouvelle
populaire, octobre 1937, n° 2.