2002
revue de didactologie des langues-cultures
Le manuel comme discours de scolarisation
Michèle Verdelhan-Bourgade
IUFM et Université Paul-Valéry Montpellier III Équipe DIDAXIS
Une des caractéristiques du manuel scolaire est de présenter les
connaissances et activités d’une manière susceptible de faciliter leur apprentissage par l’élève. Par là le manuel est un vecteur important de la scolarisation. L’objectif du présent article est d’affirmer la notion de discours de
scolarisation à travers les manuels et d’en tirer les conséquences didactiques.
À partir d’un corpus de manuels de français langue maternelle et seconde
destinés à des enfants de 8 à 10 ans, on opérera un relevé des formes les plus
fréquentes de ce discours en s’efforçant d’en repérer les incidences prévisibles sur l’apprentissage scolaire.
Le manuel scolaire possède différentes fonctions, accumulées au travers
d’une longue histoire que certains chercheurs ont clairement exposée. La
principale d’entre elles est de présenter, sous une forme condensée, des
connaissances et des activités d’une manière susceptible de favoriser leur
apprentissage par l’élève; cela le distingue d’autres ouvrages scientifiques
n’ayant pas ce souci pédagogique.
Présent dans l’enseignement de presque toutes les disciplines, utilisé
par les maîtres et les élèves comme base de connaissances, réservoir de
documents ou stock d’exercices, il constitue un élément important de la
vie scolaire. Et ce, depuis l’entrée à l’école au cours préparatoire, où le
manuel de lecture symbolise souvent l’accès à « l’école des grands », par
opposition à la maternelle, lieu privilégié d’utilisation des albums. C’est
dans la capacité de l’enfant à lire le manuel, à réaliser les activités proposées, à se repérer dans les documents que se mesure pour une bonne partie
la réussite scolaire.
Le manuel est ainsi un vecteur important de la scolarisation, conçue ici
comme l’intégration de l’enfant dans le monde scolaire, espace-temps régi
par des règles particulières. Il transmet des informations sur les connaissances jugées nécessaires par l’institution, et surtout, dans la manière de
les présenter et de les organiser, il forme l’enfant aux méthodes et au
langage scolaires. Notre hypothèse est donc que le manuel constitue en
lui-même un discours de scolarisation, à la fois reflet du discours de
l’école comme institution et discours spécifique à l’objet-manuel, avec
lequel l’élève doit se familiariser pour augmenter ses chances de réussite.
On cherchera d’abord à repérer ce qui constitue les caractéristiques de
ce discours à partir d’un corpus de manuels de français de CE2 qu’on
trouvera récapitulés en annexe et qui seront indiqués dans le texte par des
abréviations. On s’efforcera d’établir une typologie des formes du
discours de scolarisation aux différents niveaux d’étude du manuel, de sa
structure globale à la langue utilisée. On en étudiera les fonctionnements
et la spécificité des compétences qu’elles induisent chez l’élève.
Les deux séries, français langue maternelle, français langue seconde
[1],
sont illustrées par des ouvrages récents, en usage effectif dans les classes,
de France ou d’ailleurs : Djibouti, classes bilingues du Vietnam,
République Démocratique du Congo par exemple. Ces situations, diverses
géographiquement et linguistiquement mais unifiées par l’existence d’une
scolarisation en français, sont à l’origine de l’élaboration de manuels qui
ont à remplir leur fonction de scolarisation. La comparaison pourrait ainsi
permettre d’avancer dans la connaissance de ce discours dont on va s’efforcer maintenant de repérer les grandes lignes.
1. LES ÉLÉMENTS DU DISCOURS DE LA SCOLARISATION
C. Cordier a fait apparaître dans ce numéro et dans sa thèse
[2] les principales caractéristiques formelles du manuel de langue, langue étrangère et
langue seconde : la typographie, l’architecture, les organisateurs structurels,
les types de textes : exemplificateurs, analytiques, déclencheurs. A.
Choppin
[3] a repéré les différentes fonctions assignées au manuel et les
grandes lignes de sa structure. C’est à partir de tels travaux et de nos propres
observations comme linguiste et aussi concepteur de tels ouvrages que nous
avons élaboré une grille d’analyse qui s’articule en quatre champs : la
macro-structure, la micro-structure, les formes discursives, la langue.
La macro-structure regroupe l’organisation générale de l’ouvrage, le
découpage, la progression, ainsi que les éléments particuliers du manuel
conçus comme outils d’aide au travail scolaire, lexiques, tableaux de
conjugaison… Le premier contact avec le manuel se joue là-dessus. La
micro-structure concerne la leçon proprement dite : ses rubriques, sa mise
en pages, les activités proposées, dans lesquelles se reflètent une conception de l’élève à l’école. Une analyse transversale s’intéresse ensuite aux
formes discursives utilisées dans le manuel en vue d’une formation spécifiquement scolaire : information, consignes, tableaux par exemple. Enfin
nous nous sommes demandé si la scolarisation ne passait pas par des
formes de langue particulières, abstraction faite du métalangage spécial à
une discipline.
Cette grille laisse volontairement de côté plusieurs ensembles.
L’iconographie ne sera abordée que brièvement dans le cadre de la microstructure : l’examen de ses fonctions mériterait un travail spécifique à
mener par des spécialistes de l’image
[4]. On a également évité de travailler
ici sur les contenus du discours tenu dans le manuel : contenus scientifiques, les théories grammaticales par exemple. La présentation en est
orientée par des choix didactiques liés aux orientations dominantes : le
choix du « tout écriture » par exemple, qui oriente la structure de certains
manuels, ne nous intéressera ici que dans la mesure où il a une incidence
sur un modelage scolaire de l’apprenant, et pas dans sa pertinence didactique. De même n’a-t-on pas traité des valeurs idéologiques, morales ou
« citoyennes » présentes dans les manuels, aspect abordé dans d’autres
publications
[5]. Et pourtant il y a bien aussi tentative de scolarisation à
travers ces valeurs. Mais il nous a semblé nécessaire de séparer dans un
premier temps les formes du discours de son contenu, qui, lui, a fait déjà
l’objet de multiples études, afin de mieux percevoir le rôle particulier du
manuel dans la scolarisation.
2. LE FONCTIONNEMENT DU MANUEL COMME OUTIL DE
SCOLARISATION
2.1. Macro-structure : un objet pour l’école, le maître, l’élève
Dès l’abord le manuel se veut un objet attractif : les éditeurs rivalisent
d’imagination pour varier les couleurs, les graphismes; les couvertures
sont rigides pour la plupart, brillantes, illustrées. Le manuel doit plaire au
premier coup d’œil à ses différents destinataires, prescripteurs, enseignants,
élèves. La référence à la situation scolaire n’est pas systématiquement
présente dans l’illustration : trois fois sur cinq manuels de FLM, deux fois
sur les six manuels de FLS; dans ces cas-là, elle va de la classe au simple
livre, toujours accompagnée d’un élément ludique ou créatif : un oiseau qui
vole au-dessus de la classe, un enfant qui construit un mur-puzzle de
lettres, un animal qui s’échappe des pages d’un livre. Il s’agit de créer un
intérêt chez l’enfant qui va utiliser le manuel : par identification aux
enfants représentés, ou par curiosité aiguisée par un certain côté énigmatique, ou encore par référence à un univers encore familier, celui du conte.
Sur les onze manuels examinés, huit mettent en scène des enfants sur la
couverture : manière de leur dire que l’ouvrage est fait pour eux.
Le
format par contre l’est beaucoup moins; des ouvrages de 200 à 256
pages ne sont pas rares (5 sur 11) et leur format peut être important
(jusqu’à 19,5 × 27,5 : le manuel pèse 700 g). On ne sait si l’enfant les
emporte souvent à la maison : de si gros livres ne sont pas bien maniables,
contrairement à l’étymologie de manuel. En FLS, le manuel est préservé
de cet inconvénient par la nécessité d’un coût de revient bas, qui entraîne
des couvertures souples, des formats et un nombre de pages plus réduits.
Si la couverture cherche par sa gaieté à passer sous silence le côté
supposé rébarbatif de l’école, le
titre joue sur les deux tableaux : le
ludique et le scolaire. Tous les manuels sont pris dans cette « double
contrainte » : un titre attractif, comme la couverture, mais significatif de
son objet et posant nettement de quoi il est question. Beaucoup de combinaisons sont possibles, entre titres, sous-titres et intitulés de collections.
Tantôt c’est la collection qui porte le rêve, comme
L’île aux mots ou
Le
Flamboyant, tantôt le titre lui-même, comme
La courte échelle ou
Le
voyage en Afrique. Mais dans tous les cas, une indication bien lisible
explique qu’il s’agit d’un manuel de français, parfois livre unique (
À nous
le français)
[6], parfois spécialisé (
Expression écrite), souvent avec la liste
des domaines travaillés : lecture, grammaire, vocabulaire, etc. Pas d’erreur
possible malgré le chatoiement des couvertures : l’ouvrage est fait pour le
travail scolaire.
Au cas où il y aurait la moindre hésitation, elle sera levée par la
quatrième de couverture, qui neuf fois sur dix, comporte un discours
présentant brièvement les principes méthodologiques et l’organisation du
manuel : ce discours s’adresse aux maîtres et aux décideurs; on y parle de
l’apprenant à la 3e personne : l’élève, l’enfant, ou bien on n’en parle pas.
Cette ambiguïté des destinataires de l’ouvrage se retrouve dans les
pages d’ouverture. Tous les manuels comportent en effet préface ou
avant-propos, parfois les deux, et une ou plusieurs pages de présentation
méthodologique. À qui s’adressent-elles ? Dans les manuels de FLM,
2 avant-propos sur 5 s’adressent à l’élève directement sous la forme
« tu » : les premiers mots de EE sont « Ton livre d’expression écrite »,
ceux de GLE « Bienvenue dans ton livre de grammaire ». En FLS, seul
Parcours propose une adresse aussi directe à l’élève : reflet d’une conception différente de l’autonomie de l’apprenant ?
Certains manuels s’efforcent cependant de résoudre la bivalence des destinataires selon divers procédés : avant-propos pour le maître, une ou deux
pages de présentation du trimestre pour l’élève (IAM et AF); pages méthodologiques expliquant la structure et les objectifs des séquences (ICI et
ANLF), aussi bien aux maîtres qu’aux élèves, voire pouvant faire l’objet
d’une découverte en classe. Mais certains manuels ne comportent rien de tel,
comme si la seule plongée dans l’ouvrage suffisait à en éclaircir l’utilisation.
Il est vrai que le manuel s’ouvre souvent sur un sommaire ou une table
des matières : 4 fois sur 5 en FLM, 3 fois sur 6 en FLS. Les manuels
portant sur un seul domaine de l‘enseignement du français utilisent une
table des matières linéaire, où les thèmes et titres de leçons sont juxtaposés verticalement, selon la formule classique d’autres ouvrages, romans,
essais, ou bien celle des manuels traditionnels. Tous les autres ont adopté
la formule de présentation en tableaux à double entrée, la verticalité
correspondant à la chronologie et à la pagination, l’horizontalité aux différentes rubriques qui apparaîtront dans la leçon. Cette présentation appelle
quelques remarques. Liée à l’évolution didactique qui considère l’apprentissage du français comme un tout dans lequel il s’agit de développer
simultanément des compétences langagières et linguistiques, elle est la
marque de modernité des concepteurs, qui pourront y faire apparaître leurs
choix : priorité à la lecture, à la production écrite, aux études de la
langue… En ce sens, elle est très importante pour le maître. Son rôle
auprès de l’élève est moins net. La forme tableau suppose une familiarité
avec ce type de présentation : la lecture d’un tableau à double entrée,
même assistée par des jeux de couleurs, est-elle acquise au début du
CE2 ? D’autant que certains « sommaires » ne sont pas sommaires du tout
et paraissent assez compliqués à lire : soit par leur format « paysage »,
qui oblige à tourner le livre d’un quart et rend impossible une vision d’ensemble (VA), soit par une typographie qui ne différencie pas titres, sous-titres et contenus (MH), soit par une abondance de contenus qui en fait
des pages trop denses. Parfois même une complexité d’organisation se
combine à l’abondance, quand le dit « sommaire » se divise en deux, celui
centré sur l’expression et celui centré sur la langue (IAM, 5 pages, et AF).
La lecture en semble alors réservée aux seuls spécialistes de didactique.
L’entrée de l’élève dans le manuel est donc parfois rude. Il lui faut
parfois attendre plusieurs pages pour trouver un discours qui le concerne
lui et pas le maître, ou bien qui l’éclaire sur ce que le manuel contient et
va lui faire faire. On suppose intégrée chez les enfants la lecture habile
de documents complexes. Se débrouilleront ceux qui ont été familiarisés
par leurs maîtres antérieurs ou leur culture familiale à cette technique, les
autres iront sans doute à l’aveuglette.
Or ce qu’on sait de l’efficacité de la lecture, en FLM comme en FLS,
suppose la compréhension de la structure globale de l’ouvrage, de façon à
faciliter le repérage et permettre le développement du projet de lecture. Il
faut que l’enfant puisse retrouver dans le manuel ce qu’il a repéré dans le
sommaire et qu’il puisse savoir à chaque moment de l’apprentissage où il
en est, par rapport à l’organisation d’ensemble. Et cela n’est pas toujours
facilité. Dans certains manuels la maquette a prévu ce repérage : indications
explicites, couleurs, frises verticales ou horizontales, barrettes de haut de
page ou transversales; d’autres ne proposent rien ou une indication si peu
visible qu’elle ne sert pas. Le manque d’indices correspond-il au présupposé d’un suivi linéaire du manuel, page à page, chapitre par chapitre, ou
à l’idée que le guide, le fil rouge, c’est l’enseignant ? Ou peut-être encore
à l’hypothèse que la structure ayant été comprise par la vision de la table
des matières, le repérage se fait automatiquement, par sens de la chronologie et compréhension de l’articulation des différentes rubriques ?
D’une collection à l’autre, en FLM, l’organisation générale varie :
découpage chronologique en 15 unités de deux semaines pour IAM
combiné avec un découpage entre expression et langue, 5 périodes de
6 semaines chacune pour CE, une première partie de 11 thèmes regroupés
par deux ou 3 se combinant à une seconde de 10 phases linguistiques pour
AF par exemple. La clarté de l’organisation de l’enseignement en français
n’est pas vraiment complète à travers le manuel lui-même ! Les choses
sont plus simples en FLS : s’appuyant sur l’organisation temporelle de
l’année scolaire, les ouvrages comportent généralement 24 ou 25 leçons,
regroupées en 5 ou 6 thèmes ou dossiers.
Un manuel offre aussi quelques pages spécifiques qui en font un outil
d’apprentissage privilégié : des bilans, révisions ou entraînements, des
évaluations, des aides comme des tableaux de conjugaison, lexique, aidemémoire, cartes. Les tableaux de conjugaison apparaissent avec une belle
régularité, calibrés de la même manière et placés au même endroit, en fin
d’ouvrage. Viennent ensuite les bilans ou révisions et les évaluations : leur
présence est régulière en FLS, où l’on ne semble pas concevoir l’apprentissage sans ces étapes où l’élève fait le point, revoit certaines notions ; la
demande est forte dans les pays d’Afrique francophone en particulier de
phases d’évaluation insérées dans les manuels : peut-être parce que les
documents sont rares et que le livre de l’élève est souvent le seul ouvrage
qui soit à la disposition à la fois du maître et des élèves, à la différence
de l’abondante documentation dont disposent les enseignants en FLM.
Quelques manuels proposent des aides particulières : un lexique pour
Pa, non du métalangage scolaire, mais de mots jugés difficiles figurant
dans les textes d’études ; des cartes en FLS, surtout lorsque le manuel
raconte un voyage en Afrique ou étudie la géographie; les alphabets
phonétique et graphique, en FLM, comme soutien à l’apprentissage de
l’orthographe; une page de travail sur la compréhension des consignes
dans ANLF ou ICI.
À la différence des avant-propos ou sommaires, ces pages-là semblent bien
destinées aux enfants, pour faciliter leur accès à l’information et la mémorisation. On y voit au bout du compte que le cœur de l’information en français réside dans la conjugaison, les règles de grammaire et d’orthographe, et
que l’aide matérialisée par le manuel consiste surtout en révisions et évaluations
[7]. De bout en bout, dans leur configuration d’ensemble, les manuels
s’adressent beaucoup, surtout en FLM, à un public averti et débrouillard;
c’est en FLS qu’on trouve la plus grande simplicité de structure.
2.2. Micro-structure
Le même phénomène va se retrouver dans l’organisation de chaque
leçon. La diversité règne en FLM, dans la longueur, les titres des
rubriques et de leurs différentes phases : il n’y a pas deux ouvrages dont
les leçons soient bâties sur le même modèle, et ce n’est sans doute pas un
hasard, puisqu’un manuel pour être adopté s’efforce à l’originalité de la
démarche, dans le cadre très général et lointain des Instructions et
programmes officiels.
Certains ouvrages (IAM) proposent en début de période un tableau
récapitulant ce dont il va être question. C’est à un aller-retour entre les
pages de la leçon et le tableau que doit se livrer l’élève, dont on souhaite
sans doute qu’il acquière très vite cette capacité de mise en relation.
D’autres ouvrages misent au contraire sur la simplicité des titres de
rubriques, toujours les mêmes, aux mêmes places, dans les mêmes
couleurs : c’est le cas de CE, qui joue la carte de la simplicité et de la
lisibilité. Entre les deux, plusieurs variantes existent : régularité des titres
et longueur variable des rubriques (AF, GLE) ; ou l’inverse; ou encore
des formules mixtes. Quel que soit cependant le degré de sophistication
du manuel, chaque période, thème ou semaine se déroule dans le même
ordre, c’est même la seule régularité absolue.
On la retrouvera sans surprise dans les manuels de FLS dont l’organisation des leçons apparaît moins compliquée aux yeux de l’observateur,
notamment parce que l’effort pédagogique est centré sur l’apprentissage
de la langue. Le but ici n’est pas d’intéresser par l’originalité, mais de
rassurer les maîtres et les élèves par la continuité tout en introduisant une
dose modérée d’innovations. Les titres indiquent donc le plus souvent le
domaine du français qu’on va étudier : lecture, vocabulaire, grammaire…
Seul VA propose des grands titres centrés sur les activités de l’apprenant :
« je m’informe, je complète mon information, je m’évade ». La dose d’innovation apparaît, elle, à l’intérieur des domaines : la démarche des leçons
de grammaire dans ANLF par exemple, du type « je fais le point, je
cherche et j’apprends, je m’entraîne, je me sers de ce que j’ai appris ». Si
dans certains manuels (FL, Pa) les rubriques n’ont pas une longueur régulière, dans les autres, l’élève peut trouver très facilement ce qu’il cherche
parce que les éléments sont toujours placés aux mêmes endroits. La palme
pourrait revenir dans ce domaine à ICI, dont la régularité des rubriques
est renforcée par celle des fonds couleur qui leur sont attribués : mauve
pour le vocabulaire, bleu pour la grammaire, etc.
Pourquoi cette importance accordée ici à la régularité ? Si le manuel
est, en tant qu’objet-livre, un facteur important de la scolarisation, réussir
à l’école, c’est réussir à travailler avec le manuel. De nombreux facteurs
y concourent : qualité de la démarche, richesse et variété des matériaux
notamment. Mais il nous paraît capital que l’élève puisse rapidement s’approprier cet objet, et qu’il lui soit donc facilement accessible.
La mise en pages contribue fortement à cette accessibilité, par les
couleurs, la typographie, l’iconographie, la maquette. Le choix des
couleurs oppose manuels de FLS et de FLM. Alors que ces derniers sont
tous en quadrichromie et rivalisent d’éclat et de gaieté, les premiers sont
réalisés en deux couleurs (prix de revient oblige), à savoir une couleur en
plus du noir, généralement orange, brun ou rouge, déclinée en camaïeu :
ce qui limite considérablement les possibilités d’utiliser la couleur à des
fins pédagogiques (seul échappe à cette règle ICI, qui bénéficie de la
quadrichromie). L’effet peut être gai, comme dans MH, qui a choisi un
rouge cerise vif, il est parfois un peu terne et monotone.
La couleur est pourtant la base privilégiée de l’iconographie, sa
première mise en valeur. On ne conçoit guère, en FLM, de manuel sans
iconographie riche et attractive. Les deux manuels spécialisés ne présentent que des dessins. Les autres manuels, qui sont des « livres uniques »,
utilisent une iconographie beaucoup plus variée : dessins, photos, reproductions de tableaux, BD…, particulièrement riche dans IAM et AF. Les
fonctions en sont également variées : illustration, objet de l’activité
(décrire un tableau), aide à l’activité de compréhension du texte, support
de l’activité de langage oral ou de production d’écrit… Pour des enfants
accoutumés à une culture de l’image, on peut supposer que celles du
manuel facilitent l’usage de l’ouvrage, en le rendant plus attractif d’abord,
en fournissant la base d’activités jugées plus agréables ensuite.
Les manuels de FLS bénéficient moins de cet avantage. Leur iconographie combine la présentation en deux couleurs (sauf ICI) et l’utilisation
presqu’exclusive du dessin; les photos sont plutôt rares, en noir et blanc,
et souvent peu nettes. Il faut tout le talent du dessinateur pour créer des
scènes vivantes et agréables à regarder (L. Lalo pour ANLF, FL, ou Salam
Mohamed pour VA), comme support à la lecture du texte, ou à de
nombreuses activités de langue ou d’expression.
Facteur apparent de facilitation dans l’usage du manuel, le jeu des
couleurs, des dessins et des photos peut aussi être un frein à la réussite.
Lorsqu’il y en a trop par exemple : certaines pages de manuels de FLM
combinent dessin en toile de fond d’un texte, encadrement couleur du dit
texte, autre dessin en marge; on atteint la limite de la surcharge cognitive ! Frein encore que l’existence de codes, que l’enfant doit décrypter
pour se repérer dans le manuel, ou réaliser l’activité : frises, verticales ou
horizontales, qui changent selon les trimestres ou les thèmes de dossiers,
pictogrammes, plus fréquents dans les manuels de FLM que de FLS. Ces
codes se comprennent lorsqu’ils sont explicités par un écrit. Mais rien a
priori ne justifie qu’une consigne soit repérée par un gros point rouge, ou
chaque grande phase d’une leçon par un triangle, si ce n’est le code
propre à l’auteur du manuel, que l’enfant aura à reconstituer. Parfois fond
couleur, étiquettes, pictos, images se combinent, rendant ardu le travail de
décodage et donc l’utilisation adéquate du manuel.
La typographie contribue beaucoup à la lisibilité de l’ensemble et les
résultats sont très inégaux. Le choix limité de caractères conduit à l’uniformité, et à une lecture difficile, puisque rien ne ressort (MH); à l’inverse, la variété des caractères, combinée ou non à celle des couleurs, crée
de la complexité alors qu’elle voudrait sérier. GLE par exemple attribue
des couleurs et des caractères variés aux différents niveaux de titres, ce
qui gêne la lisibilité, qui conditionne, elle, la réussite de l’action. De ce
point de vue, manuels de FLM et de FLS sont à égalité, les auteurs et
maquettistes rivalisant d’ingéniosité, pour des résultats variables.
La maquette, enfin, ordonne l’agencement de chaque page et leur
enchaînement. Là aussi les degrés de complexité et de sophistication sont
grands : d’une page en une seule colonne à la dominante deux colonnes,
toutes les combinaisons sont possibles : division de la page verticalement
en deux, trois ou quatre zones, horizontalement en deux colonnes égales
ou inégales, trois parfois… Les manuels de FLS présentent souvent une
maquette plus régulière que ceux de FLM. Le changement de maquette
d’une page à l’autre peut en effet introduire de la variété; trop fréquent
il peut perturber.
Il faut penser que pour un enfant qui doit travailler avec un manuel,
cela fait vraiment beaucoup de signaux qu’il lui faut comprendre, avant
même d’avoir lu les textes ou commencé des exercices : organisation
générale, organisation des chapitres, des pages, rôle des couleurs, des
pictos, de la typographie. Ces caractères sont tous particuliers aux
manuels, il y a donc des constantes à repérer mais chaque élément est
traduit de manière différente d’un manuel à l’autre : le point rouge n’a pas
la même fonction dans le manuel A que dans le manuel B. Synthèse et
analyse : la fonction de scolarisation commence dans l’appréhension des
formes avant l’entrée dans les contenus et les activités.
3. DU TEXTE AU MOT : UN DISCOURS APPROPRIÉ À LA
SCOLARISATION
3.1. Les discours spécifiques
3.1.1. Les activités
La démarche pédagogique actuellement en vogue en FLM donne la
priorité à l’observation, à la mise en relation d’éléments, à la découverte
par tâtonnements successifs. On la retrouve en FLS à des degrés divers,
du plus « constructiviste » VA au plus classique Pa; ANLF et ICI s’efforcent de présenter un compromis entre les exigences d’un apprentissage
actif par la découverte et l’observation et les cadres rassurants de la leçon
traditionnelle, qui donne une information de type « règle » à apprendre et
à appliquer. La démarche d’une leçon de langue contemporaine, en FLM
comme en FLS, s’articule donc en quatre temps : un point des connaissances de l’enfant sur le sujet à traiter, un temps de découverte par l’observation, une synthèse en forme de résumé, des exercices de
manipulation destinés à affermir la connaissance, débouchant sur un réemploi en production écrite et orale.
Les activités proposées dans les manuels sont pour la plupart des activités de repérage, classement, manipulations diverses. Dans les leçons de
langue, y compris dans les manuels les plus attachés à une démarche
active comme IAM ou AF, elles représentent souvent près de 90 % des
exercices ; mais elles forment aussi une part très importante des activités
dans les parties expression et production : relever des indices pertinents,
les classer, remplir des blancs en fonction de ces éléments. La palme de
la fréquence revient à l’exercice à trous, dont le règne dans l’enseignement du français est ancien et incontestable, la forme rénovée en étant le
tableau à remplir. Son succès permanent en fait
l’exercice scolaire par excellence… Il est parfaitement adapté à une stratégie pédagogique qui divise les difficultés, construit des progressions pour des élèves ignorants dont le langage est si éloigné du modèle que ce dernier paraît étranger. [8]
Malgré les évolutions en vingt ans de la méthodologie de l’enseignement
du français, cette appréciation n’a pas pris une ride. Travailler à l’école,
c’est faire beaucoup d’exercices à trous, en expression-communication
comme en étude de la langue, exercices écrits donc bien adaptés à la forme
du manuel (ou d’ailleurs aussi à l’écrit informatique), et fort peu présents
dans la vie quotidienne, si ce n’est sous la forme de formulaires à remplir.
3.1.2. Le discours des consignes
Dans une démarche pédagogique qui donne beaucoup d’importance à la
recherche par l’enfant et où il n’y a parfois que des activités appuyées sur
des documents, la manière de présenter ces activités prend donc elle aussi
de l’importance : la consigne est un autre élément spécifique du discours
scolaire en général et du manuel en particulier.
Il n’est pas toujours facile d’identifier la consigne, pour des raisons de
lisibilité d’abord, liées à la surcharge typographique et ornementale de la
mise en pages ; mais aussi à la multiplicité des titres, sous-titres et sous-sous-titres de rubriques, aux couleurs, caractères et formes langagières
divers : des noms (« la phrase impérative », des infinitifs « Finir une
histoire », des impératifs « Ne confonds pas… », in CE). Certains
manuels ne les numérotent pas (GLE), dans un souci de progression pas
à pas et de découvertes successives guidées. Une fois la consigne repérée,
une constante se dégage cependant : elle se présente sous la forme impératif 2e personne du singulier, ou, à une moindre fréquence, sous celle de
question : « à quel temps sont les verbes ? ». C’est en effet un rôle particulièrement fréquent dans la pratique scolaire que cette fonction de l’interrogation comme consigne, équivalant ici à « indique le temps des
verbes ». On la trouve beaucoup plus rarement dans la communication
courante, excepté dans les cas du type « avez-vous une pièce d’identité ? », où un employé demande en fait qu’on lui montre le papier et pas
qu’on lui réponde seulement oui.
Une autre difficulté de compréhension de la consigne réside dans sa
longueur. Les manuels de FLS utilisent des consignes d’une dizaine de
mots en moyenne (sauf MH et VA, 15 mots environ), dans des phrases
grammaticalement simples : cette brièveté paraît logique dans la mesure
où les manuels s’adressent à des enfants dont le français n’est pas la
langue maternelle et qui, pour la plupart, l’ont découverte à l’école. En
FLM la consigne est beaucoup plus longue et complexe : 15 à 20 mots
en moyenne, allant parfois jusqu’à 50 mots ou plus, et elle s’articule
souvent en plusieurs parties : une assertion ou deux, suivie d’une ou deux,
parfois trois phrases impératives ou interrogatives
[9]. Parfois même la
consigne occupe huit ou dix lignes, car elle comporte une description de
l’activité à réaliser et des étapes à suivre :
À toi d’écrire ton dialogue [10]
1. Voici deux situations de départ :
a. Trois enfants viennent de trouver un billet de 500 francs. Ils se demandent ce
qu’ils vont pouvoir acheter avec cet argent…
b. Trois extra-terrestres arrivent sur Terre. Ils discutent entre eux (en français !) et
font des remarques sur ce qu’ils voient…
2. Choisis une de ces situations et écris ton histoire.
a. Donne-lui un titre.
b. Utilise un narrateur (pour présenter la situation, donner des renseignements, indi-
quer qui parle…). Et surtout, écris des dialogues amusants ! (AF, p. 52)
La longueur n’est pas forcément synonyme de complexité, surtout lorsqu’elle correspond à la volonté de faire procéder par étapes, d’analyser la
tâche à accomplir dans ses principales composantes. La réalisation de la
consigne suppose toutefois qu’elle ait été lue jusqu’au bout, puisque tous
les éléments comptent, et qu’aient été compris quelques artifices typographiques comme le fait que a et b de la deuxième partie n’aient pas la
même fonction de choix binaire que dans la première partie, ou que la
parenthèse en italiques donne des choix possibles, non exhaustifs. Il faut
à l’enfant une bonne connaissance des codes graphiques et des règles de
ce genre discursif capital dans la scolarisation pour réussir l’activité.
3.1.3. L’information et l’explication
L’apport d’informations est une des composantes du manuel, quelle que
soit la démarche suivie. Mais la place relative de cette information, son
type, sa mise en valeur varient selon les méthodologies et la conception
de l’apprentissage sous-jacentes.
Dans une démarche constructiviste, l’apprenant, guidé par des questions, observe des documents, les met en relation, en tire des conclusions,
qu’il va progressivement étoffer et diversifier. L’apport d’informations
consiste donc seulement en la présentation de documents bien choisis :
c’est de cas de EE, où la production écrite s’appuie sur l’analyse
d’exemples de textes. Pour faciliter l’apprentissage, VA insère un petit
discours qui récapitule en termes scolaires les acquis de la découverte :
mais le peu d’importance attaché à ce discours se marque par sa quasi
impossibilité de repérage au premier coup d’œil dans la page. Parfois la
démarche laisse une place plus nette à la synthèse des informations : GLE
par exemple, bien qu’ayant adopté une démarche constructiviste, propose
pour chaque leçon un encadré facilement repérable intitulé « Je retiens ».
Dans une démarche plus traditionnelle, l’apport d’information est au
contraire jugé central, précédé d’une phase brève d’observation et de
découverte et suivi par une série d’exercices et activités conçus comme
des applications. On en trouve des exemples dans FL et MH : la partie
découverte est ramenée souvent à sa plus simple expression (« observe »,
suivi de deux phrases ou de dessins) ou même inexistante, mais l’information est encadrée voire notée dans une autre couleur.
Des solutions intermédiaires sont proposées par certains manuels, qui
souhaitent allier la démarche de découverte et la mise en évidence d’un
résumé des connaissances : ce que font CE en FLM, ANLF et ICI en
FLS, par des encadrés souvent sur fond couleur, nettement repérables.
3.1.4. Les tableaux et schémas
Une forme de texte couramment employée dans le manuel, et qui le
différencie d’autres ouvrages, est celle du tableau, qu’on trouve aussi bien
en FLM qu’en FLS. La fréquence en est bien sûr variable. On peut en
repérer plusieurs fonctions.
La fonction de présentation
- d’un type de document (calendrier, horaires…)
- d’un paradigme, le plus souvent (conjugaison, formes de pronoms,
accords…)
- d’un modèle (de plan de document écrit…)
La fonction de repérage
- dans un texte ou un document
- dans le tableau lui-même
La fonction de classement
- de sens
- de formes phoniques et graphiques
- de formes grammaticales
- de formes de la conjugaison
La fonction de complétude
- compléter un document
- compléter un paradigme
La fonction de vérification de la compréhension
- assimilation de structures (grammaticales, lexicales, orthographiques)
- compréhension de textes lus, de questionnaires…
La fonction d’aide à la découverte et à la création
- comprendre les éléments d’un type de textes
- produire un conte, une argumentation
- La fonction d’aide à l’évaluation ou autoévaluation
Certains tableaux ne semblent correspondre à aucune de ces fonctions
et figurer dans le manuel de manière tout à fait gratuite, comme un simple
artifice de présentation. Ce sont aussi souvent de simples avatars de
l’exercice à trous, dans sa forme la plus schématique : un pronom, des
pointillés (« nous… ») à compléter par la forme adéquate. Ils pourraient
bien aussi obéir à une logique graphique, en permettant d’introduire une
sorte de dessin, d’aération, là où il n’y avait que du texte et rompre ainsi
une certaine monotonie.
Les principales fonctions représentées dans les manuels étudiés sont celles
de présentation, de classement, et de complétude d’un paradigme. Le tableau
est la manière privilégiée de représenter la conjugaison, la simple liste ayant
été abandonnée depuis longtemps, et donc aussi de faire faire des activités
dans ce domaine. Surtout le tableau se veut un outil de classement et à ce
titre il semble constituer un moyen important de la formation intellectuelle,
comme si on avait affaire à une égalité complexe : tableau = classement
= éclairage et rationalisation = apprentissage. On pourrait dire, d’une manière
plus synthétique, qu’apprendre en français c’est classer. Le manuel joue un
rôle privilégié dans ce mode de formation, comme support d’une forme qui
ne peut exister qu’à l’écrit et qui, lorsqu’elle est complexe (tableaux à double
entrée par exemple), demanderait beaucoup de temps pour être manuscrite.
3.2. La langue
Tous ces discours caractéristiques du manuel se disent dans une langue
dont l’appropriation par les élèves peut être considérée sans risque comme
un facteur capital de l’intégration scolaire. Sans vouloir entrer dans une
discussion sur les registres et niveaux de langue, remarquons cependant
que la problématique en a complètement disparu de tous les manuels alors
qu’après 1970 aucun manuel n’aurait évité une leçon sur ce thème, du
moins en vocabulaire. La langue utilisée comporte fréquemment des termes
peu courants, spécialisés dans un domaine de connaissance (sport,
animaux…), ou d’un vocabulaire soigné; par contre les termes familiers
sont rares (abréviation « colo » in GLE p. 9); de même pour la syntaxe,
plus proche de la langue littéraire, dans les textes de départ surtout, que
d’une langue courante ou familière, y compris dans les (rares) parties qui
s’intéressent à l’expression orale : on a ainsi relevé dans IAM par exemple
un « Tu parles ! » (p. 89) et « T’es pas marrant ! » (p. 93). Quant au parler
régional, totalement absent des manuels de FLM, on le retrouve en FLS
sous la forme de mots du français d’Afrique (daba in MH, bana-bana in
VA, akassa in FL, tabala in ANLF par exemple). Seul ANLF travaille
explicitement sur cette dimension linguistique régionale en proposant un
exercice sur les mots qui changent de sens entre le français de France et
celui d’Afrique (ANLF : 176). La conception de la norme en FLS semble
hésiter entre celle d’un français langue internationale et celle d’une langue
proche des réalités du pays, avec un net avantage à la première.
Le français du manuel pourrait être réparti en deux catégories : celui
des textes, supports, documents, poèmes, qui semblent avoir parmi leurs
fonctions celle d’initier à des mondes nouveaux, d’enrichir la connaissance du monde et le lexique pour le dire. Et celui de l’appareil pédagogique, informations, présentations, consignes, activités. Le premier
comporte fréquemment des mots rares, spécialisés (un fiacre, des virelangues, un tremble), des mots inventés, surtout dans les contes (ronronge
in IAM et CE). Le second comprend une part de métalangage disciplinaire
(sujet, verbe, groupe nominal, destinataire, actant) et une part de « langage
normal », ou supposé tel, dans lequel sont présentés les discours scolaires.
Ce langage scolaire, hors métalangue, mérite qu’on s’y arrête un peu.
On y trouve des mots ou expressions relativement abstraits, renvoyant à
des habitudes didactiques des auteurs et pas forcément bien intelligibles
pour des enfants de 8-9 ans : « reconstituer l’atmosphère, donner une
couleur historique, différents types d’échanges, notion de point de vue »
par exemple pour déclencher une production écrite. On y trouve aussi des
mots tout à fait courants de la vie quotidienne, qui toutefois changent de
sens en passant dans le monde scolaire. Ces mots forment d’ailleurs une
partie du vocabulaire des consignes. En voici quelques exemples :
Les acceptions particulières que prennent ces mots dans le contexte
scolaire font qu’ils renvoient à une image différente, parfois liée à un référent concret, parfois non. Un « tableau » dans la vie c’est un panneau
accroché au mur ou une œuvre de peintre; dans l’activité scolaire c’est
une figure dessinée selon certaines règles : deux représentations concrètes.
Mais si « chasser » dans la vie renvoie à une image de chasseur et d’animaux, dans la consigne scolaire où il signifie « éliminer », il correspond
plus difficilement à une image précise.
Des verbes Des noms
relever reproduire sujet langue
trouver rendre accord nombre
poser remplir colonnes classe
tirer rendre groupes légende
conjuguer s’évader outils grille
construire révision récréation
retenir tableau imparfait
accorder emploi temps
chasser famille règle
Ajoutons que certains verbes des consignes, dans leur sens scolaire,
sont eux-mêmes polysémiques : « comparer » peut signifier « classer
quantitativement » ou « relever ressemblances et différences »;
« observer » en soi signifie simplement « regarder » : en réalité on
demande souvent à travers cette consigne de comparer ou de déduire.
L’élève qui se contente de lire et de regarder n’a aucune chance de
répondre à la demande parce qu’il n’aura pas réalisé les opérations
mentales nécessaires.
Objet-reflet de l’institution scolaire, le manuel est donc marqué de bout
en bout, de la structure générale aux mots utilisés, par la spécificité de la
situation scolaire. Réussir à l’école avec un manuel, c’est savoir s’y
repérer, en comprendre les codes, les discours spécifiques, la langue;
certains de ces éléments appartiennent à l’ensemble de la situation pédagogique, comme le métalangage ou les consignes ; d’autres sont spécifiques au manuel comme les textes, les tableaux, les codes graphiques :
mais le manuel traduit sous forme écrite les principes de l’enseignement.
Les difficultés prévisibles d’utilisation que l’on a pu repérer au cours de
cet examen relèvent en effet pour une part de la conception de l’école et de
l’enseignement, pour une autre part de la spécificité de l’objet-manuel et de
la manière dont les auteurs le traitent. On peut penser que des manuels à
structure complexe, épais, aux pages chargées, aux tables des matières
sophistiquées, ne sont guère accessibles à des enfants peu familiarisés avec
la diversité des formes graphiques, qui sont souvent des enfants de milieu
défavorisés. Mais dans le même temps le manuel donne à lire, ouvre à des
champs de connaissance variés, guide l’apprentissage, permet de se situer
dans une progression visible dans un progrès personnel, présente dans un
espace somme toute restreint une somme d’informations permanentes.
S’il y a discours spécifique, il faut en déduire qu’un apprentissage de ce
discours est utile, sinon nécessaire. Il appartient aux auteurs de manuels de
penser l’élève et son apprentissage à travers la conception même de l’ouvrage. Or on est frappé par le fait que peu de manuels se préoccupent d’initier l’élève à leur propre maniement, alors même qu’ils sont d’une structure,
macro et micro, très compliquée. De même, on constate que la compréhension des consignes semble aller de soi, malgré les phénomènes de polysémie
variée que nous avons observés. Seul ANLF et ICI proposent des pages
destinées à assurer la compréhension des consignes et de leur langage.
L’école n’est pas la vie quotidienne, il est trompeur de le faire croire :
c’est une situation particulière, qui a ses règles et son discours, auxquels
une formation spécifique doit être menée. Le manuel en est une traduction. Outil scolaire, il lui reste peut-être à intégrer d’une manière plus
forte, autrement que dans les contenus didactiques, la dimension de la
scolarisation nécessaire.
- Manuels utilisés
- Français langue maternelle
- Abréviations
- IAM = BENTOLILA A. (dir.) 1998. Tout le français au CE2.
Collection L’île aux mots. Paris, Nathan, 256 p.
- CE = LANDIER J.-C., MARCHAND F. 1995. La courte échelle
CE2. Paris, Hatier, 160 p.
- AF = ROURE D. (dir.) 1995. L’atelier de français. Mieux lire
pour mieux écrire. Paris, Bordas, 226 p.
- EE = SCHNEUWLY B., REVAZ F, SANDON J.-M. 1995.
Expression écrite CE2. Paris, Nathan, 96 p.
- GLE = TOMASSONE R., LEU-SIMON C. 1998. Grammaire pour
lire et écrire CE2. Paris, Delagrave, 144 p.
Français langue seconde
- Abréviations
- FL = 1992. Livre unique de français 4e année. Collection « Le
Flamboyant ». Paris, Hatier, 256 p.
- MH = 1994. Mariam et Hamidou au CE2. Manuel unique de français. Paris, Nathan et ACCT, 192 p.
- Pa = 1994. Parcours CE2. Multimanuel. Paris, EDICEF, 256 p.
- VA = 1996 . Le voyage en Afrique. Livre de français CE2.
Collection « Jeux de pistes ». Djibouti-Paris, Servedit, 236 p.
- ICI = IREFA. 1997. ICI et ailleurs, 4e année. Méthode de français
universel. Paris, AUPELF-EDICEF, 144 p.
- ANLF = IREFA. 1996. À nous le français CE2. Livre unique de français. Paris, EDICEF, et Kinshasa, Afrique Éditions, 192 p.
·
BESSE, H, NGALASSO, M., VIGNER, G. 1992. Français langue seconde, ÉLA
n° 88, Paris, Didier Érudition.
·
CHOPPIN, A. 1992. Les manuels scolaires : histoire et actualité, Paris, Hachette,
240 p.
·
CORDIER-GAUTHIER, C. 1999. Essai de caractérisation du discours du
manuel de français langue seconde et étrangère. Parcours à travers les
manuels utilisés au Canada (1970-1995), repérage et description de leurs
éléments constitutifs, thèse de doctorat, Université Paul Valéry, Montpellier.
·
CUQ, J.-P. 1991. Le français langue seconde : origine d’une notion et implication didactique. Paris, Hachette.
·
GAULUPEAU, Y. 1993. « Les manuels par l’image : pour une approche sérielle
des contenus », in Histoire de l’éducation, Paris, INRP.
·
GERARD, F.-M., ROEGIERS, X. 1993. Concevoir et évaluer des manuels
scolaires. Bruxelles, De Boeck, collection « Pédagogies en développement ».
·
GUIBBERT, P. 1994. « L’image subordonnée aux mots : Essai de caractérisation
fonctionnelle de l’illustration des manuels de français », in Sonderdruck aus
Internationale Schulbuchforschung, vol. 4, Georg Eckert Institut. Francfort,
Diesterweg.
·
TOURNIER, M., NAVARRO, M. 1985. Les professeurs et le manuel scolaire,
Paris : INRP.
·
VERDELHAN, M. 1982. « L’exercice à trous », in L’exercice, ÉLA, n° 48 coordonné par Jean HEBRARD, Paris, Didier Érudition.
·
VERDELHAN-BOURGADE, M. (dir.) 1997. Enseigner le français langue
seconde, Diagonales n° 43. Paris, Hachette.
·
2001. « Une éducation au langage en milieu francophone », in École, langage,
citoyenneté. Paris, L’Harmattan, 352 p.
[1]
Ces situations de français seront désignées désormais par FLM et FLS.
[2]
C. Cordier,
Essai de caractérisation du discours du manuel de français langue seconde et
étrangère, 1999.
[3]
Cf. notamment A. Choppin,
Les manuels scolaires : histoire et actualité, 1992.
[4]
Par exemple Y. Gaulupeau ou P. Guibbert. Voir bibliographie.
[5]
M. Verdelhan-Bourgade, « Une éducation au langage en milieu francophone », dans
École, langage, citoyenneté, 2001.
[6]
Les manuels seront indiqués par des abréviations, expliquées à la fin de l’article.
[7]
Il n’est question ici que de macro-structure : la méthodologie employée par les auteurs du
manuel peut, elle, faire une part importante à une conception aidée de l’apprentissage.
[8]
Michel Verdelhan, « L’exercice à trous », dans
Études de linguistique appliquée, n° 48,
1982, p. 45.
[9]
Exemple : « La rencontre entre Amos et Boris sera le début d’une amitié.
Connais-tu d’autres histoires sur l’amitié entre deux personnages très différents ? Aimes-tu ces histoires ? Explique pourquoi. » (IAM, p. 96).
[10]
Le titre et les chiffres 1 et 2 sont en rouge dans le manuel.