2002
revue de didactologie des langues-cultures
Les manuels de littérature au lycée, entre altérité et identité
Patrick Demougin
IUFM de Montpellier DIDAXIS – Montpellier III
Dans le contexte des polémiques autour de la réforme des enseignements littéraires au lycée, une approche du manuel de littérature à partir
des fonctionnements langagiers qu’il implique permet de saisir les enjeux du
débat. Le modèle d’analyse proposé s’articule autour de deux concepts, l’altérité et l’identité. Il permet de montrer comment on est passé de processus
centrés sur des identifications subjectives (l’auteur et moi) vers des processus
qui mettent en avant des identifications objectives et des classifications (les
formes du texte), comment aussi les nouveaux manuels, au carrefour de ces
ambitions, n’ont pas tout à fait les moyens de les mettre en œuvre. Le professeur, qui ne participe plus seulement, dans le prolongement du manuel, à une
mise en scène du texte littéraire, devient le seul garant, par ses interventions
didactiques et langagières, de la cohérence du dispositif, ce qui engendre une
certaine insécurité didactique.
1. CONSTRUCTIONS DE L’ALTÉRITÉ ET DE L’IDENTITÉ
DANS LE MANUEL DE LITTÉRATURE
L’analyse des manuels de littérature est un exercice ancien, souvent
centré sur les contenus, le choix des textes, les outils critiques. Miroirs
d’une époque et de la littérature elle-même dans son historicité, ils sont
régulièrement au centre d’analyses critiques et de débats passionnés,
comme en témoignent les polémiques actuelles sur les manuels de la
réforme. Si l’analyse des contenus est légitime, elle ne saurait suffire à
rendre compte des enjeux du manuel de littérature dans la mesure où il
n’est pas essentiellement le lieu d’une transposition didactique.
L’anthologie des textes, les notices biographiques ou critiques, les
consignes concourent à une mise en scène de la lecture qui échappe à la
question de la transposition didactique, en font « un étrange caravansérail », selon les mots de Pierre Kuentz (1972, p. 3). Dans un article de
Littératures, ce dernier précisait : « sa cohérence est illusoire; elle tient à
l’organisation hiérarchique de ses niveaux discursifs. C’est par un effet du
mythe du texte-origine que les “extraits” choisis se subordonnent un
“reste” qui pourra être traité comme un simple résidu. » Ce point de vue
met en lumière la spécificité du manuel de littérature : il est, à l’image de
la littérature dont il redouble les effets, tout en entier constitué par son
hétérogénéité discursive. Si l’on admet que la littérature se définit par le
caractère foncièrement polyphonique de son discours, et que sa reconnaissance par le sujet est une des formes habituelles de la lecture littéraire
présente dans divers modèles de lecture plurielle (Dufays, 1997), on
entend montrer que l’approche scolaire de la littérature, cristallisée dans
le discours du manuel, est traversée par la question essentielle de l’altérité, langagière et culturelle, qu’elle se modifie historiquement dans son
rapport à la notion d’identité, et qu’elle ne peut véritablement aboutir que
par des collaborations extérieures au manuel, celles de la parole du professeur et de l’élève.
Le discours du manuel a beaucoup à voir, par ce mélange des voix qui
l’assimile à un « caravansérail », avec l’exotisme que Todorov (1989)
définit comme une esthétique du divers, prise entre deux phases qui invitent à « s’imbiber et à s’extraire », postures intellectuelles que l’on sollicite chez l’élève et que le manuel rejoue inlassablement. Marilia Amorim
reconnaît là une forme d’altérité temporelle, spatiale, biologique qui
constitue l’essence même des discours en sciences humaines, notamment
en anthropologie. À la différence du discours des sciences « dures », qui
tend à « se représenter, quant à son mode d’énonciation, comme discours
de la Vérité hors de toute spécificité historique et individuelle » et qui
« élimine toute trace montrée de l’autre » (Authier-Revuz, 1982, p. 146),
le discours des sciences humaines se caractérise, selon Bakhtine, par ses
« conditions de bipolarité entre l’explication et l’interprétation, le concept
et le sens, le reproductible et l’irreproductible, le logique et le dialogique » (Amorim, 1996, p. 132).
On voit bien comment cette réflexion appliquée au manuel de littérature souligne les deux postulations contraires entre lesquelles il se
construit : pour le sujet scolaire, il explique, théorise, rationalise l’expérience littéraire par toute une partie de son dispositif (outils critiques,
consignes, notices qui aboutissent à des savoirs déclaratifs); mais en
même temps, il tente d’amener le sujet lecteur à interpréter, à construire
du sens, à faire accéder à la singularité d’une œuvre, à mettre en perspective les voix qui se superposent du texte littéraire aux diverses formes
du commentaire qui le déplient. Prenant en compte le fait que le manuel
est pris dans ces deux postulations contradictoires, l’une qui vise à reproduire des savoirs déclaratifs, l’autre qui vise à construire une pratique
interprétative, l’une qui s’appuie sur des discours monologiques additionnés dans la page, l’autre qui s’insère dans un dialogisme généralisé
qui se construit de l’œuvre au lecteur, on peut définir un premier critère
d’analyse du manuel de littérature : quels outils propose-t-il pour accéder
à l’altérité constitutive de l’expérience littéraire ?
Cette première question appelle une réflexion sur les identités qui se
nouent autour et dans le manuel. L’identité telle que nous la définissons
est ramenée à deux aspects, l’un spécifiquement linguistique qui tient aux
places énonciatives, l’autre emprunté à la sociolinguistique et aux problématiques interculturelles, comme élément d’un imaginaire collectif qui
manifeste la cohésion d’une communauté sociale. De la parole de l’auteur
à celle de l’élève, se construisent chez les utilisateurs du manuel des
processus d’identification qui les inscrivent dans des identités fermées
(l’élève qui doit trouver la bonne réponse; le professeur qui doit développer le questionnement du manuel) ou leur permettent de déplacer leur
point de vue (passer d’un regard technique sur le texte à une interprétation ouverte sur les valeurs qu’il met en jeu; jouer, pour le professeur, le
rôle d’un médiateur).
Un élément décisif dans ces fonctionnements identitaires tient au statut
des textes présentés dans le manuel et dans lesquels peuvent se reconnaître les différents acteurs. Si dans les années 70, dans les manuels, « les
textes ne sont que des échantillons représentatifs d’un discours didactique
sur l’homme » (G. Fressange, 1970), au collège, dans les années 90, on
observe un « mouvement de resserrement de la discipline sur son objet (la
langue et le texte) et sur ses objectifs (la production d’un sens) »
(Fournier, Veck, 1997, p. 19), avec l’apparition d’une dérive textualiste.
Les manuels du collège accompagnent cette évolution en privilégiant les
savoirs sur le texte et des questionnaires très guidés (Demougin, 1998). À
l’arrivée au lycée, les élèves sont tributaires de cette logique et abordent
le texte comme une énigme, dans une perspective monosémique (Dufays,
1997, p. 43) : « lire un texte et reconnaître l’intention de l’écrivain, c’est
tout un ». Quelle identités, linguistiques et culturelles, le manuel du lycée
assigne-t-il aux textes qu’il présente ? Et corrélativement, quelles identités, sociales et symboliques, suggère-t-il à ses lecteurs ? Ces deux questions constituent le second critère mis en jeu dans l’analyse des manuels
de littérature.
2. ANTHOLOGIE ET COMMENTAIRE : LE LANGAGE DE
L’AUTRE POUR CONSTRUIRE DES IDENTITÉS SUBJECTIVES
Appliqués à l’histoire des manuels de littérature, ces deux critères
permettent de saisir les enjeux liés aux différentes solutions techniques
choisies par les auteurs. Le Lycée ou cours de littérature ancienne et
moderne de La Harpe et les Leçons françaises de littérature et de morale
de Noël et Laplace, au début du dix-neuvième siècle, témoignent de deux
stratégies différentes : le premier se construit à partir d’un énonciateur
bien identifié (marques de première personne, modalisations et traits axiologiques nombreux) et intègre le texte littéraire sur le mode de la citation,
souvent courte, parfois plus longue, mais toujours marquée comme
élément hétérogène par l’usage d’italiques et d’une annonce cataphorique
(« les amateurs apprirent par cœur cette tirade qui devint fameuse »; et
la tirade suit, en italiques. p. 267). Les secondes font le choix de l’anthologie, jusque dans les propos théoriques qui présentent une notion : les
« préceptes du genre » qui inaugurent chaque section sont présentés par
des extraits de Marmontel ou Le Batteux. Le texte du manuel de La Harpe
se construit sur une identité très circonscrite, celle du professeur et de sa
parole magistrale, et intègre toutes les figures de l’altérité, modalisations
et citations notamment, comme autant d’éléments explicitement hétérogènes à son discours. À l’inverse, Noël et Laplace s’effacent totalement
devant les textes littéraires ou critiques et laissent parler toutes les figures
de l’altérité sans jamais les désigner par autre chose que l’indication de
l’auteur au bas de l’extrait, jouant ainsi sur des identités multipliées à
travers des statuts, des époques, des œuvres et des auteurs différents. La
position du professeur qui utilise le manuel et de l’élève qui le lit sont
assez radicalement différentes, dans les deux cas de figure évoqués. Dans
le premier, le professeur, double de l’auteur du manuel, peut s’effacer
pour laisser l’élève, en fait le lettré capable de saisir les implicites de ce
discours savant, construire sa lecture dans un dialogue avec La Harpe.
Dans le second, la masse des textes littéraires suppose une exploitation
très active par le professeur, tout un travail d’encadrement et de guidage
simplement suggéré par le manuel. Confrontation avec une altérité
touffue, qui exhibe l’hétérogénéité dans des identités multipliées ou
rencontre avec une identité forte qui intègre la voix de l’autre, ce sont
bien là les choix qui se dégagent très tôt dans les manuels, entre la tentation anthologique, d’un côté, et celle du discours érudit, de l’autre.
Les manuels de littérature de la deuxième moitié du vingtième siècle,
réagissent différemment à ces deux tendances. Le Manuel des études littéraires françaises, de Castex et Surer, se présente comme un cours d’histoire littéraire, débarrassé de tout point de vue subjectif, qui adopte, pour
reprendre les termes de Marilia Amorim, la voix de l’objet. Il est agrémenté de rares textes littéraires commentés. À l’inverse, le Recueil de
textes littéraires français, de Chassang et Senninger, indique dès son titre
sa perspective anthologique. Il se borne à ajouter quelques synthèses sur
les auteurs ou les mouvements, des notices de présentation des œuvres et
des notes lexicales en marge des textes. C’est dans une perspective mixte
que s’inscrit le Lagarde et Michard, qui, conservant la perspective anthologique, développe les notices sur les auteurs, invitant ainsi à un « biographisme » promis à un bel avenir scolaire. Ce manuel concourt à un « tête
à texte » (Kuentz, 1972, p. 22) qui par la mise en page et la place centrale
qu’y occupe l’extrait littéraire, par les consignes qui tissent un lien essentiel entre l’auteur, le lecteur et le texte (dans cette consigne emblématique,
par exemple : « Quelles croyances de l’auteur nous révèle ce texte ? » -
Lagarde et Michard, XIXe siècle, p. 310), par l’usage de modalisations
autonymiques (la mise en évidence typographique d’un terme qui appelle
une double interprétation, comme, par exemple, « croyance » dans la
consigne citée) convoque un lecteur cultivé maîtrisant l’implicite et les
valeurs culturelles transmises par la littérature. Outre ses implications
sociologiques clairement mises en évidence dans les années soixante-dix,
ce dispositif aboutit à la définition d’identités très marquées, celles de
l’auteur et celle du lecteur qui s’y subordonne. L’altérité est ici présente,
sur un mode restreint, construite dans le langage, par les choix énonciatifs (le « vous », et le « nous » tout particulièrement) et l’usage de modalisations et de marques axiologiques. Elle se construit aussi, sur le plan
conceptuel et symbolique, autour d’une interprétation psychologique des
rapports entre l’individu et le monde : l’auteur, puis ses personnages, sont
l’expression de cet autre dans le discours qui fonde l’expérience littéraire.
C’est sur ce point que se dessine le succès d’un tel manuel, et ses limites
aussi, quand, massification de l’enseignement oblige, les exigences de
l’enseignement de la littérature ne se bornent plus à la reproduction de
postures lettrées et à la manifestation d’une distinction essentiellement
fondée sur des critères sociologiques. La combinaison du principe anthologique et du commentaire, dans les manuels, a permis, tant que la littérature a occupé dans le système scolaire une fonction discriminante, de
construire de solides identités symboliques, et d’élaborer, dans le langage,
qu’il s’agisse du texte littéraire, des notices ou des consignes, l’expression
d’une altérité souvent synonyme de distinction.
3. REFUS DE LA CHRONOLOGIE ET DU BIOGRAPHISME :
CONTESTATION DES IDENTITÉS, RECHERCHE D’UNE
ALTÉRITÉ
Les manuels des années quatre-vingts font l’expérience des limites de ce
dispositif fondé sur des identités nettement délimitées et qui, elles seules,
conditionnent l’accès à la figure de l’autre. Différentes propositions vont
modifier la perspective en privilégiant la quête de l’altérité, au risque de
perturber les identités sur lesquelles s’appuyaient jusqu’alors professeurs et
élèves. La préface de Littérature et langages (1975) prend ses distances
avec l’anthologie et la figure centrale de l’auteur en indiquant que
la littérature ne consiste pas en une poussière de textes construits de manière hasardeuse. Elle obéit à des processus complexes de création qui mettent en jeu des
éléments divers : les préoccupations de l’époque, la personnalité de l’auteur, la
problématique du genre, l’avancement des sciences.
L’ambition de ces nouveaux manuels qui ne conservent plus le découpage séculaire des anthologies précédentes est bien de mettre « l’élève en
mesure de se poser toutes ces questions, et d’y trouver réponse. ». On ne
peut mieux dire la fin des identifications simples qui prévalaient dans le
Lagarde et Michard. Dans cette perspective, le manuel devient un outil
pour accéder à une altérité complexe : les documents non littéraires, la
critique universitaire, le cinéma et l’image sont sollicités ; Paulhan côtoie
Rabelais, parce que tous deux traitent du langage. L’effet de désorientation observé lors de la publication de ces manuels tient à la perte d’identité qu’ils impliquent. L’auteur n’y est plus la figure privilégiée de l’autre;
le texte n’est plus toujours littéraire : l’altérité constitutive de l’écriture
littéraire doit dorénavant être recherchée dans l’addition de points de vue
externes à l’objet. Le discours du manuel perd sa cohérence illusoire. De
caravansérail, il devient auberge espagnole. On conçoit aisément l’aspect
déroutant pour le professeur.
Une autre tentative significative apparaît en 1981 avec les manuels
publiés chez Magnard par Biet, Brighelli et Rispail. Les avant-propos
sont, en soi, des plaidoyers pleins d’humour pour la prise en compte de
l’altérité puisqu’ils sont composés exclusivement de citations d’œuvres
littéraires du siècle considéré. Des auteurs peu connus, des textes politiques ou philosophiques, des extraits de bande dessinée, des documents
divers, des lettres se complètent dans une mise en page serrée. Les textes
dialoguent et le discours du manuel ne peut être que polyphonique. La
rupture avec la recherche de l’intention de l’auteur est consommée et l’entrée dans une conception dialogique est soutenue par le principe d’organisation général et des consignes qui amènent l’élève à s’interroger sur les
conditions de réception de l’œuvre ou sur les différents niveaux d’interprétation et de récriture des extraits étudiés. Le reproche fait à ces
manuels, dont la richesse et l’intelligence furent unanimement reconnues,
est la confusion : on ne pouvait mieux dire qu’ils cherchaient à rendre
compte de l’altérité en brisant des identités subjectives tranquillement
installées. Il fallait pour le professeur et pour l’élève rompre avec des
usages scolaires bien établis. La logique de cette approche conduira les
mêmes auteurs à proposer, à partir de 1985, une collection « Textes et
contextes » centrée sur une œuvre intégrale accompagnée de textes
contemporains et critiques qui en éclairent les enjeux. Mais précisément,
le manuel de littérature s’est effacé devant une autre stratégie qui privilégie désormais la lecture d’œuvres intégrales.
4. TEXTES ET MÉTHODES : ACCÉDER À L’ALTÉRITÉ PAR LE
REPÉRAGE D’IDENTITÉS OBJECTIVES
Par un rééquilibrage dialectique, les manuels qui suivent retrouvent des
découpages séculaires rassurants et renouent avec une organisation chronologique en procédant par regroupements en mouvements ou autour
d’auteurs particulièrement importants. Avec eux, s’il est à nouveau
possible d’entrer dans le « tête à texte » évoqué plus haut, la nouveauté
tient à l’adjonction de nombreux outils. Dans Littérature (1986), très
significatif de cette tendance, on propose des introductions historique, puis
littéraire, des tableaux synoptiques, des synthèses littéraires, des textes
critiques contemporains, des textes de littératures étrangères, une iconographie importante, des index et glossaires… Le questionnaire devient une
« lecture méthodique » où disparaît l’appareil formel de l’énonciation de
première personne. Les consignes neutres (à l’infinitif), la référence à une
terminologie savante en nette expansion sont les signes apparents de la
dérive techniciste, souvent dénoncée dans les années qui suivent. Le
rapport à la littérature, objectivé dans des savoirs critiques et historiques,
se construit dans l’addition des discours monologiques que le manuel
présente. Il n’y a plus mise en place de l’identité des sujets, mais
construction d’une identité de l’objet à partir de points de vues externes ;
l’altérité n’est plus interne au langage du manuel mais constituée par la
multiplicité des discours qui y sont convoqués. Les manuels parus en
1995, notamment Lettres, textes- méthodes- histoire littéraire, resserrés en
deux tomes, l’un pour la seconde, l’autre pour la première, confirment
cette tendance. Ils réduisent la perspective anthologique (moins d’extraits
littéraires) mais chaque texte prend sens par les renvois à des groupements
de textes et à des mises au point méthodologiques présentées en ces
termes ambitieux : aborder la culture littéraire, découvrir les règles de la
poésie, comprendre l’univers de la littérature, explorer les associations
lexicales, lire un dialogue de théâtre, analyser un texte argumentatif,
définir un personnage de roman, lire une image… Le manuel n’est plus
une médiation simple entre deux identités subjectives bien délimitées,
celle de l’auteur et celle du lecteur, autour de l’explication de textes. Plus
ambitieux, il est devenu le répertoire des identités objectives multiples qui
définissent un objet complexe, la littérature. Les identités symboliques de
l’auteur, du lecteur, du professeur et de l’élève y sont réduites à des
données factuelles ou à des opérations intellectuelles.
Cette nouvelle donne modifie le rôle du professeur : c’est à lui d’organiser un parcours de lecture (les groupements de textes y pourvoiront), et
le manuel se charge partiellement de le mettre sur la piste (Hatier publie
ses manuels sous le titre significatif d’Itinéraires littéraires dès 1988). Les
recherches hypertextuelles et les repérages formels effectués par l’élève, à
la demande du professeur et des consignes du manuel, lui assignent une
position de technicien, plus conforme, au demeurant, à la demande sociale
des classes moyennes qui accèdent à l’enseignement de la littérature, dans
la période considérée. Au repérage des idées et accessoirement des formes
qui prévalait dans le Lagarde et Michard, succède un travail sur la formesens, dans le cadre de la lecture méthodique, soutenu par les programmes
et instructions officielles à partir de 1981 (Houdart-Mérot, 2000) et repérable dans les dispositifs que nous venons de décrire. Le professeur va se
heurter, dorénavant, moins à la paraphrase psychologisante qui prévalait
comme modèle de lecture avec la génération précédente des manuels
scolaires, qu’à des lectures inspirées par les « figures de la non distance »
(Rouxel, 1996), de l’illusion référentielle au refus du symbolique : l’élève
en reste souvent à des repérages formels et à une atomisation du sens.
Dans ces conditions, le professeur, par le jeu de sa parole, doit assumer
en dehors du manuel, dans le travail sur l’œuvre intégrale et les groupements de textes, dans des pratiques de lecture diversifiées, une relation
pédagogique qui ne se dessine plus, comme avec le Lagarde et Michard,
dans le discours du manuel, mais en creux dans son hypertexte.
Si la quête identitaire s’inscrivait bien dans la logique de l’ipséité dans
le Lagarde et Michard, elle se développe, dans les manuels accompagnant
la mise en place de la lecture méthodique, dans la logique de la
« mêmeté », selon les mots de Paul Ricœur (1990) : il faut dorénavant
identifier, dans des usages techniques, des identités formelles, structurelles
et rhétoriques, là où le manuel conviait, dans une logique élitaire, à découvrir la singularité d’un moi et à s’en approprier des fragments. La
profonde mutation qui marque le manuel de littérature depuis une trentaine d’années peut se résumer à cette bascule autour du rapport à la littérature qu’il suggère : centré sur une identité subjective fondée sur le
rapport singulier de soi à l’autre, il s’est déplacé vers la construction
d’une identité objective fondée sur le rapport du même à l’autre. Le
langage des manuels reflète ce déplacement : il faisait place de manière
limitée à un discours dialogique qui impliquait l’allusion et la connivence; il est dorénavant nettement plus marqué par le monologisme des
discours scientifiques et s’adresse à un surdestinataire (Amorim, 1996),
figure désincarnée de l’élève idéal capable d’assimiler toutes les opérations qui lui sont proposées.
5. REDÉFINIR LA PLACE DU SUJET DANS LES MANUELS :
UNE DIALECTIQUE DE L’ALTÉRITÉ ET DE L’IDENTITÉ
Ce cadrage historique permet de mieux saisir les enjeux des nouveaux
manuels de littérature issus de la réforme. La nécessité de « réancrer le
littéraire » en ne le limitant pas aux postures de lecture lettrée (Reuter,
1996), d’en préciser les différentes formes plurielles (Dufays, 1997),
l’analyse des types de savoirs, socio-institutionnels, formels et historiques,
convoqués dans la lecture littéraire (Canvat, 2000), les études sur la
constitution historique de la discipline « français » (Fournier, Veck, 1997,
Houdart-Mérot, 2000) qui remettent en question nombre d’idées reçues
sur la tradition des études littéraires ont conduit l’institution scolaire à
repenser les finalités et les modalités de l’enseignement de la littérature :
les nouveaux programmes, issus des travaux du groupe technique disciplinaire animé par Alain Viala, en portent la marque évidente. L’histoire
littéraire et culturelle source d’une culture commune, l’argumentation
condition de l’expression du citoyen, de solides références sur les organisations génériques, la prise en compte de l’oral et des pratiques d’écriture,
sont, grossièrement, les piliers sur lesquels repose la réforme.
Les avant-propos interprètent de manière assez variable les modifications des programmes et tentent de concilier toutes les attentes en rappelant aux professeurs « les exigences élevées de leur mission » (Français
seconde, Bréal), ou que le manuel présente « un vaste choix de beaux
textes » (Français seconde, Bordas) et que son organisation n’est pas
contraignante : « l’enseignant peut se construire ses propres séquences à
partir de plusieurs axes et jouer sur la transversalité » (Littérature
seconde, Hatier). Le lycéen se voit assigner une tâche plus précise : « lire
beaucoup, et de façon de plus en plus autonome, prendre la parole pour
raconter et argumenter » (Français seconde, Delagrave). Ces propos
témoignent de la diversité des enjeux et d’une volonté de répondre aux
attentes identitaires des enseignants et des élèves.
Les quatre grands domaines définis dans les programmes aboutissent,
dans les manuels de seconde, à quatre sections consacrées à l’écriture
(production, publication, réception), aux genres narratifs, à l’histoire littéraire (qui permet d’aborder le théâtre et certains mouvements littéraires)
et à l’argumentation. Certains gomment ces quatre sections (Français
seconde Delagrave), ou profitent d’une définition assez large de celles-ci
pour intégrer la poésie à différents endroits (dans la section consacrée à
l’écriture dans Français seconde, Bréal, et dans la troisième section
consacrée à l’histoire littéraire, dans Français seconde, Bordas). La dénomination des unités inférieures montre un certain embarras : on parlera ici
de séquences, là de parcours, ailleurs de dossiers… Le pari difficile que
font ces manuels, et dont portent trace leurs organisations internes, est
d’intégrer deux perspectives divergentes, celle qui conformément à l’anthologie additionne des textes et celle qui, conformément à la méthode,
propose des cadres de réflexion non chronologique. Les acrobaties pour
« coincer » la poésie dans telle ou telle section, ou pour reconstruire un
parcours chronologique dans l’approche des genres narratifs témoignent
de ces difficultés. Certains éditeurs (Belin et Magnard) préfèrent d’ailleurs
scinder le manuel en deux volumes, l’un consacré à l’anthologie (constituée par des universitaires), l’autre à la méthode (prise en charge par des
enseignants du second degré). La méthode qui ne se limite plus aux outils
formels de la lecture méthodique mais qui intègre diverses formes de
lecture, analytique et cursive notamment, qui, surtout, préconise des
travaux de production, en particulier sur l’argumentation, qui s’ouvre à
des perspectives culturelles et épistémologiques très vastes ne peut qu’artificiellement retrouver la linéarité de l’anthologie. Ces deux voies postulent deux formes d’altérité peu conciliables, l’une formée par la pluralité
des textes et le fractionnement, l’autre par la diversité des référents théoriques et culturels ressaisis dans une activité de synthèse importante.
L’altérité devient ici manifeste dans la multiplicité des objets et des
démarches proposés à l’élève. Elle le devient aussi, au demeurant, dans
les thématiques proposées : la francophonie, ou « l’autre » (Français
seconde, Delagrave, dossier 9) constituent des objets d’étude.
Cette quête de toutes les formes d’altérité constitutive de l’activité littéraire, à travers les extraits d’œuvres et la multiplication des approches,
laisse-t-elle une place à l’élève et au professeur pour qu’ils trouvent, dans
le discours du manuel, matière à s’identifier ? Comment le sujet scolaire
peut-il se situer dans cet éclatement des points de vues, souvent assimilé
à un saupoudrage de culture générale ? Les manuels proposent trois voies
pour que le sujet se construise : la pluralité des lectures, l’argumentation
et les tâches d’écriture. Ces points de vues sont censés permettre d’accéder à l’interprétation, à l’expression de la pensée, et à la complexité du
geste auctorial, et, ce faisant, donnent à l’enseignement de la littérature de
véritables ambitions : la formation de l’individu et du citoyen s’y trouve
impliquée. Leur traduction dans les manuels est parfois simplificatrice :
on distingue à l’occasion questions de « repérage » et d’« interprétation »
(Français seconde, Bréal), comme si les unes appelaient les autres mécaniquement. La recherche d’autres formes de lecture s’appuie ailleurs sur
la « recherche documentaire », sur des « études comparées » et sur des
« bilans de lecture » qui complètent de manière efficace la « lecture
analytique » (Littérature seconde, Hatier). On le pressent avec ces deux
exemples, toute la difficulté sera, pour le professeur, d’articuler ces différents régimes de lecture, de proposer à l’élève des références suffisamment précises pour qu’il s’identifie à ces postures de lecture variées. La
manuel se contente ici d’enclencher une dialectique qui incombe essentiellement aux interventions didactiques du professeur.
L’argumentation pose d’autres questions, qui ne tiennent pas tant à sa
mise en œuvre didactique qu’à la conception qui la sous-tend. En se
situant résolument dans le champ rhétorique, avec l’éloge et le blâme tout
particulièrement, elle amène à détourner les extraits littéraires étudiés vers
la problématique restreinte de l’intentionnalité et à renouer avec la vieille
question de l’intention de l’auteur. Il n’est pas certain que le travail sur
l’argumentation appliqué indistinctement à des poèmes, des discours, du
théâtre ou une chanson de Brassens aboutisse à une identification plus
efficace de l’auteur, extrait de son milieu et de son temps, et qu’il donne
à l’élève des moyens pour situer sa propre identité, autrement qu’en
termes binaires. Ici encore, la construction d’identités plus complexes
incombe à une recherche personnelle de l’élève et aux incitations didactiques qui la sollicitent. Restent les pratiques d’écriture qui permettent à
l’élève d’identifier, par l’expérience du langage, certains aspects de la
création littéraire, la position du lecteur et son propre rapport au sens. Les
consignes de récriture sont, en principe, l’outil efficace qui doit permettre
de faire varier un point de vue, de révéler les possibilités polyphoniques
d’un texte, de mettre en œuvre une dialectique de l’identité et de l’altérité
qu’ont longuement explorée les ateliers d’écriture, hors de l’institution
scolaire. Ramenées dans le champ scolaire et traitées comme de simples
écritures « à la manière de », ou des transpositions gratuites, comme le
proposent certains des manuels, on mesure le faible intérêt et, à terme, les
effets dévastateurs de telles pratiques. Il ressort de cette analyse que le
manuel ne peut aujourd’hui véritablement assurer la didactisation de ces
pratiques langagières qui impliquent des postures de lecture variées, des
productions écrites et orales complexes, et qui seules peuvent assurer le
lien entre toutes les formes d’altérité qui se nouent dans l’expérience littéraire et la construction cohérente du sujet qui les rencontre. La position
de l’enseignant dans un tel contexte devient beaucoup plus exigeante : il
ne doit plus seulement participer à la mise en scène du texte littéraire,
autrefois largement assurée par le manuel Lagarde et Michard; il ne doit
plus seulement relier les éléments formels identifiés par l’élève, grâce aux
outils proposés par les manuels de la lecture méthodique, pour leur donner
sens ; il devient le garant de toute la cohérence du dispositif, de cette
dialectique ambitieuse qui multipliant les figures de l’autre appelle l’élève
à se construire dans sa confrontation avec elles.
6. ENSEIGNEMENTS DU MANUEL
Le parcours dans les manuels, à partir du modèle d’analyse proposé qui
articule les deux plans de l’identité et de l’altérité, dans leurs aspects
langagiers et culturels, permet de mettre en évidence quelques leçons.
L’enseignement de la littérature a évolué de processus centrés sur des
identifications subjectives (l’auteur et moi) vers des processus qui mettent
en avant des identifications objectives et des classifications (les formes du
texte). Ces deux mouvements inverses comme le rappelle Paul Ricœur
(1990, p. 40), l’individualisation et la classification, ne sont pas étrangers
l’un à l’autre, mais prennent appui l’un sur l’autre et se relancent : « c’est
parce que nous pensons et parlons par concepts que le langage doit en
quelque manière réparer la perte que consomme la conceptualisation ». Ce
mouvement définit l’usage littéraire en soi, et le rapport que le manuel de
littérature essaie de construire aujourd’hui entre l’élève et l’objet littérature : individualiser par des pratiques langagières qui mettent en jeu le
sujet, pour mieux accéder à des concepts généralisants et, inversement,
donner la possibilité à l’élève de s’identifier, en tant que personne, par la
confrontation avec les multiples formes de l’altérité en littérature. Le titre
de l’ouvrage de Paul Ricœur, Soi même comme un autre, vaut tous les
commentaires qui peuvent être faits sur les ambitions actuelles de l’enseignement de la littérature et leur inscription dans les manuels scolaires.
Une deuxième leçon se dessine : le manuel a-t-il les moyens des ambitions qu’il exhibe ? Assurément non. Son langage ne peut « réparer la
perte que consomme la conceptualisation » tant il reste foncièrement
monologique dans ses versions modernes. Dans ces conditions, la parole
du professeur reste la seule manifestation langagière susceptible de faire
jouer le discours. L’ironie, l’humour ou la passion ne sont pas des traits
langagiers accessibles au manuel; ils restent l’apanage du discours professoral qui doit se construire dans cet espace incertain, source d’une véritable insécurité didactique, entre le texte lu et les commentaires savants.
Une dernière leçon se dégage de ce parcours. La parole de l’élève
toujours sollicitée en creux dans les consignes du manuel échappe en fait
à cette injonction didactique apparente. Combien d’élèves répondent réellement aux questions posées ? Ces dernières ne sont probablement que la
trace d’une présence, une manière de signifier la nécessité d’un dialogue
autour du texte. La parole de l’élève est ailleurs, intérieure le plus
souvent, dans le commentaire et les associations qu’il construit à partir de
cet ensemble hétéroclite qu’est le manuel. De même que le lecteur sans
cesse interpellé par Jacques le Fataliste n’est ni vous ni moi, mais qu’il
nous inscrit virtuellement dans toute lecture, la présence de l’élève dans
le manuel est le signe qui oblige à penser la littérature dans ses usages
didactiques. Rien de plus. Mais c’est aussi ce qui la définit : « la littérature c’est ce qui s’enseigne, un point c’est tout » selon la célèbre formule
de Barthes, maintes fois sollicitée.
Ces quelques leçons montrent qu’il est vain de chercher à évaluer la
pertinence du manuel par la qualité de son questionnement ou la justesse
de son propos. Qu’il est encore plus vain de lui faire le procès de ses
manques et de ses erreurs. Il nous en dit plus par tout ce qui lui échappe
que par ce qu’il prétend maîtriser. Et la littérature est ailleurs, dans les
œuvres à lire et dans la parole qui les commente, et pourtant là, dans le
miroir que nous présente le manuel, ultime rebond de la problématique
qui guidait ces propos, entre identité et altérité.
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