Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
130 pages

p. 7 à 9
doi: en cours

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no 125 2002/1

2002 revue de didactologie des langues-cultures

Présentation

Michèle Verdelhan-bourgade Sciences du Langage IUFM et Université Paul Valéry, Montpellier
Peut-on encore écrire sur le manuel scolaire ? Objet de détestation pour les uns, accusé à la fois de provoquer sclérose de l’enseignement et scoliose de l’écolier, objet-culte pour d’autres qui en magnifient les vertus informatives et éducatives, il cristallise beaucoup de contradictions des discours sur l’école, accuse le contre-coup de toutes les évolutions pédagogiques, et se trouve de plus actuellement affligé d’une image de ringardise face à l’ordinateur paré des vertus de la modernité.
Pourtant le manuel résiste pour de multiples raisons, notamment par sa facilité d’utilisation et la masse d’informations et de propositions d’activités qu’il contient pour un espace et un coût restreints. Objet scolaire, le manuel est aussi objet de recherche. L’actualité de la réflexion sur ce thème est perceptible à travers l’émergence d’un certain nombre de manifestations, colloques, publications. La diversité des axes d’étude constatée actuellement dans les travaux de différents groupes montre d’ailleurs la richesse du champ d’investigation : la dimension historique (représentée notamment par le CNRS et l’INRP), la constitution de banques de données et de grilles d’analyses à l’INRP autour de A. Choppin, les problèmes de l’élaboration du manuel, études thématiques ou culturelles (historiques ou synchroniques), le manuel comme objet-livre, objet discursif ou objet didactique, des travaux sur l’iconographie, les usages du manuel…
Dans cet ensemble complexe, quels sont les objectifs et les axes retenus pour ce numéro ? Il s’agit tout d’abord de prendre le manuel comme objet d’étude linguistique; nombre d’études sur le manuel scolaire sont en effet thématiques, culturelles ou historiques (place de la femme, images de l’Algérie, de la Révolution, etc.). On se centrera ici sur les manuels d’enseignement du français, premier et second degré, langue maternelle seconde ou étrangère. Bien sûr nous savons que le manuel est par nature trans et inter disciplinaire et que son étude complète devrait porter sur des objets liés à des disciplines différentes. On peut toutefois argumenter que si l’enseignement du français occupe une grande place à l’emploi du temps c’est parce que les pratiques de la langue qui y sont travaillées ne sont pas d’ordre strictement disciplinaire mais servent à l’ensemble des apprentissages quelles que soient les matières. De plus l’éventail choisi, déjà large en lui-même, a le souci d’examiner les continuités et les ruptures didactiques entre les niveaux d’enseignement, et aussi entre les outils d’enseignement de la langue maternelle et non maternelle [1].
Un deuxième objectif est de rendre compte de l’évolution récente de cet objet, avec l’apparition de certaines formes de discours et de nouveaux usages. Cela afin de mener une étude critique mais sereine pouvant éventuellement conduire à une évaluation, par les linguistes et les utilisateurs, de l’emploi des notions linguistiques, du lien linguistique-méthodologie ou du rapport linguistique-littéraire dans l’enseignement.
Prendre le manuel comme objet d’étude linguistique a conduit à travailler dans deux directions :
  1. Examiner le manuel comme un discours didactique spécifique, qu’il s’agit d’identifier et de décrire, comme on étudie le discours politique ou le roman policier.
  2. La spécificité de ce discours est telle qu’elle a eu du mal à s’imposer auprès de certains représentants de l’institution scolaire. Pierre Boutan en montre différentes phases, à travers les difficultés du manuel de grammaire au cours de l’histoire pédagogique depuis le dix-huitième siècle, tantôt apprécié comme outil indispensable, tantôt honni et banni : « Point de grammaires entre les mains des élèves ».
  3. Corinne Cordier-Gautier essaie de rechercher les caractéristiques discursives du manuel de langue étrangère ou seconde, qui en font un texte à part, facilement identifiable; elle y repère notamment une structure et des types de textes, dont il faudra plus tard vérifier la présence et le rôle pertinent dans d’autres disciplines. Dans le même esprit, Michèle Verdelhan-Bourgade s’intéresse au discours de scolarisation représenté par le manuel : transmetteur des savoirs décidés par l’institution scolaire, le manuel le fait selon certaines formes, correspondant elles-mêmes aux exigences de la scolarisation à un moment et en un pays donnés. Par l’existence et la forme de son discours le manuel forme l’enfant à l’école.
  4. Étudier l’enseignement du français par le manuel.
  5. Le contenu de l’enseignement, et sa méthodologie, représentent un deuxième axe de réflexion, fortement lié au premier, qui se déclinera ici en quatre volets : l’enseignement de la grammaire, la formation au texte littéraire, la pédagogie de l’oral et l’éducation à la francophonie. Jean-Pierre Cuq et Myriam Hemmi s’attachent au discours grammatical des manuels. J.-P. Cuq examine, dans des manuels de grammaire destinés à l’enseignement du français langue étrangère, le cheminement des concepts grammaticaux depuis leur établissement par les linguistes jusqu’à leur transposition dans l’ouvrage destiné aux apprenants. M. Hemmi, travaillant sur un manuel de français du collège en France, montre le rapport compliqué du texte et de la grammaire, dans le cadre affiché pourtant d’une grammaire textuelle. Les exigences didactiques et les choix théoriques des auteurs du manuel imposent constamment des distorsions par rapport à l’état des connaissances théoriques : cette convergence dépasse largement la spécificité d’un public langue maternelle ou étrangère.
  6. Au lycée, le manuel de français est un manuel de littérature dont Patrick Demougin va étudier les évolutions depuis environ un siècle. On n’est plus là dans le domaine de la transposition didactique : le « caravansérail » qu’est le manuel de littérature dans sa complexité s’organise autour du couple élève (lecteur) – texte (auteur) dans un double mouvement d’identité et d’altérité, porteur parfois de difficultés et de malentendus.
  7. Un des paradoxes de l’enseignement du français est celui qui consiste à essayer d’enseigner l’oral avec un manuel écrit. Bruno Maurer examine cette situation depuis 1923, en menant une étude longitudinale du discours des manuels de cycle 3 sur la didactique de l’oral, se demandant quelles pratiques d’enseignement de l’oral le manuel a historiquement favorisé et lesquelles on retrouve aujourd’hui, et en quoi ces pratiques sont le reflet des évolutions de la réflexion linguistique. Enseigner le français, en particulier en langue seconde ou étrangère, c’est s’inscrire dans le monde de la francophonie. Pierre Dumont analyse cette dimension capitale de l’enseignement et examine comment a été traité le concept de francophonie dans un certain nombre de manuels de français langue seconde au cours des trente dernières années. Des perspectives nouvelles s’ouvrent à travers des manuels récents qui permettent d’envisager une formation à la francophonie par des discours croisés, favorisant l’échange multiculturel.
Au terme de l’ensemble de travaux présentés dans ce numéro on s’aperçoit ainsi que la réflexion contemporaine sur le rôle de scolarisation tenu par le manuel a fait fortement évoluer cet outil : au-delà des connaissances à transmettre se pose partout la question du mode de transmission et le manuel n’échappe pas à la règle. Sa vitalité, marquée par ses évolutions, sa richesse, la complexité des liens qu’il établit entre ses énonciateurs, voix multiples, et ses usagers, destinataires variés, en font pour longtemps sans doute encore l’appui privilégié de l’enseignement et de l’apprentissage.
 
NOTES
 
[1]La plupart des contributeurs du numéro font partie de l’équipe EA 739 DIDAXIS-DIPRA-LANG qui à l’université Paul Valéry-Montpellier III et à l’IUFM rassemble des linguistes et des littéraires travaillant sur les questions de didactique du français, langue maternelle, seconde ou étrangère.
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