2002
revue de didactologie des langues-cultures
Du discours du linguiste au discours pédagogique : tribulations de quelques concepts grammaticaux
Jean-Pierre Cuq
Université de Provence Laboratoire parole et langage CNRS UMR 6057
L’article se propose de montrer, à travers l’étude de quelques
concepts grammaticaux, dans des grammaires de référence récentes du
français et dans quelques grammaires d’apprentissage, comment chemine le
savoir savant vers le savoir proposé à la réflexion des apprenants de FLE.
Souvent les grammaires de référence modernes invitent à une véritable
réorganisation des savoirs, et souvent les grammaires d’apprentissage sont
bien informées des apports de la linguistique moderne. Mais, que ce soit
par crainte de rompre un certain consensus, ou à cause de contraintes
éditoriales, les grammairiens continuent souvent d’accorder la vie sauve à
des catégories pourtant dès longtemps condamnées par les linguistes, ou au
contraire accordent un crédit rapide à certains concepts parfois encore bien
controversés.
Nous nous proposons de montrer, à travers l’étude de quelques
concepts grammaticaux dans des grammaires de référence récentes du
français et dans quelques grammaires d’apprentissage, comment chemine
le savoir savant vers le savoir proposé à la réflexion des apprenants de
FLE. Souvent en effet les grammaires de référence modernes invitent à
une véritable réorganisation des savoirs, et souvent, mais pas toujours, les
grammaires d’apprentissage sont bien informées des apports de la
linguistique moderne. Mais, que ce soit par crainte de rompre un ancien
consensus, ou que ce soit à cause de contraintes éditoriales, les grammairiens continuent parfois d’accorder la vie sauve à des catégories pourtant dès longtemps condamnées par les linguistes, ou au contraire
accordent un crédit rapide à certains concepts parfois encore bien controversés : des ouvrages de référence aux ouvrages pédagogiques, les priorités ne sont pas toujours les mêmes, et le discours grammatical
s’organise différemment.
1. QUELQUES GRAMMAIRES POUR LES APPRENANTS ET
LES ENSEIGNANTS D’AUJOURD’HUI
Les enseignants disposent aujourd’hui de plusieurs ouvrages de référence
[1] tout à fait informés par la linguistique moderne. La liste pourrait
être assez longue mais nous ne citerons ici que trois des ouvrages parmi
les plus récents : la
Grammaire du sens et de l’expression, de Patrick
Charaudeau, la
Grammaire méthodique du français, de Martin Riegel,
Jean-Christophe Pellat et René Rioul, et la
Grammaire critique du français, de Marc Wilmet
[2].
Parue en 1992, la Grammaire du sens et de l’expression est sans aucun
doute l’ouvrage le plus novateur de la dernière décennie. Renouant avec la
vieille tradition grammaticale française qui accorde la priorité au sens, elle
la renouvelle avec les apports des linguistiques du discours et de la pragmatique. Même si son souci constant de privilégier la communication rend
parfois son usage un peu déroutant, elle est sans doute l’outil contemporain qui s’adapte le mieux aux préoccupations méthodologiques modernes
d’enseignement du français aux étrangers mais aussi aux francophones.
De facture plus classique, Grammaire méthodique du français s’inscrit
davantage dans le courant qui donne la priorité à la forme. Son plan plus
habituel, la place privilégiée accordée à la syntaxe et à la morphologie, la
rendent plus immédiatement familière. Malgré une information très abondante qui lui donne un aspect un peu touffu, on y trouve une certaine
sensibilité aux problèmes de l’oral et surtout à la variation qui la rend tout
à fait utile aux enseignants de FLE.
La grammaire critique du français s’inscrit dans la belle tradition de la
grammaire belge. L’adjectif critique, qui la caractérise, se trouve totalement justifié dans le propos. Marc Wilmet présente les faits de langue de
façon claire et précise, et il les met toujours dans la perspective des
discussions de la linguistique française contemporaine : c’est pourquoi
l’usage de cette grammaire nécessite, plus que d’autres peut-être, une
certaine culture linguistique.
Les apprenants, quant à eux, disposent d’autre part d’un certain nombre
de grammaires dites d’apprentissage parmi lesquelles nous choisirons la
Grammaire du français, cours de civilisation française de la Sorbonne,
Modes d’emploi, grammaire utile du français,
Le français au présent,
Grammaire progressive du français et
La grammaire des premiers temps
[3].
Nous les avons choisies parce que ces grammaires sont soit les plus utilisées, du moins en France et dans le réseau des Alliances et des Instituts
français à l’étranger, soit parmi les plus récentes, et ont été écrites par des
grammairiens spécialistes de la classe de langue, tout à fait au courant des
théories modernes d’enseignement des langues. Souvent aussi, ces grammaires de FLE se sont essayées à un certain renouvellement du discours
grammatical, mais y sont diversement parvenues.
Parmi elles, la
Grammaire du français, cours de civilisation française
de la Sorbonne est sans aucun doute la plus délibérément classique. Une
enquête menée auprès d’utilisateurs avait montré
[4] que cette grammaire,
même si elle apparaît comme bien équilibrée entre l’oral et l’écrit, est en
revanche moins bien jugée sur son aspect communicatif : la prédominance
de la terminologie traditionnelle, la rubrique « dites/ne dites pas », l’abondance des citations des « grands auteurs » et des exemples le plus souvent
décontextualisés adaptent cet ouvrage à un modèle d’enseignement plutôt
normatif.
Sauf pour un public de débutants, pour lequel elle ne saurait vraiment
être conseillée, Le français au présent est généralement perçue comme une
grammaire d’apprentissage polyvalente, aussi bien pour des situations
guidées que d’autodidaxie. Elle peut aussi être utilisée comme une grammaire de référence pour les étudiants étrangers. Même si on peut y lire
certaines considérations sur la langue orale, cette grammaire apparaît nettement comme une grammaire de l’écrit, où on trouve surtout la présentation
des registres de langue légitimés par l’école (familier, courant, soutenu).
La vraie révolution communicative en grammaire du FLE est apparue
avec Modes d’emploi, grammaire utile du français. Cette grammaire
recueille donc beaucoup d’avis favorables parmi les enseignants mais elle
est parfois moins appréciée à cause de l’aspect un peu déroutant de sa
structure. En effet elle privilégie nettement les actes de paroles auxquels
elle subordonne la description des catégories grammaticales, ce qui la rend
un peu difficile d’accès pour des enseignants plus marqués par des présentations plus traditionnelles.
Dans la dernière décennie, Grammaire progressive du français s’est
voulue un véritable essai de grammaire d’apprentissage. Ses trois volumes
étant en partie dus à des auteurs différents, elle ne présente pas toujours
de réelle unité. Elle tente de réintroduire la notion de progression et s’inscrit par conséquent, sauf peut-être pour le volume consacré au niveau
débutant, dans la tradition grammaticale qui va de la forme au sens :
l’aspect communicatif que la série revendique en a un peu souffert.
Enfin, la Grammaire des premiers temps est une des toutes premières
grammaires à faire une vraie place à la conceptualisation et, par conséquent, à mériter vraiment le nom de grammaire d’apprentissage. Outre la
présence très notable d’une cassette audio, elle se caractérise par un
emploi minimum du métalangage, essentiellement sous forme d’exercices,
par très peu de règles données et, finalement, par une grande confiance
dans le rôle de l’enseignant.
2. DE LA TRIBULATION DE QUELQUES CONCEPTS LINGUIS-TIQUES
Voyons, sans même aller les chercher dans des points secondaires de la
langue mais au contraire dans des lieux importants pour les apprenants de
français, et sur lesquels ils posent de nombreuses questions, quelques
exemples de traitement des concepts linguistiques. Trois d’entre eux,
conjonction de coordination, impératif, pronom personnel, appartiennent à
la liste des concepts incontournables dans les méthodes de FLE françaises
et les instructions officielles des pays de langue maternelle française
[5]. Le
dernier, l’aspect, ne s’y trouve pas : on y verra une marque supplémentaire de la méfiance qu’il inspire encore (à notre avis heureusement) à
certains.
2.1. Heurs et malheurs de la conjonction de coordination
Le traitement de la coordination (entrée catégorielle, ou entrée par le
sens) nous paraît un bon exemple des difficultés qu’il y a à traiter pédagogiquement un problème dont le moins qu’on puisse dire est qu’il laisse
une large impression de flottement dans les grammaires de référence.
Fidèle à sa priorité accordée au sens, Charaudeau (p. 497-498) n’en
discute pas. Il se contente de donner la liste traditionnelle, assortie d’un
court paragraphe où il critique l’hétérogénéité de leurs valeurs sémantiques : « d’une part chacune de ces conjonctions exprime un type d’opération logico-sémantique particulier (à part
ni qui est une variante de
et),
d’autre part certaines de ces opérations comme
car, donc, mais établissent
plutôt un lien de subordination sémantique qu’un lien de coordination. »
Riegel
et alii consacrent trois pages (p. 525-527) aux
termes coordonnants, dont un paragraphe aux
conjonctions de coordination et adverbes
de liaison. La distinction qu’ils établissent entre ces deux sous-ensembles
de termes est désormais habituelle : les adverbes sont cumulables entre
eux (ex. :
puis ensuite), peuvent se combiner avec une conjonction antéposée (ex. :
et ensuite), jouissent d’une certaine mobilité dans la phrase.
Après d’autres
[6], Wilmet (p. 570-571) n’a aucun mal à montrer la
faiblesse de ces critères : « ou est couplable à
bien […]
et et
ou sont répétables […],
ni généralement répété, est combinable aux autres […],
donc
est combinable et déplaçable […] ».
Dans les grammaires destinées aux apprenants de FLE, on ne trouve
guère trace de ce problème de frontières. Seule Grammaire du français,
cours de civilisation française de la Sorbonne, dont nous avons déjà noté
la tendance très classique, consacre une place à la coordination (p. 10).
On y lit que les propositions peuvent être reliées par des conjonctions de
coordination (et, ou, ni, mais, or, car, donc) et par des « mots de liaison »
(pourtant, en effet, c’est pourquoi, d’ailleurs, puis, etc.). Mais on ne sait
pas ce qui distingue ces deux séries, ni pourquoi elles n’apparaissent pas
dans la troisième partie, « les mots invariables », où un chapitre est
consacré aux prépositions et un autre à l’adverbe (p. 177-186). Cependant
(p. 181), un paragraphe établit une équivalence entre certains adverbes et
la coordination : « certains adverbes servent à relier deux phrases ; ce sont
des mots de liaison. » Pourquoi pas des conjonctions ? Ou pourquoi les
conjonctions ne sont-elles pas des mots de liaison ?
Dans Le français au présent, la coordination n’est accessible ni par la
table des matières ni par l’index. Certaines conjonctions sont en revanche
imbriquées dans « les rapports circonstanciels » (cinquième partie).
Ainsi car et donc sont nommés (p. 171 et p. 176) « mots de coordination
marquant » la cause ou la conséquence. On remarque que car est traité
avec en effet et que donc est dans le même paradigme que alors et aussi;
ni… ni est abordé (p. 213) comme une construction particulière de la
négation. Là encore, pourquoi le « mot de coordination » n’est-il pas une
conjonction, ou un adverbe ? L’entrée par le sens a eu l’heureux effet de
rompre le paradigme, mais l’auteur n’est peut-être pas allée jusqu’au bout
de son audace : ayant fait passer la conjonction par la fenêtre, elle la
rentre par la petite porte du « mot de coordination ».
On trouve à peu près le même embarras dans Grammaire progressive
du français, au niveau intermédiaire, les termes de conjonction et de coordination ne sont pas indexés, et ne sont pas non plus au sommaire. Ils sont
intelligemment traités selon leur fréquence au chapitre des relations
logiques (p. 240 sqq.). Pour la cause, on présente parce que comme mot
principal, et car comme une variante soutenue ou écrite. En revanche,
pour la conséquence, c’est donc qui est présenté en premier, si bien que
et de sorte que passent au second plan. De même pour la concession et
l’opposition, c’est mais qui précède tandis que et alors que. Au niveau
avancé, le terme de conjonction renvoie systématiquement à ce qu’on
nomme classiquement les conjonctions de subordination, alors que c’est,
comme chez Charaudeau, le terme de « mot de liaison » qui remplace la
classique conjonction de coordination.
Dans Modes d’emploi, grammaire utile du français on observe encore,
pour la coordination, un traitement comparable à celui du français au
présent : ni la coordination, ni la catégorie des conjonctions ne sont
indexées ou au sommaire. Toutefois certaines conjonctions sont indexées
et elles sont toujours présentées sous leur aspect de mise en relation. Par
exemple (p. 191), « car est plutôt utilisé à l’écrit et permet de relier deux
faits dans une relation de conséquence »; « donc permet de relier deux
faits dans une relation logique ». De même, mais (p. 188) apparaît dans
le même paradigme que alors, puisque et comme, dans une relation de
cause/conséquence. Visiblement, pour les auteurs, la catégorie peut disparaître sans dommage du paysage grammatical du FLE.
Dans La grammaire des premiers temps, on attend le volume 2 pour
que la question (qui n’est ni indexée ni au sommaire) soit traitée. Car
apparaît à plusieurs endroits : dans l’exposé des raisons (p. 195,215),
« car introduit un commentaire justificatif/explicatif. Plus fréquent à l’écrit
qu’à l’oral. Car est utilisé dans l’argumentation. » Pour sa part, mais est
traité à l’occasion de l’expression de la cause (p. 214), de l’opposition
(p. 231), de la concession (p. 240 et 245).
On le voit, si la catégorie des conjonctions de coordination, quoique
contestée, survit assez bien dans les grammaires de référence, elle disparaît quasiment, en tant que catégorie, des grammaires pédagogiques de
FLE, qui sont sur ce point dans l’ensemble plus audacieuses que leurs
références. Pourtant, la plupart des autres catégories fondamentales n’y
subissent pas ce sort et résistent au contraire assez bien. La nécessité
pédagogique de faire apparaître d’autres paradigmes, fondés sur le sens, à
ceux qui apprennent le fonctionnement réel de notre langue, rejoint là et
confirme peut-être les critiques de fond dont cette catégorie est l’objet
chez les linguistes. À moins que ce ne soit, plus prosaïquement, la dérision qui entoure la célèbre suite mnémotechnique « mais ou et, donc, or,
ni, car » qui ait fini par avoir raison d’elle…
2.2. L’impératif est-il impératif ?
Riegel et alii consacrent à ce mode quatre pages tout à fait classiques
(p. 330-333, puis 408, sous la rubrique injonction). À l’inverse, Charaudeau
n’en parle quasi pas, si ce n’est sous la lexie forme impérative (dans deux
paragraphes sur l’injonction, p. 582,585; le terme n’est pas dans l’index,
mais apparaît dans les tableaux de conjugaison)
Seul Wilmet (p. 289) annonce clairement la couleur : la constitution de
ces quelques formes en véritable mode est un « excès d’honneur », et il
s’agit encore une fois des conséquences de la « tyrannie orthographique ».
En effet, on connaît la règle : pas de « s » à la « deuxième personne »
du singulier des verbes du premier groupe et de quelques verbes du troisième (ex : offrir), sauf devant les pronoms conjoints en et y. Or, rappelle
Wilmet, le « s » de la « deuxième personne » de l’indicatif, « une réfection des étymologistes de la Renaissance, ne se lie quasi jamais ».
Qu’en est-il dans les grammaires pédagogiques de FLE ?
Dans Grammaire du français, cours de civilisation française de la
Sorbonne, le parti pris catégoriel est respecté, et l’impératif est traité
(p. 69 à 71), dans la liste des modes canoniques et sans trop de nuances
sémantiques : « L’impératif est un mode qui exprime l’ordre ».
Dans Le français au présent, on trouve dans le chapitre consacré aux
modes un paragraphe sur l’impératif (p. 137), et il est également présent
dans les tableaux de conjugaison (p. 230 sqq.). On voit là sans doute une
marque de l’époque d’écriture de cette grammaire : communicative déjà
par sa partie consacrée aux « rapports circonstanciels », structuraliste aussi
par sa partie consacrée aux « types de phrase », mais traditionnelle encore
par ses premières parties très marquées par les catégories.
C’est encore une fois dans Modes d’emploi, grammaire utile du français que s’opère le véritable saut dans le communicatif. Le superbe
chapitre 9 « dire à quelqu’un de faire quelque chose » (p. 137-155) inclut
l’impératif dans les différents moyens linguistiques à la disposition des
francophones pour cet acte de parole : le présent, le futur, le conditionnel,
il faut + infinitif ou subjonctif, etc., sans oublier les variations et les
diverses situations de communication.
C’est, en plus schématique, le même esprit qu’on trouve dans
Grammaire progressive du français (niveau intermédiaire p. 124, p. 222) :
l’impératif, ça sert à demander, à conseiller, à ordonner. On apprécie la
définition formelle : « l’impératif est un présent sans sujet ». Il est donc
logique de voir que l’impératif n’est pas présent dans les tableaux de
conjugaison (p. 248 sqq.). Il n’apparaît pas non plus au niveau avancé,
alors que dix chapitres sont consacrés aux différentes formes du verbe.
Dans La grammaire des premiers temps aussi (p. 41-46, T1), l’accent
est mis sur l’étroite parenté formelle entre le présent et l’impératif, puisqu’il est traité dans le même chapitre.
On voit donc dans les grammaires pédagogiques de FLE que nous
avons examinées deux types de traitement : les deux premières offrent un
traitement tout à fait classique, tandis que les dernières, avec plus ou
moins de bonheur communicatif, insistent sur l’étroite parenté formelle
avec le présent et semblent ainsi se ranger derrière Wilmet. Disons-le une
bonne fois pour toutes, l’impératif est loin de l’être : en tant que mode, il
ne sert à rien. Et même, proposons donc à nouveau une petite réforme
orthographique qui, si elle s’imposait, rapprocherait en partie l’écrit de la
forme parlée : plus de « s » à la « deuxième personne » du présent de
l’indicatif des verbes du premier groupe, ni dans les verbes du troisième
du type offrir ou cueillir. Un système orthographique plus cohérent, qui
ne nuirait en rien à la langue, comme le montre l’unité du paradigme à
l’oral, serait non seulement plus facile à acquérir, mais il permettrait en
outre de faire raisonner intelligemment les élèves au lieu de les décevoir
par des réponses à la « c’est parce que c’est comme ça ! ».
2.3. Aspect ou pas aspect ?
Catégorie controversée s’il en est en grammaire française, l’aspect
réussit à inverser les proportions de ses partisans parmi les grammaires de
référence et les grammaires pédagogiques. Dans l’ensemble, on va le voir,
ce concept est aujourd’hui adopté avec plus ou moins de conviction par
les « linguistes », alors que les « pédagogues »
[7] répugnent encore assez
largement à le présenter.
La Grammaire méthodique du français de Riegel et alii peut paraître
assez frileuse sur la question. Le terme d’aspect ne figure pas à l’index
(mais on note variations aspectuelles). Sans autre forme de procès, on
trouve un court paragraphe sur le mode, le temps, l’aspect (p. 244-245), un
paragraphe sur les auxiliaires d’aspect : aller, commencer à, être en train de
(avec un exemple qui ne recule devant rien : je suis en train de chanter
sous la pluie !), cesser de, venir de… (p. 253), et surtout cinq pages consacrées à l’aspect verbal (p. 291-297), avec une assez longue note historique.
En revanche, la Grammaire critique du français, de Wilmet, qui certes
« conçoit que la discussion rebondisse de façon régulière » mais, avec un
brin d’agacement guillaumien, « comprend moins que la discipline juge bon
de brûler éternellement ses acquis », consacre vingt et une pages à la question (p. 309-329). Wilmet rappelle lui aussi, et ses justifications historiques,
comme celles de Riegel, montrent bien que l’adoption de l’aspect en grammaire française ne va pas de soi, un siècle de discussions acharnées.
C’est pourquoi, d’un point de vue de la didactique de la langue, nous
préférerons la position de la Grammaire du sens et de l’expression de
Charaudeau, qui évite le terme d’aspect mais classe nettement ces phénomènes dans une rubrique (p. 447-451) consacrée aux « différentes
« visions » du Temps linguistique », conçu comme « une constructionreprésentation qui structure l’expérience du continuum temporel, dans le
même temps qu’il l’exprime ». Il nous semble en effet qu’une entrée
émiettée par le sens, aidée par une terminologie à la métaphore directement
accessible (« vision »), peut largement éviter de recourir à la catégorie de
l’aspect dans la description comme dans l’enseignement du français.
C’est ce qui paraît, dans l’ensemble, être la ligne des grammaires pédagogiques de FLE, à l’exception notable du français au présent, qui, dans
la partie « temps, voix, modes », accorde une large place à l’aspect
(p. 107 sqq.). L’auteur souligne courageusement la diversité des procédés
qui marquent cette catégorie, la diversité des effets de sens qu’ils impliquent, et aussi la difficulté qu’il y a parfois à démêler ces effets du sens
propre des verbes. Mais elle juge visiblement cette catégorie indispensable, et la présente comme une caractéristique des semi-auxiliaires (aller,
venir de, être en train de, etc.).
En revanche, dans Modes d’emploi, grammaire utile du français, la
catégorie n’est pas indexée et on ne la retrouve pas non plus au
sommaire. Au chapitre « se situer dans le temps », une large place est
faite aux semi-auxiliaires (p. 229-231) : venir de, aller + infinitif, être
sur le point de + infinitif, mais on ne les présente pas sous l’éclairage de
l’aspect : pour les auteurs de cette grammaire qui est considérée à juste
titre comme une des plus communicatives, on peut sans doute se passer
de cette catégorie.
La grammaire des premiers temps ne juge pas non plus nécessaire de
présenter la catégorie en tant que telle : elle n’est ni indexée, ni présente au
sommaire. En revanche, les notions de passé récent (p. 53) et de futur
proche (p. 102) sont clairement associées aux semi-auxiliaires aller et venir.
Dans Grammaire progressive du français, la catégorie de l’aspect n’est
pas non plus présente à l’index ni au sommaire. Aussi bien au niveau
intermédiaire qu’au niveau supérieur, les auteurs se contentent de signaler
(N.I. : p. 156,212; N.S. : p. 38,48,52) : les valeurs de sens de être en
train de + infinitif, venir de + infinitif, être sur le point de + infinitif.
Bizarrement, elles rejoignent dans leur prudence la grammaire la plus
traditionnelle de notre échantillon. En effet, Grammaire du français, cours
de civilisation française de la Sorbonne n’indexe pas non plus cette catégorie, ni ne la présente au sommaire. En revanche, deux pages (p. 20-21)
sont, comme dans les autres ouvrages, consacrées aux semi-auxiliaires,
dans lesquelles on insiste sur les effets de temps (futur proche et passé
récent) et sur les effets de sens qu’ils produisent.
À vrai dire, c’est ce lien de l’aspect avec les semi-auxiliaires qui est
principalement retenu par les grammaires de FLE, mais elles n’en jugent
pas pour autant toujours nécessaire d’introduire explicitement le
concept pour décrire les effets de sens : elles ont raison !
2.4. Le pronom personnel : plus pronom, ou plus personnel ?
Prenons pour dernier exemple le paradigme des pronoms personnels.
Riegel et alii lui consacrent huit pages (p. 196-204), et soulignent d’entrée qu’il s’agit d’une « classe hétérogène ». En effet, écrivent-ils à juste
raison, leur « fonctionnement sémantique (est) radicalement différent » :
« Je, tu, nous, vous et on sont des pronoms sans antécédent dont le référent est identifié à partir de la situation de discours où ils sont employés »
alors que « le pronom il et ses variantes allomorphiques sont fort mal à
propos appelés « personnels » : non seulement ils servent à désigner n’importe quel objet de pensée, mais lorsqu’ils désignent une personne, celle-ci est généralement une « non-personne » (E. Benveniste), c’est-à-dire
n’est pas un protagoniste de l’acte d’énonciation. » Toutefois, bien qu’ils
admettent que « les formes sujets je, tu, nous, vous et il(s), elle(s), on […]
constituent souvent le seul élément qui assure la distinction de personne »,
ils ne remettent pas en cause l’appartenance de ces formes à la catégorie
des pronoms personnels, et les présentent dans un seul tableau (p. 199)
avec les formes disjointes moi, toi, lui, etc.
Sur une position finalement assez voisine, Charaudeau (p. 119-162)
prend soin de distinguer la « Personne » comme « catégorie conceptuelle
composée des êtres qui participent à l’acte de communication selon les
différents rôles langagiers : la personne qui parle, la personne à qui on
parle, la personne de qui on parle. » Dans cette perspective, « les
pronoms personnels constituent l’ensemble des marques grammaticales
qui désignent ces personnes, sous certaines conditions d’emploi ». Tout en
étant conscient de l’hétérogénéité de ces marques dans leur rôle de substitution du groupe nominal, puisqu’il ne présente pas les formes jointes et
les formes disjointes dans un même tableau, mais qu’il sépare les formes
sujets des formes compléments, il classe tout de même l’ensemble de ces
formes sous la rubrique commune des pronoms personnels.
Wilmet insiste également sur le fait que « personnel » exprime « une
personne grammaticale » et, critiquant à raison la numérotation des personnes
et la fausse symétrie entre le singulier et le pluriel, choisit de parler de
« personne présente locutive :
je, me, moi, nous, de personne présente allocutive,
tu, te, toi, vous, de personne absente délocutive :
il(s), elle(s), lui, eux,
se, soi, et les pronoms accidentels
le, la, les ». Mais ce qui est surtout intéressant, c’est la conclusion critique des pages 277-278 où il note la faiblesse
des arguments qui permettent d’agréger tous ces éléments dans une même
catégorie (« constat assez maigre et plus négatif que positif »); il cite l’approche pronominale de Claire Blanche-Benveniste qui proposait dès 1975
[8]
une théorie inverse de la théorie reçue : c’est le pronom […] qui constitue la base
linguistique de l’énoncé. Les autres éléments peuvent être présentés comme étant le
résultat du processus de lexicalisation, [9]
thèse à laquelle il se rallie :
dans ce débat sur la pronominalisation des noms ou la lexicalisation des pronoms,
l’existence des nominaux oblige à rejoindre les tenants de la seconde thèse.
Toutefois, comme Riegel et sous une forme à peine différente, il choisit
aussi de présenter dans un seul tableau l’ensemble des formes classiquement admises comme pronominales.
Dans les grammaires pédagogiques de FLE si l’aspect « personnel » de
cette catégorie perd aussi peu à peu du terrain, son volet pronominal n’est,
lui, jamais remis en question.
Dans Le français au présent, la catégorie des pronoms personnels est
présentée en un chapitre de facture tout à fait classique (p. 70-79), d’après
leur fonction dans la proposition.
C’est le même principe qui prévaut dans Grammaire du français, cours
de civilisation française de la Sorbonne : les pronoms personnels ont droit
à un long chapitre (p. 147-163), ce qui montre leur importance. On y anticipe les éventuelles difficultés des apprenants en insistant sur la place et
l’ordre des pronoms dans les différents types de phrase et selon les
constructions du verbe. On oppose un peu curieusement pronoms sujets (je,
tu, etc.) et pronoms toniques (moi, toi, etc.) comme si c’était une fonction.
Dans La grammaire des premiers temps, au tome 1, la dénomination
pronom personnel n’apparaît que dans la table des matières. Dans le corps
du texte, on se contente de pronom dans un long chapitre (p. 153-177) qui
évite au maximum les règles et présente le plus possible les items en
situation. Dans le tome 2, on reprend le terme pronom pour la question
des compléments (p. 43-48), et personnel disparaît définitivement.
Dans Modes d’emploi, grammaire utile du français, trois pages (p. 10-12) sont consacrées au pronom personnel dans la Boîte à outils (ce qui
montre là aussi que la catégorie est considérée comme importante). Sauf
dans le titre, les guillemets qui encadrent « personnels » laissent penser
que les auteurs ont un doute sur la pertinence de cette dénomination, mais
pas sur celle de pronom. De fait, une fois encore, dans la partie
syntaxique (p. 151-152), l’adjectif disparaît complètement.
Dans les trois volumes de la Grammaire progressive du français, c’est
le générique pronom qui est utilisé mais pratiquement pas le spécifique
personnel. On ne le trouve en effet qu’une fois dans l’index du niveau
débutant et au chapitre 18 du niveau avancé (p. 126-129), ce qui crée
malgré tout un petit effet de disparate. En fait, la présentation de ces
formes est très éclatée dans les trois tomes, où les auteurs privilégient
tantôt la spécificité des items (en et y, ex. N.I. : p. 86,98), leur fonction
(ex. N.I. : p. 116 sq.), ou l’aspect phonétique (ex. N. I : p. 31).
Les grammaires de référence se montrent donc convaincues de l’hétérogénéité de la catégorie, (notamment sur l’aspect personnel du pronom)
et sont parfois tentées par un certain séparatisme, mais, sans doute encore
trop imprégnées de tradition, elles ne franchissent pas le pas décisif de
rompre explicitement le paradigme. En revanche, si certaines grammaires
pédagogiques restent très traditionnelles sur ce point, on voit que les
dernières au moins se démarquent assez sensiblement de l’aspect
« personnel » de la catégorie. Toutefois, elles ne remettent jamais en cause
le côté « pronominal » et se montrent ainsi nettement en retrait des grammaires de référence.
Or, si on se place du côté des théoriciens de la linguistique, la cause du
pronom semble être entendue. Suivons sur ce point le linguiste Denis
Creissels
[10]. Il se situe nettement dans la lignée qui, depuis Bréal, fait du
pronom « l’espèce de mot qui a dû se distinguer d’abord de toutes les
autres »
[11]. Il montre l’importance majeure des éléments de la déixis, qui
« constituent dans la structure actuelle des langues les plus anciens des
systèmes, et dans celle du langage humain une réminiscence des époques
protolangagières où tout était dépendant du contexte »
[12]. Dans une terminologie proche de celle que Wilmet utilisera deux ans plus tard, il propose
aussi de faire la place belle au statut énonciatif du référent du sujet. La
première personne devient l’
élocutif, la deuxième l’
allocutif et la troisième
le
délocutif. Mais surtout, les pronoms personnels conjoints du français
sont, comme les désinences personnelles du verbe dont ils se distinguent
seulement par leur degré d’intégration morphologique au mot verbal,
appelés
indices pronominaux » : bien que l’orthographe les isole du verbe,
on peut les considérer comme de véritables affixes, ou, au moins comme
des clitiques qui font partie du mot verbal élargi. Ces
indices pronominaux
sont « susceptibles de représenter des constituants nominaux mais occupent dans la phrase des positions qui ne sont pas celles des constituants
nominaux. Pour Creissels, les autres « pronoms personnels » sont de véritables noms, qu’il appelle
noms déictiques.
La voie étant ainsi balisée, on peut dès lors se demander pourquoi les
grammaires de référence, au moins, ne la suivraient pas désormais. La
réponse tient peut-être dans les conséquences qu’une telle prise de position pourrait provoquer. En effet, si je, tu, il, ne sont plus des mots
autonomes, mais de simples morphèmes verbaux en cours de grammaticalisation, alors une séquence comme « il chante », n’est plus constituée
d’un sujet et d’un verbe, mais d’un simple prédicat verbal. Et si une
« phrase » aussi canonique que celle-ci n’est pas analysable en terme de
sujet et de verbe, voilà mise à mal la fameuse séquence P = SN + SV qui
est à la base de la définition la plus couramment admise de la « proposition » dans la seconde partie du vingtième siècle. Avec les notions de
sujet, de proposition, de phrase, qui posent de toute façon tant de
problèmes de définitions et sur lesquelles la grammaire s’appuie tout de
même avec tant de constance aveugle , c’est toute la colonne vertébrale
d’une syntaxe devenue traditionnelle qui s’affaisse. Quant aux grammaires
pédagogiques, outre la relative sécurité du métalangage derrière laquelle
croient s’abriter certaines, il nous semble que la persistance de la catégorie du pronom, sinon sa sous-catégorisation de personnel, y est due pour
l’essentiel à trois facteurs. Le premier est peut-être que des prises de position théoriques fortes, comme celle de Denis Creissels, ne sont pas encore
très connues, et il est tout à fait normal que le cheminement jusqu’aux
manuels pédagogiques prenne un certain temps. Le deuxième est que pour
certains apprenants étrangers, la catégorie est déjà connue, utilisée dans
leur langue maternelle, et qu’il est donc tentant et peut-être même utile de
s’appuyer sur ces connaissances antérieures, même si elles sont théoriquement peu défendables. Le dernier est peut-être dû à la tendance des
méthodes qui se réclament du courant communicatif, qui proposent dans
leur ensemble, dès les premières leçons, des dialogues tournant autour de
l’acte de présentation, pour lesquelles vrais pronoms et indices de
personnes sont tout de suite mis en œuvre sous leur aspect évident de
représentant.
Dans les grammaires de référence, la crainte de rompre un consensus
qu’on sait malgré tout fondé sur le sable mouvant des anciennes définitions, fait généralement (à l’exception notable de Grammaire critique du
français) continuer d’admettre comme quasi intouchables des catégories
dont les linguistes nous ont pourtant appris à nous méfier. À l’inverse,
comme on le voit avec l’aspect, on introduit parfois des catégories dont il
n’est pas sûr qu’elles clarifient vraiment la situation.
Dans les grammaires de FLE, on a évidemment moins le souci de la
cohérence théorique car, sauf peut-être Le français au présent, ces grammaires sont peu destinées à servir de référence. Au contraire, leur volonté
de clarification pédagogique accentue une certaine tendance à l’éclatement. Cela témoigne que les auteurs ont conscience des difficultés présentées aux apprenants sur tous ces points et ils tentent souvent, sauf
peut-être dans Grammaire du français, cours de civilisation française de
la Sorbonne et, à un degré moindre dans Le français au présent, d’y
répondre de façon plus pragmatique que dogmatique, et en adaptant leur
discours métalinguistique.
Mais, du linguiste à l’apprenant, le parcours du discours grammatical
n’est pas encore achevé : il faudrait voir maintenant l’écart qui existe
entre le discours des manuels de grammaire et le discours réel de la classe
de langue.
[1]
Une partie de cet article, celle qui concerne les grammaires de référence, a été présentée
lors du congrès 2000 de la FIPF et publiée dans
Dialogues et Cultures, n° 46,2001, p. 294-300.
[2]
Patrick Charaudeau,
Grammaire du sens et de l’expression, Paris, Hachette, 1992; Martin
Riegel, Jean-Christophe Pellat, René Rioul,
Grammaire méthodique du français, Paris, PUF,
1994; Marc Wilmet,
Grammaire critique du français, Paris, Duculot-Hachette, 1997.
[3]
Y. Delatour, D. Jennepin, M. Léon-Dufour, A. Matle et B. Teyssier,
Grammaire du français, cours de civilisation française de la Sorbonne, Paris, Hachette, 1991; Évelyne Bérard et
Christian Lavenne,
Modes d’emploi, grammaire utile du français, Paris, Hatier, 1989; Annie
Monnerie,
Le français au présent, Paris, Didier, 1987; Maïa Gregoire et Odile Thievenaz,
Grammaire progressive du français, niveau intermédiaire, Paris, Clé international, 1995; Maïa
Gregoire,
Grammaire progressive du français, niveau débutant, Paris, Clé international, 1997;
Michèle Boulares, Jean-Louis Frerot,
Grammaire progressive du français, niveau avancé, Paris,
Clé international, 1999; Dominique Abry et Marie-Laure Chalaron,
La grammaire des premiers
temps, Presses Universitaires de Grenoble, t. 1,1996, t. 2,1999.
[4]
Pour certaines d’entre elles, nous avons eu l’occasion de donner le point de vue comparatif des utilisateurs : Jean-Pierre Cuq, « Quatre grammaires au banc d’essai »,
Le français dans
le monde, 301, p. 27-30, Paris, Hachette, 1998.
[5]
Voir Jean-Pierre Cuq, « Le métalangage grammatical francophone, un vrai régal », la
revue de l’AQEFLS, vol. 22, n° 3,2001, p. 6-21.
[6]
Voir par exemple Joëlle Gardes-Tamine,
La grammaire, Paris, Armand-Colin, 1988.
[7]
Les auteurs concernés nous pardonneront, je l’espère, ces raccourcis qui n’ont rien pour
nous de péjoratif !
[8]
Claire Blanche-Benveniste,
Recherches en vue d’une théorie de la grammaire française.
Essai d’application à la syntaxe des pronoms, Champion, 1975.
[9]
Claire Blanche-Benveniste, José Deulofeu, Jean Stephanini, Klara Van Den Eynde,
Pronoms et syntaxe. L’approche pronominale et son application au français, SELAF, 1984 et
1987.
[10]
Denis Creissels,
Éléments de syntaxe générale, Paris, PUF, 1995.
[11]
Michel Breal,
Essai de sémantique, Champion, 1897, p. 207, cité par D. Creissels.
[12]
D. Creissels,
op. cit., p. 201.