2002
revue de didactologie des langues-cultures
Difficultés linguistiques et culturelles dans l’enseignement du français à un public japonais
Solange Naito
Institut d’enseignement des langues étrangères de l’Université Waseda, Tokyo
Cet article se propose de cerner les difficultés d’apprentissage du
français d’un public japonais qui, comme tous ceux qui apprennent une
langue étrangère, doit surmonter des difficultés linguistiques mais, bien plus
que d’autres, craint fortement de perdre son identité culturelle. De plus, si
au Japon l’anglais domine dans tous les domaines, le français n’offre que
peu d’intérêt professionnel. Afin de revaloriser le français, il faudrait passer
de la méthode actuelle de grammaire-traduction qui est la plus employée à
une approche communicative, développer le programme JET et l’autoapprentissage.
Il semble à première vue impossible de comprendre pourquoi, dans un
pays de 126 millions d’habitants où l’illettrisme n’existe pas, où environ
98 % des collégiens vont au lycée, où l’enseignement primaire et en particulier secondaire est si strict qu’il faut beaucoup travailler pour réussir
surtout si l’on veut passer le concours d’entrée à l’université, donc dans
un pays où l’on croit à la valeur de l’effort, ceux qui ont choisi d’apprendre le français éprouvent tant de difficulté à y parvenir.
Cet article se propose d’abord de cerner les difficultés essentielles des
apprenants japonais quand ils apprennent le français puis de voir comment
les enseignants pourraient, sinon les faire disparaître, du moins les minimiser. Celles-ci sont d’ordre culturel et linguistique.
1. LES DIFFICULTÉS CULTURELLES
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut rappeler que le Japon, enfermé
dans un territoire compact bien entouré par la mer, a été refermé sur lui-même pendant environ 250 ans, de 1639 à 1868, que sa population est
homogène et que, contrairement à l’Inde où l’on parle 1652 langues
[1], à
l’Afrique où l’on en parle 1650
[2] et au fait que « Au moins deux tiers de
la population mondiale est polyglotte »
[3], au Japon, on n’en parle qu’une
seule. Dans ce pays monolingue, excepté une très petite minorité, les habitants n’ont jamais eu l’occasion ni éprouvé le besoin d’apprendre d’autres
langues. Le bilinguisme ou multilinguisme qui facilite l’apprentissage
d’une nouvelle langue n’existe pratiquement pas.
Ce long isolement, l’homogénéité de la population, le monolinguisme
ont fortement marqué ces archipéliens. Tout d’abord, ils ont renforcé leur
identité sociale et culturelle qu’ils veulent préserver à tout prix.
« L’identité sociale de l’apprenant d’une langue étrangère est en grande
partie (sans doute pas totalement) fixée. À l’inverse, le désir de ne pas
perdre cette identité est parfois un frein important à l’acquisition de la
langue »
[4]. « On craint de perdre son identité en parlant plusieurs
langues… »
[5]. « Apprendre une langue étrangère, c’est une gymnastique
intellectuelle mais aussi et surtout pouvoir communiquer et s’ouvrir à une
culture différente »
[6], ce que bien des Japonais refusent de faire par peur
de perdre leur propre culture. Cette double crainte freine fortement l’impulsion à apprendre une langue qui est indispensable si l’on veut réussir :
« Nous avons identifié trois composantes nécessaires à tout apprentissage
d’une langue : l’impulsion à apprendre, la capacité linguistique, et l’accès
à la langue »
[7].
À ce désir de conserver leur identité culturelle et sociale s’ajoute leur
instinct grégaire : « Un trait qui distingue le Japonais du Français, c’est
son instinct grégaire »
[8]. En restant soudés à leurs groupes, en refusant de
modifier leurs propres opinions et conduites afin qu’elles cadrent avec
celles de ceux qui les entourent, les Japonais tuent leur individualisme :
trop bien apprendre une LE risquerait de leur faire perdre cet instinct.
Pour toutes ces raisons : situation géographique, histoire, culture, instinct
grégaire, la plupart des Japonais n’ont aucune impulsion à apprendre les
LE. En ce qui concerne le français, ils n’y ont pas accès d’une façon naturelle puisque le Japon ne compte que 7 000 Français et qu’aucun pays francophone n’en est proche. En ce qui concerne la capacité linguistique, il est
fort douteux qu’un peuple en soit dépourvu : elle est tout simplement en
sommeil. De plus, lorsqu’on apprend une LE, c’est soit par plaisir soit par
nécessité, bien souvent pour des raisons professionnelles. Or, au Japon, le
plaisir est atténué par le manque d’occasions d’utiliser une LE; quant à la
nécessité, seule celle de l’anglais existe véritablement.
À ces raisons de freins à l’apprentissage, il faut en ajouter une autre :
« Le langage est aussi sensible que les végétaux. Il pousse et évolue en
fonction de ses propres paramètres et du milieu dans lequel il se développe »
[9]. S’il en est ainsi, on peut partiellement comprendre pourquoi
les apprenants ont tellement de mal à apprendre une LE : au Japon, la
nature est miniaturisée ; les plantes, les arbres sont taillés et on ne les
laisse pas pousser haut. Si le langage est aussi sensible que les végétaux,
il est également « miniaturisé », c’est-à-dire qu’il est réduit au niveau
de la nature taillée, qu’on ne le laisse pas « pousser » dans l’esprit des
apprenants qui, ainsi, ne parviennent pas à le maîtriser. Tout comme les
végétaux qui ne poussent pas librement, l’apprentissage d’une LE ne se
développe pas non plus donc les apprenants restent près du sol, c’est-à-dire à un niveau rudimentaire. S’il y a un rapport de sensibilité entre le
langage et les végétaux, si la nature est si fortement contrôlée, comment
l’apprenant pourrait-il sentir qu’il a toute liberté d’apprendre ? Or, pour
bien apprendre une LE, il faut une certaine liberté créative qui permet
de se fier à son instinct d’apprentissage. À cela il faut ajouter l’intuition : chaque être humain réagit par réflexion mais aussi par intuition.
Mais, au Japon, les méthodes semblent vouloir éliminer ce sens intuitif
qui permettrait aux apprenants d’apprendre spontanément en lui laissant
libre cours.
2. LES DIFFICULTÉS ACADÉMIQUES
À ces raisons culturelles qui expliquent partiellement les difficultés des
Japonais en LE, il faut ajouter les raisons académiques.
… le mode d’apprentissage qui porte traditionnellement sur la connaissance
livresque et vise uniquement la réussite aux différents concours d’entrée, surtout
ceux donnant accès aux universités…
Un autre facteur contribue à la méconnaissance des langues étrangères : elles ne sont
d’aucune utilité dans la vie courante…
Pourtant, même pour les plus assidus, l’occasion de pratiquer ce qu’ils auront appris
est rare. C’est pourquoi, bien souvent, l’apprentissage des langues reste une satisfaction purement gratuite; on se limite à une connaissance écrite, pour un usage
professionnel. [10]
Une autre raison majeure est celle de la méthode la plus fréquemment
employée dans les universités : celle de grammaire-traduction qui, si elle
convient pour les langues mortes, ne convient aucunement pour une
langue vivante et porte à la considérer non comme une langue mais
comme une série d’exercices grammaticaux. « Il n’est aujourd’hui plus
suffisant d’enseigner une connaissance statique de la langue, uniquement
fondée sur les notions de « grammaire et traduction », qui ont constitué
pendant si longtemps le seul socle méthodique de l’enseignement des
langues au Japon »
[11]. De plus, puisque les étudiants traduisent de la
LE en japonais, ils ne parlent que japonais. On voit donc que cette
langue occupe la part du lion dans un cours : « Il semblerait que dans
la classe de français le japonais occupe 80 à 90 % du temps de parole,
et que tout énoncé en français soit systématiquement traduit »
[12]. Les
apprenants sont donc presque totalement privés de la parole et de
l’écoute qui sont essentiels. Or, lorsqu’on se met à apprendre une LE à
l’âge adulte, acquérir de nouveaux sons pose des problèmes parce que
l’on a perdu l’habitude qu’ont les enfants d’écouter et d’imiter. Et sans
une écoute constante et régulière, les sons n’entrent pas dans l’oreille.
Tomatis insiste fortement sur l’importance de l’écoute : « … pour
apprendre une langue étrangère, il faut l’entendre et l’entendre jusqu’à
savoir l’écouter »
[13]. « On apprend bien une langue en l’entendant
correctement »
[14]. « Il ne fait plus de doute qu’une langue vivante voit
son intégration se faire par l’oreille »
[15]. « Pour intégrer une langue
étrangère, il faut certes “vouloir” l’étudier sérieusement, c’est vrai. Mais
il faut également “pouvoir” – et cela dans le sens le plus physique du
mot – l’apprendre, c’est-à-dire “l’entendre et la reproduire”, puis écouter
et répéter, enfin entendre et s’écouter répéter ou reproduire »
[16]. Or le
temps imparti à l’écoute d’une cassette ne peut suffire.
Une autre cause de difficulté semble internationale : « L’une des
causes majeures de l’échec en langues est l’état d’impréparation notoire
des candidats aux langues. Que voulons-nous dire au juste par là ? Tout
simplement que les Français, élèves/étudiants ou adultes cultivés, abordent les langues sans jamais avoir été amenés par l’institution scolaire
à réfléchir sur le langage, à travers la seule langue qu’ils connaissent
bien en tant qu’usagers – le français »
[17]. Il en est de même pour les
Japonais. Il est exact qu’en classe on ne réfléchit pas sur le langage.
On apprend à se servir de sa LM, le plus souvent par écrit. Si l’on
apprend une LE dans le pays où elle est parlée, on l’acquiert de façon
naturelle sans avoir besoin d’y réfléchir. Mais pour ceux qui en apprennent une en classe, la réflexion sur le langage permettrait de
comprendre le pourquoi des règles donc de mieux les appliquer et ainsi
de le maîtriser plus facilement.
À cela s’ajoute le fait qu’au Japon, les classes sont très nombreuses,
donc même si l’enseignant veut rendre son cours vivant et efficace, la
soixantaine d’élèves ou plus rend ce désir vain.
La méthode d’enseignement ne correspond pas aux désirs de ceux qui
apprennent le français pour le parler et l’apprentissage de cette langue
présente un certain nombre de difficultés linguistiques.
3. LES DIFFICULTÉS LINGUISTIQUES
3.1. Les difficultés phonétiques
« Le français comprend 36 phonèmes (16 voyelles et 20 consonnes) »
[18]
tandis que le japonais n’a que 5 voyelles et 14 consonnes. Le français est
donc plus vocalique et plus consonantique que le japonais, ce qui oblige les
apprenants à s’approprier les 11 voyelles et les 6 consonnes qui n’existent
pas dans leur langue. D’après Kindaichi, le nombre de syllabes japonaises
ne peut s’élever qu’à 112, alors que, d’après Ogaeri Yoshio, le mandarin en
a 411 et, d’après Umegaki Minoru, l’anglais en a plus de 3000. D’après
Arai Hakuseki (1658-1725), le japonais est la langue qui a le moins de sons
et les langues occidentales sont celles qui en ont le plus
[19].
Les apprenants doivent donc créer les sons qu’ils n’ont pas dans leur
LM et se débarrasser de l’habitude de l’épenthèse qui consiste à surajouter
des phonèmes pour adoucir des articulations inhabituelles : « France » se
dit « Furansu » en japonais : le u est l’épenthèse de « France ».
Avec la « richesse de son système vocalique »
[20], son
e muet, le fait
qu’en japonais il n’existe qu’un seul son pour le
b et le
v et pour le
l et
le
r, l’apprentissage des sons du français exige un véritable labeur. Le
professeur peut le soulager en indiquant aux apprenants la position de la
langue et des dents, le mouvement des lèvres et en leur faisant faire des
exercices d’écoute et de prononciation à chaque séance jusqu’à ce que les
nouveaux sons soient acquis. Mais, en général, cela ne se passe pas ainsi.
Au Japon, comme dans bien des pays, la pratique phonétique est insuffisante. Chaque manuel est accompagné d’une cassette que l’apprenant est
censé écouter chez lui. Mais combien le font ? Pour intégrer le français
par l’oreille, il faudrait que les apprenants consacrent bien plus de temps
au travail qu’ils ne le font. Il faudrait d’abord qu’ils fassent un travail
d’écoute dirigé. Il faudrait aussi qu’ils profitent de toutes les occasions
possibles pour améliorer leur prononciation : cassettes, cours de français
à la radio et à la télévision, FR2 pour ceux qui peuvent avoir cette chaîne,
devenant ainsi capables de se corriger eux-mêmes. Il est important que les
apprenants puissent bien s’entendre afin de s’autocorriger.
Cette écoute pourrait être complétée par des comptines, des chansons,
des poèmes courts qui feraient faire des exercices de prononciation aux
apprenants tout en leur donnant du plaisir. De cette façon, les sons s’acquerraient directement, plus naturellement et plus efficacement. Et elle
remplacerait partiellement l’immersion qui permet l’acquisition naturelle
d’une langue avec ses sons comme cela se passe pour les enfants.
Certains peuvent regarder FR2 chez eux. En enregistrant ce qu’il a
entendu, à force de l’écouter plusieurs fois chaque jour, l’apprenant
acquiert une excellente compréhension tout aussi bien qu’une excellente
prononciation parce qu’à force d’écouter, il finit par comprendre et les
sons entrent très naturellement dans ses oreilles et sortent très correctement de sa bouche.
Une idée répandue est que certains sont doués pour les langues et
d’autres non. Peut-être est-ce vrai dans une certaine mesure. Mais même
en supposant que certains sont moins doués que d’autres, tous ceux qui
veulent maîtriser une LE le peuvent : c’est le travail consacré à l’apprentissage qui détermine le succès. Et c’est là que la responsabilité du professeur entre en jeu. Il lui incombe d’implanter dans l’esprit de ses élèves
l’idée qu’ils peuvent parvenir à bien maîtriser le français s’ils le veulent
et de les pousser à écouter toute oralité dont ils disposent de façon à s’imprégner de ses sons.
Ce travail d’écoute semble plus facile à faire pour les Japonais qui ont
l’habitude d’écouter sans parler que pour d’autres. S’ils s’y adonnent, ils
auront résolu une bonne partie de leurs problèmes phonétiques.
L’explication, la répétition, l’écoute et la conviction que la pratique
peut faire disparaître les difficultés de prononciation et de compréhension
contribuent à une audition correcte donc amènent à déchiffrer les
messages acoustiques.
Initier les apprenants à de nouveaux sons, les porter à s’habituer à une
bonne écoute par des exercices en classe et par n’importe quel moyen en
dehors de la classe est la meilleure façon de faire pénétrer en eux les sons
du français.
3.2. Les difficultés grammaticales
À l’opposé du français, le japonais est une langue agglutinante c’est-à-dire qu’il exprime ses rapports grammaticaux par l’accumulation d’affixes distincts : préfixes ou suffixes, avant ou après le radical. Plusieurs
catégories grammaticales très importantes en français n’existent pas en
japonais : l’article, le genre, les pronoms relatifs ; d’autres, comme le
nombre, sont rarement employées ; les pronoms personnels ne sont
employés que pour insister sur le sujet ; quant aux verbes, ils n’ont que
quatre formes : présent, passé, futur et impératif et ne se conjuguent
pas ; l’adjectif se place toujours avant le nom et l’ordre des mots est :
S + O + V.
Lorsqu’ils se lancent dans l’étude du français, les apprenants doivent
donc stocker toute une série d’éléments grammaticaux qu’ils ne connaissent
pas. Et « Les formes du français sont contraignantes »
[21]. Heureusement,
comme dans l’enseignement secondaire ils ont appris l’anglais – du moins
la grammaire –, lorsqu’ils entrent à l’université et se mettent à l’étude du
français, il ne leur reste qu’à transférer les connaissances grammaticales
acquises de l’anglais au français, sans oublier de les modifier…
Leurs fautes montrent qu’il leur reste beaucoup de points grammaticaux à combler : articles, genre, nombre, temps des verbes, place de l’adverbe, préposition, verbe + préposition, « tous » au lieu de « tout »,
anglicismes, pronoms relatifs, deux verbes qui se suivent, etc. Ces difficultés amènent à se poser la question : Comment faire acquérir la capacité de faire usage de points grammaticaux qui n’existent pas en
japonais ? Il n’existe pas de méthode efficace d’enseignement de la
grammaire : chaque enseignant cherche la sienne. Il semble que la
plupart donnent les règles et font faire des exercices à trous. Si cette
méthode peut être considérée comme forme d’assimilation d’une règle
grammaticale, elle est nettement insuffisante car faire des exercices à
trous en appliquant certaines règles ne permet pas de parler correctement
dans une conversation naturelle pour la simple raison que, quand on parle
naturellement, les mots sortent spontanément de la bouche et on ne pense
jamais aux règles grammaticales qu’il faut appliquer. Il faut donc
compléter ces exercices par d’autres activités orales.
3.3. Le vocabulaire
Comme cela a déjà été indiqué, le français est enseigné principalement
par la méthode de grammaire-traduction. Se pose alors la question de rétention du vocabulaire. Il est évident qu’avec une grande variété de versions,
les apprenants sont exposés à un vocabulaire multiple et divers. Mais lorsqu’un élève fait une version, il n’a qu’un souci : traduire correctement et,
en général, il ne fait pas l’effort de retenir le vocabulaire rencontré. On peut
donc douter du mérite de la version pour la rétention du vocabulaire.
Le vocabulaire amène à se poser plusieurs questions : faut-il en enseigner peu ? beaucoup ? lequel enseigner et comment ? Cela dépend du
niveau. Certains enseignants croient que les étudiants retiennent mieux si
on leur en donne peu; d’autres croient qu’il vaut mieux leur en donner
beaucoup. Logiquement, comme tout est nouveau pour les débutants, il
vaut mieux qu’ils en apprennent peu à la fois. Mais quand les cours
durent 90 minutes, s’il y en a trop peu, l’enseignant ne sait plus comment
les faire parler. Et il finit toujours par donner du vocabulaire supplémentaire. Donc trop peu ne convient pas.
Les étudiants avancés lisent souvent des articles de presse ou des
extraits d’œuvres littéraires extrêmement riches en vocabulaire de toutes
sortes. Il va sans dire qu’ils ne peuvent pas tout retenir mais, étant donné
leur niveau, leur capacité d’association de mots et leur faculté de recognition, ils devinent souvent le sens d’un mot qu’ils disent ne pas
connaître. À un niveau avancé, on ne peut plus parler d’une « overdose »
de vocabulaire : les étudiants aiment le français et veulent augmenter leur
vocabulaire aussi bien que leur culture.
Le vocabulaire présente un problème spécial : il existe à plusieurs
niveaux : littéraire, recherché, moyen, populaire et argotique. Quand on
apprend une LE, apprendre tous les niveaux équivaut à emmagasiner
beaucoup de matériaux dont certains registres (familier, populaire et
argotique) sont à manier avec précaution. Par exemple, est-ce utile
d‘apprendre « Salut » ou « copain/copine » dès les leçons 1 ou 2 ?
Entendre une dame de 50 ans ou plus parler de ses « copines » – parce
que c’est le mot qu’elle a appris – est bizarre ! Jusqu’à présent il est
difficile de se déclarer satisfait du choix et des méthodes d’enseignement
du vocabulaire qui se basent sur la traduction et sur la mémorisation de
listes de mots soit trop longues soit trop courtes apprises pour réussir à
un examen, et qui ne correspondent aucunement à ce qui intéresse les
apprenants.
Mais comme pour la grammaire, il est possible d’améliorer cette façon
d’apprendre par des activités ludiques.
4. QUE POURRAIENT FAIRE LES ENSEIGNANTS POUR
AMÉLIORER L’ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE ET
DU VOCABULAIRE ?
Il faudrait tout d’abord qu’ils rejettent l’idée que la grammaire n’est
qu’une série de règles à apprendre et à appliquer par des exercices et
qu’ils la remplacent par une autre : bien qu’elle régisse le parler correct
d’une langue, l’apprentissage de ses règles ne suffit pas ; il peut et doit se
compléter par des activités ludiques.
Il faudrait également qu’ils emploient des méthodes plus adaptées aux
apprenants telles que l’approche communicative (AC) et qu’ils modifient
l’idée qu’ils se font d’une méthode, à savoir que c’est un moyen d’enseignement sûr, solide et efficace qui doit être suivi à la lettre comme l’indique Le livre du maître. En d’autres termes, il faudrait qu’ils suivent le
fil de leurs idées sans craindre de changer l’emploi d’une méthode, d’y
ajouter ou retrancher des exercices ou autres activités. Au Japon, les
enseignants ont tendance à faire très exactement ce qui est indiqué, ce qui
les empêche de donner libre cours à leur imagination pour traiter certains
points. Or, le fait que depuis les débuts de l’enseignement du FLE, les
méthodes ont changé plusieurs fois prouve que la souplesse et l’adaptabilité sont de rigueur. De plus, comme il faut répondre à des besoins différents, il est important d’y adapter l’emploi d’une méthode. De plus en
plus d’enseignants en ont pris conscience.
Il faudrait aussi qu’ils introduisent des sujets tels que le tourisme, les
affaires, l’hôtellerie, la restauration, la cuisine, le français commercial,
etc., c’est-à-dire que l’oral soit au premier plan. Mais au Japon, l’écrit
prédomine, même dans les cours de langues : « Très vite, l’écrit est privilégié sur l’oral, ce qui ne favorise pas en particulier l’apprentissage des
langues »
[22]. Les professeurs qui privilégient l’oral sont une minorité et
on les trouve plutôt dans les Instituts franco-japonais et dans les écoles de
langues qu’à l’université. Des cours de conversation sont cependant
dispensés dans certaines universités, en général par des professeurs natifs et,
si le professeur réussit à créer une atmosphère détendue, amicale et de
confiance dans la classe, les étudiants surmontent leur timidité, leur peur des
fautes et se lancent dans la joie de parler français. Et ils font des progrès !
Quant aux problèmes grammaticaux, il existe beaucoup d’activités
ludiques qui aident à les résoudre et, en même temps, à augmenter le
vocabulaire. Les jeux possèdent l’énorme avantage de faire véritablement
apprendre en faisant oublier la difficulté d’apprentissage, en libérant les
apprenants de la peur des fautes, facteur spécialement important pour les
Japonais qui ont presque honte d’en faire. En jouant, on se libère, on fait
de son mieux de toutes ses forces et on apprend. Apprendre une LE par
des activités ludiques permet d’améliorer sa prononciation par répétition
et imitation, de se construire sa grammaire tout naturellement : « … on
« fait » de la grammaire comme Monsieur Jourdain faisait de la prose :
sans s’en apercevoir »
[23] et d’acquérir du vocabulaire sans « avaler un
dictionnaire »
[24].
L’enseignement du FLE au Japon ne donne pas les résultats escomptés
pour des raisons historiques, culturelles, parce que les enseignants parlent
principalement japonais et parce qu’il part de l’écrit en attachant une très
grande importance à la grammaire elle-même et à la grammairetraduction. Pour l’améliorer, il faudrait favoriser l’écoute, diminuer la grammaire
et la lecture et augmenter le temps de parole des étudiants.
Bien des Japonais pensent que, s’ils ne sont pas forts en FLE, c’est
parce que leur langue a moins de sons que le français, parce que la grammaire française est difficile, parce qu’ils sont paresseux… En réalité, avec
l’aide d’un enseignant compétent qui accorde de l’importance à la parole,
avec l’idée que celui qui veut peut maîtriser la grammaire et en repoussant cette plaisanterie de paresse, ils peuvent apprendre le français ou une
autre langue tout aussi bien que les autres habitants de la planète ! Mais
il faut vouloir et le veulent-ils vraiment ? Et pourquoi y a-t-il une si
grande différence entre les apprenants de FLE ? Certains parviennent à
parler français comme des natifs alors que d’autres végètent. Si cette
différence s’explique en partie par les dons de chacun, elle tient également
non seulement au travail d’apprentissage fourni mais aussi à la motivation
et à la personnalité : en apprenant trop bien une LE, ne risque-t-on pas de
perdre son identité nationale ?
L’enseignant ne peut rien faire contre cette crainte excepté peut-être la
minimiser en rendant son enseignement aussi efficace que possible. Il
appartient aux enseignants de développer et de perfectionner l’enseignement du FLE en accordant plus de poids à la prononciation, en introduisant des activités ludiques pour la grammaire et le vocabulaire sans
toutefois négliger l’écriture; car, dans un cours de conversation, si la
parole doit dominer, faire écrire les étudiants les force à se servir de leur
acquis donc le renforce.
Pour améliorer l’oral, une autre possibilité existe : « Il serait souhaitable de promouvoir en France le programme JET (financé par les autorités japonaises) qui en 1997 a permis à 2441 lecteurs américains de se
rendre au Japon. Dans le même temps, seuls 12 Français y participaient.
Pour les années 1998 et 1999, ce nombre est passé à 41 tandis que 1279
Anglais et Irlandais partaient enseigner leur langue au Japon »
[25].
Un nouveau rôle semble naître pour les enseignants : celui de tuteurs
dans l’auto-apprentissage (A.-Ap.). Alors que jusqu’à présent l’enseignement des langues était collectif – il se faisait dans des classes –, il a donné
lieu à un apprentissage autonome. Il découle de ceci que ce n’est plus l’enseignement collectif qui prime tout mais qu’il faudrait développer l’A.-Ap.
Les apprenants ont maintenant besoin de tuteurs qui les aideraient à définir
leurs objectifs, à élaborer leurs méthodes et à s’autoévaluer.
Ce système possède le mérite de faire durer la motivation parce que
l’apprenant l’a choisi, parce qu’il travaille à son propre rythme donc sait
combien et comment il peut apprendre et retenir sans dépasser ses capacités et parce qu’il obtient les résultats espérés donc est encouragé.
Mais afin que l’A.-Ap. qui existe déjà dans une certaine mesure en
France se développe et porte ses fruits au Japon, il faudrait d’abord former
des tuteurs. Une fois établi, une fois bien encadré, peut-être bien des
Japonais le choisiraient-ils parce qu’il répond au rythme de vie du
XXI e siècle, à une autre façon d’apprendre, aux possibilités de chacun
[26].
Si l’on pratique l’A.-Ap., une question se pose : peut-on apprendre
autant si l’on travaille seul que si l’on apprend en classe ? La réponse est
probablement que l’autonomie convient à certains et non à d’autres. Il n’y
a cependant aucune raison de penser que cette nouvelle façon d’apprendre
ne conviendrait pas aux Japonais. Si elle pouvait se développer dans l’archipel, bien des archipéliens deviendraient polyglottes !
[1]
Gauthier, Guy,
L’Inde aux 1652 langues. Langues : une guerre à mort. Dirigé par
Gauthier. Panoramiques. Éditions Corlet, 2000, p. 74.
[2]
Ngalasso, Mwatha Musanji, « Autochtones ou coloniales : les langues en Afrique ».
Langues : une guerre à mort, p. 76.
[3]
Bijelac, Ranka & Breton, Roland,
Du langage aux langues. Paris, Gallimard, 1997, p. 34.
[4]
Klein, Wolfgang,
L’acquisition de langue étrangère. Traduction de Colette Noyau. Paris,
Armand colin, 1989, p. 17.
[5]
Tomatis, Alfred,
Nous sommes tous nés polyglottes. Paris, Fixot, 1991, p. 183.
[6]
« L’enseignement des langues vivantes. Entretien avec Christian Puren. Propos recueillis par
Guy Gauthier ».
Langues : une guerre à mort, p. 203.
[7]
Klein, Wolfgang,
op. cit., p. 52.
[8]
Moriyama, Takashi,
L’Abécédaire du Japon. Éditions Philippe Picquier, 1997, p. 97.
[9]
Tomatis, Alfred,
op. cit., p. 33.
[10]
Moriyama, Takashi,
op. cit., pp. 113-114.
[11]
Miura, Nobutaka, « Quelle politique du français dans un pays non francophone ? Pour
promouvoir l’enseignement du français au Japon »,
Enseignement du français au Japon, n° 25,
1996-1997.
[12]
Disson, Agnès,
Pour une approche communicative dans l’enseignement du français au
Japon. Osaka, Presses Universitaires d’Osaka, 1996, p. 104.
[13]
Tomatis, Alfred,
op. cit., p. 13.
[17]
Adamczewski, Henri,
Le français déchiffré, clé du langage et des langues. Paris, Armand
Colin, 1991, p. 17.
[18]
Bijeljac, Ranka & Breton, Roland,
op. cit., p. 120.
[19]
Kindaichi, Haruhiko,
The Japanese Language, Rutland, Vermont, Tokyo, Japan, Charles
E. Tuttle Company, 1978, p. 109.
[20]
Walter, Henriette,
Le français dans tous les sens, Paris, Éditions Robert Laffont, 1988,
p. 227.
[21]
Walter, Henriette,
op. cit., p. 73.
[22]
Louvet, Andrée,
L’école au Japon : une vie scolaire envahissante, Ministère de l’Éducation
Nationale. Octobre 1991.
[23]
Yaguello, Marina,
Catalogue des idées reçues sur la langue, Paris, Éditions du Seuil, 1988,
p. 77.
[24]
Yaguello, Marina,
op. cit., p. 65.
[25]
Pays-Asie-Japon. Coopération scolaire. Dernières modifications : 12/07/00.
[26]
À ce sujet, lire : Barbot, Marie-José,
Les auto-apprentissages, Paris, CLE International, 2000.