2002
revue de didactologie des langues-cultures
Apprenants sinophones et place de la parole dans la classe de FLE
Béatrice Bouvier
Cidef – UCO – Angers
Les apprenants chinois de FLE en France et leurs enseignants natifs
s’accordent à reconnaître les difficultés rencontrées en classe en ce qui
concerne la prise de parole en situation de grand groupe hétérogène. À partir
des réponses obtenues lors d’une enquête à ce sujet auprès de 40 apprenants
sinophones en stage de fle à Paris et à Angers, différents paramètres seront pris
en considération pour aborder cette question. La préséance du geste (expression rituelle de l’expérience vécue) sur le discours (oral et écrit) dans le
système de valeur de la culture chinoise génère des habitudes d’enseignement
et d’apprentissage (consignes en ce qui concerne la prise de notes et la participation orale en classe, attitude de réserve et contrôle de l’expression) qu’il
faudra étudier avec soins avant de proposer des solutions de remédiation.
1.1. Dans la culture
Dans la culture chinoise et contrairement à ce que nous croyons en
France, le langage n’est pas le propre de l’homme
[1]. L’éducation en Chine
n’a pas comme objectif premier d’uniformiser la langue ou même de faire
acquérir le langage mais bien, d’uniformiser les coutumes :
« Qu’ils soient
de Yi ou de Yue (barbares du Nord et du Sud), tous les hommes poussent
le même vagissement en naissant, mais l’éducation leur donne […] des
mœurs différentes. »
[2]
La vaste mosaïque de langues et de dialectes qui composent le paysage
linguistique de Chine actuelle n’est pas une situation nouvelle mais a
toujours été. Il existe, certes, une langue reconnue comme « nationale »
ou « officielle », connue sous le nom de chinois mandarin. Elle est
comprise et parlée par une majorité, mais elle n’a en rien éliminé ou
diminué la vivacité ou le nombre des dialectes. Cette langue officielle a
été ajoutée ou « intégrée » en supplément et n’a pas supplanté les autres.
En définitive, les Chinois se comprennent, se reconnaissent, non par le
biais d’un langage commun mais grâce à une communauté de comportements : «
Ainsi la civilisation, la culture, est fondée avant tout sur le rite,
qui tient la place du langage. Bien qu’ayant un gouvernement extrêmement centralisé, il n’y a jamais eu d’unification de la langue et les
dialectes sont très vivaces. L’écriture idéographique, loin d’être un
facteur d’unification linguistique, en laissant de côté la langue parlée,
constitue un facteur d’uniformisation bureaucratique, politique et administrative, tout en préservant dans leur intégrité les langues régionales. »
[3]
C’est pourquoi, en Chine, l’étranger n’est pas tant celui qui ne parle pas
la même langue que l’autochtone mais celui qui se comporte différemment, celui qui n’a pas les mêmes manières. Lorsque les anciens Chinois
ont voulu civiliser les « Barbares des quatre mers », ils n’ont pas cherché
à imposer une langue mais un comportement. D’ailleurs le plus grand
reproche qui leur est fait concerne leurs mœurs violentes et leurs habitudes vestimentaires : «
Ils portent les cheveux épars et se boutonnent à
gauche. »
[4]
1.2. Dans l’enseignement
La parole n’est pas, en Chine, au centre de l’enseignement; elle n’en
est ni le véhicule privilégié, ni la matière et s’oppose dans ce sens à l’importance accordée en France au « verbe » et aux interrogations concernant
la langue des origines et le mythe de la Tour de Babel. En Chine, la
parole, pour ce qui est de l’efficacité, s’efface derrière le geste, le signe.
Certains enseignants français constatant les carences des apprenants
sinophones en ce qui concerne l’expression et la compréhension orales, en
concluent que ces derniers appartiennent donc à une culture de l’écrit et
sont plus à l’aise devant un texte ou une production écrite. Cette déduction peut être accentuée par la fascination qu’exerce sur nous – les alphabétisés –, le spectacle d’une main experte qui fait surgir, d’un geste vif,
une série d’idéogrammes noirs et serrés sur la page blanche.
En réalité, le cadre conceptuel d’opposition oral/écrit sur lequel est
fondé ce raisonnement est inadéquat. Il constitue un exemple d’ethnocentrisme classique d’interprétation à partir de ses propres modèles considérés
comme la norme, et de la difficulté qu’il y a à imaginer d’autres grilles
logiques de classement. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, de déterminer
lequel de l’oral ou de l’écrit prime sur l’autre. La ligne de fracture se situe
non pas entre oral et écrit mais entre geste (expression rituelle de l’expérience vécue) et discours (oral et écrit) : «
Ne jouant qu’un rôle accessoire dans la tradition lettrée ancienne, les textes ne valent que par leur
signification rituelle et le discours, parlé ou écrit, n’est qu’un élément
superfétatoire d’une pédagogie qui, au-delà de la parole, tente de récu-pérer cet ineffable céleste, hors du langage humain par définition. »
[5]
Si, en Chine, le discours (oral et écrit) ne saurait égaler le signe dans
la transmission des savoirs, c’est parce que ce dernier est d’expression
divine : le souverain diffuse la Culture et l’Instruction dans la société en
accomplissant les gestes rituels, le Geste Parfait accompli dans le Palais
des Lumières : «
Par l’influence civilisatrice qu’il exerce, le monarque se
pose en modèle de toutes les conduites ; mais il ne peut être modèle que
parce que lui-même a pris le Ciel comme modèle. Or ce qui caractérise
le Ciel, c’est qu’il ne parle pas. »
[6]
Par comparaison donc, les discours oral et écrit sont dépréciés, ils sont
des moyens « secondaires » de diffusion et de transmission du savoir.
Toutefois, l’écrit, par le biais des sinogrammes peut sortir des limites dans
lesquelles l’enferment les livres et les discours grâce à la calligraphie et à
la valeur symbolique dont peuvent se parer certains idéogrammes. La
calligraphie chinoise est l’art du mouvement et non pas comme dans le
monde arabe, indien ou chrétien l’art de la belle écriture.
2. LA PAROLE DE L’ENSEIGNANT
2.1. L’art du geste/l’art du verbe
Les objectifs de l’enseignant français n’ont que peu de relations avec
ceux de l’enseignant chinois. Les apprenants chinois considèrent l’enseignant français comme un « causeur infatigable » (jiantan). L’enseignant
chinois serait plutôt qualifié de : « autoritaire et bienveillant » (pour ne
pas dire paternaliste).
À l’image du livre de classe
[7], le professeur chinois réagit en « guide »
vis-à-vis de ses étudiants. Il trace un chemin que ceux-ci suivent. Il leur
indique précisément ce qu’ils doivent apprendre et ce qu’ils doivent savoir.
Il leur donne, pendant le cours, toutes les informations qu’ils doivent
connaître : celles-ci se trouvent soit dans le manuel, soit dans les documents annexes distribués dans la classe, soit inscrites au tableau.
Voici classées et organisées dans un tableau les méthodes et approches
comparées des enseignants selon qu’ils sont Chinois ou Français, telles
qu’elles ont été observées par mes informateurs :
Tableau I.
1
Tableau I. 1
Le professeur chinois Le professeur français
Corrige plus particulièrement la • Corrige plus particulièrement les
grammaire idées et l’expression
• Fait beaucoup de grammaire théo- • Favorise l’expression et la communirique et peu de pratique cation
• Maîtrise et contrôle mieux ce que les • ne suit pas l’ordre du manuel
étudiants doivent apprendre et savoir • utilise des textes et documents
authentiques
• fourni tous les documents (fiches, • demande de faire des recherches par
textes) à étudier soi-même
• ne suscite pas les questions, n’ap- • suscite les questions, pose des quesprécie pas d’être interrompu, tions au groupe, discute facilement
• interroge individuellement les appre- d’autres sujets que ceux du livre
nants sur la leçon
• fait répéter (phrase, mots…) • stimule l’expression orale dans le
• fait apprendre par cœur cours sous forme de débats, discussions
• écrit plus au tableau et fait recopier • parle plus et considère que les apprenants prennent des notes
• fait des dessins ou des mimiques
pour se faire comprendre
• donne des modèles ou des canevas • demande « d’imaginer » des situations
Les comportements et attitudes des enseignants selon qu’ils sont
Chinois ou Français ont ainsi été comparés par les apprenants sinophones
de FLE :
Tableau I.2
Professeurs chinois Professeurs français
Tableau I.2
Professeurs chinois Professeurs français
• plus sévères et rigides • plus décontractés, plus ouverts, plus
d’humour et plus vivants
• moins expressifs de visage et plus • plus expressifs de visage et de corps
contrôlés dans le maintien corporel (gestes plus nombreux et plus
exagérés)
plus distants avec les étudiants • plus chaleureux et plus proches des
pendant le cours étudiants pendant le cours
• gardent des relations avec les appre- • interrompent les contacts à la fin de
nants (les relations sont pérennes, l’année et n’entretiennent pas de relaéventuellement toute la vie), accep- tions personnelles après les cours
tent facilement de les rencontrer
après les cours, reçoivent les apprenants chez eux en dehors des heures
de classe
• s’occupent de la vie privée ou de • ne posent pas de questions sur la vie
l’avenir des étudiants extra scolaire
Pour les observateurs chinois, les professeurs français sont de meilleurs
animateurs de groupes, ils savent créer une ambiance, ils parlent bien, ont
des qualités d’orateur. Ils encouragent les questions et les remarques des
étudiants, acceptent de s’engager dans des débats et des polémiques. Ils
semblent plus proches des étudiants pendant le cours mais cette attitude
chaleureuse prend fin avec le cours. Elle provoque des déceptions chez
certains apprenants chinois qui ne comprennent pas que la relation s’arrête à la fin de la classe. Ils jugent cette attitude superficielle et décevante.
L’inverse se passe avec le professeur chinois qui reste plus distant pendant
le cours, et tolère mal les interventions ou les questions spontanées. Les
questions en cours ne sont pas toujours bienvenues. Par ailleurs, le professeur est une personne fiable sur laquelle on peut compter et qui estime de
son devoir de conseiller et d’aider ses étudiants en dehors des cours et
même plusieurs années après. L’enseignement dans le système chinois est
centré sur le binôme professeur/manuel. L’enseignement dispensé n’est
pas détaché du professeur, il est fondé sur son savoir et sur son expérience
personnels. Dans les écoles ou instituts spécialisés (calligraphie, arts
martiaux, musique, opéra…) ou les grandes universités on choisit plutôt
un enseignant (ou un maître) qu’une matière. Le savoir transmis par le
maître n’est pas « une vérité » impersonnelle et universelle. Ce savoir est
le fruit d’expériences personnelles associées à la tradition. C’est cette
combinaison qui, alliée à l’enseignement reçu de ses propres maîtres
donne sa légitimité au professeur. Les relations entre l’élève et le professeur sont établies pour la vie. Un ancien élève ou étudiant peut envoyer
un faire-part de mariage ou bien sonner chez un ancien professeur à l’improviste des années plus tard pour lui présenter sa femme et ses enfants,
ce dernier en sera fier et heureux.
Ces « portraits comparatifs » brossés d’après les réactions « spontanées » des apprenants informateurs confirment, eux aussi, la relation
dichotomique entre parole/discours et comportement/geste. Il ressort à la
lecture des tableaux ci-dessus que l’enseignant-orateur s’oppose à l’enseignant-guide dans le sens où le premier, bien que reconnu pour ses compétences pédagogiques et ses qualités d’animateur, se révèle finalement
moins « fiable » que le second, qui « parle » moins et « agit » conformément à son statut. La fiabilité est étroitement liée à la « durée » de
laquelle naît la confiance.
2.2. La prise de note
Nous savons donc que les apprenants de langue-culture chinoise estiment que le professeur français parle beaucoup en cours de
langue. D’ailleurs les hommes politiques français suscitent l’admiration
des Chinois par la fluidité et l’aisance de leur discours : ils ont, là-bas,
une réputation de bons orateurs.
L’apprenant issu de la culture chinoise, par-delà les difficultés de
compréhension de la langue étrangère, n’est pas préparé à mobiliser son
sens auditif de manière aussi « intensive » qu’on le lui demande en cours.
Pour l’enseignant français, ce qui a été dit en cours est souvent considéré comme ayant été enseigné. De son côté l’apprenant sinophone considère les paroles du maître comme un « plus », un « accompagnement »
et il s’attend à ce que les informations importantes soient reprises par écrit
au tableau, consignées dans un cahier, signalées à telle page dans le
manuel ou bien sur un polycopié.
L’apprenant de langue-culture chinoise est moins sensible à la
« parole » du professeur, il est, en revanche, très réceptif à d’autres signes
émis par l’enseignant : ses gestes, ses expressions de visage, ses attitudes
corporelles, ses allées et venues, les mimiques et gestes destinés à mimer,
les dessins, courbes et graphiques inscrits au tableau. La manière dont il
articule les sons, les mots sera aussi observée avec attention. Les écritures
au tableau seront fidèlement reproduites. Les attitudes, comportements et
réactions de l’enseignant seront aussi observés. C’est pourquoi les grands
gestes et les colères intempestives de ce dernier sont très impressionnants
du point de vue de l’apprenant chinois.
La conduite, le comportement, la démarche sont l’expression de l’expérience vécue, l’expérience du monde intériorisée qui se manifeste à
l’extérieur par les mouvements corporels : si le discours peut mentir, le
corps, lui, ne trompe pas.
Le rite, à l’instar du langage, ordonne le monde, le structure, le reproduit ou, plutôt
mieux, le produit, en en manifestant les lignes de forces sous-jacentes et en en diffusant le dynamisme dans le corps social. [8]
L’étudiant chinois ne prend généralement pas de notes, il recopie les
écrits du professeur. « Au début, en cours, je ne savais pas quoi faire, il
n’y a avait pas de documents sur lesquels s’appuyer. J’ai mis un moment
à comprendre qu’il fallait “prendre des notes”. Dans une université
chinoise, le professeur donne assurément un document à partir duquel on
peut travailler pendant le cours et à la maison. »
[9] Il est assuré que rien
d’important ne peut être « dit » en cours sans que cela n’apparaisse par
écrit soit dans le livre, soit dans tout autre document fourni par l’enseignant. En outre, le professeur chinois « parle » beaucoup moins que le
Français, et il écrit plus au tableau. Si bien que l’élève chinois n’a nul
besoin de mobiliser « une écoute » attentive et soutenue. Pendant les
cours magistraux (nombreux), il ne prend pas de notes mais il « suit »,
sur le livre ou le document écrit, les enseignements du professeur. Il peut
même « s’absenter intérieurement » de temps à autre. Les apprenants
sinophones ne sont pas habitués à « écouter » aussi intensément en cours
que ne le font les apprenants français. L’élève français formé, au fur et à
mesure de sa scolarité, « à prendre des notes » se voit dans l’obligation
de mobiliser ses facultés « d’écoute » plusieurs heures par jour ce qui
n’est pas le cas à l’école chinoise.
Face à un enseignant français qui « parle à la classe », l’apprenant
chinois ne sait pas quoi faire. Il n’est pas préparé à distinguer « de lui-même » ce qui est important de ce qui ne l’est pas. Jusqu’ici, dans son
pays, l’enseignant désignait très précisément les données à apprendre :
tout est dans le livre, rien ne peut être demandé qui ne soit pas dans le
livre ou les documents fournis par l’enseignant.
Certaines précautions semblent nécessaires dans le processus d’enseignement/apprentissage de la « prise de notes » :
- cette méthode de travail n’est pas « universelle ». Elle n’est pas utilisée
dans tous les pays. Elle doit être explicitée par l’enseignant qui désire
que les étudiants étrangers la mettent en pratique;
- des points de repère qui permettent de reconnaître ce qui doit être noté
ou non doivent être mis en place; un résumé, un bilan de séance, écrit
ou oral, peut être produit collectivement en classe, ou fourni par l’enseignant. Il permet à l’étudiant étranger de vérifier la qualité et la pertinence de « ses notes ».
2.3. La participation en classe
La notion de « participation » en classe de langue étrangère entre implicitement dans la grille d’appréciation du système éducatif français. Un
enseignant français apprécie que les élèves « participent » à la classe.
Cette bonne ou mauvaise « participation » est révélatrice de l’intérêt que
l’apprenant est censé porter au cours et de sa bonne ou moins bonne adhésion à l’enseignement dispensé. Un élève dont les notes sont
« moyennes » peut se rattraper par une « bonne participation en cours ».
La « participation » des apprenants est une sorte de baromètre pour l’enseignant, elle constitue le premier « retour » de son cours. Elle permet un
échange permanent et direct entre l’enseignant et les élèves.
Mais quels sont les critères qui permettent d’évaluer la bonne ou moins
bonne participation d’un apprenant ?
Interrogés sur ce thème, les enseignants français s’accordent à reconnaître qu’il s’agit essentiellement de la participation orale et spontanée à
ce qui est dit pendant le cours. Autrement dit, un apprenant qui ne lève
pas la main ou ne prend pas spontanément la parole en classe, qui attend
d’être nommément interrogé par l’enseignant est quelqu’un qui « ne participe pas suffisamment ».
Or, il se trouve qu’on a appris aux élèves chinois, dans leur pays, à ne
pas prendre spontanément la parole, à ne pas interrompre l’enseignant
pendant son cours pour lui poser des questions. Interrompre le cours pour
poser des questions qui, peut-être, n’intéresseront pas tout le groupe, intervenir spontanément pour donner une opinion personnelle ou ajouter
quelque chose aux propos de l’enseignant serait, au contraire, considéré
comme un comportement « inadapté » voire « asocial ».
Ces états de fait étant clarifiés, il semble que chaque partie concernée,
l’enseignant français d’une part et l’apprenant chinois d’autre part, pourrait modifier profitablement le processus en faisant chacun un pas vers
l’autre. Et il serait avantageux de :
- Expliciter les « règles du jeu »
- L’enseignant français précise ses attentes, non seulement en début de
stage mais aussi à chaque occasion propice. Il part du principe que l’apprenant chinois ne sait pas qu’il doit parler en classe et qu’il ne sait pas
non plus que cette participation sera notée ou entrera dans l’appréciation
générale qui sera faite de son travail.
- Prendre en compte la « participation silencieuse »
- Il y a, en dehors de (et en attendant) la « prise de parole », certainement d’autres manières de connaître la bonne ou moins bonne « participation » des apprenants chinois. Il s’agit, en l’occurrence, de prendre en
compte les « signes » de participation, ce qu’on pourrait appeler la
« participation silencieuse » :
- quantité et qualité du travail fait à la maison
- et des exercices rendus ;
- participation aux travaux en sous- groupes ;
- questions posées individuellement à l’enseignant à la fin du cours ;
- assiduité et régularité…
3. LA PAROLE DE L’APPRENANT
La parole, dans la culture chinoise, n’a pas valeur de vérité. Le geste, lui,
est crédible, il donne un visage à la réalité, il symbolise le concret, le réel.
Tandis qu’en Inde le sanscrit était langue des Dieux, que la langue du
Coran s’identifiait à la parole divine, la Chine, qui pourtant a légué son
écriture au Vietnam, au Japon et à la Corée, n’a pas choisi la langue
comme symbole hégémonique ou de défense de son identité nationale.
Le Dieu chrétien ordonne, commande, l’héritage judéo-chrétien place le
« verbe » comme premier. En Chine, pour reproduire une société humaine
à l’image de la Nature, les devins interrogeaient le ciel et en recevaient
des réponses qu’ils interprétaient. Or, le ciel ne parle pas, il produit des
signes. C’est pourquoi la parole n’est pas le véhicule privilégié de l’enseignement confucéen. Au contraire, la parole est source d’erreur et
inspire la plus grande méfiance :
Le sage fixe dans son cœur ce qu’il entend, il l’exprime dans ses gestes, il le manifeste dans ses attitudes; il parle à propos, se meut avec gravité en sorte que tous ses
mouvements fournissent la norme sur laquelle tous doivent se calquer. L’homme de
peu, lui, ce qui entre par l’oreille lui ressort immédiatement par la bouche et, comme
il n’y a que deux pouces entre la bouche et les oreilles, comment l’étude pourrait-elle lui permettre de se perfectionner et d’harmoniser un corps de sept pieds ! [10]
3.1. Réserve/spontanéité
Les professeurs de français qui enseignent dans les classes de fle hétérogènes s’accordent pour signaler le manque de spontanéité de leurs
élèves de langue-culture chinoise quand il s’agit de répondre aux questions ou de prendre la parole en grand groupe.
Dans le système éducatif chinois la majorité des cours sont de type
magistral et quand ils sont interactifs c’est à l’initiative de l’enseignant :
les élèves ne parlent que s’ils y sont invités. Les échanges se déroulent
sous forme de questions/réponses : il n’y a pas de discussion, de polémique, d’échange à bâtons rompus. Si l’enseignant pose une question, il
la pose nommément à un élève. C’est pourquoi, lorsqu’un enseignant français pose une question en direction de l’ensemble du groupe, les apprenants chinois expliquent :
On n’a pas l’impression qu’il faut répondre à une question que le professeur pose à
toute la classe.
On n’a pas l’habitude de se mettre en avant.
De manière générale, on évite dans une classe chinoise de se faire
remarquer en posant des questions au professeur pour éclaircir ou développer un point de la leçon. Si un point de la leçon n’est pas compris, il
n’est pas nécessaire de ralentir tout le groupe par des questions. Dans ce
cas l’apprenant peut aller voir l’enseignant en fin de cours pour demander
des explications ou des exercices supplémentaires.
« Une bonne classe est une classe silencieuse » disent aussi la plupart
d’entre eux. Aussi considèrent-ils que l’on perd beaucoup de temps dans
les classes hétérogènes, les étudiants d’autres nationalités n’hésitant pas à
monopoliser l’attention avec leurs questions. Un groupe d’apprenants
chinois raconte, qu’après les cours, une fois entre eux, ils se moquaient
parfois de ces étudiants (d’autres nationalités) qui « s’exposent au ridicule » en posant des questions « à tort et à travers ».
3.2. Inhibition/Expression des sentiments
De façon générale, ce qui fait que les hommes sont des hommes, c’est la ritualité.
Là où commence la ritualité, c’est dans la rectitude du maintien, dans la modération
des expressions de physionomie, dans la politesse du discours. [11]
L’agressivité et l’expression des émotions ne sont pas admises socialement.
En milieu chinois, elles sont réservées au domaine privé, dans le cercle
fermé des intimes (nei) où elles peuvent alors s’exprimer sans limites.
Les manifestations de dépit, de colère, exprimées à haute voix et
accompagnées de gestes désordonnés ne sont pas nécessairement le signe
d’une situation grave en France. Elles peuvent correspondre à une forme
« d’expression de soi » sans désir d’engager un conflit à part entière. Les
« explosions » de joie, de tristesse ou de colère, bien que déconseillées en
public, sont mieux tolérées en France qu’en Chine. Elles agissent comme
des « soupapes de sécurité » et permettent de décompresser. Du point de
vue chinois, de tels comportements sont mal perçus. Toutes sortes de
« modérateurs » de l’expressivité, qu’ils soient d’ordre linguistique ou
comportemental, permettent à l’individu d’atténuer l’expression de ses
sentiments en public.
L’évaluation du degré des sentiments lui-même dépend des normes de
chaque culture en présence : les informateurs trouvent les Français « d’humeur irrégulière », ils « ne comprennent pas leurs réactions ». De leur
côté les Français invités à s’exprimer sur ce sujet disent des Chinois :
« On ne sait pas ce qu’ils pensent », « on ne sait pas s’ils comprennent
ou non, s’ils sont contents ou non ».
Voici la réponse de Li-Hua Zheng : « Si les Chinois paraissent clos sur
eux-mêmes et inaccessibles pour les étrangers, ils sont plutôt transparents
entre eux, c’est-à-dire qu’ils ont un comportement spécifique avec leurs
interlocuteurs selon qu’ils appartiennent ou non à leur groupe, alors que
l’attitude des Occidentaux semble plutôt constante dans les deux cas. »
[12]
L’attitude de réserve et le contrôle des sentiments et des émotions en
public influence les productions des apprenants chinois. Des consignes qui
nécessitent l’emploi du « je » et de toutes les formes directes pour parler
de soi sont à l’opposé de l’éthique fondamentale de toute personne
« sinisée » :
On nous demande de nous raconter à la première personne, d’étaler nos sentiments,
de développer une argumentation, non pas purement rationnelle mais subjective.
C’est le calvaire ! On se fait violence en permanence et on s’oblige à feindre. On
aimerait expliquer à nos professeurs qu’il est possible de parler de soi à la forme
indirecte. [13]
En résumé, si les apprenants sinophones parlent peu en situation de
grand groupe hétérogène c’est parce que :
- ils n’ont pas l’habitude de se distinguer du groupe en prenant la
parole seuls ;
- ils ont peur de faire des erreurs devant les autres ;
- ils pourraient se sentir ridicules de poser une question « trop simple
ou bien dont ils devraient connaître la réponse »;
- la norme dans la classe chinoise veut qu’on réfléchisse avant de
parler; il est préférable de se taire plutôt que d’ouvrir imprudemment
la bouche quand il y a du monde et a fortiori devant un professeur.
La « spontanéité » (zi ran) est une notion issue du taoïsme et elle aurait
été proposée par les adeptes de ce courant philosophique comme une
réponse destinée à contrer le ritualisme confucéen. Or, le domaine de l’enseignement est, depuis des siècles, le fief de l’idéologie confucéenne.
« Une parole lâchée ne se rattrape jamais » prévient le dicton chinois.
La croyance française considère, elle, que : « Les paroles s’envolent, les
écrits restent ».
Si la « parole spontanée » est difficile à obtenir dans une classe d’apprenants chinois, on peut lui substituer, au moins dans un premier temps,
« la parole préparée ». En effet les exercices ou les activités de classe
« préparés » qui mènent à une formulation orale sont tout à fait adéquats :
les exposés, les comptes rendus en groupe ou seul, les jeux de rôle et
simulation, en un mot tout type d’exercice qui offre un temps de préparation préalable.
La préparation ou plutôt le temps de préparation accordé avant la prise
de parole individuelle ou en équipe :
- offre la possibilité de réfléchir (de construire une réponse et de
donner forme à la parole) ;
- permet de consulter les autres et de préparer une réponse commune
(qui évite de s’impliquer seul et personnellement devant les autres);
- donne le temps de faire des vérifications dans le manuel, le dictionnaire, auprès du professeur (pour diminuer les erreurs et donc les
risques de « perdre la face »).
[1]
Expression empruntée à Jean Levi dans « Rite, langue et supériorité culturelle en Chine
ancienne »,
in Le genre humain, mars 1990
, p. 106
[2]
Cité par Jean Lévi dans « Rite, langue et supériorité culturelle en Chine ancienne »,
op. cit.,
p. 108
[3]
Jean Lévi, « Rite, langue et supériorité culturelle en Chine ancienne »,
op. cit., p. 110.
[4]
Idem, p. 112.
[5]
Jean Levi, « Langue, rite et écriture »,
Paroles à dire, paroles à écrire, 1997, dir. Viviane
Alleton
, éd. de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1997, p. 158.
[7]
Pour plus d’informations à ce sujet voir ma thèse de doctorat « Les Chinois et l’apprentissage du FLE en milieu endolingue » soutenue à Paris III en juin 2000.
[8]
Jean Lévi,
La Chine romanesque : fictions d’orient et d’occident, Seuil, 1985, p. 38
[9]
Hou Xuemei, enseignante chinoise en stage de perfectionnement à l’université d’Angers.
[10]
Xun Zi, cité par Jean Lévi,
La Chine romanesque,
op. cit., p. 38
[11]
Livre des Mémoires sur les Rites, ch. 43 (
guanyi), cité par L. Vandermeersch dans
« Ritualisme et juridisme »,
Études sinologiques, PUF, 1994, p. 217.
[12]
Zheng Li-Hua,
Les Chinois de Paris et leurs jeux de face, Paris
, 1995, L’Harmattan, coll.
Logiques sociales.
[13]
Propos recueillis par Live Yu-Sion
, « Le prisme de la culture »,
Autrement n° 87, mai 1995,
p. 124.