Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
130 pages

p. 201 à 210
doi: en cours

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no 126 2002/2

 
1. ATTIRANCE ET EXIGENCE DU FRANÇAIS
 
 
La première perception du français par les Coréens est celle d’une langue douce, gracieuse et musicale. Nasales profondes, semi-voyelles, consonnes labiales, ou encore sons relâchés… charment l’oreille coréenne sensible à la musique. Ainsi le mot chanson crée une ambiance; Mon ami, équivalent de Bic, sonne plus doux que les autres marques ; Chanel, rien que ce mot symbolise une élégance suprême…, la liste des citations pourrait s’allonger. Cette beauté dans la sonorité a particulièrement touché les poètes d’après-guerre, dont le cœur battait en prononçant un mot simple comme Mademoiselle. La sonorité française évoque douceur et musicalité; cette langue, considérée comme belle, attire.
Cet aspect est renforcé chez les étudiants qui choisissent le français comme spécialité. Dans une enquête menée par l’Alliance Française de Séoul, à l’occasion du centenaire des relations franco-coréennes (1886-1986), les étudiants évoquent fréquemment la beauté de la langue, comme le montrent les citations suivantes : « J’étais charmé par l’accent et les nasales particulièrement français. » « C’est une langue qui nous charme dès le premier contact. » « J’aime sa clarté et sa beauté. » « Pour moi, le français se résume en un mot : charme »… Éloges innombrables, allant même jusqu’à un certain snobisme comme « J’aurais l’air plus chic et raffiné en parlant français » ou encore « Je ressens une fierté à étudier une des plus belles langues du monde ».
C’est cela sans doute qui différencie le français des autres langues vivantes. Le français bénéficie d’un statut privilégié, langue de la diplomatie, langue à dimension intellectuelle et culturelle par excellence. Les Coréens, qui ressentent la beauté de cette langue, souhaitent également bien la parler, appréhender personnellement cette élégance et cette musicalité. En parlant le français, ils ont le sentiment de pénétrer dans un univers de raffinement; il véhicule, en effet, un fort contenu culturel, littéraire et artistique. Cette culture est, pour les Coréens, savante et élitiste par opposition à la culture américaine grand public. Ce n’est pas par hasard si tout ce qui est chic porte un nom français, sans oublier l’expression locale : avoir un goût à la française, pour désigner le bon goût. Mais en même temps, le français ne supporte pas la médiocrité et nécessite une bonne maîtrise, contrairement à l’anglais que beaucoup parlent comme un sabir international. Ce sentiment est partagé par un grand nombre de Coréens, y compris ceux qui utilisent couramment l’anglais qui est, pour eux, un outil de travail. Le français n’est pas pratiqué en Corée comme moyen de communication, mais est perçu comme un exercice intellectuel. Il est trop élégant pour être baragouiné et trop précis pour se contenter d’approximation. Cette impression est renforcée par la richesse de la littérature française, connue dans le monde entier. Les œuvres françaises traduites en coréen donnent envie de les lire dans le texte original, ce qui constitue une motivation importante chez les étudiants en français. De plus, les Coréens ont une approche de l’anglais dès l’école primaire, alors que le français est introduit plus tardivement dans l’enseignement secondaire, dans le cadre d’un programme extensif. Une fois l’apprentissage entamé, les mots français, entendus par ci par là, ne suffisent plus pour aider à maîtriser cette langue très différente du coréen. À tel point que les habitants du Pays du matin calme disent que : « l’apprentissage du français commence par un sourire de fierté et se termine dans les larmes de déception ». Le désir de préserver l’élégance de cette langue tourne presque à l’obsession; s’imposer de « parler chic et élégamment comme des Français » ne facilite pas la tâche. Beaucoup abandonnent cet apprentissage en cours de route, car la maîtrise du français demande un grand investissement intellectuel et temporel, mais elle est très peu utile dans la recherche d’un emploi.
 
2. PREMIER OBSTACLE : L’APPRENTISSAGE DE LA PHONÉ-TIQUE
 
 
La phonétique est le premier obstacle à surmonter dans l’apprentissage de la langue. Les sons français si doux à l’oreille ne sont pas si évidents à reproduire, car cela demande beaucoup d’efforts à la fois physiques et mentaux. En effet, la prononciation nécessite d’amples mouvements des muscles faciaux, auxquels les Coréens ne sont ni habitués, ni portés. Pour franchir les premiers pas, les apprenants sont confrontés à une violence inattendue. Les lèvres tendues et écartées, brusquement projetées, de nouveau écartées, puis tout à coup arrondies…, ces mouvements n’ont rien à voir avec la perception initiale de douceur et sont peu conformes à la réputation d’élégance du français.
La tension et la labialité exigent également de l’audace pour exhiber ses lèvres, en oubliant carrément l’usage local de cacher sa bouche lors du rire et du sourire. À la difficulté de percevoir des sons nouveaux et de les reproduire correctement, s’ajoute donc celle de s’opposer à cette habitude de montrer peu de mouvements de la face et du corps. Pour faire face à cette situation nouvelle, les apprenants devraient quasiment oublier leurs anciennes habitudes, ils devraient aller jusqu’à s’oublier eux-mêmes, pour devenir quelqu’un d’autre qui parlerait une autre langue. Avec une articulation exagérée mais avec une voix douce, soutenue par une oreille attentive et une motivation intacte, on arrive peu à peu à reproduire les sons corrects. De longues années de travail sont encore nécessaires pour parfaire la prononciation : rendre les sons fluides et acquérir la prosodie française, jusqu’à ce que tout devienne une sorte d’automatisme.
Une façon de se familiariser avec les sons nouveaux et d’assimiler les tournures de phrase consiste à répéter, à haute voix, une phrase préalablement décortiquée et analysée. Les apprenants ont besoin de vérifier, d’abord, les mots et la construction de la phrase, avant de passer à la répétition. Ce processus de mémorisation, long et laborieux, provient directement de l’enseignement de la langue maternelle et de celui de l’anglais, première langue étrangère. Dans ces cours, l’enseignant explique chaque phrase, et les apprenants essaient de prendre le plus de notes possible. Il leur fait souvent lire, tous ensemble et à haute voix, les phrases, voire le texte entier. Aussi archaïque qu’elle puisse paraître, cette méthode rassure énormément les apprenants fondus dans la masse et facilite une participation individuelle. Puis l’enseignant propose un travail personnel à base de répétition, en vue de l’assimilation et de la reproduction exacte des phrases et des sons acquis.
Beaucoup d’étudiants se disent « épuisés » après ces exercices, mais restent soumis à la répétition, qui constitue finalement leur manière d’apprendre et de progresser. L’apprentissage de la phonétique y joue un rôle important et facilite le travail. Si l’on interroge quelques anciens élèves de français ayant réussi à maîtriser cette langue, on comprend qu’il n’y a pas de miracle, ni de raccourci, mais un travail laborieux soutenu par cette répétition forcée « jusqu’à sentir une haleine d’acétone ». Ils répètent jusqu’à ce que les sons sortent de manière naturelle et que les phrases soient assimilées pour pouvoir les réemployer le moment venu. Certains se lancent carrément dans la mémorisation d’un dictionnaire entier français-coréen. Tous ces efforts constituent une gymnastique mentale considérable et un changement psychologique en vue de l’approche d’une autre culture, un univers inconnu jusque-là.
 
3. ÉTAPES PRÉLIMINAIRES, UNE LONGUE MISE EN TRAIN
 
 
Il serait intéressant de souligner que l’approche de cette langue lointaine nécessite plusieurs étapes préliminaires. La mise en train obligatoirement longue garantit cependant un bon déroulement du travail et un résultat satisfaisant. Contrairement aux apprenants possédant l’écriture latine, les Coréens ne disposent d’aucun avantage, et doivent aborder cette nouvelle aventure, en apprenant de A à Z. La correspondance entre les trente-six sons français et les quarante sons coréens (19 voyelles et 21 consonnes) est extrêmement rare; il n’y a aucune transparence de vocabulaire; le déchiffrage d’une écriture comportant des accents demande beaucoup d’attention. Les dialogues de bandes dessinées marqués en majuscule dans une bulle sont également difficiles à déchiffrer pour les Coréens.
Avant de comprendre quoique ce soit, les apprenants ont besoin d’entendre et de percevoir des sons. À ce stade, ils disent souvent : « on n’entend rien » ou « on entend à peine quelques mots ». Les sons, saisis en premier lieu, sont ceux des mots fortement accentués ou situés à la fin des phrases. On pourrait se demander pourquoi les Coréens sont exposés à ce genre de difficulté d’écoute, malgré leur apprentissage de l’anglais. Cette difficulté est, en effet, liée à leur méthode d’enseignement fondée sur la grammaire et la traduction; le seul travail à l’oral tourne autour d’exercices structuraux à partir de phrases isolées. De plus, ils ont peu l’occasion d’avoir une conversation avec des natifs, très rares en Corée. Les enseignants français qui travaillent sur place connaissent ce problème, et par conséquent favorisent le vocabulaire facile, ralentissent le débit et n’hésitent pas à faire répéter autant de fois qu’il est nécessaire. Cette attitude est considérée comme une marque de compréhension et une pédagogie adaptée aux besoins des apprenants.
Après les premières leçons, les Coréens commencent à reconnaître les sons appris ainsi que le début et la fin des phrases. À mesure que les leçons avancent, ils captent de plus en plus de sons, commencent enfin à comprendre quelques phrases simples et ils osent dire : « J’entends à peu près 40 à 50 % des mots ». Ce calcul empirique est une manière courante de mesurer leur degré de compréhension. Pour faciliter une assimilation de la totalité des sons, il faut renouveler les exercices phonétiques adaptés, en favorisant la répétition des phrases construites à partir d’un contexte bien précis. Il est important, à ce stade, de limiter le nombre de contextes, car pour les débutants, la multiplication des situations risque de perturber la compréhension. Il vaut mieux faire répéter des phrases bien précises, plutôt que de vouloir varier les situations, ce qui serait, au contraire, une difficulté supplémentaire. Ce qui pourrait paraître monotone à des apprenants occidentaux ne l’est pas pour des apprenants coréens, satisfaits de répéter chacun à son tour.
 
4. DIFFICULTÉS RENCONTRÉES CHEZ LES APPRENANTS CORÉENS
 
 
Pour ce public sensible à la « bonne prononciation », surtout quand il s’agit du français (sentiment de préserver la beauté de la langue), la phonétique est essentielle, d’abord pour bien comprendre et aussi pour se faire comprendre. Il apprécie les premières leçons consacrées à la familiarisation avec les sons nouveaux, à la correction phonétique systématique avec rappel des règles…, tout ce qui les aide à améliorer leur prononciation est bienvenu. On ne mettra jamais assez l’accent sur ce point au cours de l’enseignement/apprentissage. Cependant cet élément fondamental est souvent négligé, en raison du manque de compétence des enseignants ; très peu d’entre eux possèdent les connaissances techniques précises pour intervenir dans la correction phonétique de leurs élèves. L’enseignant a intérêt à connaître les problèmes fréquemment rencontrés chez les Coréens, et à consacrer suffisamment de temps à l’apprentissage de la phonétique. Leurs difficultés majeures pourraient se résumer ainsi en matière de consonnes :
  • Il s’agit d’abord de l’opposition sourde/sonore, qui provoque une confusion à l’écoute et à la reproduction des sons. Dans le système phonétique coréen, les labiales se situent entre p et b, les dentales entre t et d, les vélaires entre k et g. Les f et les v n’existent même pas. Les sonores françaises sont perçues très graves et douces à l’oreille coréenne, mais difficiles à imiter dès le début. De la même façon, les Français font difficilement la distinction entre les sourdes et sonores coréennes. La seconde ville de Corée, Pusan était marquée Fusan sur une carte géographique élaborée par des missionnaires français il y a deux siècles, et encore aujourd’hui Busan sur les panneaux indicateurs des autoroutes locales. C’est un exemple qui illustre bien l’aspect peu pertinent de la distinction sourde/sonore (et occlusive/fricative pour les labiales) en langue coréenne, et qui permet d’imaginer la difficulté des apprenants à reproduire ces sons.
  • De même, la distinction entre les apico-alvéolaires (s, ch) et les prépalatales (z, je) n’est pas perçue de manière claire dès le départ. Un exemple typique serait la différence entre rose et rouge. Et même si cette différence est perçue, la reproduction exacte de ces sons demande toute une préparation par une batterie d’exercices de la part de l’enseignant et un effort important chez les apprenants pour aboutir à la prononciation correcte. Des mots comprenant à la fois des consonnes apico-alvéolaires et pré-palatales, comme chanson, paysage, visage sont difficiles à prononcer, en raison des mouvements labiaux importants à fournir. Une religieuse coréenne, qui n’arrive pas à dire Jésus malgré d’innombrables répétitions, avoue qu’elle n’entend pas la différence exacte des sons. En revanche le coréen possède de nombreuses alvéolaires comme tch, tz, dz, dj, qui ne sont pas évidents à l’oreille française, d’où la source de confusion chez les apprenants coréens pour la reproduction exacte de ces alvéolaires et palatales françaises.
En matière de voyelles, on peut noter deux catégories de difficultés :
  • Les voyelles composées, (y, oe, etc.) autre particularité de la phonétique française, constituent une autre forme d’obstacle. Les voyelles composées existant en coréen ne ressemblent pas du tout aux voyelles composées françaises, nettement plus labiales et plus aiguës. De plus, ces voyelles présupposent une contrainte évidente, en raison de la forme des lèvres à fixer au moment de la prononciation, pour arriver à produire un son spécifique. C’est une contrainte qui pourrait provoquer un blocage physique, en défigurant l’expression naturelle du visage. C’est d’ailleurs un exercice très difficile à animer et beaucoup se contentent d’un son approximatif, au lieu de faire des efforts peu esthétiques. Mais cela sonne trop mal pour être toléré; il vaudrait mieux encourager un exercice dur au départ, mais qui permettrait une aisance par la suite.
  • Enfin les nasales, considérées comme la source essentielle de la douceur française, sont nettement moins graves et moins profondes en coréen. Par conséquent, les efforts devraient être déployés pour sensibiliser les apprenants à la gravité et à la douceur des nasales françaises. Pour faciliter la tâche, on pourrait favoriser l’association avec les sonores et les consonnes relâchées, avant de passer aux consonnes tendues. Pour que les apprenants coréens puissent se rendre compte de la profondeur des nasales françaises, une méthode efficace consisterait à prolonger un bruit doux, familier à l’oreille coréenne, comme par exemple la sirène du bateau bou-oum ou le sifflement du train paa-an ou encore un chant comportant bon nombre de nasales pour les faire chanter ensemble.
Par ailleurs, on peut souligner les habitudes syllabiques différentes dans les deux langues. La mauvaise perception des sons est souvent liée à la façon différente de compter le nombre de syllabes. La syllabe coréenne se compose de deux manières : C + V ou C + V + C. Autrement dit, une consonne seule ne peut s’ajouter à une autre consonne, elle a au contraire besoin d’être associée à une voyelle pour avoir une valeur phonétique. De ce fait, les Coréens ont tendance à ajouter une voyelle intermédiaire même pour les langues latines; ainsi le mot France se lit, en coréen, en trois syllabes Perance. Pour remédier à ce type de fautes, il faudrait privilégier les exercices sur les enchaînements de mots, à la place de la répétition de mots isolés.
L’apprentissage de la phonétique nécessite donc des exercices phonétiques proprement dits, mais aussi une introduction à la prosodie française. Si le français est une langue à accent de groupe, le coréen possède des variantes régionales caractérisées par la variation de l’accent. Autrement dit, le rythme et l’intonation varient d’une région à l’autre. Cela peut donner une impression d’instabilité de l’accent dans cette langue, mais chaque variante régionale a une manière précise de mettre l’accent tonique. Cette régularité pourrait permettre d’introduire la prosodie française sans trop de difficultés auprès des apprenants coréens. L’essentiel est de faire comprendre que la douceur et la musicalité de la langue française sont le résultat d’un travail régulier de la phonétique et de la prosodie.
 
5. EXEMPLE DE RÉUSSITE DE CORRECTION PHONÉTIQUE
 
 
Comme on le constate souvent, une phonétique bien maîtrisée facilite l’enseignement/apprentissage de la langue. Grâce à cette maîtrise, un Coréen pourrait avancer aussi aisément, sinon mieux, qu’un apprenant de langue latine qui n’aurait pas eu accès à la phonétique. Entre un Coréen avec une bonne prononciation et un Européen non francophone, dont le vocabulaire est riche, mais l’accent marqué, il est plus facile de comprendre le Coréen. Quelques cas vécus montrent qu’un travail systématique de la phonétique a transformé les apprenants, dont certains sont devenus eux-mêmes enseignants. Ces derniers, ayant pris conscience de l’importance de cet élément, consacrent autant d’efforts à leur tour, et obtiennent d’aussi bons résultats. L’histoire se passe dans une faculté coréenne, réputée pour son enseignement pratique du français. D’une manière générale, l’enseignement des langues dans le milieu institutionnel ne tient pas compte des aspects pratiques de la langue. C’est pourquoi les étudiants font appel aux instituts privés pour se perfectionner en langue, notamment pendant les vacances universitaires (2 mois en été et 2 mois en hiver). Or, dans la section française de cette faculté, la phonétique est prise en compte dès le départ; les cours audio-visuels sont réguliers et une pièce de théâtre montée tous les deux ans contribue à sa réputation. À l’époque où les étudiantes étaient toutes pensionnaires, l’habitude de se réunir dans la soirée pour un travail collectif facilitait la préparation.
En 1968, c’est l’année du « Mariage de Figaro ». Les rôles principaux sont attribués aux étudiantes de réputation sérieuse, de préférence celles qui ont « une bonne prononciation » et une grande taille. L’étudiante qui incarne le rôle principal est toute petite et ne possède pas encore une bonne diction. Mais elle est trop motivée et trop drôle pour manquer ce rôle. La correction phonétique commence sans tarder. Chaque jour, l’enseignante corrige avec patience et bienveillance la prononciation de son étudiante originaire du sud de la Corée, dont l’accent français est très marqué par sa variante régionale. Elle dit Au adzarr pour dire « au hasard », Ze ne te doneré pa au lieu de « Je ne te donnerai pas »…, tout est à corriger.
Son professeur lui apprend non seulement la correction phonétique, mais surtout lui fait prendre conscience de la prosodie, c’est-à-dire le rythme et l’intonation de chaque phrase, qui permet d’améliorer l’ensemble de la prononciation. Elle la fait répéter un grand nombre de fois, en prêtant attention à la mélodie, à la voix et à l’articulation. L’étudiante, qui s’améliore jour après jour, devient digne d’incarner le personnage de la pièce. C’est un succès sans précédent lors de la présentation et elle devient célèbre auprès de tous les étudiants de français de Séoul. Après l’obtention du diplôme, elle revient dans sa ville du Sud, pour un poste d’enseignant dans deux collèges de filles. Pendant une heure de leçon hebdomadaire, elle enseigne essentiellement la phonétique, quelques expressions courantes, souvent agrémentées de chansons.
Son enseignement vivant est très bien accueilli et incite beaucoup de ses élèves à se spécialiser en français. Parmi ses élèves, une amoureuse de la langue française entre à l’université et participe à la représentation du « Plus heureux des trois » d’Eugène Labiche où elle incarne le rôle principal. Puis elle enseigne, à son tour, aux étudiants qui viennent se perfectionner dans une Alliance Française. Pour elle aussi, l’auteur de ces lignes, la priorité doit être donnée à la phonétique, élément si important pour une bonne maîtrise de la langue. La réaction des étudiants est unanime et encourageante : « La phonétique est très difficile à maîtriser, et demande beaucoup d’efforts au début, mais elle permet d’avancer sûrement. C’est une nécessité absolue pour un meilleur résultat ».
 
6. PROBLÈME CULTUREL DE PRISE DE PAROLE
 
 
Une autre difficulté de l’apprentissage de l’oral repose sur des problèmes culturels concernant la prise de parole. Les Asiatiques semblent réservés, effacés, voire introvertis, et sont rarement bavards. Cette attitude est intimement liée à leur culture d’origine, qui les oblige à se mettre au second plan par rapport aux aînés, et qui, de plus, ne considère pas de façon positive l’abondance de parole. Quelqu’un d’intelligent n’a pas besoin de s’exprimer abondamment, mais doit prouver sa qualité par une action précise et efficace. La conséquence de cette particularité dans une classe de langue pourrait être examinée sous les deux angles suivants : la notion de collectivité et celle du respect du maître.
La Corée est avant tout un pays fortement marqué par la philosophie confucéenne. Celle-ci imprègne tellement les coutumes familiale et sociale, jusqu’à l’usage de la parole, que c’est une structure qui fait profondément partie de chacun. Le but recherché par cette philosophie repose sur un idéal d’ordre et d’harmonie dans les relations humaines. Cela implique une grande modération dans tous les domaines ; ainsi savoir agir ou réagir de manière équilibrée est beaucoup plus important que d’avoir un esprit vif ou critique, qui apparaît au contraire comme un facteur de désordre. Un dicton local « Le bateau saute à la montagne avec trop de rameurs, au lieu de naviguer tranquillement sur le fleuve » illustre cet état d’esprit.
L’intelligence pour les Coréens ne repose pas uniquement sur de brillantes qualités intellectuelles ou des talents particuliers, mais aussi sur la sagesse et la lucidité qui permettent à chacun de se situer dans le juste milieu, loin des extrêmes. Cette recherche de l’équilibre et de l’harmonie est précisément la source du consensus, mais conduit inévitablement à un certain conformisme, en donnant la priorité au bon fonctionnement de la collectivité de préférence à l’épanouissement individuel. Tout individu doit obéir à la loi sociale. Le système éducatif se doit de façonner des sujets tranquilles et dociles et par conséquent, les bons apprenants doivent se fondre dans le groupe comme dans la société.
Dans cette optique, prendre la parole est une manière de se mettre en avant et de se singulariser, ce qui va précisément à l’encontre des valeurs de l’éducation coréenne. La peur d’être exposés au regard de l’enseignant et des autres élèves porte les apprenants à écouter passivement le maître qui dispense le cours. Le travail dans le laboratoire de langue leur plaît, car ils sont isolés à l’abri des regards extérieurs et peuvent répéter tranquillement autant de fois qu’ils le souhaitent. Cela rejoint d’ailleurs leurs habitudes d’apprentissage fondées sur une répétition inlassable. En outre, les sureffectifs des groupes – en moyenne 50 à 60 élèves par classe – font que les apprenants sont rarement sollicités, et quand ils le sont, c’est à l’appel d’un numéro, et rarement par leur prénom.
En ce qui concerne le respect du maître, cela se traduit par un consentement permanent, qui peut prendre la forme d’un Oui systématique. Bien que l’apprentissage de la langue nécessite un échange entre l’enseignant et les apprenants ou entre les apprenants, ces derniers n’interviennent jamais. Ils ne prennent pas spontanément la parole, et même en cas de sollicitation par l’enseignant, ils répondent de manière sobre et polie aux questions posées ; une réponse trop développée les intimiderait. En effet, parler trop n’est jamais pris en considération dans leur culture, comme le montrent certaines expressions courantes : « L’homme doit avoir la bouche cousue; il vaut mieux se taire que de dire n’importe quoi; il faut bien réfléchir avant de s’exprimer, car la parole versée est comme l’eau renversée, donc irrécupérable… ».
Ces expressions ancrées dans la mentalité coréenne les obligent à parler à bon escient, ou bien à se taire. Élevés dans cette culture du silence, ils ne sont pas gênés par l’absence de parole et préfèrent réfléchir aussi longtemps que possible, pour éviter de dire n’importe quoi et surtout se rendre ridicules à cause d’une parole inadaptée. Cela permet de comprendre pourquoi ces apprenants ne sont jamais bavards, même après avoir été confrontés au comportement français. Ils ont, au contraire, l’impression de déranger l’enseignant en parlant trop, et de troubler l’ambiance du cours en posant des questions. Les échanges et les interpellations, qui vont au-delà du strict nécessaire, leur semblent donc un bavardage inutile et un dérangement à éviter. Ce qui compte le plus, c’est la parole de l’enseignant. Savoir écouter est beaucoup plus important que s’exprimer ou communiquer.
Cette attitude silencieuse et toujours consensuelle est souvent incomprise, voire gênante pour un enseignant français, qui attend de ses élèves une certaine interaction. Cela nous conduit à réfléchir sur un Oui omniprésent. Les apprenants coréens n’avouent pratiquement jamais n’avoir pas compris, car cela pourrait remettre en cause la compétence de l’enseignant, ainsi que sa pédagogie. Ils reçoivent l’enseignement sans l’analyser, ni le remettre en cause. Tout ce qui est imprimé est sacré comme la parole de l’enseignant. Au fond, ils ont une attitude soumise vis-à-vis de l’Institution et du corps professoral : ils sont attentifs, serviables, coopératifs, mais leur passivité et une certaine timidité les empêchent de s’exprimer librement. Ils comptent beaucoup sur les enseignants pour que la barrière psychologique tombe et que des liens s’instaurent réellement.
 
7. VADEMECUM POUR DES ENSEIGNANTS FRANÇAIS CONFRONTÉS À UN PUBLIC CORÉEN
 
 
  • Faire comprendre que l’enseignant est là pour aider à apprendre et à progresser, et non pas pour juger ou sanctionner les apprenants.
  • Essayer d’encourager les apprenants à participer au cours, en leur faisant comprendre que le silence n’est pas la marque du respect en
  • France, mais qu’il peut être considéré comme un signe d’indifférence.
  • Consacrer autant de temps qu’il est possible à l’apprentissage de la phonétique pour ces apprenants, qui n’osent pas intervenir sans être sûrs de leur parole. La phonétique est un bon intermédiaire qui apporte une aisance et l’envie de participer au cours, sans avoir peur d’être jugé.
  • Ne pas oublier une répétition collective qui rassure les apprenants, avant de passer à une répétition individuelle. Celle-ci pourrait être renouvelée, jusqu’à une bonne reproduction de l’élément à acquérir.
  • Privilégier la répétition des phrases construites à partir d’un contexte précis, plutôt que de varier les situations ce qui, au contraire, risque de perturber la compréhension.
Patience et douceur sont les deux mots clé dans cet apprentissage de la langue, une nouvelle aventure pour laquelle les apprenants sont venus en France.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ALLIANCE FRANÇAISE / FONDATION CULTURELLE FRANCO-CORÉENNE. 1986. Centenaire des relations franco-coréennes.
·  BOYER, M., FRONTEDDU, C. et VOLAT, A. 1985. Analyse des écarts phonétiques et leur correction chez un locuteur coréen s’exprimant en français, Mémoire de phonétique appliquée, Université de Provence Aix-Marseille I
·  GALISSON, Robert. 1990. Où va la didactique du français langue étrangère, ÉLA 79, Paris, Didier Érudition.
·  GUIMBRETIÈRE, E. et KANEMAN, M. 1989. Plaisir des sons, Hatier Paris
·  PARK, S-H. 1997. Apprendre le français en Corée, Sénat
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