2002
revue de didactologie des langues-cultures
Cours de conversation et prise de parole à Taïwan : un casse-tête chinois
Liu Shun-I
Université Nationale Centrale, Taiwan
Les apprenants chinois éprouvent des difficultés à s’exprimer en
français dans le cours de conversation, étant donné d’une part le contexte
d’apprentissage particulier dans lequel ils ont rarement l’occasion de pratiquer cette langue, d’autre part des facteurs d’ordre psychologique.
L’adoption d’une pédagogie centrée sur l’apprenant, actualisée par la mise
en place d’un certain nombre d’activités interactives, serait susceptible
d’améliorer la situation.
L’accent étant mis sur l’écrit dans l’enseignement du français langue
étrangère à Taiwan où la plupart des cours de français se déroulent en
chinois, l’enseignant assurant le cours de conversation se trouve dans une
situation dans laquelle amener à parler des apprenants n’ayant pratiquement pas l’habitude de s’exprimer en français dans d’autres cours
constitue une tâche difficile, sinon impossible, à moins de mettre en
œuvre une série de stratégies adaptées à ce public particulier. Nous
présenterons, dans cet article, le contexte d’apprentissage du français à
Taiwan, l’origine des difficultés pour l’expression orale des apprenants
chinois, et diverses activités interactives auxquelles nous avons recours
pour les inciter à parler.
CONTEXTE D’APPRENTISSAGE DU FRANÇAIS À TAIWAN
À Taiwan, pendant longtemps, l’enseignement du français langue étrangère n’existait qu’au niveau universitaire : seules cinq universités,
publiques et privées confondues, disposaient d’un département de français.
Au niveau secondaire, l’enseignement des langues étrangères ne concernait pratiquement que l’anglais qui était et qui est toujours obligatoire à
partir du collège; l’apprentissage d’une deuxième langue étrangère aux
lycées n’est une réalité que depuis quelques années (encore qu’il n’y ait
qu’une vingtaine de lycées concernés), et ce, en tant que cours optionnel,
à raison de deux heures par semaine. Par conséquent, la quasi totalité des
étudiants de 1re année des départements de français des universités sont
de vrais débutants, rares sont ceux ayant appris le français auparavant.
Les cours de français universitaires sont souvent compartimentés, à savoir
qu’il y a des cours de langue (suivant la méthodologie proposée par un
manuel), de grammaire, de composition, de lecture, d’expression orale, etc.
Par ailleurs, ces cours dont la majorité sont magistraux se déroulent la
plupart du temps en chinois, l’accent étant mis sur l’aspect écrit de la langue.
Les étudiants ont donc très peu d’occasions de parler français, le seul cours
où ils s’expriment dans cette langue étant celui d’expression orale, qui,
malheureusement, ne se déroule qu’une fois par semaine et qui ne représente
qu’une partie minime de l’ensemble des cours de français. D’où l’écart
important chez les étudiants taiwanais entre compétence et performance.
2. ORIGINE DES DIFFICULTÉS D’EXPRESSION ORALE DES
APPRENANTS TAIWANAIS
Le mode de déroulement le plus fréquent d’un cours de conversation
consiste en une batterie de questions posées par l’enseignant, auxquelles
les apprenants sont amenés à répondre. En d’autres termes, c’est toujours
l’enseignant qui déclenche l’interaction, les apprenants se trouvant en
position passive. Par ailleurs, la communication entre enseignant et apprenants domine tout le long du cours, celle qui s’instaure entre apprenants
est rare, pour ne pas dire inexistante. Si l’on gère un cours d’expression
orale de cette manière, on constate très vite que les apprenants chinois
éprouvent des difficultés à s’exprimer en français, difficultés dues à différents facteurs.
2.1. Manque de pratique orale
Comme nous l’avons dit plus haut, le fait que la plupart des cours
universitaires s’axent sur la compréhension et l’expression écrites, et
qu’ils se donnent généralement dans la langue maternelle des apprenants,
fait que ces derniers s’expriment rarement en français, sauf dans le cours
de conversation auquel le nombre d’heures consacrées est restreint par
rapport aux autres cours, à savoir deux heures par semaine, alors que les
cours de langue (manuel) et de grammaire disposent chacun de quatre
heures hebdomadaires. Il en résulte que les apprenants ont beaucoup de
mal à s’exprimer dans la langue cible. Par conséquent, ils se sentent insécurisés lorsqu’ils sont amenés à communiquer dans le seul cours où ils
sont censés ne pas rester silencieux.
2.2. Obstacles psychologiques
Les étudiants taiwanais sont d’autant plus intimidés par l’interaction avec
l’enseignant qu’ils se heurtent à des obstacles psychologiques liés aux caractéristiques intrinsèques de l’interaction en classe de langue étrangère, à savoir
que cette dernière est en quelque sorte une communication exolingue
[1] dans
la mesure où l’enseignant est, aux yeux des apprenants qui maîtrisent
imparfaitement la langue qu’ils apprennent, celui qui incarne la norme de
cette langue, et dont la compétence linguistique est évidemment bien supérieure à la leur. Autrement dit, face à l’enseignant qui, du fait de sont statut
et de sa supériorité linguistique, est amené nécessairement à juger leur
performance, les apprenants taiwanais subissent une pression psychologique constante exercée malgré lui par l’enseignant. À cela, s’ajoute la
peur de se ridiculiser en faisant des fautes. Ils sont donc très peu nombreux
à prendre la parole sans que l’enseignant ne les y pousse, préférant se réfugier dans un silence inquiet. Si, « par malheur », les questions de l’enseignant leur tombent sur la tête, ils
tournent sept fois la langue dans la
bouche avant de répondre, ayant souvent tendance à bien réfléchir sur la
structure des phrases avant de les prononcer, ce qui se traduit par des hésitations et des pauses longues qui ponctuent la formulation de celles-ci.
C’est la raison pour laquelle le cours de conversation a bien souvent lieu
dans une atmosphère froide, pour ne pas dire tendue, alors que c’est dans
une ambiance décontractée que l’enseignant pourrait mettre à profit au
maximum les potentialités de son public dans un cours d’expression orale.
Ces constatations révèlent que la pédagogie qui s’articule autour de
l’interaction du type question-réponse entre enseignant et apprenant, ne
semble pas être particulièrement efficace pour inviter les apprenants
taiwanais à communiquer en langue étrangère, et qu’il faudrait donc envisager d’autres pédagogies plus appropriées et plus performantes qui
permettent de les inciter, en leur faisant vaincre lesdits obstacles, à s’exprimer dans une langue dont ils n’ont pas une bonne maîtrise.
Cela nous a amené à nous pencher sur une pédagogie axée principalement sur l’interaction entre les apprenants, et qui se réalise à travers la
mise en place d’une série d’activités pédagogiques interactives.
3. MISE EN ŒUVRE D’ACTIVITÉS INTERACTIVES
La pédagogie adoptée étant celle qui se base sur l’interaction entre les
apprenants, la mise en œuvre d’activités interactives centrées sur l’apprenant devrait observer quelques principes que nous jugeons raisonnable et
important de signaler avant de procéder à la présentation des activités
auxquelles nous avons recours pour stimuler la participation active des
apprenants aux échanges verbaux qui s’engagent dans la classe.
En parlant des formes interactives de l’enseignement des langues étrangères, Schiffler souligne, en termes de réseau de communication, le fait que
« l’élève parle d’avantage dès que l’enseignant n’est plus le point central où
converge toute communication, et qu’un acte de communication spontané,
déterminé par l’apprenant, est empêché lorsque l’enseignant occupe une
position centrale dans le réseau de communication. » Il ajoute que la position de l’enseignant face à la classe « rappelle en permanence que l’on n’attend pas d’autres réactions que celles qui sont suscitées par l’enseignant »
[2].
Par conséquent, il faudrait que les chaises soient installées de manière
à ce que les apprenants soient assis face à face, étant donné que, « cela
rend possible que d’une seconde à l’autre chaque participant occupe à
l’intérieur du réseau de communication la place centrale que détenait
précisément l’enseignant »
[3]. Il est préférable également que celui-ci s’asseye derrière la classe ou parmi les élèves. Nous considérons donc avec
Schiffler que la forme la plus propice est celle des trois-quarts de cercle
ouverts en direction du tableau ou de l’écran de projection, et qui peuvent
à tout moment se fermer en un cercle complet
[4].
Un autre point tout aussi important est que les jeux interactifs visent
non seulement à l’application de ce que les apprenants ont appris, mais
aussi à l’apprentissage de quelque chose de nouveau, et donc que le
déroulement de l’activité soit expliqué au préalable. L’explication peut
s’effectuer soit en langue étrangère, soit dans la langue maternelle des
apprenants, l’important étant qu’ils puissent comprendre comment se
déroulent les jeux interactifs auxquels ils vont prendre part, étant donné
que la réussite d’un jeu de ce genre (en langue étrangère) dépend étroitement d’une compréhension de son déroulement
[5].
3.1. Téléphoner
La première étape consiste à présenter un petit dialogue dans lequel on
trouve des expressions courantes et utiles dans la communication téléphonique, telles que Qui est à l’appareil? C’est de la part de qui? Vous
voulez le rappeler plus tard (dans dix minutes, dans un quart d’heure) ?
Vous voulez lui laisser un message ? Vous vous trompez de numéro. Je
vous entends mal, vous pouvez parler plus fort? etc., pour que les
étudiants puissent avoir une idée de ce qui se passe lors d’une conversation téléphonique, et de l’emploi correct de ces expressions.
La deuxième étape consiste à demander le numéro de téléphone d’un
étudiant (Quel est ton numéro de téléphone ?), et à l’écrire au tableau. Ne
sachant pas la manière dont les Français donnent leur numéro de téléphone,
l’étudiant en question répond en annonçant l’un après l’autre les huit chiffres
(ou sept selon les régions) de son numéro de téléphone, par exemple, deux
sept huit quatre neuf six cinq deux (ou trois deux six cinq six quatre trois).
Nous en profitons pour leur faire connaître la manière française de présenter
son numéro de téléphone après avoir écrit ce qu’a dit l’étudiant au tableau :
vingt-sept, quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-seize, cinquante-deux (ou dans le
cas de sept chiffres, trois cent vingt-six, cinquante-six, quarante-trois). Et
nous leur demandons de faire la même chose.
Ensuite, nous jugeons bon de leur laisser la parole en les amenant à
demander le numéro de téléphone à l’un de leurs camarades. Ce dernier,
à son tour, pose la même question à un autre camarade. Ainsi de suite. Il
se produit donc une première interaction entre les étudiants, qui, d’habitude, n’interagissent qu’avec l’enseignant en répondant aux questions
posées par celui-ci, et qui sont souvent intimidés par l’interaction avec
l’enseignant pour les raisons mentionnées plus haut. Cette première interaction entre apprenants a l’avantage de leur permettre de se débarrasser
de cette intimidation, dans la mesure où le niveau de langue des uns est
censé être le « même » que celui des autres vu leur statut d’apprenant.
Le numéro de téléphone de chaque étudiant figure donc au tableau, ce
qui constitue des données de base. Nous téléphonons à l’un des étudiants
en nous servant des mots et des expressions présentés précédemment,
parlant de choses qui leur sont familières.
Nous demandons ensuite à un étudiant de téléphoner à un camarade, qui,
à son tour, appelle un camarade de son choix, ainsi de suite, la consigne
étant d’éviter d’appeler la même personne. Cet enchaînement interactif non
seulement permet à tous les membres de la classe de prendre la parole,
mais aboutit à une certaine autonomie chez les apprenants, puisqu’ils sont
libres de choisir leur interlocuteur et de parler de ce qu’ils veulent.
3.2. Conférence de presse
De par sa nature, la conférence de presse est particulièrement stimulante au point de vue didactique, dans la mesure où la forme de l’interaction amène nécessairement les apprenants à prendre la parole, plus
précisément à poser des questions.
La première étape de cette activité consiste à distribuer un rôle à chacun des
étudiants, dont l’un sera l’interviewé, et les autres les intervieweurs. Pour que la
simulation soit la plus réelle possible, nous prenons les quotidiens taiwanais
United Daily, China Times, Ming-Sheng, etc.) ou des chaînes de télévision
locales ou étrangères, qu’elles soient publiques ou privées (par exemple TTV,
CTV, CTS, TVBS, SETN, CNN, BBC, CBS, NHK, etc.). Étant investis d’un tel
rôle, les étudiants peuvent se considérer comme quelqu’un d’important (la face).
Comme la conférence de presse est généralement tenue par quelqu’un
d’important ou à la une des journaux, nous avons décidé, pour donner de
l’éclat à cette activité, que l’interviewé soit une personnalité connue de
l’ensemble des apprenants, en l’occurrence, Ang LEE, le fameux metteur
en scène taiwanais qui jouit d’un renom international et qui a été récompensé aux Oscars pour son film Tigre et dragon.
La distribution des rôles ayant été faite, il est demandé à l’interviewé
de s’installer devant les journalistes qui s’apprêtent à lui poser des questions portant sur tout ce qui le concerne. Comme nos « journalistes »
n’apprennent le français que depuis quelques mois, leur vocabulaire est
relativement pauvre. Nous faisons le tour de la salle de l’interview, au cas
où ils auraient vraiment des difficultés à formuler des questions, pour
venir à leur aide en leur proposant des mots, des expressions ou des structures syntaxiques leur permettant d’expliciter verbalement leurs questions,
autrement dit, nous nous en tenons au rôle, pour prendre une terminologie
dramaturgique, de « souffleur ».
Nous soulignons que nous n’intervenons que lorsque les étudiants le
demandent. Il est inévitable qu’ils fassent des fautes phonétiques, lexicales
ou grammaticales, ce qui nous paraît tout à fait normal et tolérable. Si fautes
il y a, et qu’elles ne constituent pas des obstacles à la compréhension des
autres étudiants, notre intervention de correction ne s’effectue qu’après
coup, autrement dit, après que l’intervention de l’étudiant en question soit
terminée, afin d’éviter, d’une part, de heurter la sensibilité de ce dernier, et
d’autre part, de perturber le déroulement de l’interaction en cours.
La conférence de presse de Ang LEE achevée, nous demandons à un
autre étudiant de prendre la place de ce dernier en jouant le rôle d’une
autre personnalité, comme par exemple Madonna. Ensuite c’est celle de
Meg Ryan, interprétée par un autre étudiant, ainsi de suite, les apprenants
interprétant à tour de rôle une personnalité de leur choix.
3.3. Interprétations des images
Les images constituent un support visuel extrêmement important sur le
plan de l’enseignement/apprentissage d’une langue étrangère, dans la
mesure où, se prêtant à de multiples interprétations, elles permettent de
stimuler l’imagination et la créativité des apprenants.
Par conséquent, il convient d’en faire fréquemment usage en cours pour
inciter les apprenants à s’exprimer. Il nous arrive de nous servir, par
exemple, d’une image extraite d’un magazine français : il s’agit d’une scène
de Tout le monde dit I love you, un film sorti en 1997, dans laquelle on peut
voir assis sur les marches d’un immeuble à Venise, Julia Roberts et Woody
Allen dont la tête penche légèrement sur sa droite. Ils ont tous les deux l’air
grave, ce qui porte à croire que quelque chose les trouble.
Dans un premier temps, nous montrons aux étudiants les images sur
lesquelles ils vont travailler ensemble, et autour desquelles des échanges
verbaux vont s’organiser. Dans un deuxième temps, il est demandé aux
étudiants de décrire physiquement les personnages figurant sur l’image : ce
qui produit des énoncés comme « Il est timide », « C’est un vieil
homme. », « Cette fille est jeune. », « C’est une jeune fille. », etc. L’étape
suivante consiste à ce que les étudiants se posent des questions les uns aux
autres sur l’image. Certains posent des questions sur la relation qui pourrait exister entre les personnages ou sur ce qu’ils sont en train de faire,
d’autres formulent des questions sur les causes possibles de ce qui est en
train de se passer, etc. Voici un échantillon de réponses qu’ils proposent :
Ils sont mari et femme. Ils sont des amis. Cet homme est triste, parce qu’il est en
chômage; cette femme le console. La femme console son mari; il est malheureux,
parce que il n’a pas eu l’Oscar. Il est triste, parce qu’il n’a pas assez d’argent pour
acheter un diamant à sa femme. Il est mécontent, parce que sa petite amie est en
retard pour le rendez-vous ; elle demande pardon. Cet homme est malheureux, parce
qu’il demande cette femme en mariage, mais elle ne veut pas. Ce vieil homme est
trop timide, il n’ose pas lui montrer son amour, etc.
À partir de l’un des énoncés indiquant que l’homme est triste à cause
du chômage, il est possible d’enchaîner avec une question portant sur le
nom de la ville où cela se passe. Si la réponse est Venise, la provocation
est facile : « C’est un chômeur riche alors, parce qu’il a de l’argent pour
voyager en Italie. » « C’est un chômeur italien. Il habite en Italie »
réplique-t-on dans le public, pour contrer l’enseignant. L’habileté des réactions surprend autant qu’elle ravit.
L’interprétation des images peut s’avérer d’autant plus intéressante
qu’elle s’accompagne d’un jeu de rôle. Il est donc demandé aux étudiants
de simuler une situation dans laquelle l’un joue le rôle d’un mari en
détresse, soit parce qu’il n’a pas réussi son concours de promotion, soit
parce qu’il a été licencié par sa société, et l’autre le rôle de sa femme qui
essaie de le consoler. Cela a comme avantage de favoriser l’interaction
entre les apprenants dans la mesure où ils sont amenés nécessairement à
coopérer pour jouer le jeu, que ce soit pour la répartition des rôles, pour
la construction du dialogue ou pour la négociation de son contenu.
3.4. Construction interactive des histoires
Raconter une histoire pendant quelques minutes est une tâche extrêmement difficile pour les étudiants de première année, vu qu’ils n’apprennent
le français que depuis quelques mois, ne disposant que d’un vocabulaire
restreint. Il faut donc les inciter à le faire d’une manière interactive.
Cette activité s’effectue de la manière suivante :
- L’histoire commence par une situation imaginée par un étudiant auquel
il est demandé d’énoncer une phrase d’introduction.
- L’étudiant suivant doit prendre le relais en enchaînant sur le contenu de
la phrase énoncée par l’apprenant précédent, et ainsi de suite, jusqu’à ce
que, chacun des membres de la classe ayant apporté sa contribution à la
construction de l’histoire, le dernier participant clôture cette dernière.
- C’est à celui qui termine l’histoire de produire un énoncé décrivant une
autre situation, amorce d’une nouvelle histoire. C’est ainsi que des
séquences pleines de surprises et de fantaisie peuvent être construites
interactivement par tous les membres de la classe, qui conjuguent leurs
efforts à la fois linguistiques et intellectuels. D’où une ambiance dynamique pendant tout le déroulement du cours.
Chasse au trésor
En partant du même principe, une autre stratégie pédagogique envisageable consiste en devinette, à savoir qu’il est demandé à l’un des apprenants d’avoir en tête un objet (ou une personne) quelconque, que les
autres ignorent, mais qu’ils s’emploient à deviner en lui posant des questions de manière qu’il soit obligé de répondre. L’apprenant en question
ressemble en l’occurrence à une proie traquée par les chasseurs que sont
les autres apprenants qui resserrent le cercle jusqu’à la victoire. La chasse
étant finie, c’est à celui qui a trouvé l’objet d’en imaginer un autre, la
chasse recommence, et ainsi de suite.
On pourrait dire que les autres apprenants jouent dans ce cas le rôle
d’un détective, puisqu’ils essaient de découvrir l’objet en question à partir
de la question posée par l’apprenant précédent, ou plus exactement, de la
réponse apportée par celui qui détient le secret. L’aspect ludique de cette
activité est d’autant plus constructif sur le plan de l’acquisition d’une
langue étrangère qu’il motive les apprenants en suscitant chez eux curiosité, stratégie, besoin et plaisir de communication. En effet, l’apprenant
qui a réussi à dénicher le trésor fait montre par là même de sa compétence linguistique ainsi que de sa compétence intellectuelle.
Ces expérimentations montrent que dans un cours de conversation, une
pédagogie centrée sur l’interaction entre les apprenants, concrétisée par la
mise en œuvre d’activités interactives, permet aux apprenants taiwanais
d’être beaucoup plus expressifs et créatifs, car, franchissant les obstacles
psychologiques qui les inhibent pour s’exprimer en français, ils se sentent
plus à l’aise lorsqu’ils sont ainsi amenés à s’exprimer dans cette langue
qu’ils maîtrisent imparfaitement. L’ambiance est beaucoup plus chaleureuse et il est possible d’instaurer une dynamique de groupe.
Nous nous sommes tenus à la présentation de quelques activités pédagogiques interactives auxquelles nous avons fait appel dans le cours de
conversation, tout en sachant qu’il existe bien évidemment d’autres
formes interactives possibles tout aussi aptes à activer l’interaction entre
les apprenants. Tout enseignant assurant un cours d’expression orale est
donc invité à mobiliser son imagination et sa compétence pédagogique
pour en concevoir. Cela peut sembler banal à des enseignants occidentaux
formés à l’approche communicative, mais cela reste encore inhabituel
pour un public asiatique (taiwanais en l’occurrence), peu habitué à ce
style de cours d’expression orale. Pour ce type d’apprenants, il faut cependant respecter quelques règles fondamentales :
- laisser un temps de préparation (d’encodage), largement supérieur à
celui qu’on accorde à un public occidental,
- placer l’apprenant chinois dans une situation « valorisante », et éviter
de lui faire jouer un rôle qui ne correspondrait pas à son statut socio-culturel.
(Productions d’étudiants)
Conférence de presse d’Ang LEE
Étudiant n° 1 : Monsieur LEE, après vous avez le prix, comment vous vous trouvez ?
Ang LEE : Je suis content.
Étudiant n° 2 : Vous n’avez pas le prix pour le metteur en scène, qu’est-ce que vous en
pensez ?
Ang LEE : Ce n’est pas grave.
Étudiant n° 3 : Avez-vous un projet pour le film prochain ?
Ang LEE : C’est un secret.
Étudiant n° 4 : Monsieur LEE, je suis journaliste de China Times, comment vous sentez-vous quand vous avez le prix pour le meilleur film étranger ?
Ang LEE : Je suis très content.
Étudiant n° 5 : Quel est votre projet pour votre prochain film ?
Ang LEE : Je vais faire un film terrible.
Étudiant n° 6 : Je suis journaliste de SETN, quel est le plus grand problème quand vous
faites ce film ?
Ang LEE : Pour moi, le plus grand problème, c’est la communication avec les
acteurs.
Étudiant n° 7 : Bonjour Monsieur LEE, je suis journaliste de CNN, je voudrais savoir
quel est votre film préféré ?
Ang LEE : Je préfère « Xi-yan » (« Garçons d’honneur », un film d’Ang LEE).
Étudiant n° 8 : Bonjour, je suis journaliste de CTS. Les films chinois sont de plus en plus
connus à l’étranger, qu’en pensez-vous ?
Ang LEE : Je pense que si l’étranger peut comprendre les films, c’est très bien, si il
ne les comprend pas, c’est désolant.
Étudiant n° 9 : Bonjour Monsieur LEE, je suis journaliste de CTV, où as-tu trouvé l’idée
du film ?
Ang LEE : Parce que j’adore le roman de WANG Du-Lu (romancier de cape et d’épée).
Étudiant n° 10 :Bonjour Monsieur LEE, je suis journaliste de TVBS, j’ai deux questions
à vous demander : Quel est votre acteur favori ? et pourquoi ?
Ang LEE : Mon acteur favori, c’est Jacky CHEN, parce que il est fort en kung-fu.
Étudiant n° 10 : Et voulez-vous travailler avec lui ?
Ang LEE : Oui, si j’ai chance.
Étudiant n° 10 : Ma deuxième question, c’est : avez-vous une idole ?
Ang LEE : Ce sont LIN Qing-Xia et LIN Feng-Jiao (deux actrices taiwanaises
célèbres dans les années 70-80)
Conférence de presse de Madonna
Étudiant n° 10 : Bonjour, je suis journaliste de TVBS. Est-ce que ton mari est fort ?
Madonna : Oui.
Étudiant n° 10 : Est-ce que c’est la raison tu l’aimes ?
Madonna : Non.
Étudiant n° 10 : Pourquoi ?
Madonna : C’est une raison, il y a beaucoup de raisons.
Étudiant n° 10 : Quelles sont les raisons ?
Madonna : Il est gentil, il est charmant, il chante très bien.
Étudiant n° 10 : Tu l’aimes beaucoup ?
Madonna : Oui.
Étudiant n° 10 : Merci.
Madonna : Il n’y a pas de quoi.
Étudiant n° 9 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de CTV, quel chanteur
préfères-tu ?
Madonna : Mon chanteur préféré, c’est Elton John.
Étudiant n° 9 : Voulez-vous travailler avec lui ?
Madonna : Oui.
Étudiant n° 8 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de CTS. Vous êtes chanteuse
excellente, vous êtes actrice avant, est-ce que vous travaillez avec votre
mari dans votre prochain film ?
Madonna : C’est possible.
Étudiant n° 8 : Quel film ?
Madonna : Je ne sais pas, ça dépend de mon mari.
Étudiant n° 6 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de SETN. Avec qui est-ce que
vous voulez travailler ?
Madonna : Je veux travailler avec Elton John, Maria Carrey, Sting.
Étudiant n° 6 : Qui est Sting ?
Madonna : Il est excellent chanteur.
Étudiant n° 7 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de CNN. Que pensez-vous de
Taiwan ?
Madonna : J’adore le thé au lait de perle, j’aime Taipei, c’est une très belle ville.
Étudiant n° 11 :Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de United Daily. Où penses-tu
le plus sexy à ton corps ?
Madonna : Les yeux et ma figure.
Étudiant n° 11 : Merci beaucoup.
Étudiant n° 1 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de TTV. Vous êtes une sexy
star. Avez-vous pensé que vous deviendrez une superstar quand vous êtes
enfant ?
Madonna : Oui, je le sais, quand je suis petite.
Étudiant n° 1 : Merci.
Madonna : Merci.
Étudiant n° 5 : Bonjour Madame, je suis journaliste de Ming-Sheng Bao. Il y a beaucoup
de parents qui n’aiment pas vos disques, peut-être parce il y a beaucoup
de violence et…
Madonna : Mes chansons sont réfléchies, mais, dans la vie, il y a beaucoup de
choses. Quelqu’un est bien, mais les autres sont mauvais.
Étudiant n° 3 : Bonjour, je suis journaliste de BBC. Voulez-vous avoir un concert à Taiwan ?
Madonna : C’est possible, mais j’habite aux États-Unis, après mon enfant aller à
l’école.
Étudiant n° 2 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de NHK. Beaucoup de monde
vous aime. Qu’est-ce que vous faites en particulier pendant que vous
préparez un concert ?
Madonna : Je fais des exercices, je répète pour chanter, je veux dormir bien.
Étudiant n° 2 : Merci.
Conférence de presse de Meg Ryan
Étudiant n° 2 : Après vous avez divorcé avec ton mari, est-ce que tu as quelque chose
difficile ?
Meg Ryan : Le divorce, c’est mon choix, parce que je travaille toujours, je veux le
divorce.
Étudiant n° 3 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de BBC. Que penses-tu de l’affaire entre Russel Crowl et Nicole Kidman ?
Meg Ryan : Ce n’est pas mon affaire, je pense qu’ils sont contents.
Étudiant n° 9 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de CTV. Dans le film « The
city of angel », vous êtes médecin, aimez-vous ce rôle ?
Meg Ryan : Oui, ce rôle me plaît, j’aime le film. Je travaille bien avec tout le monde.
Étudiant n° 7 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de CNN. Je voudrais savoir
quel acteur vous aimez beaucoup.
Meg Ryan : Sean Connery.
Étudiant n° 7 : Merci.
Étudiant n° 4 : Bonjour, je suis journaliste de China Times. Tout le monde pense que
vous êtes charmante. Qu’en pensez-vous ?
Meg Ryan : Merci. Je pense que je suis bien, normale.
Étudiant n° 1 : Bonjour, je suis journaliste. Les films que vous faites, lequel préfères-tu ?
Meg Ryan : J’aime tous mes films.
Étudiant n° 11 :Bonjour, je suis journaliste de United Daily. Tu fais beaucoup de films
romantiques. Est-il ennuyeux de faire toujours les même films ?
Meg Ryan : Pas du tout. Je suis toujours romantique.
Étudiant n° 5 : Bonjours Mademoiselle, je suis journaliste de Ming-Sheng Bao. Quel rôle
préférez-vous jouer dans votre prochain film ?
Meg Ryan : Je suis libre maintenant. Je reste à la maison, je ne travaille pas, il n’y a
pas de film.
Étudiant n° 8 : Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de CTS. Aimez-vous le film
« You’ve got mail » ?
Meg Ryan : Oui, j’aime beaucoup, j’aime Tom Hanks, j’aime beaucoup le film.
Étudiant n° 8 : Comment est cet homme, à votre avis ?
Meg Ryan : Il est gentil. Je travaille bien avec lui.
Étudiant n° 8 : Voulez-vous faire d’autres films avec lui ?
Meg Ryan : Oui, bien sûr.
Étudiant n° 10 :Bonjour Mademoiselle, je suis journaliste de TVBS. Voulez-vous avoir
un enfant ?
Meg Ryan : Maintenant je ne veux pas.
Étudiant n°10 : Deuxième question. Quel rôle préférez-vous ? Une mère, une demoiselle,
une fille ?
Meg Ryan : J’espère pouvoir essayer tous les rôles dans les films.
·
ALBER, J.-L., PY, B. 1985. « Interlangue et conversation exolingue », dans
Cahiers du département des langues et des sciences du langage de l’Université
de Lausanne 1, pp. 30-48.
·
DABENE, L., CICUREL, F., LAUGA-HAMID, M.-C., FORESTIER, C. 1990.
Variations et rituels en classe de langue, Hatier-Crédif.
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KRAMSCH, C. 1991. Interaction et discours dans la classe de langue, Crédif-Hatier/Didier.
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PERDUE, C., PORQUIER, R. 1984. Communiquer dans la langue de l’autre,
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Crédif-Hatier/Didier.
·
WIDDOWSON, H.G. 1981. Une approche communicative de l’enseignement des
langues, Hatier-Crédif.
[1]
La communication exolingue est celle qui s’établit entre individus ne disposant pas d’une
L1 commune, par opposition à la communication « endolingue » entre individus de même
langue maternelle. Cf. Porquier 1982 et 1984. Pour Alber et Py (1985, p. 35), ce terme désigne
« toute interaction verbale en face à face caractérisée par des divergences significatives entre
les répertoires linguistiques respectifs des participants ».
[2]
Schiffler (1991), p. 55
[3]
Schiffler (1991), p. 56
[4]
Schiffler (1991), p. 57-58
[5]
Schiffler (1991), p. 59