2002
revue de didactologie des langues-cultures
La difficulté du chinois ou savez-vous prononcer les chou ?
François Bourgeois
Pékin
[1]
Le chinois est bien difficile. Je puis vous assurer qu’il ne ressemble en
rien à aucune langue connue. Le même mot n’a jamais qu’une terminaison; on n’y trouve point ce qui dans nos déclinaisons distingue le
verbe et le nombre des choses dont on parle. Dans les verbes, rien ne nous
aide à faire entendre quelle est la personne qui agit, comment et en quel
temps elle agit, si elle agit seule ou avec d’autres. En un mot, chez les
Chinois le même mot est substantif, adjectif, verbe, adverbe, singulier,
pluriel, masculin, féminin, etc. C’est à vous qui écoutez, à épier les
circonstances et à deviner. Ajoutez à cela, que tous les mots de la langue
se réduisent à trois cents et quelques ; qu’ils se prononcent de tant de
façons qu’ils signifient quatre-vingt mille choses différentes qu’on
exprime par autant de caractères.
Ce n’est pas tout. L’arrangement de tous ces monosyllabes paraît n’être
soumis à aucune règle générale; en sorte que pour savoir la langue, après
avoir appris tous les mots, il faut apprendre chaque phrase en particulier;
la moindre inversion ferait que vous ne seriez pas entendu des trois quarts
des Chinois.
Je reviens aux mots. On m’avait dit : chou signifie livre. Je comptais
que toutes les fois que reviendrait le mot chou, je pourrais conclure qu’il
s’agissait d’un livre. Point du tout; chou revient, il signifie un arbre. Me
voilà partagé entre chou livre, et chou arbre. Ce n’est rien que cela; il y
a chou grandes chaleurs, chou raconter, chou aurore, chou pluie, chou
charité, chou accoutumés, chou perdre une gageure, etc. Je ne finirais pas,
si je voulais rapporter toutes les significations du même mot.
Encore si on pouvait s’aider par la lecture des livres ; mais non, leur
langage est tout différent de celui d’une simple conversation.
Ce qui sera surtout et éternellement un écueil pour tout Européen, c’est
la prononciation. Elle est d’une difficulté insurmontable. D’abord, chaque
mot peut se prononcer sur cinq tons différents, et il ne faut pas croire que
chaque ton soit si marqué, que l’oreille le distingue aisément. Ces monosyllabes passent d’une vitesse étonnante, et de peur qu’il ne soit trop aisé
de les saisir à la volée, les Chinois font encore je ne sais combien d’élisions qui ne laissent presque rien de deux monosyllabes. D’un ton aspiré,
il faut passer de suite à un ton uni; d’un sifflement, à un ton rentrant;
tantôt il faut parler du gosier, tantôt du palais, presque toujours du nez. J’ai
récité au moins cinquante fois mon sermon devant mon domestique, avant
que de le dire en public. Je lui donnais plein pouvoir de me reprendre, et
je ne me lassais pas de répéter. Il est tels de mes auditeurs chinois qui, de
dix parties, comme ils disent, n’en ont entendu que trois. Heureusement
que les Chinois sont patients, et qu’ils sont toujours étonnés qu’un pauvre
étranger puissent apprendre deux mots de leur langue.
[1]
P. François Bourgeois à Madame de ***, 15 octobre 1769, in
Lettres édifiantes et curieuses
de Chine par des missionnaires jésuites 1702-1776, Garnier-Flammarion, 1979, pp. 468-470