2002
revue de didactologie des langues-cultures
La « francothérapie », une réflexion sur le francais comme « traitement » chez les apprenants japonais face au malaise croissant de la société
Ryoko Kojima
Étudiante en doctorat de didactologie des langues et des cultures à Paris III
Le concept de « francothérapie » est le fruit d’observations menées
sur le terrain dans le sud du Japon auprès d’adolescents et d’adultes dans le
cadre du français langue étrangère. L’idée de départ établit une corrélation
entre le fait d’apprendre la langue et la culture françaises et l’ouverture
émotionnelle qui en résulte pour les apprenants. Il s’agit d’essayer de mettre
en parallèle le malaise psychologique engendré par le contexte social morose
et le système éducatif lui-même sclérosant, étouffant le rêve et l’imaginaire.
Les conséquences de ce système socio-éducatif peuvent être contrebalancées
grâce aux représentations positives du français, notamment à travers la
culture courante
[1], véritable vecteur de dynamisme pour les apprenants japonais, enfin acteurs d’une démarche réflexive, première étape de leur conscientisation. Afin d’illustrer et de mettre en pratique le concept de
« francothérapie », une étude a été menée à partir d’exemples vécus portant
sur les différences comportementales des Français et des Japonais.
Cet exposé est un témoignage personnel, fruit de mon expérience de l’enseignement du FLE. J’ai pu constater au cours de mes douze années d’enseignement au Japon qu’en introduisant la culture courante dans les cours
de français, les apprenants devenaient réceptifs et se posaient des questions.
En classe, habituellement ils ont un comportement relativement passif. Les
représentations positives de la France perçues par les élèves semblent favoriser cette attitude d’ouverture. Le lieu privilégié de l’apprentissage qu’est
la classe de français suscite alors un dynamisme; en quittant l’environnement japonais, un espace virtuel se crée et devient créateur de rêves.
L’observation puis l’analyse sur le terrain m’ont conduite à m’interroger sur
ce qu’apportaient la langue et la culture françaises aux apprenants japonais
confrontés à la « crise » scolaire dans une société touchée par la récession.
Selon moi, l’enseignement du français à travers la culture courante aurait
une vertu « thérapeutique » chez les apprenants face au malaise croissant.
Il est nécessaire de souligner la dimension socio-économique contribuant pour une large part au malaise ambiant avant d’examiner le système
éducatif et le terrain occupé par le français langue étrangère. J’essaierai
donc de soulever les points que je juge importants en les nourrissant de
mes réflexions.
1. SITUATION GÉOGRAPHIQUE, HISTOIRE ET COMPORTE-MENTS
Du fait de son insularité, le Japon, n’a jamais connu d’immigration
importante ni d’invasions étrangères. Cette particularité géographique a,
semble-t-il, imprimé chez les Japonais un caractère et une vision du
monde qui leur est propre. Il est à noter qu’en japonais, en parlant de son
propre pays, on utilise le mot « monde », ce qui conduit inéluctablement
à une sorte d’ethnocentrisme. Le fait que seulement 30 % du territoire soit
habitable a poussé les Japonais à vivre en communauté. De plus, le confucianisme et le shintoïsme ont contribué à l’instauration d’une société
féodale marquée par une hiérarchie formelle et pyramidale qui a permis
de développer chez les habitants un sens aigu de la collectivité. D’ailleurs,
la langue japonaise truffée d’euphémismes et de circonlocutions n’est-elle
pas une conséquence de l’esprit communautaire ?
On peut également noter un sentiment accru d’insécurité en raison des
séismes et des typhons qui ont dévasté le pays tout au long de son
histoire. De là, une impression d’instabilité qui fait que les Nippons ne
conçoivent le présent que dans une relation de rupture avec le passé. Cette
idée peut être aussi illustrée à travers un exemple pris dans la langue japonaise. Le mot « rêve », arrivé de Chine en passant par la Corée, s’écrit
en idéogramme :
. Les Japonais ont inventé un nouvel idéogramme
en y ajoutant la clé
qui signifie « une personne » :
. Il prend
alors le sens d’éphémère ou de fugitif. Le concept dans son entier peut donc
être interprété par : le rêve d’une personne est éphémère. C’est un des mots
révélateurs du sentiment mélancolique teinté de renoncement présent chez
les Japonais.
Avec la défaite, lors de la seconde guerre mondiale, les Japonais ont
transformé leur ressentiment en une énergie constructive. Ils se sont lancés
avec l’aide américaine dans une course folle à la puissance économique,
laissant de côté les valeurs morales traditionnelles et ce que l’on pourrait
appeler les « bonheurs » du peuple. La sacro-sainte loyauté envers l’em-pereur et la société pyramidale qui existaient auparavant se sont alors
transformées en obéissance aux principes économiques, notamment au
sein de l’entreprise. Se sont développés l’emploi à vie, la hiérarchisation
de la société par le biais du succès économique et social, la quête aux
diplômes et l’uniformisation d’une société qui feint d’adopter des valeurs
venues d’ailleurs. Malgré ces changements, le peuple est resté très discipliné. Le pays a toujours agi par esprit de corps et n’admet que difficilement la diversité. Toute différence est donc mal vue. Ce « calibrage » de
l’esprit est présent d’une façon si insidieuse que, pour vivre en paix, il
vaut mieux suivre le courant de la majorité.
Par ailleurs, les salariés japonais se fatiguent à force de courir après une
réussite économique et une reconnaissance sociale. Ils rompent peu à peu
avec l’unité familiale qui regroupait souvent jusqu’à trois générations sous
le même toit. Les maris étant tournés vers l’extérieur, les femmes voient
leur rôle confiné à l’éducation des enfants et à la gestion du foyer. Les
enfants grandissent donc dans des familles quasiment monoparentales.
Une sorte d’individualisme à la japonaise émerge de ce climat de compétition acharnée. Lorsque la crise financière fait son apparition pour la
première fois en 1991, le pays, deuxième puissance économique du
monde, entre dans une phase de mutation. Les valeurs jusqu’alors glorifiées sont remises en question. Les Japonais se sentent sans repères et
dépourvus de valeurs culturelles auxquelles se raccrocher. C’est un véritable déchirement pour les salariés, victimes malheureuses du système. En
1999,33048 personnes
[2] se sont donné la mort. Le suicide constitue la
deuxième cause de mortalité dans l’archipel. À ce triste bilan s’ajoute un
désastre typiquement japonais : le karoshi, « surmenage mortel ». Les
Japonais, au nom de la réussite sociale, ont mis en sourdine une nature
voluptueuse, héritage d’un passé prestigieux. Christian Saglio, ancien
directeur de l’Institut franco-japonais de Tokyo, nous livre sa réflexion :
« J’ai découvert que les Japonais sont en fait un peuple hédoniste coincé
dans un carcan social. Le tout est de les en faire sortir »
[3]. Le malaise
dans la société se reflète également dans la sphère éducative comme je
vais tenter de le montrer.
2. L’ÉDUCATION AU BORD DE LA CRISE
À l’issue de leur enseignement obligatoire, environ 93 % des lycéens
[4]
obtiennent le certificat de fin d’études qui n’est pas un examen national.
Ce diplôme permet aux jeunes d’accéder au concours d’entrée dans une
université publique ou privée ou d’avoir un travail sans qualification
spécifique. Les écoles primaires et secondaires sont hiérarchisées en fonction de leur réputation, c’est-à-dire en fonction de la réussite de leurs
élèves dans les grandes universités japonaises. Les concours d’entrée des
écoles les plus prestigieuses sont extrêmement difficiles. Ceux qui veulent
réussir aux concours des écoles de renom font appel à des écoles parallèles, établissements privés de soutien scolaire ou de préparation aux
concours. Plus d’un tiers des enfants et des adolescents de 3 à 20 ans les
fréquentent en dehors de leur école que ce soit le soir, le week-end ou
pendant les vacances scolaires. On recense plus de 45000 écoles de ce
type dans tout l’archipel
[5]. Les programmes sont non seulement très
chargés mais le rythme d’apprentissage y est aussi accéléré. Soumis à ces
conditions, les enfants sont sous pression et fatigués. Le but des écoles
est, en un mot, de réussir le concours d’entrée dans une « bonne » université, car c’est un facteur déterminant pour la carrière professionnelle.
Ainsi, l’enseignement est dominé dans son ensemble par un climat de
compétition aussi bien entre les élèves qu’entre les écoles.
De plus, l’enseignement est centré sur la mémorisation. Les enfants
ingurgitent des dates et des chiffres pour les examens écrits; ils deviennent
des robots doués pour l’apprentissage par cœur. La réflexion ou l’expression personnelle n’est pas privilégiée : il y a peu d’exposés, de dissertations,
de débats. Ce système n’encourage ni l’émergence d’individualités propres,
ni l’esprit critique. Les élèves japonais ne descendent jamais dans la rue
pour manifester leur mécontentement. La grève est pratiquement inexistante.
La discipline, la vie communautaire font également partie du paysage
scolaire. Plusieurs cérémonies sont organisées dans l’année où tous les
écoliers doivent se présenter selon le protocole exigé. Ce sont les raisons
pour lesquelles l’éducation japonaise est réputée pour son efficacité à
former des esprits dociles. Certes, il y a des débats autour de ce mal
éducatif qui étouffe la personnalité des élèves. Cependant, l’économie liée
à l’éducation est un secteur tellement important
[6] que d’éventuelles réformes
demanderaient beaucoup d’énergie et de temps et risqueraient d’ébranler
l’économie nippone. Le système éducatif, fortement sclérosé, continue d’engendrer des malaises. Les enfants dont les parents souhaitent qu’ils intègrent
l’élite travaillent avec acharnement et n’ont pas de temps à consacrer aux
loisirs. Face à cet univers où l’échec est perçu comme un désastre, les
enfants s’enlisent dans l’angoisse, se replient sur eux-mêmes et ont recours
à une violence dont l’issue est quelquefois dramatique. La solitude est
aggravée par un climat familial où le dialogue est difficile. Le système
n’ayant prévu aucune structure pour secourir les laissés-pour-compte, les
enfants, découragés, finissent alors par abandonner l’école. Nous allons
maintenant regarder de près ce qui se passe sur le terrain du FLE pour y
cerner la nature de ce malaise.
Au Japon, l’enseignement de la langue française est divisé en deux
branches : le français de spécialité et le français comme deuxième langue
étrangère; la première langue vivante est l’anglais que les enfants doivent
apprendre au collège et au lycée pendant six ans. L’enseignement du FLE
commence à partir de l’université sauf dans certaines écoles privées à
caractère religieux. Le français est une des langues les plus populaires
notamment auprès des jeunes filles. On peut observer une nouvelle
tendance : l’enseignement du FLE au lycée, public ou privé, comme un
moyen d’attirer des élèves.
Après avoir séjourné pendant quatre années en France, j’ai enseigné le
FLE en qualité de chargée de cours de 1986 à 1998 dans trois établissements différents situés au sud du Japon. Le premier était une « petite
université » privée de jeunes filles dont le cycle durait deux ans. Les
étudiantes avaient entre 18 et 20 ans. Le français était, avec l’allemand,
le chinois, l’italien, l’une des quatre langues étrangères enseignées, l’anglais étant lui obligatoire. C’était la première langue choisie par les
étudiantes. Elle était enseignée sous la forme de 25 séances de 90 minutes
par an. Le grand intérêt de la part des étudiantes vient du fait que la
France est l’une des destinations touristiques les plus populaires. En outre,
de nombreux magazines de mode japonais abordent régulièrement la « vie
parisienne sophistiquée » pour séduire les lectrices. Durant les premiers
cours, les étudiantes étaient intéressées mais dès que je commençais à
parler de grammaire, 90 % de la classe se mettait à bavarder. L’attrait du
français vient d’abord du charme qu’exercent sur les jeunes filles la mode,
la gastronomie, l’art, l’image de la femme indépendante, tels qu’ils sont
idéalement représentés au Japon. Tout en sachant que c’était pour elles
une langue inaccessible en raison du manque d’occasion de la pratiquer
dans la région, les étudiantes se décourageaient au fur et à mesure que les
cours avançaient. Il existait, au départ, plus d’intérêt pour la culture que
pour la langue. Ma préoccupation didactique était alors de relier la culture
à la langue de façon à les rendre toutes deux familières. C’est ainsi que
je décrivais la vie quotidienne sous forme anecdotique et avec humour.
Outre la difficulté de trouver une méthode d’enseignement adéquate,
j’avais aussi une contrainte institutionnelle : un effectif trop important (70
élèves en moyenne par classe). Les ressources financières de l’école ne
permettaient pas de créer des classes supplémentaires. J’étais rémunérée
en fonction des heures effectuées et donc créer davantage de classes aurait
signifié payer plus. Après quelques années de discussions économicodidactiques houleuses, j’ai réussi à avoir « seulement » 50 élèves par
classe, alors que le nombre d’étudiantes souhaitant apprendre le français
était en progression constante. Enseigner une langue vivante avec un
effectif si lourd était un défi difficile à relever, mais j’ai pu constater quelquefois avec satisfaction que toute la classe était à mon écoute. Le
deuxième établissement était un lycée privé semi-professionnel comprenant une formation dans l’hôtellerie, la restauration ainsi qu’une section à
vocation internationale. Le français y était une matière obligatoire. Dans
l’ensemble, les élèves (entre 20 et 45 par classe avec plus de garçons que
de filles) n’étaient pas motivés. Il s’agissait d’un public captif. Pour
décrire l’ambiance de ces deux écoles, une expression populaire japonaise
me vient à l’esprit : « Les pieux qui dépassent seront enfoncés ». Cela
veut dire que l’on ne doit pas être différent des autres. En classe, si un
élève se distinguait des autres en intervenant pendant le cours, critiques
ou brimades de la part de ses camarades devenaient alors monnaie
courante. La passivité des apprenants était mon souci majeur en classe. À
cela s’ajoutait le manque d’intérêt provoqué par la conscience d’étudier
une langue qu’ils n’auraient pas l’occasion de pratiquer en dehors du
lycée. L’école étant considérée comme une « voie de garage », les apprenants se sentaient écartés du circuit « normal » pour leur avenir professionnel. Ils étaient complexés et dénués d’énergie malgré leur jeune âge,
victimes d’un courant de pensée qui juge une personne uniquement en
fonction de sa réussite scolaire. J’ai introduit quelques scènes de films
français avec des enfants ou des adolescents pour les intéresser. Je me suis
alors rendu compte que les apprenants devenaient actifs et se mettaient à
me poser des questions sur la jeunesse française. J’ai également pu
observer l’émergence du goût pour l’étude chez un élève qui n’était doué
dans aucune autre matière mis à part le français. Cette langue était
devenue pour lui une sorte de passerelle qui pouvait le faire progresser
dans d’autres apprentissages.
Le dernier établissement était une école de langues où j’avais deux
classes le soir à raison d’une heure par semaine. Les apprenants, au
nombre de quinze par classe âgés de 15 à 75 ans, se composaient de deux
tiers de femmes et d’un tiers d’hommes. Ils étaient tous motivés dès le
départ, puisque la plupart étaient francophiles ou avaient une occupation
en rapport avec la France. Tout cela me facilitait la tâche mais l’hétérogénéité du niveau de français était très importante et l’arrivée de nouveaux
élèves se faisait à n’importe quel moment. Cependant, c’est à cette occasion que j’ai éprouvé un réel plaisir au contact de mes élèves. J’ai introduit des éléments de culture courante dans les cours. J’ai alors remarqué,
chez les apprenants, que la langue française à travers sa culture ordinaire,
actuelle, avait le pouvoir de les faire s’évader de leur réalité figée. Le
français servait de perchoir à des « oiseaux essoufflés ». Ainsi est née
l’idée de la « francothérapie ».
Mon concept de « francothérapie » n’est ni une hypnose ni une anesthésie générale basées sur la sacralisation de tout ce qui est français. Elle
est pour les élèves une invitation à une réflexion et à une conscientisation
de leur culture source sans pour autant tomber dans une attitude simpliste
et manichéenne. J’ai pensé que l’introduction de certains éléments du
système éducatif français pourrait permettre à mes élèves cette réflexion.
En France, durant tout le cursus secondaire, une grande importance est
accordée à la réflexion personnelle. Cela commence par l’apprentissage de
la rédaction et des exposés au collège et se termine par celui de la dissertation au lycée. Ces exercices ont pour finalité d’aiguiser l’esprit critique
et de permettre à l’élève de « dépasser le maître » comme le dit l’adage.
Ainsi naît la liberté d’expression du citoyen et la diversité des idées.
J’inclurai parmi la liberté d’expression la tenue vestimentaire libre des
enfants français à l’école. Le sens créatif se cultive jusque dans les détails
de la vie quotidienne. De plus, des débats pédagogiques sont engagés à
tous les niveaux parmi les personnes directement impliquées ou non. Cela
amène souvent les gens – enseignants, parents, élèves – à faire grève et à
descendre dans la rue pour manifester. Le pays est en perpétuel mouvement et la liberté d’expression génère le débat. Ce conflit constructif se
traduit souvent dans les rapports sociaux. La culture de conflit
[7] est un
aspect nodal de la culture française. Au Japon, en revanche, la discipline
a engendré la passivité. Le respect de l’ordre établi est considéré comme
une vertu précieuse. L’esprit critique n’est pas mis en valeur et la liberté
d’expression à la française reste une chimère. Cependant, depuis quelques
années – depuis la crise latente – quelques mouvements écologistes émergent et osent remettre en cause la discipline établie.
C’est la différence entre ces deux systèmes éducatifs qui m’a permis de
mettre en avant l’idée du français comme traitement chez les apprenants
japonais. Durant mon séjour en France, j’ai été témoin de nombreuses
scènes de la vie quotidienne qui, racontées, pourraient servir à illustrer
cette idée et à rendre les cours plus vivants et plus profitables aux élèves.
a) À Paris, un vendredi soir vers minuit, j’ai rencontré une immense
foule de randonneurs en rollers escortés par des voitures de police et des
gendarmes réglant la circulation avant et après le cortège. Au début, je
n’en croyais pas mes yeux, ensuite, j’ai trouvé cela plaisant. Le soir, de
22 heures à 1 heure du matin, en plein cœur de Paris, les routes publiques
sont réservées à une poignée de gens qui s’amusent. De plus, la police se
charge de la sécurité routière aussi bien pour les rollers que pour les automobilistes. Poussée par la curiosité, j’ai entrepris une enquête. Après avoir
vaincu les méandres administratifs, j’ai atterri dans le « bon » bureau de
la préfecture de police. Mes questions « naïves » ont étonné la personne
que j’interrogeais. Elle ne comprenait pas bien l’importance émotive que
je donnais à cette affaire. En fait l’explication était claire comme de l’eau
de roche. Cet événement était considéré comme une simple manifestation
de rue et il était tout à fait normal que la police s’occupe de son bon
déroulement. À partir d’une simple idée, des discussions avaient tout
simplement abouti à la réalisation de cette balade nocturne. Les Français
s’expriment pour rendre leur « rêve » accessible. Au Japon, il est quasi-ment inimaginable que les voies principales de la capitale soient occupées
en pleine nuit par une minorité de promeneurs heureux.
b) Un samedi après-midi de juin, certaines rues de Paris sont inondées
de cortèges tous plus extravagants les uns que les autres et accompagnés
de musique techno poussée à un volume ahurissant : c’est le défilé de la
« Gay Pride ». En fait, les manifestations de rue font partie des traditions
typiquement françaises et les gens se réunissent dans le but, soit d’exprimer leur mécontentement, soit de faire reconnaître leurs droits comme
c’était ici le cas pour la parade homosexuelle. Cette manifestation montre
bien l’attachement français à la notion de liberté de pensée et de conduite,
même si le mouvement « gay » s’est d’abord développé de l’autre côté de
l’Atlantique. Ce processus est extrêmement favorable à toutes les minorités dans la société.
Ces exemples m’ont aidée à dégager certains traits caractéristiques de
la société française et à la comparer avec le Japon. En France, il y a des
débats à tous les niveaux (politique, social, etc.). Les gens ont l’habitude
de discuter. La capacité de s’exprimer se cultive dès l’enfance. Elle fait
partie de l’éducation familiale et est renforcée par l’enseignement scolaire.
Les Français, contrairement à l’idée que se font d’eux les Japonais, se
réunissent assez souvent pour militer et défendre une idée. Les opinions
diverses sont enrichissantes et aident à nourrir le débat même si cela peut
conduire à une cacophonie indescriptible. Les Japonais, eux, ne se rassemblent pas afin de revendiquer leurs droits malgré leur soi-disant « esprit
de corps ». Ils se réunissent pour vérifier leur consentement mutuel. Aux
yeux des Japonais, les Français sont plus actifs qu’eux et préfèrent agir
plutôt que de rester passifs.
Le but de la « francothérapie » serait donc de montrer aux apprenants
qu’il existe une autre réalité que la réalité japonaise. Des exemples
concrets de culture courante française pourraient susciter leur curiosité et
favoriser, chez les plus réceptifs, un début de réflexion ainsi qu’un éveil
de leur sens critique. J’ai moi-même constaté que certains commençaient
à remettre en question divers aspects de la société japonaise. Des élèves
ont entrepris de se rendre en France. Cela est parfois devenu un véritable
besoin : une source d’énergie nécessaire pour vivre le quotidien japonais.
Les autres ont conservé néanmoins de la curiosité pour la culture française
(cinéma, lecture de magazines, émissions de télévision, etc.). Leur regard
a changé face à leur propre culture, preuve que le processus de conscientisation s’est bien mis en marche. Pour moi, la « francothérapie » est une
réalité mais elle est aussi à inventer et à renouveler en classe en prenant
en compte des paramètres différents : public, effectif, âge, centres d’intérêt, but de l’apprentissage, affectivité des apprenants, etc.
Il est vrai que mes propos peuvent paraître francophiles et tout à fait
subjectifs à certains, mais il s’agit d’une démarche personnelle fondée sur
une expérience acquise au cœur même du système éducatif japonais et sur
une bonne connaissance de la société japonaise. Le Japon, après avoir
atteint le sommet de la réussite économique, est confronté à de graves
problèmes de société qu’il n’a jamais connus auparavant. Cependant, cette
épreuve pourra faire naître chez les individus une force positive et
constructive qui favorisera leur quête du bien-être, car de la crise peut
jaillir la réflexion.
La « francothérapie » est avant tout un état d’esprit qui déclenche une
énergie créatrice et qui stimule l’esprit léthargique. Par la prise de
conscience des problèmes qui les entourent, les apprenants prennent du
recul; c’est une véritable bouffée d’air frais. Elle aiguise leur intérêt, les
incite à réfléchir et favorise la conscientisation de leur propre culture. La
vie japonaise n’est pas une prison sans barreaux. Les barreaux existent
dans l’esprit des gens. La meilleure façon de les retirer est de métamorphoser leur vision en donnant une dimension poétique à leur vie. C’est là
que la culture française, véritable tremplin, peut encourager ce processus
et faire découvrir, par exemple, la beauté et la richesse de la langue japonaise. C’est au contact du français que les Japonais se rendent compte
que, chez eux, il y a plus de quarante expressions différentes pour décrire
la pluie. Apprendre une langue peut devenir, pour certains, un moyen de
poursuivre leur enrichissement personnel. La « francothérapie » devrait
être une invitation à s’ouvrir au monde.
Il est possible de rêver avec la volonté de réaliser un projet dans un
avenir proche. Comme nous le montre une expression française :
« vouloir, c’est pouvoir ». Il faut aller chercher le rêve, pour cela, il faut
en avoir envie. Ce ne sont pas les autres qui nous le donnent. On doit
rendre le rêve accessible, c’est-à-dire faire un plan pour y accéder pas à
pas. Comme on le dit en français : « petit à petit, l’oiseau fait son nid ».
On peut dessiner sa vie comme on veut et réaliser ses rêves. « Dessine-moi un mouton » aurait dit Saint-Exupéry.
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[1]
Culture ordinaire partagée par le plus grand nombre des autochtones selon la définition de
R. Galisson. Elle s’oppose à la culture savante.
[2]
Dont 70 % d’hommes et 41,3 % dans la tranche des 40-50 ans.
Asahi Shimbun du 18 août
2000.
[3]
Les Voix, n° 73 1995-1996 hiver, Kyoto, p. 75.
[4]
L’État du Japon, La Découverte, Paris, 1995, J.F. Sabouret, p. 276.
[5]
L’État du Japon,
ibid., p. 272.
[6]
« … c’est environ un Japonais sur quatre dont l’occupation quotidienne tourne autour du
savoir et de l’éducation ».
L’État du Japon,
ibid., p. 279.
[7]
Différences culturelles, mode d’emploi, Sepia, 1997, Paris, Clair Michalon, p. 89.