2002
revue de didactologie des langues-cultures
Préambule : est-il fou ? est-il sage ?
Robert Galisson
1. FONDEMENTS D’UNE ENQUÊTE
1.1. Les origines
C’est en 2000, à l’occasion de mon ultime « Cercle de mai » (Colloque
annuel de clôture de mes séminaires de DEA – Doctorat en Didactologie et
Lexiculturologie des langues-cultures), à quelques mois de la retraite, donc
à l’heure des bilans, que j’ai invité plusieurs Collègues concernés par la
didactologie à rédiger un texte en réponse à la question « Comment peut-on
être didactologue ? »; puis à le présenter sous forme : • de communication
d’abord; • d’article d’un numéro des ÉLA ensuite.
- Pourquoi convoquer Montesquieu dans cette affaire ? « Comment peut-on être didactologue ? » réfère à « Comment peut-on être Persan ? », qui
renvoie, en effet, à l’auteur des Lettres persanes
[1]. J’ai pensé qu’il serait un
cicérone stimulant car, dans cette sorte de roman oriental (et libertin), c’est
avec adresse et légèreté qu’il fait passer des critiques contre le régime et la
société du XVIII e siècle, que la censure n’aurait pas tolérées dans un récit
d’apparence plus sérieuse. Ainsi pouvait-il nous aider à trouver le ton et les
mots justes pour épingler (pourquoi pas élégamment, ironiquement ??) certains travers, ou certaines misères de l’Université française à la charnière du
XX e et du XXI e s. Son humour spéculaire… et spectaculaire est si drôle et corrosif à la fois, il embrouille si subtilement les pistes qu’on aimerait pouvoir
l’imiter. Par exemple, lorsqu’il prend délibérément le parti de Rica qui se
gausse des mœurs et comportements singuliers des parisiens
[2], tout en donnant à croire, par un jeu de miroirs inversés (« Comment peut-on être
Persan ? ») que cet « Oriental » n’a décidément rien compris à la modernité
« occidentale » !
- Pourquoi choisir un palimpseste pour formuler la question générique
de cette étude ? Dans l’espoir d’apporter une touche d’imprévu… « poétique » (?)
[3] à un dire professionnel qui s’englue trop souvent dans le prosaïsme ou le jargon. Également parce que je nourris une affection particulière pour le palimpseste verbo-culturel
[4], l’un des concepts de base de la
lexiculturologie, donc d’un mode d’accès
[5] à tant de cultures fragmentées,
éclatées, oubliées qui ne demandent qu’à être réexplorées, puis intégrées
dans un ensemble éducatif construit.
- Pourquoi user de l’auto-dérision et de la question dans ce libellé ? J’ai
pensé que mes « compagnons de voyage » seraient sensibles à la provocation et mieux à même de relever le défi en étant confrontés à la question qui
m’est venue à l’esprit au départ et a fécondé le projet. Par cette question, je
souhaitais aussi obtenir des réponses plus ciblées qu’en usant d’une formule
thématique moins contraignante.
- À qui étaient destinées les réponses attendues ? En priorité aux étudiants de troisième cycle qui participaient au Colloque et avaient opté pour
la didactologie comme discipline d’inscription de leurs premières
recherches académiques. Les autres étant les lecteurs du n° 127 des ÉLA,
que la didactologie intéresse… ou inquiète. Pour des raisons éthiques, je
tenais à ce que mes étudiants soient confrontés à des opinions et des perspectives distinctes des miennes sur le même sujet. Qu’ils soient aussi informés de l’image et de l’impact des disciplines universitaires en concurrence
avec la didactologie. Et surtout qu’ils n’ignorent pas que le choix d’une discipline nouvelle au détriment de celles qui sont déjà installées présente des
risques certains.
1.2. Les objectifs
Toute auto-dérision mise à part, qu’y a-t-il de si étrange à se dire didactologue aujourd’hui ? Pour œuvrer, depuis le début des années 80, à faire
émerger, puis connaître et reconnaître la didactologie parmi les disciplines
qui se réclament, à un titre ou à un autre, de l’enseignement et/ou de
l’apprentissage des langues-cultures, je suis trop engagé pour être un témoin
impartial. Mais je crois cependant qu’une longue expérience du milieu me
rend crédible lorsque j’affirme qu’aucune des disciplines successivement
introduites au cœur ou à la marge du domaine, n’a fait l’objet d’un traitement aussi sévère que cette nouvelle venue, démunie de pedigree savant,
donc jugée indigne du moindre crédit.
Et ce, malgré (ou à cause de) l’habilitation officielle qu’elle a obtenue du
Ministère de l’Éducation Nationale, dès ses débuts, pour préparer et délivrer
un Doctorat en Didactologie des langues-cultures, sous sceau indépendant,
c’est-à-dire sans la tutelle, ni même la caution ou l’hospitalité d’une discipline établie. Malgré (ou à cause d’) un succès massif, immédiat, qui ne
s’est jamais démenti auprès des publics qu’elle privilégie (jeunes doctorants
destinés à la classe mais sans expérience, enseignants et formateurs de terrain). Dès sa première année d’exercice, cette formation doctorale fit le
plein et relégua loin derrière la grande majorité des autres formations spécialisées de Paris 3, y compris celle des sciences du langage.
Le déficit de considération, l’ostracisme occulte, le cordon sanitaire derrière lequel cette jeune discipline réputée dissidente est parquée, ne trouvent, à mes yeux, aucune justification de nature sainement universitaire.
Alors, que lui reproche-t-on ? Essentiellement d’exister. Elle alarme, elle
fait peur. L’importance croissante du public qui la porte et la transcende,
parce qu’elle est ouverte aux problèmes contextuels et aux attentes particulières, épuise le vivier d’étudiants potentiels des disciplines concurrentes
focalisées sur l’universel, et affecte du même coup leur prestige. De sorte
que, sans malveillance aucune, elle trouble l’ordre établi, la tranquille assurance des héritiers par simple allégeance et les prive d’une partie de leurs
privilèges ordinaires. C’est là tout son crime, mais il est de ceux qu’on ne
pardonne pas.
Faute de pouvoir infléchir les inébranlables convictions des premiers (?)
occupants de ce territoire indivis, j’ai voulu prendre le problème à l’envers,
sonder les cœurs et les reins de ces fâcheux, ces Persans des temps
modernes, que seraient les didactologues. Sont-ils fous ? Sont-ils sages ?
Où veulent-ils en venir ? Et d’abord pourquoi s’obstinent-ils à servir une
discipline incapable de leur offrir la considération et le respect, en dépit des
efforts qu’ils déploient pour la promouvoir et satisfaire les publics qui lui
font confiance ?
Voilà ce que j’ai essayé de savoir. Par quels moyens ? La déconstruction du
palimpseste générique livre déjà trois questions-clés : Comment et pourquoi
devient-on didactologue ? Qui le devient ? Et les consignes (présentées infra),
les déclinent à leur tour en d’autres questions. L’ensemble forme un canevas
serré autour de l’interrogation centrale et les réponses obtenues, faute de dresser un profil de didactologue (mission impossible), esquissent un faisceau de
circonstances propices, un environnement favorable à son éclosion.
1.3. Les hypothèses
Elles procèdent des observations suivantes, dont certaines, déjà ébauchées dans les objectifs, sont ici reprises et complétées :
- la didactologie originelle est une discipline sans patrimoine érudit, elle
ne mobilise pas de capital intellectuel normé, de savoirs cotés à l’Argus universitaire;
- elle est portée par des enseignants-chercheurs qui se veulent généralistes, parce qu’ils visent en priorité les acteurs de terrain, qui le sont eux-mêmes par obligation, et qu’ils souhaitent non seulement accompagner au
plus près, mais aussi pousser à prendre leurs responsabilités, pour devenir
collectivement le fer de lance de la discipline; et ce dans un monde où les
spécialistes pointus tiennent le haut du pavé et où leurs pairs des disciplines
non interventionnistes affichent leurs spécialisations ;
- elle apporte peu de considération transversale à ceux qui la défendent,
parce que ce genre de crédit est régenté par les disciplines qui ont pignon
sur rue et possèdent les moyens médiatiques de se faire valoir;
- pour ces raisons et d’autres moins académiques encore, elle est vécue
par les tenants des disciplines en place comme un schisme dangereux, qu’il
convient d’éradiquer.
Ces prémisses donnent lieu à deux hypothèses complémentaires de travail, qui ont plutôt pour objet d’orienter l’investigation que d’obtenir confirmation de leur bien-fondé :
- la didactologie est mal équipée pour séduire les héritiers légitimes des
grandes familles disciplinaires, les successeurs de sang ou de rang à capital
social et intellectuel reçu ou acquis, qui s’inscrivent naturellement dans la
file serrée des passagers de la voie royale, bien tracée, bien dallée;
- de sorte que, dans le paysage actuel, étudiants mis à part, elle est plutôt
de nature à s’attacher les services d’individualités en rupture d’attache,
d’heimatlos cherchant leur voie, d’accidentés de la ligne droite, … tous
décidés à se découvrir eux-mêmes dans leurs aspirations profondes et à
léguer un patrimoine dont ils n’ont pas hérité.
2. DÉROULEMENT DE CETTE ENQUÊTE
2.1. Les informateurs
2.1.1. Les consignes
Comme certains invités de la première heure sont descendus du train
avant le terminus – après avoir prononcé leur communication du « Cercle
de mai », ils ne l’ont, hélas, pas rédigée –, j’ai dû les remplacer par d’autres
compagnons de voyage, puis compléter progressivement l’équipe de rédaction du présent numéro des ÉLA.
Le canevas de texte et les consignes envoyés aux collaborateurs de la
seconde vague – v. ci-dessous – ne sont que la mise en forme synthétique
des recommandations qu’avaient reçues (oralement et/ou par écrit) ceux de
la première.
Comment peut-on être didactologue ?
- 1. Une tranche de vie
- Comment êtes-vous venu(e) à la didactologie des langues-cultures ? Par quel cheminement personnel ? Quelles influences ?
- Quels sont les traits spécifiques à cette discipline qui ont retenu votre attention et emporté votre adhésion ?
- Quel rôle a-t-elle joué dans vos réflexions et recherches personnelles ?
- 2. Un état des lieux
- La didactologie a-t-elle une fonction et laquelle dans votre université ? Dans les universités de votre pays ?
- Quels rapports entretient-elle (éventuellement) avec : • les sciences du langage ?
• les sciences de l’éducation ? • les sciences sociales ? • la littérature ? • les didactiques
applicationnistes ?
- 3. Une perspective d’avenir
- Quelle place imaginez-vous pour la didactologie dans la formation des enseignants
et l’éducation des apprenants en langues-cultures ?
Robert Galisson
P.S. : – Dans l’esprit de l’ouvrage, la partie « récit de vie » est à privilégier. – Si vous
ne vous réclamez pas de la didactologie, mais d’une didactique interventionniste et
autonome, la perspective générale est analogue et vous êtes le (la) bienvenu(e).
2.1.2. Les choix
Pour des raisons de principe, j’ai voulu qu’il y ait parité entre sexes et tenu
à ne pas dépasser le nombre maximal de participants que la revue suggère
aux coordinateurs de numéros : 10 au total, soit ici 5 femmes et 5 hommes.
Après l’emploi d’« enquête » dans le titre du chapitre, j’utiliserai « informateur », « échantillon », pour désigner individuellement, ou globalement,
les collaborateurs de cet ouvrage. Les trois termes, associés d’ordinaire
pour rendre compte de la même démarche, sont commodes en la circonstance, mais leur mobilisation ne préjuge en rien de la scientificité (avec un
grand S) d’une recherche que la subjectivité imbibe de part en part.
L’instabilité, l’évanescence de l’objet (à la fois objet d’étude… et sujet
collectif) empêchent en effet de considérer l’échantillon comme scientifiquement représentatif de la multiplicité/singularité des didactologues en
général. Et l’augmentation du nombre d’informateurs ne permettrait pas
d’approcher de beaucoup plus près l’inextricable complexité dudit objet.
Ce que je cherche à saisir n’est pas de l’ordre du dénombrable, ni du
démontrable, mais du tendanciel. Pour le dire, je ne puiserai pas aux sources
limpides des causes, des conséquences,… et de la seule rationalité, mais
dans les eaux plus troubles des inclinations, des propensions, des dispositions… et aussi de l’intuition. Ce sont les fondements dynamiques et obscurs des forces qui interviennent dans l’orientation des activités communes
à certaines catégories d’acteurs sociaux (en l’occurrence celle des didactologues) et les poussent à agir et se comporter en convergence, dont je voudrais observer les effets et relever certains traits spécifiques.
En ce qui concerne l’agencement des textes, il n’a pas une importance
décisive sur la teneur de l’information globale, puisque chaque auteur ayant
à répondre aux mêmes questions, toutes les contributions auraient pu porter
le même titre et devenir ainsi interchangeables. Ce qui n’est pas le cas dans
les numéros ordinaires, où chaque article étudie l’objet sous un angle différent – donc traite d’un sujet dans le sujet – et trouve ainsi sa place en fonction de tous les autres, dans une nécessaire organisation d’ensemble. La solution la plus simple aurait donc été de les classer dans l’ordre alphabétique
des noms de leurs auteurs. J’ai renoncé à cette facilité pour donner davantage
de sens à l’opération. C’est ainsi que, revenant à l’idée de parité et d’égalité
de traitement des sexes, j’ai choisi de faire alterner un texte de femme – un
texte d’homme, afin d’éviter la constitution, la comparaison et… l’opposition éventuelle de deux groupes d’auteurs, l’un féminin, l’autre masculin.
2.1.3. Les présentations
Pour introduire les co-auteurs, je n’ai retenu que quelques traits qui me
paraissent les caractériser au plan personnel et les qualifier au plan professionnel. En d’autres termes, je me suis intéressé d’abord au sujet (le didactologue), mais aussi à l’objet (la didactologie). Le lecteur les découvrira
dans l’ordre d’apparition de leurs articles au sein de l’ouvrage. Ils représentent 6 pays : l’Argentine (1), la Chine (1), l’Espagne (2), l’Italie (1), le
Portugal (1), et la France (4).
Toujours pour éviter la formation inopportune de groupes, les Français,
plus nombreux, sont répartis tout au long de la liste.
Les choix évoqués supra m’ont permis d’installer au premier rang des
informateurs une femme et un homme qui méritent un hommage particulier,
pour défendre, sans faiblesse, avec courage et intelligence, deux principes
trop souvent mis en veilleuse pour raisons de confort personnel, alors qu’ils
sont indispensables au déploiement de la didactologie : 1. privilégier les
acteurs de terrain; 2. assumer les risques inhérents à la fonction de chercheur.
J’ai nommé :
-
Chantal FORESTAL (France), figure emblématique du FLE, qui a
livré naguère, au péril de sa santé, un combat qu’elle perpétue, pour arracher un statut honorable en faveur des enseignants vacataires, à des instances académiques refusant de prendre en compte les compétences
acquises sur le terrain et ne reconnaissant que des diplômes… ne préparant
pas à la profession.
-
Rong FU (Chine), jeune directeur dynamique du département de français
à l’Institut des langues étrangères de Beijing, qui a su introduire la didactologie, en oblique et en finesse, dans un système universitaire arc-bouté sur une
tradition frileuse, mais inéluctablement condamné à s’ouvrir, sous les pressions conjuguées du monde extérieur et des générations montantes.
La pénurie d’espace m’amène à choisir une écriture dommageablement
plus elliptique pour présenter les Collègues dont les noms suivent. Je fais
confiance à leurs talents particuliers et divers pour que le lecteur oublie l’indignité du traitement que je leur inflige :
-
Estela KLETT (Argentine) : • une « force qui va », que rien n’arrête ni
ne rebute et une plume agile, ailée, qui sait la façon de dire les choses ; • une
énergie renouvelable à la demande, une générosité prodigieuse dans l’effort,
un enthousiasme communicatif; • une professionnelle tous terrains et de terrain qui ne sépare jamais l’action de la réflexion; • un modèle pour tous les
didactologues.
-
Jacques CORTÈS (France) : • un article magistralement enlevé, associant avec brio la métaphore, la drôlerie, l’humour; • un état des lieux limpide, d’une véridicité féroce : Montesquieu aurait aimé; • un texte cathartique qui fera date pour tous les collègues ayant eu à souffrir d’ostracisme
ou de mépris ordinaires ; • en toile de fond : une œuvre protéiforme, une
connaissance supérieure et internationale du milieu.
-
Paola BERTOCCHINI (Italie) : • un récit de cœur et de raison, dense,
ardent; • une capacité inouïe à refuser l’échec, à remettre sans fin l’ouvrage
sur le métier ; • un besoin vital de ne jamais déserter la classe, moteur de
toute action et lieu de révélation de ce qui ne saurait attendre; • un prototype d’éducateur accompli, dans ses œuvres cumulées d’enseignant, de
chercheur et de formateur de terrain.
-
Christian PUREN (France) : • une synthèse historique puissante,
livrée, clé en main, avec un appareil conceptuel lumineusement performant,
conçu dans la rigueur et la… jubilation; • un morceau d’anthologie que les
formateurs et les « se formant » n’ont pas fini d’exploiter et de gloser; à
verser au patrimoine des études transversales sur l’accès aux langues ; • le
maître inégalé du surplomb domanial et du méta en général.
-
Carmen GUILLEN DÍAZ (Espagne) : • une auto-analyse très fine,
qu’apprécieront tous ceux qui vivent dans une frustration douloureuse le
rejet ou la tabouisation de leur domaine d’investissement; • un désir estimable d’emprunter une voie « légale » pour promouvoir une discipline mal
aimée, mal nommée, mais en phase avec la demande sociale (la DLL); • un
scrupuleux et fervent effort de sincérité.
-
José Luis ATIENZA (Espagne) : • un souci légitime de ne souscrire à
aucun enrôlement; • des critiques saines, fortes, constructives, dont la
didactologie ne saurait faire l’économie, puisqu’elles ne peuvent que la crédibiliser et l’affermir ; • une capacité exceptionnelle à forcer l’écoute, à élever le débat; • une (extra)lucidité puisée aux sources d’une culture éminente
et d’une nature exigeante; • une référence obligée tous horizons.
-
Clara FERRÃO TAVARES (Portugal) : • un parcours initiatique de
longue haleine, à la mesure d’une curiosité gourmande; • une expérience
riche, originale et concertée; • un besoin et une volonté tendus de ne rien
laisser à l’abandon, de couvrir tout l’éventail des possibles disciplinaires :
une (multi-)fonctionnalité maximale; • une figure de proue et une autorité
incontournable dans le domaine.
-
R.G. : • la toile de Pénélope; un texte serré, débordant, qu’il fallut détricoter dans la souffrance, pour réduire le tapuscrit final aux 128 pages fatidiques
2.2. Les résultats
2.2.1. Des convergences
J’entends par là certaines caractéristiques que partagent les informateurs
– repérables à partir de ce qu’ils disent d’eux-mêmes (l’explicite) et de ce
que donne à entendre la tonalité de leurs discours (l’implicite) –, recueillies
puis traduites avec les mots de mon répertoire et qui ébauchent une sorte
d’auto-portrait-robot discontinu et impressionniste du didactologue.
- Parmi ces caractéristiques communes, on reconnaîtra d’abord la
volonté de joindre intimement l’action et la réflexion. Tout dans leurs propos récuse l’image de témoins impassibles, de descriptivistes distants et
accrédite celle d’acteurs engagés, d’interventionnistes décidés. Enseignants
et chercheurs à la fois, ils assument leur double responsabilité et prennent le
risque de se tromper en compagnie des collègues qui, sur le terrain, sont en
position de valider ou d’invalider leurs suggestions d’action. Pour comprendre et vivre de près ce qu’ils font et se donnent à faire, ils n’imaginent
pas de se situer au-dessus de la « mêlée », mais dans la mêlée.
- Chez les collègues qui ont participé à cette enquête, on n’identifie pas
de voyageurs de l’impériale, d’aristocrates de la culture ou de la fortune, à
l’héritage établi. Aucun n’a suivi de bout en bout un itinéraire classique,
rectiligne, pavé de certitudes, n’a été à l’abri des aléas de la vie (professionnelle… ou personnelle). Chacun a eu son lot de bifurcations, de ruptures,
d’échecs, qui cassent le rythme, sapent le moral, mais stimulent la volonté
des plus aguerris. Tous ont lutté pour devenir ce qu’ils sont.
- Il me semble aussi que c’est avec une délectation sans cesse renouvelée que les co-auteurs de l’ouvrage ont découvert et continuent de
découvrir dans la didactologie
[6] tout un territoire de ressources, de
moyens, de pistes, de lieux jusqu’alors sous-explorés ou sous-exploités, à
partir desquels ils peuvent œuvrer à la formation et l’autonomisation
d’acteurs de terrain directement concernés, donc motivés par les problèmes qu’ils rencontrent et s’efforcent de résoudre avec eux. Ils saisissent alors la didactologie dans son essence même et réalisent qu’elle est
un chantier en perpétuel recommencement, déplacement, développement,
un processus ininterrompu dans lequel tout ce qui est accompli aujourd’hui peut être enrichi demain, ou remis en cause après-demain. Ils trouvent dans la dynamique de l’inachevable une source inexhaustible de
liberté, de créativité.
- Tous ces informateurs paraissent également animés par la vibrante obligation de ne pas subir, de ne pas baisser les bras, de ne pas se résigner à
l’injustice, à l’immobilisme, à l’aveuglement, de ne pas céder à la compromission, de ne pas capituler devant les vilenies ou les faiblesses des
hommes. Éternel Sisyphe, le didactologue sait qu’il ne changera pas la face
du monde, que le grand soir n’est pas pour demain. Ce qui… l’encourage à
persévérer, pour aider le plus grand nombre à se prendre en charge et se tracer un horizon social commun. En tant qu’éducateur habité par la flamme
d’une citoyenneté multiple, à partager, il a fait vœu de ne pas renoncer.
C’est sa grandeur… et sa fragilité.
- Est-il fou ? Est-il sage ? Les deux sans doute. Le didactologue que j’ai
rencontré est une femme ou un homme de bonne volonté, à l’écoute des
autres, qui a le sens du pari et pense avoir trouvé une discipline à la mesure
(ou à la démesure ?) de ses besoins d’action, de réflexion et aussi d’émotion. Une discipline capable de satisfaire son besoin d’idéalité, de faire tourner le moulin de son imaginaire et de ses rêves, d’entretenir l’espoir que
l’utopie présente est grosse de réalisations à venir.
2.2.2. Des divergences
Pour opposer à « convergence » (ce qui tend vers un fond commun), il
fallait un générique de même niveau; par commodité, j’ai retenu « divergence », l’antonyme; mais ce dont je vais faire état relève plus souvent de
différences (ce qui distingue un individu d’un autre) que de divergences (ce
qui marque un désaccord).
- Le mode de traitement des consignes, en particulier des trois étapes de
l’enquête, fait apparaître des distinctions, parfois importantes, d’un informateur à l’autre. Alors que tous s’appuient sur la « tranche de vie », certains
court-circuitent l’« état des lieux » et/ou la « perspective d’avenir », pour
des raisons qui tiennent, le plus souvent, au contexte national et aux fonctions qu’ils exercent. J’ai ma part de responsabilité dans ces lacunes, pour
avoir insisté sur la « tranche de vie », donc forcé la main (… ou la plume)
des co-auteurs.
- Mais c’est au niveau de l’emploi de ce que j’appelle le « je autobiographique » que se situent les principales disparités. Disparités qui peuvent
tenir à l’énonciation (le destinateur) ou à l’interprétation (le destinataire)
des consignes. J’ai sans doute eu tort d’emboîter le pas des anthropoloques
demandeurs de « récits de vie », de « tranches de vie ». Si j’avais été plus
attentif ou créatif, j’aurais parlé de « segments, fragments, parcelles, bribes,
éclats… de vie », vocables mieux appropriés à ce que j’avais à dire et qui
auraient pu rassurer les informateurs, en les éclairant sur les limites et la
modestie du propos. Disparités qui peuvent également tenir à la difficulté
intrinsèque de parler de soi à la première personne, donc de se mettre en
scène, surtout dans une profession où l’Autre absorbe l’essentiel de l’énergie de ses membres et les détournent d’eux-mêmes, parfois mal à propos
[7].
- Certaines spécialisations antérieures peuvent également influer sur les
relations entretenues par tel ou tel avec le « je autobiographique », créant
ainsi des disparités d’un autre ordre. Par exemple, l’histoire immédiate est
difficile à dominer, dans la mesure où elle ne permet pas le recul. Et peut-être davantage encore lorsqu’il s’agit de l’histoire personnelle : l’introspection – être à soi-même son propre observateur : de la fenêtre, se regarder
dans la rue – relève d’un dédoublement pour le moins acrobatique. Les historiens sont mieux placés que d’autres pour le savoir, donc sans doute plus
sensibles à la difficulté.
- Quoi qu’il en soit, par pudeur, par prudence (crainte de paraître naïf, ou
dupe de sa propre naïveté), par répugnance à se livrer au regard d’autrui,
certains ont réduit le « je » à la portion congrue en le diluant dans le
« nous », ou en faisant porter l’essentiel de leur réflexion sur des secteurs
d’investigation qui leur sont plus familiers. D’autres ont découvert les vertus du discours narratif personnalisé et parlent d’eux-mêmes sans
contrainte, librement, avec plaisir, alors que les universitaires sont habituellement plus commentateurs que narrateurs. Et puis il y a ceux qui font
remonter leur histoire très loin dans le temps, ceux qui la cadrent sur leur
rencontre avec la discipline, ceux qui mêlent intimement vie professionnelle
et vie personnelle, ceux qui marquent scrupuleusement la distinction entre
les deux, etc. Autant d’informateurs, autant de points de vue sur la manière
de traiter le sujet et autant d’options tout à fait légitimes. L’ensemble constitue une image kaléïdoscopique de la présentation de soi et de ce que chacun
veut en donner à voir dans (et hors de) l’espace disciplinaire. C’est un
témoignage précieux, me semble-t-il, de la variété, la diversité des membres
d’une collectivité stable d’enseignants-chercheurs-formateurs, qui se reconnaissent dans les valeurs constituantes de la didactologie ou de disciplines
parentes des pays voisins (« Didáctica de la Lengua y la Literatura » en
Espagne, « Glottodidattica » en Italie…).
- En ce qui concerne les désaccords (c’est-à-dire certaines formes de
divergences, dans les termes génériques retenus ici), je n’en ai relevés que
deux. Le premier oppose les Collègues qui pensent que le fatum (le destin)
règle par avance ce qui doit être, donc le cours des choses, à ceux qui refusent cet inexorable déterminisme et se reconnaissent dans une conception
où la liberté individuelle autorise certains choix de vie. Le second touche à
l’applicationnisme; plus exactement à ce que l’on peut mettre derrière théorisation interne et théorisation externe. Ces discordances d’opinions concernent plus spécialement José-Luis Atienza et moi. Bien que nos textes ne se
répondent pas, j’ai placé le sien aussi près que possible du mien, en antépénultième position, afin que les lecteurs qui accéderont à l’ouvrage linéairement aient en mémoire les positions que chacun y défend.
Pour conclure, revenons… aux hypothèses, assurément trop courtes,
donc insuffisantes, puisque rien n’avait été envisagé au niveau des divergences, qui méritent aussi considération. Si elles paraissent vérifiées, donc
probantes au niveau des convergences, dans la mesure où elles ont permis
un déchiffrage (empathique) de ce qui satisfait à l’attente de l’observateur,
elles ne l’ont évidemment pas aidé à voir ce qu’il n’était pas préparé à voir.
Fallait-il en fabriquer d’autres, incitant à une lecture plus critique et mieux
armée des textes ? Je le pense et déplore de ne pas m’y être essayé.
D’ailleurs, au moment de boucler cet essai, j’éprouve un sentiment
d’inachevé, qui exaspère et dépasse très largement ce regret. Conscient que
mon incurable faiblesse était d’être juge et partie dans l’aventure, j’avais
sollicité Mariagrazia MARGARITO, de l’Université de Turin, pour
balancer mon excès de subjectivité par un regard externe, dans un rôle de
métalecteur interprète, capable de faire dans la contre-courbure. Elle avait
accepté cette tâche délicate, heureuse de rendre service. Il y a quelques
mois, surpris par le volume de nombreuses contributions, je lui avais fait
part de mes préoccupations devant l’excessif embonpoint de ce numéro un
peu spécial. Elle s’était aussitôt retirée, avec élégance et discrétion.
Aujourd’hui, je mesure le vide qu’elle laisse et regrette amèrement son
absence. L’ouvrage est en deuil d’un regard distancié, vigilant comme le
sien, qui m’aurait placé dans la peau d’un… observateur observé, où je me
serais senti moins seul !
Je m’en voudrais de clore ce trop long préambule
[8] sans faire part de ma
gratitude et mon respect aux Collègues d’ici et du bout du monde qui n’ont
pas craint de brouiller leur image de marque en la livrant au regard de tous,
pour que cette insolite et tâtonnante tentative accouche, non pas d’un profil
de médaille taillé dans la certitude, mais d’un embryon d’auto-portrait discontinu, pointilliste, attestant au moins de l’existence d’un sujet collectif (le
didactologue) qui n’était, jusqu’alors, jamais sorti de l’ombre de son objet
(la didactologie). C’est une première symbolique. En ces temps de confusion, de renonciation civique et axiologique, où il s’agit de réapprendre aux
hommes à vivre ensemble, elle invite les tenants de l’éducation aux (et par
les) langues-cultures à
sacrifier au principe d’urgence et ne plus privilégier
l’objet, matière inerte, aux dépens du sujet (quel qu’il soit : apprenant,
enseignant, formateur), trop souvent réifié, déshumanisé ou froidement
conceptualisé.
[1]
Publiées en 1721, à Amsterdam, sous le voile de l’anonymat.
[2]
Cf. les portraits du nouvelliste, du décisionnaire, de l’homme à bonnes fortunes, etc. et aussi
la description des embarras de Paris (déjà !).
[3]
Voir la
dimension artistique de la didactologie dans l’article de clôture du numéro, p. 384).
[4]
Voir « Les palimpsestes verbaux : des révélateurs culturels remarquables, mais peu remarqués »,
Les cahiers de l’ASDIFLE n° 6, 1994.
[5]
Parmi beaucoup d’autres…
[6]
Ou la discipline qui en tient lieu dans leur pays. Je rappelle que mes invités sont des didactologues déclarés, ou des compagnons de voyage étrangers.
[7]
Au cours de cette étude, j’ai pris conscience que la focalisation excessive, parfois exclusive
sur l’Autre constitue une carence gravissime de la formation des acteurs du domaine. Pour devenir
enseignant, formateur, chercheur aguerris, pour maîtriser ses impulsions, se méfier de soi,… et se
faire confiance aussi, il faut d’abord se connaître. Or, à ce jour, le souci des instances universitaires n’a pas été d’apprendre à bien se connaître aux publics qu’elles accueillent et qu’elles forment, pour qu’ils puissent, à leur tour, mieux connaître et ainsi mieux aider les autres.
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Qui prépare mais retarde aussi le lecteur dans sa quête de l’essentiel : un contact direct avec le
témoignage des informateurs.