2002
revue de didactologie des langues-cultures
Parcours de combattante
Trois pays, un même défi
Estela Klett
Université de Buenos Aires, Argentine
Un récit où se mêlent l’anecdote, la couleur locale et les critiques du
système scolaire sert de base à une autoanalyse du parcours professionnel de
l’auteur. Comment est-elle arrivée au FLE et, plus tard, à la didactologie?
Quel rôle ont joué la motivation, le hasard et l’interaction avec les différents
acteurs sociaux du milieu éducatif? À chaque étape du chemin, un regard
minutieux se posant sur la réalité devient le tremplin pour la réflexion et le
développement personnel, ainsi que pour le changement ou l’intervention
didactique.
« A teacher teaches like the person he is »
(Chistopher Brumfit)
[1]
Née dans un minuscule village uruguayen, le français n’a jamais été une
langue vraiment étrange ou étrangère pour moi étant donné que des
membres de ma famille paternelle appartenaient à la vague migratoire qui,
vers 1850, quitta une région francophone – les vallées du Piémont italien –
pour s’installer sur les rives du Rio de la Plata, le fleuve/estuaire qui se
trouve entre l’Uruguay et l’Argentine. Vaudois
[2] fervents et durs travailleurs, ces immigrés fondèrent des villages dont les noms constituent le
lien évident avec un passé qu’ils ne voulaient pas oublier. Colonia
Piamontesa, Colonia Valdense, Colonia Cosmopolita, c’étaient des
bleds
insignifiants au début. Aujourd’hui ils ont beaucoup grandi et se situent
parmi les régions les plus florissantes de mon petit pays natal.
À l’âge de dix ans mes parents, des protestants convaincus, ont décidé
que l’occupation de leur fille à l’école était insuffisante et qu’il s’avérait
indispensable de combler un peu les heures de loisir avec des études supplémentaires. Alors, j’ai eu droit aux leçons de piano chez le seul professeur
qui habitait le village. Comment décrire la panique que le clavier provoquait
en moi, ou encore la sueur glaciale qui perlait sur mon visage lorsque le
jeune homme me demandait le solfège ? D’un caractère décidé et tenace,
malgré mon jeune âge, j’ai résisté de toutes mes forces : je n’aimais pas la
musique et ne voulais plus de leçons de piano. Mais, pour convaincre mes
parents il fallait bien proposer quelque chose à la place. C’est ainsi que les
cours de français sont entrés dans ma vie et que j’ai fait mon entrée triomphale dans l’univers magique d’une langue étrangère. Connu de tous ceux
qui enseignaient le français par la méthode directe dans les années soixante,
le livre de Mauger appelé couramment Mauger Bleu (MB) égrenait à mes
yeux, au fil des leçons, un monde extraordinaire et passionnant où je ne
décelais ni « faux dialogues », ni fonction référentielle omniprésente, ni
centres d’intérêt, ni longues listes de vocabulaire avec des mots comme
le
mât de Cocagne ou les femelles des animaux telle
la truie,
l’ânesse ou la
pigeonne (MB I : 164)
[3]. J’adorais la petite Hélène parce qu’elle était extrêmement curieuse, comme moi. Pierre, son frère, avait par contre moins de
charme car il n’était « ni beau ni laid » (
op. cit., 22). Les leçons de Madame
Gonnet m’ouvraient des perspectives inouïes : les Français avaient l’eau à
la bouche devant un plat d’escargots, ces petites bestioles que j’écrasais
gaiement les jours de pluie parce qu’ils dévastaient les plantes du jardin; ils
mangeaient du fromage à la fin du repas alors que chez nous on le servait
coupé en petits cubes comme apéritif avec le vermouth du dimanche et
enfin, la variété de ces fromages était si grande qu’ils pouvaient en goûter
un différent chaque jour de l’année. Je n’ai jamais oublié une photo qui se
trouvait à la fin du manuel et sur laquelle notre professeur a évité tout commentaire. « On s’embrasse beaucoup sur le quai des gares françaises » disait
la légende accompagnant la photo (
op. cit., 186) qui faisait rêver la jeune
adolescente que j’étais devenue.
Peu à peu le français, cette langue qui préservait l’intimité des adultes de
ma famille puisqu’elle leur permettait de communiquer sans que nous, les
enfants, nous comprenions ces paroles mystérieuses qui chuintaient ou
bourdonnaient dans la bouche de mon grand-père vaudois, ces sons opaques
et sombres logés dans le nez des vieilles tantes sont devenus familiers, amicaux et sans secrets pour moi. Ainsi, quatre ou cinq ans de français aux
bons soins de mon professeur, deux tomes du manuel cité et l’influence
familiale m’ont permis de faire mes premiers pas hésitants dans le domaine
de l’enseignement. En effet, j’ai commencé à aider mes camarades du lycée
lorsque ceux-ci avaient des difficultés en français : je leur faisais des dictées
pour améliorer l’orthographe, nous pratiquions l’analyse logique et nous
passions le monde en revue pour décrire les objets à la manière du dictionnaire Duden. La réussite des élèves de français couronnait mes efforts de
camarade – professeur engagée et cela a certainement laissé des traces dans
mon inconscient car, un an après avoir entrepris des études de chimie à
l’université, un événement fortuit a changé pour toujours ma vocation.
Les études que je faisais avaient lieu à Montevideo, capitale de mon pays
l’Uruguay et berceau des trois poètes de famille béarnaise Lautréamont,
Laforgue et Supervielle, soit dit en passant. Des Français de l’Alliance
Française où j’assurais quelques cours pour payer mes faux frais avaient
organisé une fête tout près de mon village natal car un professeur parisien
très érudit voulait contacter des personnes parlant le patois du Val d’Aoste
pour les interviewer et constituer un corpus. J’avoue qu’à l’époque je
n’avais pas la moindre idée de ce que ce mot signifiait, ma vie étant consacrée à comprendre les mathématiques et à mémoriser les formules du perchlorate de sodium, de l’acide bromhydrique ou encore de l’aldéhyde acétique. C’est au cours de la fête mentionnée que j’ai pris la décision de
changer de cap et de réorienter ma vie grâce à la proposition du directeur du
siège de l’Alliance Française qui m’offrait une bourse pour faire des études
de Lettres en France. À vrai dire, la littérature ne m’attirait pas beaucoup
mais, par contre, l’idée de partir exerçait sur moi une fascination indescriptible, conforme au goût des voyages que l’on m’attribue à juste titre depuis
ma plus tendre enfance. La matérialisation de mon rêve n’a pas tardé et en
novembre 1968 j’ai quitté l’Uruguay pour commencer mes études de
Lettres à l’Université de Grenoble.
Le groupe de Latino-Américains que j’intégrais était important et, une
fois confortablement installée en résidence universitaire, la responsable du
programme des boursiers m’a expliqué les démarches à faire pour l’inscription universitaire. À la faculté ma surprise a été grande : je me retrouvais
seule et je n’ai rencontré aucun des camarades du groupe voyageur, destinés
apparemment au même type d’études que moi. J’ai compris plus tard que la
directrice du programme m’avait séparée du groupe initial qui devait suivre
des cours pour étrangers au centre ville pour m’aiguiller vers les études que
font les Français eux-mêmes, à l’université. À ce moment-là j’étais incapable de faire une analyse objective. Je pensais le pire de cette dame qui me
poussait vers un monde que je ressentais plein de souffrances, d’angoisses
et d’échecs. En effet, je vivais dans la sensation que tout me manquait, que
j’étais très ignorante et particulièrement incomplète du point de vue intellectuel. À l’école secondaire j’avais surtout étudié la littérature uruguayenne et quelques auteurs latino-américains, je connaissais les grands
mouvements historiques et sociopolitiques de mon pays et de l’Amérique
latine et bien entendu, je possédais un minimum de culture générale acquis
au fil des lectures. Mais, dans le domaine de la littérature française j’étais
très démunie : je connaissais des poésies car la récitation était d’usage au
moment des examens de français, j’avais fait quelques incursions dans le
Lagarde et Michard pour chercher des renseignements demandés dans les
cours de l’Alliance Française et j’avais lu quelques romans pour mon plaisir. Par contre, les parties constitutives de la dissertation française, les profonds mystères du commentaire composé et la différence entre celui-ci et le
commentaire de texte m’échappaient complètement.
Sérieuse et quelque peu maniaque j’ai donc couru à la librairie la plus
proche pour acheter les manuels sauveurs qui pourraient combler les
lacunes – de vrais océans – que j’avais. Un sac regorgeant de livres aux
titres prometteurs : « Les grands écrivains par la dissertation », « Clefs pour
la littérature », « La composition française en 100 dissertations » « Les a b c
du bac » ont un peu calmé mes angoisses existentielles. Enfermée dans ma
chambre des journées entières, j’ai observé et scruté ces livres devenus des
« bibles », j’ai étudié les auteurs et les grands mouvements littéraires auxquels ils appartenaient. M’inscrivant inconsciemment déjà dans ce qui allait
devenir plus tard mon ange sauveur, la didactique, j’inventais des simulacres d’examen en temps limité pendant lesquels je devais traiter un sujet
pris au hasard parmi une quinzaine inventée préalablement. Mes soirées se
succédaient dans une énervante monotonie : je tirais au sort le sujet et je
m’appliquais à rédiger la dissertation en commençant par le plan détaillé
comme il était conseillé dans l’un des livres consultés. Tous les matins, la
femme de ménage espagnole vidait une poubelle remplie de feuilles de
papier où gisaient des brouillons surchargés de ratures qui traduisaient des
carences, bien entendu, mais aussi la nostalgie et la secousse profonde du
dépaysement.
Essais plutôt vains, résultats maigres et décourageants matérialisés par
les commentaires des devoirs remis : « Organisation du devoir maladroite »,
« La réflexion est peu satisfaisante », « Ensemble assez superficiel ». Dans
ce tableau au noir de mes débuts universitaires il y avait cependant des éléments très positifs. D’abord, il faut signaler que j’obtenais souvent des
remarques très encourageantes concernant la manière d’écrire : « Le style
est fort correct », « Du goût, de la sensibilité dans l’écriture ». Ensuite,
l’aide fournie par mes camarades français, leur patience, leur compréhension, leur sens de la solidarité et le témoignage permanent de leur amitié
restent en moi comme des souvenirs indélébiles. Ils étaient devenus mes
ancrages en France et leur apport a joué un rôle essentiel pour que je puisse
tisser d’autres attaches et éloigner un phantasme qui me hantait : le retour
anticipé au pays natal.
Enfin, un troisième aspect encourageant est à signaler dans ces études qui
risquaient de mal se terminer. De mon temps, les cours de Lettres Modernes
étaient organisés en unités de valeur (UV), certaines étaient obligatoires
alors que d’autres se présentaient au choix. J’avais pris une UV de phonétique, une autre de grammaire, une de traduction en espagnol et une d’initiation à la linguistique, cette science assez nouvelle dans l’enseignement qui,
prenant une forme plus organique, se matérialisait à travers les célèbres
« Éléments de Linguistique Générale » d’A. Martinet. Dans mon esprit ces
matières s’opposaient complètement aux UV dites littéraires et j’éprouvais
un énorme plaisir à les pratiquer. Et ceci pour plusieurs raisons. Pour
commencer, mes connaissances théoriques préalables de la grammaire française et de la langue espagnole me permettaient d’avoir un certain nombre
de succès universitaires indispensables pour garder le moral face aux échecs
littéraires évoqués précédemment. Ensuite, je sentais que si je m’appliquais
je pouvais y exceller car il n’était pas bien difficile d’apprendre, par
exemple, la transcription phonétique, le système phonologique du français
et le comparer à celui de l’espagnol, les liaisons interdites ou facultatives,
les monèmes grammaticaux et lexicaux, le syntagme, etc. En quelque sorte
cela ressemblait à la chimie que j’aimais tant dans la mesure où dans ces
matières-là je pouvais déceler une rationalité, une logique, une rigueur que
malheureusement je n’étais pas à même de trouver lorsqu’on analysait mot
à mot un texte littéraire pour saisir « ce que l’auteur a dit » et le verbaliser
« sans faire de la paraphrase » comme disaient les professeurs à l’époque.
Peut-on vraiment savoir ce que le scripteur a mis, dans un texte, à un
moment donné ? Dans ce domaine, la pensée de Valéry affirmant qu’il n’y a
« pas de vrai sens d’un texte » a toujours guidé mon esprit qui se plaît à succomber au miracle des lectures plurielles, renouvelées, différentes et enrichies chaque fois qu’on recommence.
C’est grâce à ces UV libres que j’ai changé de cap, au sens propre et au
sens figuré. En effet, le goût que j’y avais pris était tel qu’après les deux
premières années de Lettres Modernes faites à Grenoble, je suis partie pour
Paris afin de continuer mes études dans le domaine de la linguistique qui
convenait mieux à mes intérêts.
L’Institut de Phonétique de la rue des Bernardins, dans le 5e arrondissement, me proposait tout ce dont j’avais besoin : des cours variés ainsi que
des professeurs dynamiques et exigeants, dont les noms sont devenus
célèbres pour leur contribution à la recherche, soit en linguistique, soit en
linguistique appliquée. B. Pottier, R. Galisson, D. André-Larochebouvy,
H. Lane, J. Perrot, M.-L. Donohue-Gaudet, I. Fónagy, entre autres, faisaient
partie de l’équipe permanente. Il y avait ensuite les conférenciers invités
tels que B. Malmberg ou S. Borel-Maisonny et les auteurs de manuels de
FLE (français langue étrangère) que R. Galisson intégrait à ses cours pour
que nous ayons la possibilité de discuter avec les concepteurs des méthodes
d’enseignement, novatrices à l’époque. Qu’il suffise de rappeler qu’en 1970
– ma première année parisienne – aussi bien « La France en direct » (J et
G. Capelle : 1969) que « Frère-Jacques » (J. Bertrand et J. L. Frérot : 1967),
avec des dialogues vraisemblables et la mise en images de la situation
apportaient une bouffée d’air frais aux professeurs et aux apprenants fatigués de mémoriser des listes de vocabulaire, de décrire, de répondre à des
questions évidentes et dépourvues d’enjeu pragmatique, en un mot fatigués
de passer à côté du discours et d’articuler des mots sans parvenir à prendre
en charge leur énonciation.
Je garde en mémoire une image merveilleuse de ces rencontres au cours
desquelles les auteurs montraient surtout leurs difficultés, c’est-à-dire les
parcours sinueux et les errances de la conception d’une méthode, les peaux
de bananes rencontrées et la souffrance, en général très grande, qui précède
tout enfantement. Le concept de complexité de la tâche de production émanant de ces réunions, uni à un autre, cher à R. Galisson qui signalait :
« L’écriture est porteuse de sens », m’ont toujours guidée dans mon modeste
travail de création pédagogique. Couchant sur le papier des idées confuses,
des bribes de phrases incohérentes, je parviens souvent à trouver une certaine
logique, ou à débrouiller les mystères de ma propre pensée. Par ailleurs,
même découragée ou paralysée par l’envergure et la difficulté du travail à
faire, je puise des énergies dans le souvenir des causeries évoquées, qui mettaient en scène des méthodologues éminents, des êtres en chair et en os.
À l’Institut, je me sentais tout à fait à l’aise : on travaillait en petits groupes
et l’origine des élèves était très hétérogène, il y avait aussi bien des professeurs diplômés d’anglais, de russe ou de portugais, que des étudiants inscrits
au certificat de Linguistique Appliquée I que je suivais. Je crois pouvoir situer
à ce moment-là ma décision de me consacrer à l’enseignement du FLE. En
effet, le fait d’avoir appris une langue étrangère et de l’avoir enseignée me
donnait beaucoup de force et d’assurance. J’avais l’impression de saisir pleinement des contenus qui apparaissaient à mes yeux comme du déjà vu. Il
s’avérait facile pour moi d’imaginer la situation de l’apprenant qui a du mal à
segmenter le magma sonore d’un dialogue, à saisir le sens d’un énoncé sans
passer par la traduction, ou à mémoriser des séquences perçues généralement
comme longues et rapides. En tant qu’étudiante de FLE, j’avais vécu cette
curieuse sensation d’étrangeté devant la langue-culture où désarroi et plaisir
jouent à cache-cache, se disputant le terrain. Car, s’il est certain qu’on est
déconcerté par une mélodie que la bouche tente en vain de suivre, que la crispation nous domine, que le rire des autres montre impitoyablement nos faiblesses linguistiques, il n’en reste pas moins vrai que l’incorporation progressive des sons rebelles, la possibilité de commencer à attribuer du sens à des
énoncés et à les utiliser convenablement crée beaucoup d’illusions et des
moments de vraie joie.
Une fois la Maîtrise de Phonétique bouclée, trois stages ont complété ma
formation française. D’abord, un stage d’été au CLAB (Centre de
Linguistique Appliquée de Besançon) où j’ai eu la chance de rencontrer des
professeurs chevronnés tels que S. Moirand et R. Porquier, entre autres.
Ensuite, j’ai été formée à la méthode audio-visuelle grâce au travail d’H.
Besse à l’Université de Vincennes et enfin j’ai pu mettre à l’épreuve mes
connaissances théoriques dans les classes de l’Alliance Française de Paris, à
partir des pratiques réalisées dans des cours divers.
Je ne voudrais pas conclure ce parcours de ma vie académique en France
sans un commentaire à propos de mes rapports avec le matériel bibliographique. La photocopie n’existant pratiquement pas en 1970, je passais une
grande partie de mon temps à consulter des fichiers et des livres dans les
différentes bibliothèques. Ceci m’a profondément marquée et a défini pour
toujours l’amour que je porte aux livres et à la lecture. La vitesse des
recherches bibliographiques par Internet et la profusion du matériel auquel
on a accès me séduisent, mais rien n’est comparable à la texture d’un vieux
bouquin déniché ça ou là, à l’odeur d’un livre neuf et à l’agencement des
couleurs et des lettres sur la couverture d’une revue scientifique. Je me plais
à écouter leur chant de sirènes m’incitant tantôt à les feuilleter et à les parcourir en diagonale, tantôt à les dévorer en dégustant chaque mot au cours
d’un festin qui réserve sa précieuse nourriture à un seul invité.
4. LE RETOUR AU PAYS NATAL
Installée à nouveau à Montevideo, j’ai vite trouvé des cours de FLE à
faire aussi bien au Lycée Français qu’à l’Alliance Française. Le niveau
varié des groupes, la préparation des leçons et les corrections interminables
ne m’ont pas empêchée de mettre en pratique le précieux conseil de
R. Galisson sur l’écriture. C’est ainsi que, très vite, j’ai préparé un petit
article – le premier – appelé « Structuralisme et exercices structuraux » et
j’ai collaboré également à la création d’un Bulletin Pédagogique en français
où les professeurs pouvaient échanger des points de vue et des expériences
de classe. En 1972, l’Ambassade de France en Uruguay a pris en charge la
publication intitulée Vers une pédagogie moderne.
Il est bien connu qu’en Amérique latine la survie économique d’un professeur de l’école secondaire dépend de l’énergie exigée par la quarantaine
d’heures hebdomadaires qu’il doit assurer. L’Uruguay ne fait pas exception
à cette règle, ce qui permet de comprendre qu’à l’époque j’étais fort affairée. Cependant, une fois de plus, le hasard allait provoquer un profond
changement dans mon existence. Avant de quitter l’Institut de Phonétique,
mon regard s’était posé sur une affiche proposant le XVe Congrès
International de Phoniatrie qui se tiendrait en Argentine, à la fin de l’année
de mon retour. On y annonçait certains participants dont les noms m’étaient
familiers puisqu’ils faisaient partie de l’équipe qui assurait une matière
appelée Anatomie de la Phonation que j’avais suivie. Il va sans dire que j’ai
assisté à ce congrès, d’une part, parce que j’avais envie de participer à une
activité académique inconnue pour moi et d’autre part, parce que Buenos
Aires, comme ville, m’attirait irrésistiblement.
Les détails de ce congrès, décisif dans ma vie privée, dépassent le cadre
de ce travail. Je dirais simplement que l’interprète chargé de faire la traduction simultanée de la conférence du président de l’Association
Internationale de Phoniatrie (l’un de mes professeurs à l’Institut de
Phonétique) ayant eu un empêchement au dernier moment, je l’ai remplacé
au pied levé. Ce service rendu, j’ai été invitée à un dîner qui a permis aux
participants des échanges, des causeries détendues dans la plus grande
convivialité. Le cœur transpercé par une flèche de Cupidon à ce moment-là,
j’ai plié bagage peu de temps après et quitté l’Uruguay pour me fixer à
Buenos Aires, en 1973.
5. LA VIE PROFESSIONNELLE EN ARGENTINE
En Argentine il ne m’a pas été difficile d’accéder au marché du travail,
peu de temps après mon arrivée, j’avais des cours à l’Alliance Française,
quelques heures dans une école secondaire publique et, comme un cadeau
tombé du ciel, un cours de didactique pour de futurs enseignants de FLE.
J’étais aux anges car je pouvais combiner à merveille théorie et pratique en
les faisant interagir dans mes propres classes. En effet, les enseignants que
je formais observaient, en tant que stagiaires, les cours que j’assurais à
l’école secondaire. En début de parcours professionnel cette circonstance a
joué un rôle déterminant dans ma formation et dans la manière d’orienter la
didactique, discipline que je devais transmettre aux enseignants.
Tout professeur, on le sait, est observé, jugé et évalué par ses élèves. Moi,
je l’étais doublement : les mêmes élèves me scrutaient dans le cours théorique et dans les classes pratiques de l’école secondaire. Par conséquent, tous
mes efforts tendaient à trouver la plus grande cohérence entre l’intervention
pédagogique et les positions théoriques préconisées, aucune fissure ne pouvant sillonner le bâtiment que je tentais de construire. À la fin de chaque
cours avec les adolescents nous faisions une réunion de mise au point avec
les stagiaires, ceux-ci étant chargés de l’analyse de la classe observée.
C’est là que j’ai senti, probablement pour la première fois, que l’applicationnisme, tel un corset, empêchait toute créativité et que l’observation
minutieuse de la réalité du cours, au contraire, pouvait constituer une riche
source de réflexion et de théorisation. Les remarques de mes stagiaires
m’ont vite fait comprendre une vérité simple selon laquelle une théorie qui
n’est pas pensée, montée et ajustée à partir de la réalité risque de fonctionner à vide, du moins dans l’enseignement des langues. Grâce aux discussions avec les futurs professeurs, mes yeux trop naïfs, sont devenus de puissantes lentilles capables de saisir la variété des plans de la classe et de
déceler les multiples faisceaux porteurs de significations. Les critiques de
mes élèves m’ont appris également à être vigilante aux indices de décrochage dans ma propre pratique et ouverte aux changements que ces ratés
devaient opérer en retour sur la théorisation. C’est donc en ce sens que je
peux dire que mon savoir didactologique a été profondément façonné par
une observation permanente et minutieuse de la pratique, qui tel un phare,
montre les écueils dangereux et guide l’entrée salutaire au port.
Pendant trois ans, j’ai vécu dans le bonheur car je faisais ce qui me plaisait : des cours variés, des lectures pour ma formation et de la réflexion à
partir du travail avec mes stagiaires. En 1976, un coup d’état abominable,
m’a éjectée du système formel, comme tant d’autres. Exclue de l’école
publique, je n’avais accès à rien : pas de congrès, pas de conférences, pas de
stages. Souffrant l’exil dans ma patrie d’adoption, j’ai passé presque dix ans
de ma vie à faire des cours dans le domaine privé. Fidèle à un principe cher
à ma famille : « Quand on n’a pas ce que l’on aime il faut aimer ce que l’on
a », j’ai essayé de trouver un sens à ma nouvelle situation et j’y suis parvenue. Obligée de faire des cours à des adultes aux motivations variées, j’ai
parcouru une pléthore de manuels allant de l’éternel Mauger Bleu au génial
Archipel, en passant par De Vive Voix, Mauger Rouge, Intercodes et Sans
Frontières, entre autres. Ce travail épuisant m’a donné une très grande
richesse : non seulement je peux amuser des amis lors d’une soirée en parlant manuel mais, encore une fois, je possède une connaissance du terrain
vraiment précieuse. Elle me permet de repenser la pratique et de théoriser
sur les ensembles méthodologiques avec une assurance qui est fruit de l’interaction dynamique des parcours en salle de classe et des élucubrations de
cabinet de travail.
En 1983, l’avènement de la démocratie me permettait l’entrée à
l’Université que je souhaitais tant ! Elle s’est concrétisée grâce à deux
concours : le premier pour la chaire de Langue Française I, et le second,
pour celle de Lecture-compréhension en FLE, que j’ai actuellement. Cette
nouvelle période a été particulièrement féconde pour ma formation car j’ai
entrepris des activités inconnues jusque-là. Avec des collègues nous avons
formé une équipe de recherche à ancrage institutionnel et participé à des
activités académiques de nature diverse. Préparation de livres, d’articles et
de matériel d’appoint pour les cours universitaires, journées et congrès dans
le pays et à l’étranger ont contribué à modeler mon savoir, confronté maintenant à l’œil impitoyable de mes pairs. En effet, leurs critiques parcourant
la gamme de la mordacité à la louange ont toujours été un moteur important
pour l’action. Recommencer, corriger, creuser, peaufiner : voilà des verbes
que j’ai appris à conjuguer grâce aux collègues universitaires et que j’ai
fixés non par des exercices structuraux, mais par un réemploi en situation.
Trois pays, un même défi disais-je en commençant ce récit qui a voulu
égrener au fil des pages les événements marquants d’une vocationprofession. Comment se sont agencés les berceuses en français de ma grand-mère,
les classes faites aux camarades, l’empreinte modélisante de certains professeurs, l’expérience du terrain, les lectures théoriques, les points de vue
critiques ainsi qu’une vie académique mouvementée ? Je ne saurais le dire.
Ce que je peux affirmer c’est qu’en Uruguay, en France et en Argentine j’ai
toujours relevé le défi d’essayer de changer une réalité adverse. Est-ce le
succès d’une telle entreprise qui m’a placée sur le chemin d’une didactique
interventionniste ou est-ce l’horreur d’accepter et d’appliquer aveuglément
ce qui est fait par d’autres et pour d’autres ? Peu importe la réponse. Je n’ai
pas de temps à perdre, un nouveau défi m’attend : élargir l’espace infime
que la didactologie occupe aujourd’hui en Argentine.
[1]
Problems and Principles in English Teaching. Oxford, Pergamon Press, 1980.
[2]
Courant chrétien (du nom de Pierre Valdo) apparu en France au XII e siècle. Les vaudois écartaient tout ce qui n’était pas expressément dans la Bible. Aujourd’hui, ils sont rattachés au protestantisme.
[3]
Mauger, G.,
Cours de langue et de civilisation françaises. Paris, Hachette, 1953.