2002
revue de didactologie des langues-cultures
Comment suis-je devenue ce que je suis ?
Paola Bertocchini
Livorno, Italie
L’auteur, enseignant et formateur en didactique des langues, présente
le chemin qu’il a parcouru en plus de trente ans et s’efforce de reconstruire
l’ensemble des moments significatifs qui ont contribué à le faire devenir ce
qu’il est actuellement.
C’est un récit de vie professionnel, mais aussi humain et personnel, dans lequel
l’expérience et la réflexion d’aujourd’hui sont les instruments d’une analyse
qui se propose de faire apparaître les liens qui, au fil des ans, ont toujours
existé entre l’action et la recherche. Dans l’espoir que cela pourra être utile à
ceux qui sont en train de se former à la didactologie des langues et des
cultures, mais il n’y a pas de certitudes qui indiquent le chemin une fois pour
toutes, il n’y a que des essais à répéter, dans la recherche de ce qui semble
convenir à un moment donné, une situation donnée.
À 17 ans, quand j’ai terminé le lycée, j’ai eu une bonne note au bac en
anglais, la langue étrangère que j’avais étudiée pendant 8 ans, mais que je
ne savais ni parler, ni comprendre. Je pouvais simplement traduire quelques
petits textes, sans faire trop de fautes, et répéter des phrases de mon livre de
littérature qui présentait la vie et l’œuvre des écrivains du XIX e et du
XX e siècle. Il ne s’est jamais rien passé entre moi et l’anglais, on ne s’est
jamais compris, je dirais même que nous ne sommes jamais entrés en
contact et pourtant nous nous sommes souvent fréquentés !
Ma mère, professeur de français, m’avait emmenée avec elle en France,
je devais avoir 16 ans quand elle a décidé d’aller suivre un cours d’été à
Besançon. Je ne connaissais que peu de mots de cette langue, malgré les
efforts qu’elle avait faits pour me pousser à comprendre les questions que
de temps en temps elle me posait pour avoir des réponses de ma part.
C’était une corvée, je répondais à mi-mots juste pour ne pas lui déplaire,
mais mes phrases étaient de l’italien déguisé en français ; encore une fois il
n’y avait aucun lien entre moi et la langue qu’on me demandait d’utiliser. À
Besançon, les premiers jours, j’ai parlé un peu anglais avec des gens qui le
parlaient aussi mal que moi, mais c’était le seul moyen de nous comprendre.
Puis, j’ai suivi un cours de français et je peux dire que ça m’a tout de suite
plu pour l’ambiance, le type de travail proposé, le fait que je me
débrouillais et qu’on m’encourageait à aller plus loin; en peu de jours j’ai
fait des progrès remarquables, ce qui m’a permis de faire la connaissance de
deux étudiants français qui travaillaient à l’université pendant le cours
d’été. À partir de là, par des liens émotionnels, la motivation est montée en
flèche : je m’efforçais de comprendre et j’arrivais à ne pas paraître idiote, je
tenais à m’exprimer et les mots me venaient aux lèvres facilement. Trois
semaines plus tard, une fois rentrée à la maison, c’est moi qui posais des
questions en français à ma mère.
À l’université, mon amour pour les mathématiques m’avait fait croire
que j’avais un avenir de femme de sciences…, mais quelques mois plus tard
j’avais changé d’avis. Alors, après une longue et tragique réflexion pour
mes 18 ans, je me suis inscrite à la faculté de langues vivantes et j’ai décidé
de me spécialiser en français. Mon caractère obstiné devait montrer à ceux
qui avaient constaté mon échec en mathématiques que j’étais capable de
réussir, et j’en ai été capable.
Malheureusement, ma licence en français ne me permettant pas de trouver du travail, j’ai commencé à enseigner l’anglais, à contre cœur, évidemment. Je ne me sentais toujours pas à l’aise avec cette langue; en plus
j’étais dans un lycée professionnel où les élèves, qui auraient dû avoir 15/16
ans avaient parfois mon âge, ne manifestaient aucun intérêt pour cette
langue. Entrée dans mes classes sans aucune formation initiale, tout ce que
j’ai su proposer aux élèves a été l’enseignement que j’avais subi, sans me
rendre compte des différences existant entre ma situation passée et leur réalité présente.
La contextualisation aurait dû m’apparaître comme incontournable : ma
petite classe (garçons et filles) de lycée bourgeois d’avant 68 avait bien peu
de ressemblances avec des classes de lycée professionnel (composées uniquement de garçons) d’un établissement situé dans un village, avec un
public issu de familles prolétariennes ou paysannes. J’ai souffert une année
avant de comprendre. Puis tout m’a semblé clair, je veux dire tout ce qui
n’allait pas dans ma méthode d’enseignement. La démocratisation de l’enseignement me mettait au contact d’un public « neuf » dont je devais
apprendre à identifier les besoins, à susciter la motivation à un moment où
le concept de besoins langagiers ou notionnels devait encore voir le jour; et
il m’était surtout difficile de décider comment gérer le processus d’enseignement/apprentissage. Il était aussi clair que je ne pouvais pas compter sur
l’aide de l’institution ou sur celle de mes collègues, qui n’avaient pas une
grande disponibilité psychologique au changement et qui semblaient ignorer les mauvais résultats d’une très grande partie des élèves. J’ajouterais que
le fait de m’être engagée au niveau syndical m’avait poussée à des
réflexions de type idéologique et éthique sur le métier d’enseignant.
Comme ma situation était toujours difficile, parfois très dure, de temps en
temps insupportable, et que je n’avais rien à perdre je décidai de me jeter à
l’eau. Pendant les vacances j’ai élaboré un « petit scénario » et l’année suivante, à la rentrée, j’ai commencé à le mettre en place. J’ai partagé la classe
en groupes et demandé aux élèves, sur la base d’un petit projet d’organisation du travail de l’année, de me fournir des indications pour une planification satisfaisante pour tout le monde. Comme je leur demandais de parler et
non de se taire, ils n’ont plus eu besoin de crier; comme ils avaient le droit
de circuler d’un groupe à l’autre, ils n’ont plus eu envie de se lever pour
déplaire à une autorité qui imposait une règle; et surtout ils se sont sentis
flattés par ma proposition de collaboration, car ils n’imaginaient pas pouvoir être sollicités en ce sens. J’avais gagné une bataille, un long chemin
plein de difficultés restait à parcourir.
Quelques années plus tard j’ai obtenu un poste de français dans un lycée
pilote, section langues étrangères ; mes élèves étaient motivés pour l’apprentissage des langues et je pouvais leur enseigner la langue que j’aimais,
mais pour trouver mon bonheur il me fallait briser la rigidité de la démarche
que les méthodes audio-visuelles imposaient à l’époque : une cage qui
aurait pu me servir pour enseigner des mots et des règles d’anglais, mais qui
ne pouvait pas contenir la richesse de la langue française que je voulais leur
faire apprendre.
C’est alors que j’ai commencé à lire la littérature professionnelle, surtout
Le Français dans le monde, qui m’a ouvert les yeux – clairvoyants et
sereins
[1] – sur un monde à découvrir. L’approche communicative commençait aussi à entrer en classe. Avant même la publication d’
Archipel, cela se
traduisit dans ma tête et dans mes classes par un constat : pour
enseigner/faire apprendre la compétence de communication il faut une
situation de communication fertile. La langue n’est pas quelque chose
d’abstrait qui se réalise par hasard : pour parler, pour écouter et à plus forte
raison pour lire et pour écrire, il faut avoir besoin ou envie de le faire. Mais
comment peut-on avoir
besoin de communiquer en langue étrangère quand
on peut le faire simplement en langue maternelle ? Les besoins, dont le
Conseil d’Europe parlait à propos d’un public adulte d’immigrés, n’étaient
pas applicables à l’enseignement scolaire, où l’on ne peut miser que sur la
motivation, le plaisir de faire quelque chose de nouveau, d’amusant, d’intéressant ou d’utile. À la recherche de notre chemin, par tâtonnements successifs, mes élèves et moi avons travaillé avec des manuels ou sans (quand on
se sentait trop encadrés) avec des inventaires (
Un Niveau Seuil et d’autres
de type didactisé), avec des documents authentiques écrits (que je ramassais
un peu partout pendant mes voyages en France) et des documents authentiques oraux (qu’en France j’enregistrais sous forme d’interviews faites à
des inconnus dans la rue, ou de conversations chez des amis, parfois aussi
micro caché). De ces années d’enseignement je garde des lettres et même
des poèmes – petits bouts de papier précieux – que quelques-uns de mes
élèves m’ont écrits : le français était devenu pour certains d’entre eux un
moyen d’expression personnelle, surtout au niveau affectif et émotionnel et
ils s’en servaient quand ils avaient envie de me parler de leurs problèmes
d’adolescents, ou de me dire leur opinion sur notre travail commun.
Ma mère écrivait depuis des années des ouvrages pour l’enseignement du
français langue étrangère et j’ai commencé à réfléchir avec elle aux problèmes qui se posent à un auteur qui travaille à la construction de matériel
didactique. Le très bon rapport avec mes élèves et les satisfactions du travail
d’un côté, cet engagement éditorial de l’autre me donnaient de grandes satisfactions. Ce fut un moment important de ma vie personnelle : après un grave
accident je sortais d’une période tragique et je recommençais à faire
confiance à la vie; ma fille est née. J’en étais amoureuse, j’étais amoureuse
de la vie et bien sûr de mon travail, de mes élèves. Les rencontres importantes existent, j’ai eu la chance d’en faire dans ma vie. C’était le moment où
la didactique des langues, après vingt-cinq années dédiées à l’acquisition de
la langue orale, mettait l’accent sur la lecture, sur les documents authentiques. Savoir lire signifie savoir construire du sens… Il faut accepter de
prendre des risques… Lire c’est posséder… « La lecture globale se caractérise par un petit nombre de fixations et partant par une perception d’ensembles graphiques larges. D’autre part, ces ensembles larges ne sont pas
perçus par additions de leurs parties constitutives (lettres ou mots), mais globalement à partir d’indices sélectionnés en fonction des hypothèses de sens
émises en cours de lecture et des anticipations qu’elles provoquent… »
[2].
J’avais appris à lire, ou on m’avait appris à lire, à me poser des questions,
j’avais mis au point des stratégies de lecture et choisi des itinéraires : la lecture est un rendez-vous, la signification de ce que nous lisons réside en nous,
dans ce que nous projetons de nos propres expériences et de notre connaissance du monde. En 1980 a paru le premier ouvrage auquel je crois avoir
collaboré de façon importante : c’était un ouvrage sur la lecture
[3].
Un an après, j’ai passé un concours du Ministère de l’Éducation Publique
italien pour devenir formateur de français, dans la province de Livorno, la
ville où j’habite. Le premier stage de formation, ou de recyclage comme on
disait à l’époque, que j’ai animé, cent heures en une année scolaire, a été
construit sur la base des indications, des conseils, et surtout de l’enthousiasme et de la méthodologie de travail d’un stage BELC d’été. Quatre
semaines de travail intensif, dur, parce que j’avais décidé de travailler au
moins dix heures par jour, étant donné qu’à côté des modules de didactique
du matin et de l’après-midi, j’avais choisi aussi le module atelier-théâtre du
soir. Et c’est de ce module que je voudrais dire quelque chose. Dans le descriptif fourni aux stagiaires au début du stage, l’animateur précisait : « On
se propose dans un atelier suivi de sensibiliser les participants à l’importance du langage affectif par le biais d’activités théâtrales. L’expérience
montre en effet que la parole vivante est toujours soutenue par une émotion
et que c’est ainsi qu’elle est véritablement mémorisée. Nous voudrions donc
montrer, à partir d’un véritable travail d’acteur, le rapport qu’on peut envisager entre théâtre et apprentissage linguistique. » C’est la première fois où
j’ai eu l’occasion de travailler sur mon savoir être, sur l’image de moi que je
donnais aux autres, et aussi sur les mécanismes de la communication, la
vraie, celle qui doit s’instaurer à l’intérieur d’un groupe de personnes qui
travaillent ensemble, y compris l’animateur, le meneur du jeu, l’enseignant
(briser la glace, entrer en contact, se faire apprivoiser et apprivoiser l’autre).
Puis après le savoir être, nous avons travaillé sur le savoir faire : écouter
l’autre, lui parler, arriver au sens malgré les mots et par les mots. Notre metteur en scène, Jean Jacques Bellot, nous avait fait comprendre que dans ce
type de travail les contenus n’étaient pas ce qui primait. L’un des premiers
jours du stage, il nous a demandé de présenter un texte quelconque aux
membres du groupe, le pari étant de le faire passer : à côté de la tête il fallait
y mettre aussi ses tripes. Le jeu n’était pas innocent : quelqu’un est parti,
d’autres ont accepté, moi, j’ai dit un petit poème d’Apollinaire et je garde
encore le souvenir de combien je me suis investie dans la situation. Le
voyage à l’intérieur de moi continuait, il continue encore, vingt ans après, et
je sais que ce n’est pas fini.
Pendant la journée je suivais des modules très différents les uns des
autres ; j’allais de
l’analyse de discours à
l’initiation à la créativité, de la
sociolinguistique au
français d’aujourd’hui, de
l’énonciation à
graphisme
et verbalisation, de
sources documentaires à
techniques d’animation de
classe, de
approche communicative et méthodologie à
sémiologie de
l’image. À un inspecteur italien qui analysait mes choix, considérant que je
devais, peu de temps après, assurer un stage de formation, il a paru bizarre
que je laisse de côté des modules plus classiques comme
présentation des
méthodes, évaluation des compétences langagières, le document oral
authentique, linguistique appliquée et pratiques de classe, civilisation, phonétique corrective, grammaire et pédagogie de la faute. En effet je n’avais
pas choisi en fonction d’un critère de besoin d’informations, mais d’intérêt
personnel, et aussi sur la base de la présentation que chaque animateur avait
faite de son module, de comment il s’était présenté et avait présenté le travail qu’il proposait. Et je tiens à préciser que je n’ai pas trouvé d’animateurs
qui disaient comment il faut enseigner, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut
pas faire, qui voulaient décider pour les autres. Ils nous ont poussé à découvrir, à imaginer, à créer, sur la base de notre expérience. Ils n’avaient pas de
certitudes
a priori à imposer
, ils étaient attentifs à la relativité des choses et
à la différence des situations de départ de leur auditoire qui venait de nombreux pays étrangers. L’article de Francis Debyser « Pédagogies venues
d’ailleurs. Transferts de didactique et culture »
[4] de juillet 1982 est pour
moi, encore aujourd’hui, d’une très grande actualité.
C’est depuis cette époque que mon travail se compose de deux parties
très étroitement liées l’une à l’autre : l’enseignement et la formation. Le
côté formation s’est tout de suite enrichi d’un autre volet, constitué par la
conception et la publication d’articles et d’ouvrages pour l’enseignement du
français langue étrangère d’abord et pour la formation des enseignants
ensuite, grâce à une collaboration, commencée en 1981, qui dure encore
aujourd’hui. J’ai rencontré Edvige Costanzo à un stage de formation de formateurs, peu de temps avant le stage BELC; les 800 kilomètres qui séparent sa Calabre de ma Toscane ne nous ont jamais empêchées d’être en
contact, de travailler ensemble, d’échanger régulièrement nos opinions.
Voilà un autre point fort de mon évolution : la possibilité d’échanger, de discuter, de travailler à la construction commune d’ouvrages avec quelqu’un
qui a une personnalité bien différente de la mienne et une autre façon de travailler. D’article en article, publiés surtout dans Le Français dans le Monde,
la revue qui avait été notre premier outil de formation, grâce à l’encouragement de didacticiens BELC, comme Francis Debyser et Jean-Marc Caré,
d’ouvrage en ouvrage, d’abord publiés en Italie puis en France, d’intervention en intervention dans des stages en Italie d’abord, ensuite à l’étranger,
appelées par des associations d’enseignants de langues vivantes, par des
universités… au fil des ans nous avons continué à enseigner dans nos
classes de lycée et à améliorer notre préparation professionnelle à travers
l’étude, les rencontres et les échanges.
Je vais essayer d’expliquer comment sont nés nos ouvrages : que je
prenne le premier
[5] ou celui qui nous a fait connaître dans le domaine de la
formation
[6], le cheminement est assez semblable.
Idées de A … à Z est un matériel qui, partant de documents écrits authentiques, se propose de développer chez l’apprenant un savoir faire communicatif en langue étrangère à l’aide d’activités et de techniques créatives. Il est
né d’un besoin que nous avions en tant qu’enseignants confrontés par les
ouvrages sur le marché à des formes stéréotypées de communication, et
aussi de l’idée que connaître une langue signifie savoir interagir selon la
situation de communication, et savoir aussi réagir à l’inattendu. Nous
sommes donc parties – en France – à la recherche de textes déclencheurs
d’idées, de textes à utiliser comme pré-texte(s) pour offrir aux élèves une
matrice discursive qui facilite leur travail, ou pour provoquer de leur part,
après une phase de compréhension du document, de la production orale ou
écrite qui s’en éloigne sensiblement. Puis il a fallu trouver une manière
d’organiser l’ensemble du matériel et nous avons choisi l’alphabet : un
ordre simple et rigoureux, rendu souple par le type d’entrées choisies, A
comme Attention, B comme Bleu, C comme Contact… Les documents qui
apparaissent dans cette dernière section, par exemple, sont : des petites
annonces pour la recherche d’un correspondant, un petit poème d’amour de
Paul Éluard, un texte de Marcel Pagnol, deux lettres amicales, un tract qui
informe de l’ouverture d’un cours de langue bretonne, deux messages
adressés aux électeurs par François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing
lors des présidentielles de 1981. Ceci pour faire travailler la langue orale, à
travers des activités de simulation ou d’expression de l’opinion personnelle,
et la langue écrite, par des activités comme le jeu, la correspondance, la
création de textes (prose et/ou poésie). J’ai travaillé avec mes élèves sur des
documents isolés pendant la conception de l’ouvrage, pour voir si ce qu’on
était en train de construire pouvait fonctionner en situation de classe,
Edvige Costanzo a fait de même dans son lycée; cela nous a permis, après
modifications, d’arriver à un produit, à notre sens, satisfaisant. Mais que je
n’ai pu travailler systématiquement dans mes classes, parce que tous les
enseignants d’une même discipline, à l’intérieur d’un même établissement,
doivent adopter les mêmes livres et que la plupart de mes collègues
n’étaient pas enthousiastes pour exploiter les documents que nous avions
proposés qu’ils trouvaient peu scolaires, trop créatifs. Il y a dans ce constat
un regret, mais aussi la prise de conscience de la relativité des points de
vue : un matériel qui fonctionnait bien dans deux réalités éloignées et différentes comme les nôtres, dans un même endroit suscitait des réactions partagées. Dans les premiers stages de formation que j’animais, je poussais mes
stagiaires, s’ils avaient adopté un « vieux » manuel, à le changer, convaincue qu’il suffisait d’utiliser un ouvrage construit sur les principes de l’approche communicative pour que la communication entre en classe et que les
élèves apprennent à parler la langue étrangère. À côté de la lecture de la littérature professionnelle il m’a fallu l’expérience de situations réelles de formation pour assumer le fait que, comme il existe différentes stratégies d’apprentissage chez les élèves, il existe différentes stratégies d’enseignement
chez les professeurs, même se réclamant de l’approche communicative.
Après quelques stages de cent heures, et donc quelques années, ma collègue et moi avons ressenti la nécessité de trouver une démarche qui mette
en contact l’information théorique et les pratiques de classe : en effet, les collègues en situation de formation avaient tendance à régresser vers une simple
situation d’apprentissage. En Calabre comme en Toscane ils étaient demandeurs de recettes, ne lisaient pas, ou lisaient en diagonale les textes de référence que nous leur demandions. Tout comme leurs élèves, ils avaient tendance à être passifs, surtout au moment de la présentation du sujet faite par
l’animateur. C’est de là qu’est née l’idée qui nous a conduites à réaliser notre
premier ouvrage de formation : le transfert d’apprentissage entre les pratiques de formation et les pratiques de classe. « Si apprendre à enseigner
signifie encore apprendre, l’hypothèse la plus rentable est de mettre les stagiaires dans une situation d’apprentissage où ils se heurtent aux mêmes difficultés que leurs élèves et peuvent ainsi en prendre conscience. »
[7] Nous
avons ainsi mis au point une démarche de formation qui proposait aux stagiaires une situation d’apprentissage portant sur des contenus de formation
extraits d’articles ou d’ouvrages de didactique des langues, à travailler à travers des activités de compréhension et de production identiques à celles que
tout enseignant utilise dans ses classes, mais ce qui primait était la méthodologie de travail plutôt que les contenus. Notre objectif était de rendre les
enseignants capables de prendre en charge leur formation, de progresser sur
le chemin de l’autoformation, de la même manière que tout enseignant se
pose l’objectif de rendre ses élèves capables de prendre en charge leur
apprentissage et de les former à l’autoapprentissage.
Je ne veux pas dire que je croyais avoir trouvé la solution au problème de
la formation des enseignants, mais grâce à cette démarche qui donnait de
bons résultats pendant les stages (les stagiaires arrivaient à analyser leurs
pratiques de classe et à élaborer des activités d’intégration aux manuels
adoptés), je me sentais forte de cette réussite méthodologique. J’essayais
donc de faire prendre conscience aux enseignants des nouvelles orientations
de la didactique et de les amener à modifier, sinon radicalement, au moins
sensiblement, leurs pratiques de classe; je les poussais à « se remettre en
cause », selon le concept de « recyclage », terme que j’utilisais couramment, comme beaucoup d’autres, pour désigner mon activité de formation.
Quand on m’a fait observer que je me plaçais dans une perspective « révolutionnaire », que je me proposais de gérer un changement de cohérence,
que je rationalisais trop et que je simplifiais la complexité… il m’a fallu du
temps pour comprendre. Comme je me suis reconnue dans une partie de
cette analyse qui, à vrai dire ne me plaisait pas trop, je me suis mise à réfléchir à la chose. J’ai passé des mois à consulter, analyser, lire et relire Essai
sur l’éclectisme, que Christian Puren m’avait dédicacé à Estoril, au Congrès
National des enseignants de français organisé par la FNAPLV en 1994. Petit
à petit j’ai été sensibilisée à la perspective « gestionnaire », qui m’appartenait déjà en partie, sans abandonner totalement ma première logique : les
deux polarités dont parle l’auteur, avec les contradictions qu’elles entraînent, sont vécues, je crois, par tout enseignant et aussi par tout formateur.
Une autre étape significative de mon parcours de formation a été la participation en tant qu’« experte » à deux PCE Lingua-Socrates organisés par
une dizaine d’associations d’enseignants de langues vivantes. J’ai été sollicitée pour travailler à ces projets par le LEND (Lingua e Nuova Didattica),
association d’enseignants de langues vivantes à laquelle j’appartiens ; ce
qui m’a donné l’occasion d’entrer en contact avec les représentants des
associations professionnelles de dix pays européens.
Le premier PCE, qui avait comme titre Autoformation des enseignants de
langues par des séjours dans des établissements scolaires étrangers, s’est
déroulé de 1993 à 1997 et ma contribution a consisté à élaborer des outils
didactiques pour l’observation des classes et à organiser des échanges d’enseignants dans les pays concernés. Cette expérience, qui m’a permis d’élargir mon horizon aux problématiques liées aux cultures et aux politiques scolaires de plusieurs pays européens, a eu des retombées sur ma compétence
professionnelle, mes pratiques de classe et aussi l’élaboration de mes parcours de formation. Ce nouvel apport et des échanges avec Christian Puren,
qui travaillait déjà à l’IUFM de Paris, et qui était disponible pour une collaboration, nous ont poussées, ma collègue Edvige Costanzo et moi, à nous
engager dans le projet d’un ouvrage de formation destiné à un public d’enseignants de langues vivantes. Pour nous, enseignants italiens, formateurs
non impliqués dans l’activité théorisante universitaire, ce fut le lieu d’un
double pari : d’un côté, il s’agissait d’élargir le champ de notre réflexion de
la formation en français langue étrangère à la formation à l’ensemble des
langues vivantes ; de l’autre, de trouver un langage commun entre un professeur des universités et deux enseignantes de lycée, pour parler de
« didactique des langues » ou pour mieux dire de « didactologie des
langues-cultures ». Nous avons voulu construire un ouvrage qui reprenne ce
qu’on peut considérer comme le tronc commun de la didactique des
langues, et propose un ensemble d’activités formatives, à réaliser individuellement ou en situation de stage, dont une partie spécifique à l’auto et/ou
à l’hétéro-observation. La démarche part d’un travail sur les opinions et les
représentations que l’enseignant (ou le futur enseignant) en formation/autoformation a sur le thème de l’unité, passe par l’analyse : des instructions
officielles, des matériels didactiques, des pratiques de classe, pour aboutir à
une réflexion sur des textes théoriques, et s’achever par une ouverture sur
des pistes offertes à la réflexion personnelle et une bibliographie raisonnée.
Le travail n’a pas été simple, mais pour ma part très enrichissant et je crois
que mes deux collègues sont du même avis.
Le dernier point de cette biographie concerne le deuxième PCE auquel
j’ai collaboré. La réussite du premier a poussé les associations à en lancer
un deuxième, sur le thème de la Formation à l’intervention en pédagogie
différenciée dans les classes de langues. Sur trois ans, plus d’une centaine
de professeurs de différentes langues étrangères sont allés observer, pendant
deux semaines, leurs collègues d’un autre pays européen enseignant la
même langue. Dans le pays étranger, ils ont élaboré un dossier de visite,
accompagné par des enregistrements vidéo, et à leur retour dans leurs pays
d’origine, ils ont réalisé un dossier d’expérimentation sur la base de
séquences de pédagogie différenciée réalisées dans leurs classes. Ce travail
a été préparé par un groupe d’experts, dont je faisais partie, qui a réalisé un
guide pour l’observation et la conception de séquences de pédagogie différenciée, mis à la disposition des enseignants visiteurs pour faciliter la réalisation de leurs dossiers. Le matériel produit a été pris comme base, toujours
par le groupe d’experts, pour l’élaboration d’un produit de formation comportant une cassette vidéo de deux heures et demie, et deux livrets, l’un de
formation, l’autre d’autoformation. C’est un travail qui s’est terminé il y a
peu de temps et constitue encore, au moment où j’écris, une présence dans
ma vie : « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si
importante » – disait le petit prince. Le visionnement d’un très grand
nombre d’heures d’enseignement dans des classes de pays aussi différents
que la Finlande et la Grèce, pour ne citer que le pays le plus au Nord et celui
le plus au Sud de notre univers d’observation, et l’analyse des dossiers avec
les descriptions détaillées des pratiques de classe observées ont encore
apporté de l’eau au moulin de mon devenir didactologique. Expérience
complexe, dirait Christian Puren, directeur pédagogique du groupe d’experts. Nous y avons trouvé plus que ce que nous cherchions comme dans
toute recherche digne de ce nom.
Actuellement j’enseigne le français deuxième langue étrangère dans un
lycée technique; à cela s’ajoute mon activité de formateur : des cours de formation organisés par le Ministère ainsi que d’autres stages de formation dans
lesquels je suis sollicitée à intervenir par des établissements scolaires, des
associations d’enseignants, l’université. Depuis deux ans je collabore avec
l’université de Pise, Faculté des Langues Vivantes, où je suis chargée
d’interventions de didactique des langues à la SSIS
[8] et je suis tuteur de deux
licenciés, inscrits à la SSIS, qui sont en stage pratique dans mes classes.
Je crois avoir assez théorisé mes pratiques de classe pour me rendre
compte que dans ce que je fais, ce qu’on pourrait peut-être appeler « ma
façon d’être didactologue », il y a beaucoup de mes expériences et de ma
situation actuelle d’enseignement, mais encore beaucoup plus de ma personnalité et de ma formation; inversement, dans la formation que j’assure
et dans mes publications, à côté de ce que je suis, il y a beaucoup de ma
façon d’être enseignant. Ce va et vient, qui peut paraître simple, est en réalité complexe car il y a des jours où tout fonctionne, où les élèves réels ressemblent aux apprenants virtuels que tout formateur imagine, mais il y en a
d’autres où la didactique et les autres disciplines de référence semblent
n’apporter aucune aide. À plusieurs reprises je me suis confrontée avec des
collègues sur cette difficulté qui est aussi la leur; j’en suis sortie avec une
foi renouvelée dans mon opinion : il n’y a pas de certitudes qui puissent
indiquer le chemin une fois pour toutes, il n’y a que des essais à répéter,
dans la recherche de ce qui semble le mieux convenir, à un moment donné,
à une situation donnée.
C’est ce que je dis aux deux futurs enseignants en stage pratique dans
mes classes : souvent j’ai peur que leur jeunesse ne les empêche de comprendre le pourquoi de mes pratiques de classe ou mon attitude envers mes
élèves. J’ai besoin de passer du temps avec eux, en dehors des classes, pour
que leur observation soit une véritable observation, non une interprétation,
pour les pousser à une réflexion qui parte de la connaissance de la situation
d’enseignement/apprentissage, qui tienne compte de ma conception didactique et éthique de l’enseignement, et aussi des contraintes institutionnelles.
Forts de leurs connaissances disciplinaires accumulées pendant les années
universitaires et aussi des connaissances de pédagogie acquises dans le
cours de pédagogie générale qu’ils sont en train de suivre, les futurs enseignants sont souvent incapables de gérer une classe et s’en rendent compte.
Il est donc nécessaire, avant de leur enseigner quoi que ce soit, de leur faire
prendre conscience de ce qu’est une situation d’enseignement/apprentissage. Pour ce faire ils devront s’interroger sur les opinions et les représentations qu’ils ont d’eux-mêmes, de l’institution, des élèves, de la discipline à
enseigner, des méthodes d’enseignement… Ils devront se confronter ensuite
avec les différentes approches méthodologiques pour choisir leur voie personnelle d’enseignement. La possibilité de pouvoir choisir joue en effet un
rôle fondamental : tout enseignant, sur la base de sa préparation professionnelle, doit avoir la possibilité d’être l’enseignant qu’il souhaite être.
C’est donc par une double invitation, à la prise de responsabilité personnelle et à la créativité dans le domaine de la formation, que je conclus :
comme on souhaite depuis longtemps des apprenants responsables de leur
apprentissage et actifs dans la construction de leur savoir, je souhaite de
futurs enseignants à l’image de leurs élèves. Je parle d’une créativité riche
en contraintes, qui ne signifie pas fais ce que tu voudras parce que l’imagination est au pouvoir, mais plutôt, à partir de la situation d’une classe que tu
connais, des finalités et des objectifs que tu te poses, avec les moyens dont
tu disposes, fais ce que tu penses savoir faire, comme ton cœur et ton corps
te le suggèrent, essaie, prends des risques, avance, recule, car ce qui
compte est de ne pas rester immobile.
[1]
Les deux adjectifs sont repris d’un poème de Baudelaire,
Les bijoux, dans
Les fleurs du Mal.
[2]
La phrase est reprise d’un document de travail du Bureau Linguistique des années 80.
[3]
De Angelis F., Dol F., Bertocchini P.,
Lire …et Dire, D’Anna, Firenze, 1980,189 p.
[4]
Le Français dans le Monde n° 170, (p. 25-27).
[5]
Bertocchini P., Costanzo E.,
Idées de A … à Z, D’Anna, Firenze, 1984,272 p.
[6]
Bertocchini P., Costanzo E.,
Manuel d’autoformation, Hachette (coll. « F/Autoformation »),
Paris, 1989,207 p.
[7]
Bertocchini P., Costanzo E., « Autoformation », dans
Le Français dans le monde, numéro
spécial août/septembre, EDICEF, Paris, 1992, (p. 84-92).
[8]
SSIS (Scuola Interuniversitaria di Specializzazione per l’Insegnamento Secondario = École
Interuniversitaire de Spécialisation pour l’Enseignement Secondaire).