2002
revue de didactologie des langues-cultures
De la méthodologie audiovisuelle première génération à la didactique complexe des langues-cultures
Christian Puren
Université Jean Monnet de Saint-Étienne
Afin de mesurer le chemin qu’il a personnellement parcouru en
didactique des langues-cultures, l’auteur analyse dans cet article sa perception
à l’époque d’un stage de formation à la méthodologie audiovisuelle pour l’enseignement du français langue étrangère, qu’il a suivi en juillet 1972, juste à la
sortie d’une année de stage d’agrégation à la « pédagogie » scolaire de l’espagnol. Et il compare cette perception d’alors avec l’analyse complexe qu’il peut
aujourd’hui en faire en utilisant simultanément les trois perspectives – méthodologique, didactique et didactologique – qui sont pour lui constitutives d’une
discipline désormais parvenue à sa maturité.
Pour ma collaboration à ce numéro des ÉLA, j’ai choisi non pas de baliser le parcours que j’ai suivi par quelques étapes significatives, mais de
« montrer le chemin parcouru » dans le sens courant de cette expression,
c’est-à-dire de présenter toute la distance qui me sépare maintenant de mes
débuts dans l’enseignement des langues, il y a exactement trente ans.
Il se trouve en effet qu’en 1972, quelques semaines après la fin de mon
année de stage pratique d’agrégation d’espagnol (septembre 1971-juin
1972), le Ministère des Affaires Étrangères m’a envoyé à Montpellier
suivre le stage court du CRÉDIF (juillet 1972), juste avant mon départ en
« coopération militaire » comme assistant de français langue étrangère dans
une université latino-américaine. Et il se trouve aussi que ce stage a été
pour moi véritablement initiatique, puisqu’il a été à l’origine de toute ma
carrière ultérieure de didacticien et de chercheur. D’où mon idée d’opposer
ici la perception que j’en ai eue à l’époque avec l’analyse que je suis maintenant capable d’en faire en utilisant les outils conceptuels dont je dispose
aujourd’hui.
Le premier de ces outils – parce qu’il est le cadre dans lequel viennent se
placer tous les autres – est la représentation de notre discipline comme un
domaine intégrant trois perspectives interreliées : 1) la perspective méthodologique, 2) la perspective métaméthodologique (ou « didactique »)
[1] et
3) la perspective métadidactique (ou « didactologique »).
Sur cette conception disciplinaire par perspectives « méta », je renvoie à
Puren, Ch. 1999a et 2000. Le concept de « didactologie/didactologique » est
bien sûr repris de la terminologie de mon ami Robert Galisson. Il désigne
pour lui l’ensemble de la discipline, alors qu’il correspond seulement pour
moi à l’une des trois perspectives internes d’une discipline pour laquelle je
continue à utiliser l’appellation commune de « didactique » parce qu’elle
nous a été léguée par notre propre histoire : il se trouve en effet que notre
discipline s’est instituée, en français langue étrangère, au moment de l’émergence de la perspective métaméthodologique, au début des années 70 (j’y
reviendrai plus avant). Mais il n’y a là entre nous qu’une différence formelle
dans le découpage sémantique d’une discipline sur laquelle nous avons par
ailleurs une profonde convergence de conception et plus encore de projet.
1. ANALYSE MÉTHODOLOGIQUE
Difficile d’imaginer
a priori plus grand « choc méthodologique »
(comme on dit un « choc culturel ») que ce passage brutal que j’ai dû effectuer, lors de ce stage CRÉDIF de 1972, entre une formation à la « pédagogie » scolaire de l’espagnol, et une « formation à l’utilisation des méthodes
audiovisuelles »
[2] pour l’enseignement du FLE, telles que l’une et l’autre
étaient conçues à l’époque.
La « méthodologie SGAV »
[3], en effet, s’était construite en rupture affichée avec les orientations de la méthodologie traditionnelle d’enseignement
scolaire, fixées alors pour toutes les langues par l’instruction officielle du
1
er décembre 1950
[4]. Je les oppose sous forme de tableau dans l’Annexe,
auquel on voudra bien se reporter.
Notons au passage – parce que ce « passage » constitue la plus grande partie
de mon parcours personnel, pendant lequel, jusqu’à présent, j’ai surtout enseigné ou formé en espagnol langue étrangère – que la méthodologie officielle
d’enseignement scolaire de l’espagnol est restée la même jusqu’à aujourd’hui :
sous le contrôle étroit et autoritaire de l’inspection, elle a traversé dans un
splendide isolement toute la période de la méthodologie audiovisuelle et celle
de l’approche communicative, de sorte qu’elle se retrouve actuellement en
complet déphasage tout autant avec le nouveau public scolaire qu’avec le statut actuel de l’espagnol langue de communication internationale.
Ce grand « choc méthodologique », créé par la perception simultanée
d’autant d’oppositions radicales, m’a complètement occulté pendant ce stage
CRÉDIF de Montpellier, et pour longtemps, les continuités entre les deux
méthodologies, alors que ces continuités étaient tout aussi évidentes, nombreuses et importantes : application de la méthode interrogative aux images,
aux dialogues
[5], aux personnages, au récit et à la thématique; procédés d’explication directe des mots et expressions inconnus; procédés de sollicitation
de production de paraphrases et de description d’images; traitement en
temps réel des productions langagières des élèves (gestion de la dualité
fond/forme, sollicitations de l’autocorrection, demandes de précisions ou de
développement, renvoi de l’idée exprimée à l’ensemble de la classe,…).
Cette liste n’est sans doute pas plus exhaustive que la précédente, et elle
n’inclut pas tout ce qui, dans le domaine de la pédagogie générale, concerne
par exemple la « présence physique en classe » (gestuelle, mimiques,
regards, déplacements, variations de l’intensité de la voix et de l’intonation,…) et plus généralement la gestion des relations professeur-apprenants.
Toutes ces continuités m’auraient pourtant expliqué la relative facilité
avec laquelle je m’étais préparé et avais satisfait à l’évaluation finale du
stage, qui consistait à présenter la phase d’explication de cinq répliques
d’un dialogue de
Voix et Images de France devant quelques collègues stagiaires simulant une classe d’apprenants. Il en avait été de même pour tous
les autres stagiaires, déjà formés par ailleurs comme moi à l’enseignement
d’une langue étrangère et pour la plupart bien plus expérimentés. La majorité d’entre eux, en effet, enseignaient depuis parfois longtemps le français
langue étrangère à l’étranger, en particulier avec le
Cours de langue et de
civilisation françaises (le fameux «
Mauger bleu »), avec lequel beaucoup
de collègues étrangers avaient eux-mêmes auparavant appris le français. Or
ce cours met en œuvre la même méthodologie – dite « active » et née dans
les années 1920 d’une combinaison éclectique entre les méthodologies traditionnelle et directe – que la méthodologie officielle d’enseignement scolaire de l’espagnol.
Ces éléments de continuité méthodologique se limitent aussi à ceux qu’il
m’aurait été alors possible de constater moi-même empiriquement. Pas plus
que les autres stagiaires et sans doute que nos formateurs, je ne disposais à
ce moment-là, pour aller plus loin, des concepts plus puissants que l’analyse
et la comparaison systématiques des méthodologies permet de construire. Je
prendrai ici les exemples du concept de « noyau dur méthodologique » et
celui d’« intégration didactique »
[6].
2.1. Le « noyau dur méthodologique »
Un noyau dur méthodologique est une articulation et/ou une combinaison
de méthodes privilégiées sur lesquelles va se fonder la cohérence d’une
méthodologie constituée, et qui, à ce titre, vont être mises en œuvre le plus
systématiquement possible tout au long de l’unité didactique. C’est ainsi
que le noyau dur de la méthodologie audio-orale américaine est constitué
d’une combinaison des méthodes répétitive, imitative et orale : en d’autres
termes, sont privilégiées toutes les tâches qui amènent les apprenants à
reprendre de manière intensive (méthode répétitive) des modèles donnés
(méthode imitative) de langue orale (méthode orale).
La méthodologie SGAV emprunte ce noyau dur de la méthodologie
audio-orale pour la première partie du traitement du dialogue de base
(explication, correction phonétique, mémorisation initiale de ce dialogue)
[7]
et pour l’enseignement de la grammaire (exercices structuraux). Mais toutes
les tâches visant dans la suite de la leçon à entraîner les apprenants aux
combinaisons et variations des formes linguistiques de ce dialogue jusqu’à
la dite « expression libre » – description des images, passage au style indirect, passage au récit, commentaires personnels, comparaisons avec la culture des apprenants,… – se basent sur le même noyau dur que celui de la
méthodologie active scolaire, à savoir une combinaison des méthodes orale,
active et directe : il s’agit dans les deux méthodologies, même si le support
de base est différent, de faire que sur ce support les élèves parlent (méthode
orale) eux-mêmes (méthode active) en langue étrangère (méthode directe).
2.2. L’« intégration didactique »
[8]
Il y a intégration didactique maximale lorsque sont réalisées à partir et à
propos d’un support de base unique toutes les activités d’une « leçon », qui
devient ainsi une véritable « unité didactique »; l’intégration didactique est
plus faible lorsque chaque activité est travaillée à partir d’un support spécifique (par exemple un travail en compréhension orale sur un document oral,
puis un travail en compréhension écrite sur un document écrit) ; l’intégration didactique est minimale lorsque plusieurs supports sont utilisés pour
travailler une seule activité (par exemple, repérage des différences entre
deux textes à partir d’une grille unique de compréhension écrite).
La maîtrise de ce concept m’aurait permis à l’époque de constater que la
méthodologie SGAV avait repris exactement le même dispositif d’intégration didactique maximale que la méthodologie scolaire de son époque – le
dialogue de base y assumant la même fonction que le texte littéraire –, et
que la structure de la « leçon » ou « unité didactique » y restait donc fondamentalement la même.
Ces concepts de « noyau dur méthodologique » et d’« intégration didactique » pouvaient difficilement apparaître et moins encore se diffuser : ce
sont en effet des outils d’analyse objective des méthodologies constituées,
alors qu’à l’époque (et cela a été le cas au moins jusqu’aux débuts inclus de
l’approche communicative) toute critique méthodologique se faisait à partir
d’une position méthodologique différente, et, inversement, toute position
méthodologique se différenciait au moyen de la critique méthodologique;
de sorte que chaque nouvelle méthodologie se construisait au moins autant
par opposition systématique à la précédente que par élaboration interne à
partir de ses propres « théories de référence ».
J’utilise ici l’expression d’« analyse objective » dans le sens étymologique strict, celui d’« analyse d’un objet », c’est-à-dire d’une analyse opérée à partir d’une position « méta » qui met à distance le domaine analysé
– en l’occurrence ici, le domaine de la méthodologie – en le considérant de
l’extérieur comme un objet. Les concepts de « noyau dur méthodologique »
et d’« intégration didactique » sont des concepts métaméthodologiques – en
d’autres termes des concepts spécifiquement didactiques – parce qu’ils permettent de comparer des méthodologies différentes, ce qui amène obligatoirement à les observer à distance pour les mettre en perspective l’une par
rapport à l’autre.
D’autres concepts didactiques actuellement disponibles permettent maintenant de comprendre comment des différences essentielles entre les méthodologies active d’espagnol et audiovisuelle SGAV résultent du fonctionnement de mécanismes identiques. J’en donnerai deux exemples :
2.3. La « problématique globale de référence » (PGR)
[9]
Dans les deux méthodologies les objectifs étaient différents (prioritairement pratiques/culturels et formatifs) ainsi que les publics (adultes/adolescents), les enseignants (natifs/non natifs) et les environnements (enseignement post- scolaire, intensif et endolingue/enseignement scolaire, extensif
et exolingue). Mais dans chacune d’elles ces paramètres ont fonctionné
comme éléments d’une « problématique globale de référence », c’est-à-dire
qu’ils ont très concrètement influencé leur élaboration initiale.
2.4. Le « processus didactique central »
Je me suis inspiré, pour élaborer il y a quelques années ce modèle, de
l’« approche processus » en management d’entreprises, mais toutes les opérations qui le constituent avaient été repérées depuis longtemps : elles étaient
déjà analysées par exemple dans un ouvrage de William F. Mackey de 1966
publié en traduction française en 1972, l’année de mon stage CRÉDIF. Mais
je n’ai découvert cet ouvrage qu’une dizaine d’années plus tard, lorsque j’ai
commencé mes recherches sur l’histoire des méthodologies.
Le modèle ci-dessus est suffisamment puissant pour décrire aussi bien la
conception d’un cursus scolaire dans sa totalité que la programmation d’un
cours sur une année, la préparation d’une unité didactique de quelques
heures, et même une partie de l’activité en temps réel d’un enseignant dans
sa classe. Ou encore pour décrire l’élaboration initiale de toute méthodologie constituée : pour les deux méthodologies en question ici – active et
audiovisuelle SGAV – les concepteurs ont opéré des choix, recouru à des
critères et mis en œuvre des procédés différents de sélection, description,
distribution, présentation, explication et exercisation, mais il n’en reste pas
moins qu’ils ont tous réalisé ces mêmes activités, et que par conséquent leur
processus d’élaboration a été le même.
L’histoire a clairement ses constantes. Elle a aussi ses hasards : 1972, l’année de mon stage CRÉDIF, est aussi celle des premières (ré)apparitions du
concept de « didactique des langues » en français langue étrangère. Cette
année-là, par exemple, outre la traduction française de l’ouvrage cité ci-des-sus de W.F. Mackey, et intitulé Principes de didactique analytique. Analyse
scientifique de l’enseignement des langues, paraît dans Le Français dans le
Monde un article de Michel Dabène où il écrit : « Il faut cesser de considérer
l’enseignement des langues comme l’application de quoi que ce soit. […]
C’est dans cette perspective que l’on pourrait parler de didactique des
langues, en tant que discipline spécifique prenant en considération la nature
et la finalité de l’enseignement des langues et pas seulement la nature et le
fonctionnement du langage » (p. 10, je souligne). Et cette même année 1972,
Denis GIRARD publie de son côté un ouvrage intitulé Linguistique appliquée et didactique des langues. Si ce concept de « didactique » devait s’imposer si rapidement dans notre discipline en y prenant cette signification de
perspective métaméthodologique, ce n’est par contre pas du tout un hasard :
il venait directement concurrencer en interne (à l’intérieur de la discipline)
les prétentions à la position « méta » que la linguistique faisait valoir alors en
externe (en tant que théorie de référence extérieure à la didactique) : ce qui
définit l’essence de l’applicationnisme (linguistique, en l’occurrence), c’est
en effet la combinaison des trois éléments suivants : 1) la position « méta »
que les linguistes revendiquent par rapport à la méthodologie d’enseignement des langues; 2) leur utilisation épistémologiquement erronée de cette
position « méta » comme une position de contrôle, les données circulant à
sens unique depuis leur seule position, et non de manière récursive; 3) la
localisation de leur position à l’extérieur de la discipline didactique.
L’histoire a aussi ses ironies. La même année 1972, paradoxalement, le
même Denis Girard publie en collaboration avec Maurice Antier et Gérard
Hardin, professeurs d’anglais dans le système scolaire français, un autre
ouvrage intitulé Pédagogie de l’anglais : on aurait donc pu déjà prévoir
aisément que le concept de « didactique », tout nouveau en français langue
étrangère, mettrait beaucoup plus de temps à s’imposer chez les spécialistes
de l’enseignement scolaire. Le seul ouvrage consacré entièrement à la
méthodologie active, publié en 1950 et réédité au moins deux fois pendant
cette décennie, celui du belge François Closset, s’intitulait pourtant
(encore ? déjà ?…) Didactique des langues vivantes. Paradoxalement
encore, l’inspection d’espagnol, qui est la seule à maintenir jusqu’à présent
cette méthodologie active, est aussi la seule à continuer à parler de « pédagogie » et à rejeter l’expression de « didactique de l’espagnol » parce
qu’elle connote pour elle un enseignement exclusivement utilitariste d’une
langue de communication quotidienne… : belle illustration du fait que toute
stratégie de la « tour d’ivoire » est doublement stupide, puisqu’en empêchant de voir plus loin que le bout de ses quatre murailles, elle provoque
tout autant une auto-limitation par rapport à l’actualité qu’une automutilation par rapport à son propre passé.
3. ANALYSE DIDACTOLOGIQUE
Pour analyser moi-même ce stage CRÉDIF de 1972, pas plus que les
autres stagiaires et sans doute nos formateurs, je ne disposais à l’époque de
la perspective didactologique actuellement disponible, qui m’aurait fait
apparaître d’autres continuités entre la « pédagogie de l’espagnol » et la
« méthodologie SGAV ».
Cette perspective didactologique s’obtient en faisant partir l’analyse de
l’un des trois domaines métadidactiques fondamentaux et complémentaires,
qui sont les suivants :
-
L’épistémologie. Ce terme est utilisé ici dans un sens très général qui
couvre tous les rapports entre recherche et savoir d’une part, vérité et réalité
d’autre part. Par exemple, les applicationnismes linguistique et psychologique correspondent en didactique des langues-cultures à une épistémologie
positiviste (on y considère que l’enseignement doit s’appuyer sur les vérités
scientifiques que ces deux « théories externes de référence » fourniraient
sur le fonctionnement réel de la langue apprise et du cerveau de l’apprenant), alors que la revendication autonomiste se réclame d’une épistémologie pragmatiste (on y considère que la didactique des langues-cultures doit
créer ses propres « modèles internes de référence » sur la base du seul critère d’efficacité pratique).
-
La déontologie, dans le sens, courant en français, d’« éthique professionnelle », c’est-à-dire désignant l’ensemble des valeurs morales que l’on
se fixe dans le cadre d’une activité sociale déterminée; en didactique des
langues-cultures, un problème déontologique classique est ainsi celui des
valeurs mises en œuvre à travers le mode de présentation d’une culture
étrangère, ou à travers le type de relation établie entre enseignant et apprenant, et suscitée entre apprenants.
-
L’idéologie. Ce terme est utilisé ici dans le sens très général de système
d’idées doté d’une cohérence et d’une puissance suffisantes pour produire à
la fois des effets conscients (les idéologies sont manipulées par les sujets au
service de leurs propres intérêts) et inconscients (en partie aussi, les sujets
sont manipulés par leurs propres idéologies). Relèvent ainsi de l’analyse
idéologique, en didactique des langues-cultures, la conception de la relation
langue-culture d’un auteur de manuel, d’un enseignant ou d’un apprenant,
la philosophie de l’éducation des concepteurs d’un curriculum scolaire, la
politique linguistique intérieure d’un ministère de l’éducation, ou encore la
politique extérieure menée par un pays quant à la diffusion de sa langue et
de sa culture. Les systèmes d’idées les plus cohérents et les plus puissants
qui puissent exister sont bien sûr les cultures, de sorte que la critique de la
place et du mode de présentation des contenus culturels dans les matériels
d’enseignement est déjà depuis longtemps, en didactique des langues-cultures, un grand « classique » de l’analyse didactologique
[10].
Parce qu’ils sont fondamentaux, ces trois domaines didactologiques vont
tendre spontanément à être mobilisés dans l’analyse de tous les autres
domaines par nature métadidactiques tels que l’histoire de la didactique des
langues-cultures, la comparaison de différentes didactiques (par période, par
pays, par langue,…), la problématique de la formation didactique des enseignants et de la formation à la recherche en didactique, ou encore les constructions curriculaires et la rédaction de programmes officiels de langues.
Parce qu’ils sont complémentaires, ces trois domaines didactologiques
vont tendre spontanément à s’articuler l’un à l’autre dans toute analyse.
L’épistémologie positiviste, par exemple, fonctionne comme une véritable
idéologie (elle sert les intérêts de ceux qui s’en réclament, mais elle limite
et oriente en même temps leurs idées d’une manière dont ils sont en partie
inconscients), et elle produit dans l’enseignement des langues des effets qui
relèvent directement de l’analyse déontologique (le concepteur de cours et à
sa suite l’enseignant utilisateur vont ainsi se considérer légitimés à imposer
des pratiques d’apprentissage qui peuvent être contraires aux stratégies individuelles et aux normes culturelles de leurs apprenants).
Il en est de même des trois perspectives disciplinaires – méthodologique,
didactique et didactologique –, qui doivent être intégrées constamment dans
la logique récursive caractéristique de la pensée complexe, c’est-à-dire être
utilisées à la fois pour se compléter et se corriger constamment l’une
l’autre :
Ce qui définit l’« applicationnisme », c’est fondamentalement le fait
d’arrêter cette mécanique récursive sur une perspective déterminée pour en
faire une position de pouvoir, quelle que soit cette perspective. Il existe tout
autant un applicationnisme didactique (c’est la position prise historiquement par les linguistes et psychologues, qui ont voulu imposer leurs « théories de référence ») qu’un applicationnisme méthodologique (c’est la position adoptée naturellement en France par beaucoup de formateurs « de
terrain » – conseillers pédagogiques et inspecteurs – qui veulent imposer
leurs « pratiques de référence »). Nous devons, maintenant que notre discipline a achevé sa construction par la prise en compte de la perspective
didactologique, être tout aussi vigilants vis-à-vis de la tentation d’un nouvel
applicationnisme correspondant : dans le champ complexe de notre discipline, les « hautes » considérations de politique linguistique, d’épistémologie disciplinaire ou de déontologie professionnelle ont bien entendu à se
faire entendre, mais leurs auteurs n’ont de légitimité à s’y faire écouter que
dans la stricte mesure où ils sont capables de les relier récursivement aux
autres perspectives. En didactique des langues-cultures, l’avis raisonné et
partagé d’un certain nombre d’enseignants (tel que celui qui peut se dégager
d’une réunion associative ou syndicaliste, par exemple) doit être crédité a
priori d’autant de poids que celui d’un groupe d’« experts » du Conseil de
l’Europe ou que celui d’un ministre de l’éducation nationale, tout simplement parce que le poids, dans une logique récursive, est une donnée dynamique : c’est l’impulsion effective donnée à un certain moment à la mécanique d’ensemble, et cette impulsion ne peut être évaluée que
pragmatiquement, a posteriori et sur le terrain. Très sincèrement – je le dis
parce que ce numéro des ÉLA implique de donner à sa contribution une
dimension de biographie personnelle – si j’ai autant investi personnellement
en didactique des langues-cultures, c’est parce que cette discipline me
paraissait un Eldorado pour tous ceux que leur ascendance, leur naissance,
leur expérience et leur connaissance ont rendus comme moi viscéralement
anti-hiérarchiques et anti-autoritaires.
Les trois domaines didactologiques de notre discipline – l’épistémologie,
la déontologie et l’idéologie – n’en constituent pas moins ses « frontières
naturelles », ou, pour utiliser une métaphore plus exacte, ses « marches
épistémologiques ». Ainsi, lorsque les responsables politiques d’un pays
considèrent devoir imposer pour la défense de l’identité nationale une
méthodologie unique d’enseignement du français langue étrangère et un
enseignement à orientation purement instrumentale, c’est-à-dire totalement
déconnecté des cultures francophones, un didacticien local pourra in petto
le regretter professionnellement (comme je le ferais à sa place) au nom de
sa propre conception de la didactique des langues-cultures – respectivement, en l’occurrence, en fonction d’une certaine épistémologie (type de
cohérence méthodologique) et d’une certaine idéologie (type de relation
langue-culture); mais s’il déclare son opposition, il n’agit plus ipso facto en
tant que didacticien, mais en tant que citoyen. Lorsqu’un formateur d’enseignants s’interroge sur son droit à former à l’approche communicative – qui
valorise la spontanéité et la prise de risque – des enseignants appartenant à
une culture qui valorise au contraire la réserve et la protection de la « face »,
il se trouve aussi sur une ligne de frontière disciplinaire, la même que l’on
qualifiera de « déontologique » si on l’envisage d’un point de vue professionnel (celui de la discipline didactique), ou d’« éthique » si on la considère d’un point de vue de philosophie générale. L’apparition future d’une
nouvelle perspective « méta » (qui serait « méta-didactologique », en l’occurrence) n’est pas envisageable, puisque tout discours didactologique se
situe déjà aux limites structurelles de la légitimité disciplinaire. On peut
donc considérer que l’émergence de la perspective didactologique parachève historiquement la construction de notre discipline.
Cette perspective didactologique me permet aujourd’hui de faire sur ce
stage CRÉDIF 1972 des analyses qui font apparaître d’autres similitudes
entre la méthodologie active d’espagnol et la méthodologie SGAV de FLE.
Je tiens à préciser que ces analyses concernent uniquement les dispositifs et
leurs effets (en tant que perspective « méta », il s’agit d’analyses d’objets),
et qu’elles ne visent absolument pas les sujets eux-mêmes en tant que tels
(inspecteurs, conseillers pédagogiques, méthodologues, concepteurs de
cours, formateurs), auxquels je n’ai ni les moyens ni l’envie de faire
quelque procès d’intention que ce soit : ce serait en effet à la fois une erreur
(celle de l’anachronisme) et une faute (celle du donneur de leçons).
3.1. L’épistémologie
- Dans ces deux méthodologies, la conception de la discipline est la
même : la perspective est essentiellement méthodologique. La preuve en est
que la formation y est conçue de manière identique comme une préparation
des enseignants à la mise en œuvre dans leurs classes des méthodes de référence. Même si dans le cas de la méthodologie active ces méthodes sont données par l’observation et l’imitation des enseignants tuteurs précisément choisis par l’inspection pour leur capacité à les reproduire fidèlement dans leurs
pratiques, alors que dans le cas de la méthodologie SGAV elles sont données
au travers des consignes d’utilisation d’un matériel d’enseignement (Voix et
Images de France) précisément conçu en fonction de ces méthodes
[11].
- Nous avons vu que l’année même de ce stage 1972 de Montpellier
paraissaient deux écrits largement diffusés de spécialistes reconnus proposant pour notre discipline la nouvelle appellation de « didactique des
langues ». Il existait par conséquent un décalage qualitatif aussi impressionnant entre les contenus de ce stage CRÉDIF et la dynamique de la recherche
disciplinaire conduite à la même époque par les spécialistes du domaine,
qu’entre les contenus proposés dans mon stage d’agrégation et cette même
recherche. Ce décalage est très précisément celui qui sépare la perspective
méthodologique de la perspective didactique.
- Un tel décalage justifie a posteriori que la relève institutionnelle pour la
formation des enseignants de FLE ait été progressivement assurée à partir
du milieu des années 70 par des UFR (Unités de Formation et de
Recherche) d’universités, c’est-à-dire par des structures dont le principe de
base est la liaison structurelle entre l’enseignement (ou la formation) et la
recherche. Ce même décalage fait aussi regretter a posteriori qu’il ait fallu
attendre quinze ans (1991) pour que la même relève commence à être assurée pour les langues vivantes étrangères en France dans les IUFM (Instituts
Universitaires de Formation des Maîtres). Quand on sait que l’année scolaire prochaine (à partir de septembre 2002) la formation continue de ces
enseignants va peut-être par décision ministérielle être enlevée aux IUFM
pour repasser sous le contrôle de l’inspection, on mesure tout le poids de
cette dernière institution en France, tout le décalage qui y persiste entre la
reconnaissance officielle de la didactique du FLE et celle de la didactique
scolaire des langues vivantes étrangères, enfin toute l’inconscience de ceux
que je continuerai à appeler ici, parce que c’est l’expression consacrée, les
« responsables » politiques. Comme on le mesure aussi dans les lignes ci-dessus, il est difficile de développer une analyse didactologique sans que le
domaine choisi (ici, l’épistémologie) ne s’articule en interne à un autre (ici,
l’idéologie), et sans que le point de vue disciplinaire adopté (ici, celui du
didacticien de langues) ne s’articule à un autre extérieur (ici, celui du
citoyen, qu’il se considère « ordinaire » ou militant d’une association professionnelle, syndicale ou politique).
- Dans les deux méthodologies (la méthodologie active d’espagnol et la
méthodologie SGAV de FLE), la conception de la cohérence est la même :
elle est fermée, unique, globale, forte, permanente et universelle, ce qui
implique forcément qu’elle soit, comme l’on dit maintenant, « orientée
enseignement »; l’approche communicative a tenté la mise en œuvre d’un
autre type de cohérence (« ouverte ») exigé par la centration sur l’apprenant, mais qui a lui-même montré ses limites ; la gestion de l’éclectisme
actuel demanderait une autre conception, celle de « cohérences multiples »,
alors même que l’arrivée des environnements numériques nous amène déjà
à nous interroger sur ce que pourrait être une « cohérence virtuelle ».
3.2. La déontologie
- L’une des conséquences de la « cohérence fermée » partagée par ces
deux méthodologies – active et SGAV – est qu’elles imposent l’une et
l’autre ce que l’on appelle maintenant une « centration sur la
méthodologie »; ce qui signifie, en termes de valeurs, qu’elles dépossèdent
l’enseignant de sa propre responsabilité professionnelle en lui imposant non
seulement certaines pratiques d’enseignement, mais aussi, à travers elles,
une certaine conception de la langue et de la culture (et de la relation
langue-culture), de l’enseignant et de l’apprenant (et de la relation enseignant/apprenant), ainsi que de l’évaluation… La même analyse critique
peut bien sûr être faite en ce qui concerne non plus l’enseignant, mais les
apprenants.
- J’ai pensé sur le moment que les angoisses visiblement ressenties par
certains collègues stagiaires au cours de ce stage CRÉDIF 1972 provenaient
de leurs difficultés soit à affronter le jugement des autres – j’y étais pour ma
part habitué, sortant de mon stage d’agrégation –, soit à maîtriser la « nouvelle technologie » de l’époque – je me souviens très bien de la peur de certains à l’idée de ne pas manipuler correctement le magnétophone lors de
leur classe d’évaluation, et tout particulièrement de ne pas repositionner
exactement la bande magnétique sur le début des différentes répliques du
dialogue… Je n’ai absolument pas pensé sur le moment
[12], ni pendant longtemps ensuite, au problème moral que posait une pratique de formation professionnelle qui, en présentant une nouvelle méthodologie « révolutionnaire », commençait par « dé-professionnaliser » radicalement des
enseignants stagiaires parfaitement entraînés à utiliser dans leurs classes la
méthodologie antérieure. Ce même mécanisme de dé-professionnalisation
se met en place dans la formation initiale ou continue à la méthodologie
active d’espagnol, mais de manière plus pernicieuse encore : la rupture
méthodologique n’y est pas vécue en effet par les stagiaires de l’extérieur
(les principes de cette méthodologie officielle sont en effet les mêmes
depuis trois quarts de siècle), mais de l’intérieur, par une confrontation
génératrice de frustration et de culpabilisation entre ces principes et une réalité des élèves et des classes qui ne permet pas leur mise en œuvre stricte et
systématique.
3.3. L’idéologie
L’analyse idéologique est sans doute la plus délicate à mener, celle où les
risques d’anachronisme et de procès d’intention sont les plus forts et les plus
constants, puisqu’elle va forcément être effectuée par l’analyste sur la base
de ses propres schémas idéologiques du moment… C’est pourquoi il faut
impérativement la mener en l’articulant récursivement, comme dans le
schéma proposé
supra, avec les deux autres domaines constitutifs de notre
discipline, méthodologique et didactique. Dans des manuels français d’espagnol, la présence de textes d’auteurs fascistes dans un dossier sur la Guerre
d’Espagne (pour prendre un exemple que j’ai pu observer en tant que
membre de jury de thèse) ou de textes célébrant le courage des
toreros dans
un dossier sur la corrida (pour prendre un autre exemple que j’ai cette fois
vécu comme Directeur de collection
[13] ) ne permet en elle-même aucune
interprétation ni quant aux convictions personnelles des concepteurs de ces
manuels, ni quant à celles qu’ils veulent transmettre. Cette interprétation ne
peut être effectuée, en effet, sans analyser simultanément les objectifs formatifs visés (or la « formation de l’esprit critique » en fait officiellement partie)
et le modèle d’exploitation de textes mis en œuvre (or celui de l’explication
de textes à la française, au-delà de ses défauts et insuffisances manifestes, se
situe clairement dans une tradition universitaire critique) : ces analyses relèvent de la perspective didactique; cette interprétation ne peut pas être effectuée non plus sans analyser l’ensemble de l’appareillage méthodologique
proposé – en particulier les questions concrètes posées sur les documents,
telles qu’on peut les trouver dans le
Livre de l’élève ou dans le
Livret du professeur – : cette analyse relève de la perspective méthodologique.
La méthodologie active d’espagnol et la méthodologie SGAV de FLE
semblent radicalement opposées sur les contenus culturels et leurs méthodes
d’enseignement culturel, et c’est ainsi qu’elles me sont apparues lors de ce
stage CRÉDIF 1972, avec d’un côté une approche à la fois historique, géographique et littéraire au moyen principalement d’extraits de romans, de
l’autre la présentation de situations de la vie quotidienne actuelle d’une
famille moyenne citadine au moyen de dialogues fabriqués. Et pourtant une
analyse complexe, c’est-à-dire faisant intervenir les trois perspectives
constitutives de la didactique des langues-cultures, fait apparaître au moins
deux fortes similitudes, en l’occurrence deux mêmes paradoxes
[14] :
- Il existe un premier paradoxe entre la prétention à la forte représentativité des contenus culturels présentés – justifiée par la conception classique
de l’art dans la méthodologie active d’espagnol, par les résultats statistiques
du Français fondamental dans la méthodologie SGAV – et l’orientation très
politiquement marquée – dans l’une par les positions anti-franquistes et
anti-impérialistes
[15], dans l’autre par le souci de présenter une image valorisante de la France
[16].
- Il existe un second paradoxe entre les fortes directivités thématique et
méthodologique qui caractérisent les deux méthodologies, et la prétention
dans l’une à contribuer à l’objectif éducatif de formation de l’esprit critique
des élèves, dans l’autre à être efficace pour tous les enseignants et tous les
apprenants de tous pays.
Ces deux paradoxes peuvent être réduits à un seul, véritable noyau dur
idéologique commun aux deux méthodologies, celui d’un universalisme
abstrait au service d’un directivisme concret.
Ce n’est bien sûr pas le seul « choc méthodologique » reçu en juillet 1972
à Montpellier qui me permet maintenant de faire cette analyse complexe à
trois perspectives simultanées, mais aussi tout mon parcours ultérieur, où se
mêlent indissociablement ce que m’ont apporté les lectures des autres
didacticiens (la construction d’une discipline est forcément une œuvre collective) et mes propres expériences d’enseignant, de formateur puis de chercheur. Parmi ces expériences personnelles, deux sans doute ont été décisives, parce que chacune m’a obligé à me placer par la suite dans l’une des
deux autres perspectives disciplinaires :
-
dans la perspective didactique : c’est ma confrontation, dès mes débuts
d’enseignement du FLE à l’Université des Andes de Mérida (Venezuela) en
septembre 1972, avec des « cursos de lectura » pour lesquels Voix et Images
de France (que j’utilisais par ailleurs intensivement pour d’autres types de
cours) se révélait totalement inadapté; il s’agissait en effet dans ces cours
d’un enseignement à objectif de lecture fonctionnelle en enseignement
extensif et limité (2 h/semaine pendant deux semestres) pour des groupes
importants d’étudiants de Sciences humaines ;
-
dans la perspective didactologique : c’est mon engagement dans
l’Association française des professeurs de langues vivantes (APLV) d’abord
en tant que Rédacteur en chef de sa revue Les Langues modernes (1992-1995), puis en tant que Président (1996-2000) : j’ai été alors confronté à des
questions telles que les traditions didactiques des différentes langues, les
problèmes de rivalité objective des langues sur le marché scolaire, ou
encore les projets ministériels de réorganisation curriculaire, de refonte des
programmes et de réforme des épreuves du baccalauréat; c’est aussi, tout
dernièrement, mon expérience en tant que Directeur de projet d’un
Programme de Coopération Européenne (PCE) qui a mobilisé sur le thème
de la pédagogie différenciée onze associations d’enseignants de langues de
dix pays de l’Union Européenne et près de 200 professeurs pendant plus de
trois ans (1998-2001)
[17].
Il n’en reste pas moins que ce choc méthodologique de juillet 1972 a eu
pour moi, comme je l’ai écrit en introduction, valeur « initiatique » : aussi bien
ma thèse sur La didactique de l’espagnol en France : évolution historique,
situation actuelle et nouvelles perspectives (1984) que mon premier ouvrage
quatre ans plus tard, Histoire des méthodologies de l’enseignement des langues
(1988), sont sans doute en grande partie des tentatives personnelles pour comprendre comment deux méthodologies apparemment aussi opposées avaient
pu coexister, dans le but inconscient, en débusquant entre elles les continuités
cachées, d’en atténuer après coup le traumatisme de leur confrontation, et de
recoller ainsi les deux morceaux d’une formation initiale éclatée.
Au cours de ces recherches, et de mon évolution professionnelle ultérieure, je crois avoir appris un certain nombre de choses qui me paraissent
fondamentales. Elles sont en définitive très peu nombreuses. Surtout, je suis
intimement persuadé que pour moi comme pour tous a fonctionné et continuera encore à fonctionner pour la didactique des langues-cultures ce mécanisme que pour la politique le philosophe Claude Lefort a décrit admirablement de la manière suivante
[18] :
En vain se fierait-on au mouvement qui nous détache de nos anciennes croyances. Il y
a, sans doute, des illusions que nous sommes sûrs d’avoir détruites, et le bénéfice parfois n’est pas mince. Mais le sol sur lequel elles poussaient nourrit d’autres germes.
Quand nous goûtons l’ivresse, amère, de renverser nos premières thèses, c’est peut-être
alors que nous restons le plus captif de leurs principes. En tout cas, tant de désirs s’investissent au registre de la politique que le progrès de la connaissance déplace avec lui
ses propres bornes, plutôt qu’il ne les supprime; et chaque fois que devant nous de nouvelles portes s’ouvrent, il nous faut supposer qu’ailleurs d’autres verrous se poussent.
La seule manière que je connaisse pour non pas éliminer ce phénomène
inévitable, mais le limiter – et c’est la philosophie qui me guide en cette
affaire depuis des années – est la suivante : considérer que ce « progrès de
la connaissance » dont parle Claude Lefort ne réside pas dans les « avancées
scientifiques » en elles-mêmes, mais dans les occasions qu’elles nous fournissent de revisiter à nouveau dynamiquement l’ensemble de notre discipline, de manière à maintenir toutes les portes ouvertes et pouvoir embrasser ainsi constamment, en enfilade
[19], tous les domaines qui la constituent.
Un tel maintien d’une appréhension de l’ensemble des problématiques
didactiques
[20] constitue en effet l’exigence première et absolue de notre discipline tant du point de vue épistémologique, idéologique que déontologique, puisque c’est à l’ensemble de ces problématiques que les apprenants
et les enseignants sont confrontés en permanence dans les classes.
Face à un tel défi, j’aurais envie de réécrire le titre de ce numéro des
ÉLA, et de poser la question : « Comment peut-on ne pas être
didactologue ? ». Ou mieux encore, persuadé que Montesquieu, s’il revenait
à notre époque s’exclamerait : « Nous sommes tous des Persans ! », d’affirmer, en me référant à tous les acteurs du système éducatif – à commencer
par les enseignants – : « Nous sommes tous des didactologues ! »
ANNEXE
2122
MÉTHODOLOGIE ACTIVE MÉTHODOLOGIE
AUDIOVISUELLE SGAV
1a) priorité aux objectifs culturel et 1b) priorité à l’objectif communicatif
formatif
2a) culture artistique 2b) culture quotidienne
3a) grammaire morphosyntaxique 3b) grammaire structurale
traditionnelle
4a) limitation et gradation et lexi- 4b) gradation et limitation lexicales
cales et grammaticales sacrifiées et grammaticales rigoureuses
à la qualité littéraire et à l’intérêt
culturel des textes de base littéraires
5a) textes littéraires, reproductions 5b) dialogues de base fabriqués
de tableaux de maîtres accompagnés de séries d’images
situationnelles et référentielles
6a) « explication de texte » cano- 6b) activités de reprise21 puis d’exnique pression libre
7a) passage par la conceptualisation 7b) enseignement de la grammaire
grammaticale et les exercices fondé sur les méthodes répétitive
d’application et imitative (exercices structuraux)
8a) recours obligatoires ou autorisés 8b) méthode directe intégrale
à la langue maternelle
9a) tâche principale (l’explication de 9b) méthode orale intégrale22
texte) articulant indissociablement compréhension écrite et
expression orale
Remarque : Stricto sensu, il n’y a d’analyse purement méthodologique ici que dans
la comparaison des éléments (a) et (b) des points 6 à 9. Les points de comparaison
de 1 à 5, en effet, sont par nature didactiques, puisqu’ils concernent des éléments
extra-méthodologiques du champ didactique, à savoir l’objectif (1), le modèle de
description de l’objet culture (2) et de l’objet langue (3), ainsi que plusieurs opérations faisant partie du processus didactique fondamental, à savoir la sélection et distribution des contenus (4) et la présentation de ces contenus (5) : toute comparaison
tant soit peu développée de méthodologies différentes amène forcément à recourir à
des éléments métaméthodologiques. Mais on ne peut parler véritablement d’analyse
didactique que s’il y a recherche et comparaison conscientes, organisées et systématiques des éléments métaméthodologiques pertinents dans le but de produire un
savoir didactique. Je n’ai jamais pensé à élaborer pendant ce stage CRÉDIF de
1972 un tel tableau d’ensemble, pas plus que les formateurs ne voyaient l’intérêt
d’en utiliser devant les stagiaires.
·
ANTIER Maurice, GIRARD Denis, HARDIN Gérard 1972 : Pédagogie de l’anglais. Paris, Hachette, 208 p.
·
CLOSSET François 1950 : Didactique des langues vivantes. Bruxelles-Paris,
Didier, 3e éd. 1956 [1re éd. 1950], 252 p.
·
DABÈNE Michel 1972 : « Le CRÉDIF en 1972 ». Le Français dans le Monde,
n° 92.
·
DE PÉRETTI André 1985 : « Esquisse d’un fondement théorique de la pédagogie
différenciée », Les Amis de Sèvres [revue du CIEP de Sèvres], n° 1, mars, pp. 5-35.
·
GIRARD Denis 1972 : Linguistique appliquée et didactique des langues. Paris,
A. Colin, 168 p.
·
MACKEY William Francis 1972 : Principes de didactique analytique. Analyse
scientifique de l’enseignement des langues. Nouv. éd. trad. et mise à jour par
L. Laforge [1re éd. 1966], Paris, Didier, 713 p.
·
PUREN Christian 1994a : « Quelques remarques sur l’évolution des conceptions
formatives en français langue étrangère de 1925 à 1975 », ÉLA revue de didactologie des langues-cultures, n° 95, juil-sept., pp. 13-23.
·
– 1994b : « Psychopédagogie et didactique des langues. À propos d’observation
formative des pratiques de classe », Revue Française de Pédagogie, n° 108,
juil.-août-sept., pp. 13-24.
·
– 1997 : « Concepts et conceptualisation en didactique des langue. Pour une épistémologie disciplinaire ». ÉLA revue de didactologie des langues-cultures, n° 105,
janv.-mars, pp. 111-125.
·
– 1998a : « Didactique scolaire des langues vivantes étrangères en France et didactique française du français langue étrangère », ÉLA revue de didactologie des
langues-cultures, n° 111, juillet-septembre, pp. 359-383.
·
– 1998b : « Éclectisme et complexité en didactique scolaire des langues
étrangères », Les Cahiers pédagogiques, n° 360, janvier, pp. 13-16.
·
– 1999a : « La didactique des langues-cultures étrangères entre méthodologie et
didactologie ». Les Langues modernes, n° 3, pp. 26-41. Paris, APLV.
·
– 1999b : « “My taylor is different !”. “Approches différentes” et didactique plurielle des langues », Le Français dans le monde, n° spécial « Recherches et
Applications », janv., pp. 187-191.
·
– 2000 : « Comment théoriser sa pratique ? (la formation des questions) », Chap. II
in R. GALISSON & Ch. PUREN, La formation en questions, Paris, CLE international (coll. « DLE »), 128 p.
[1]
« Didactique » est utilisé ici dans un sens limité, pour désigner l’une des perspectives internes
à la discipline, et non dans le sens général qu’il conserve dans l’expression « didactique des
langues » ou « didactique des langues-cultures », qui désigne l’ensemble de la discipline.
[2]
Il s’agissait en fait d’une formation à l’utilisation de
Voix et Images de France, 1
re édition
1961, cours prototypique de la méthodologie audiovisuelle de première génération.
[3]
« Structuro-globale audiovisuelle ».
[4]
Cette instruction sera régulièrement rééditée dans les collections du Centre National de
Documentation Pédagogique jusqu’à la fin des années 70 : elle sera donc restée théoriquement en
vigueur pour toutes les langues pendant trois décennies.
[5]
Les textes de base de la méthodologie active sont typiquement des récits avec des passages
dialogués.
[6]
Pour l’analyse de ces deux concepts, on pourra se reporter aussi à Puren Ch. 1977.
[7]
Toutes cette première partie de l’unité audiovisuelle vise à rendre les apprenants capables de
rejouer la scène (dans la phase suivante dite de « dramatisation »), c’est-à-dire de reprendre à
volonté l’ensemble des modèles de langue du dialogue de base.
[8]
On parlait à propos de la méthodologie SGAV de « méthodologie audiovisuelle
intégrée »,
mais ce dernier terme y désignait l’utilisation conjointe du son et de l’image dans la présentation
du dialogue de base, et non le dispositif didactique.
[9]
J’ai présenté ce concept dans un article de 1998(a).
[10]
Même si les recherches correspondantes tombent souvent dans une sorte d’applicationnisme
idéologique (les contenus culturels des manuels seraient uniquement déterminés de l’extérieur par
l’idéologie de leurs auteurs) parce qu’ils négligent les deux autres perspectives de la discipline,
didactique et méthodologique (voir
infra).
[11]
J’ai analysé l’évolution des conceptions formatives en FLE sur le modèle du passage de la
perspective méthodologique à la perspective didactique puis didactologique dans un article de
1994 (a).
[12]
Sans soute aussi en partie parce que j’étais pour ma part dans une situation de formation initiale au FLE.
[13]
¿ Qué pasa ? classe de 3e, Unité 8, Dossier 1 (Paris, Nathan, 1991). L’éditeur m’a transmis un
certain nombre de lettres de protestation écrites par des défenseurs des droits des animaux.
[14]
Par des raisons de place, je ne présenterai ici que la conclusion finale de cette analyse.
[15]
Pour l’Espagne et pour l’Amérique du Sud, respectivement. Je me réfère aux collections de
manuels les plus utilisés dans les années 70 pour l’enseignement scolaire de l’espagnol en France :
Pueblo,
Lengua y vida,
La Palabra viva et
Por el mundo hispánico.
[16]
Cf. le titre même du manuel de référence :
Voix et Images de France.
[17]
Ce PCE a aboutit à un matériel de formation/autoformation à la pédagogie différenciée (cassette vidéo de 2 h 30 et deux Livrets d’accompagnement) qui peuvent être commandés à l’adresse
de l’APLV,
aaaaplv@ wanadoo. fr.
[18]
J’ai déjà utilisé cette citation – extraite de l’ouvrage intitulé
Éléments –en conclusion d’un
article publié dans une autre revue en 1998 (b).
[19]
La métaphore de l’enfilade me semble une bonne métaphore de la perspective « méta ».
[20]
« Appréhension de l’ensemble », non « appréhension d’ensemble », laquelle supposerait un
modèle global unique dont nous ne disposons plus et dont nous ne voulons plus.
[21]
Paraphrases explicatives, description des images, passage au style indirect et au récit.
[22]
Au cours de ce stage CRÉDIF, l’entraînement des stagiaires se faisait sur les premières unités
de
Voix et Images de France, alors que le « passage à l’écrit » n’y débutait qu’à la leçon 7.