2002
revue de didactologie des langues-cultures
Praticien cherche discipline pour devenir chercheur
La didactique des langues au Portugal : une discipline jeune et nécessaire
Clara Ferrâo Tavares
École Supérieure d’Éducation de Santarém CIDTFF – Université de Aveiro, Portugal
L’objet de cet article est de présenter un parcours de didacticien qui,
d’une certaine façon se confond avec l’histoire de la Didactique des Langues au
Portugal, dans les relations que cette discipline entretient avec d’autres disciplines et dans son parcours de reconnaissance institutionnelle. Une tentative de
caractérisation est ainsi proposée, construite surtout à partir des intitulés de
communications et de thèses qui se situent dans le cadre de la langue étrangère.
Pour ce numéro des ÉLA qui cherche à croiser des regards sur le profil de
la Didactique dans différents pays à partir d’un regard sur des profils de
didacticiens, j’ai structuré mon article en deux moments.
D’abord, je me situe au plan personnel et je fais mon récit de vie en tant
que didacticienne. J’essaie de répondre aux questions suivantes : quel rôle
la didactique des langues et des cultures a-t-elle joué : – dans ma réflexion ?
– dans mes recherches personnelles ? Dans une deuxième partie, j’esquisse
le parcours de la discipline jusqu’à l’affichage de cette désignation dans les
intitulés des institutions portugaises, je cherche à saisir les relations que
cette discipline a établies avec les disciplines qui l’ont hébergée et je propose une caractérisation de cette discipline au Portugal.
Je vais donc entrer dans le vif du sujet en présentant un cas, mon récit de
vie. Un parcours qui semble se confondre avec le parcours suivi par la discipline au Portugal.
1. NAISSANCE D’UN DIDACTICIEN
Pour essayer de comprendre mon parcours de didacticienne, il faut
remonter aux années 70, lorsque, à peine sortie de mon stage pédagogique
(d’une durée d’un an, après une maîtrise de cinq années en Philologie
romane), j’ai été appelée à encadrer, à mon tour, des stagiaires. Les certitudes de l’époque, étayées sur les principes de la pédagogie par objectifs et
de la linguistique appliquée, ne manquaient pas d’être ébranlées dès qu’il
s’agissait, pour moi et pour les stagiaires que j’étais censée former, de réagir
aux aléas de la classe. Après dix ans de carrière d’enseignante de FLE, de
formatrice de FLE et d’auteur de manuels, la décision a été prise : je me
suis arrêtée. Je traversais une crise professionnelle. Quels traits caractérisaient cette crise ? – besoin d’intégration dans la langue et culture
française; – besoin de changer de rôle et de redevenir étudiante; – besoin
de trouver des pratiques de classe et de formation de professeurs innovantes ; – besoin de comprendre des pratiques de classe plus ou moins intuitives, bref, besoin de théorisation.
Le démarrage en tant que didacticienne a été plutôt difficile. Mon parcours de praticienne n’était pas suffisamment pris en compte et, à vrai dire,
mon désir de changer de rôle n’allait pas jusqu’au bout. Je souhaitais être
formée, mais pas nécessairement être chercheur. Je souhaitais une théorisation, certes, mais appuyée sur ma pratique d’enseignante et de formatrice et
je voulais être reconnue en tant qu’acteur.
J’errais d’un lieu à un autre, de Paris à Grenoble, de la Linguistique à la
Théorie de la Littérature, à la Didactique – qui, elle aussi, faisait ses premiers
pas : j’ai obtenu mon DEA en Linguistique, en 1982 – et je m’intégrais dans
la culture, cultivée et du quotidien. Je faisais des progrès en français et, en
tant que boursière du gouvernement français, je ne pouvais pas me remettre
en question. J’avais l’occasion de regarder autour de moi, de collectionner
des « échantillons » du quotidien, que j’intégrais dans les manuels que je
produisais. Mais si le côté descriptif, analytique de ces disciplines me plaisait, je me posais la question de la visée, de l’utilité de ces disciplines et de
ma démarche. Quelle serait mon apport au système portugais ? – payée par
mon ministère, mon travail devrait avoir une utilité sociale.
L’impression de malaise s’est estompée au moment où, par un travail
d’autonomisation personnel, guidé par la Didactique qui construisait son
profil, j’ai choisi mon sujet de recherche. À partir de l’émergence d’une
problématique, j’ai pu établir des liens entre l’observation de situations
pédagogiques, procéder à la conceptualisation nécessaire à la compréhension, entamer l’analyse et réfléchir sur les retombées de mon travail et de
ma démarche. La tâche et le processus se sont avérés et s’avèrent toujours
complexes, mais ils ne sauraient se passer de l’un ou de l’autre des composants du parcours que je viens de présenter.
Bien évidemment, je ne peux ne pas établir un lien entre les plans
« didactique, didactographique et didactologique » dégagés par R. Galisson
dans la discipline et mes préoccupations. En effet, la pratique m’intéressait,
la production de matériels pédagogiques allait de pair, mais la recherche se
présentait comme un impératif. Les phases de mon parcours personnel peuvent également être considérées comme un exemple de l’évolution de la
discipline, puisqu’en convergence avec la caractérisation de la discipline
construite, au fil des ans, par R. Galisson et qui était donc présente dans
mon « espace d’exposition ». La Didactologie des Langues Cultures est une
discipline :
• d’observation parce que, comme toutes disciplines, elle est tenue de baliser, maîtriser
son objet d’étude et que celui-ci est largement observable […] • de conceptualisation/théorisation, parce que l’observation et l’intervention ont besoin d’outils abstraits
pour analyser, décrire, comprendre l’objet d’étude et agir sur lui […] • d’intervention
parce que, au contraire de la plupart des disciplines, elle observe, elle théorise non
pour produire des connaissances à verser au trésor commun de la pensée humaine,
mais, plus modestement, les connaissances nécessaires à la mise en œuvre des moyens
pour intervenir sur un objet d’étude qu’il convient d’aider à suivre (ou précéder ?)
l’évolution du monde. Comme il ne saurait y avoir de DLC sans intervention, l’intervention est la raison d’être de la DLC (R. Galisson, 1994 : 128).
Le chercheur didacticien est né
Dans cette partie de l’article, je développerai les deux moments de ma
recherche : d’abord, sur la communication pédagogique et, ensuite, sur les
« zones de proximité » entre la communication pédagogique et la communication médiatique.
Je me suis toujours intéressée à la communication pédagogique et à la
compétence communicative de l’apprenant et de l’enseignant. Ma pratique
de formatrice m’a placée face à des problèmes de communication en classe,
à des problèmes d’ordre relationnel qui souvent me semblaient dus à des
aspects non verbaux de la communication, alors que mon intervention,
comme celle de mes collègues formateurs, portait exclusivement sur des
savoirs d’ordre verbal.
Il me fallait donc choisir une méthodologie de recherche. Si je m’étais
intéressée à l’information, « à ce que l’on dit », il aurait été relativement
facile de quantifier des données, mais je m’intéressais plutôt au « comment
on le dit » de façon pluricanale, à travers des gestes, des sourires, des
mimiques, des intonations… Les effets, les « dimensions cachées » de la
communication, la relation pédagogique constituaient l’objet de ma
recherche. Il me fallait donc trouver une démarche méthodologique,
construire des outils et courir des risques. Même si, au début, je suis partie
de démarches plus traditionnelles consistant à quantifier les interventions
verbales des enseignants et des apprenants, progressivement, je me suis
approchée de démarches plus adéquates à la compréhension des fonctions
que joue le non verbal dans la classe. Le cadre ethnographique s’est révélé
le plus adéquat à ma problématique. Cherchant à cartographier systématiquement des lieux de construction et de transmission de savoir, je vise à
comprendre ces lieux en partant de la communication qui s’y établit. Dans
un premier temps, le lieu choisi a été la classe de langue, dans un deuxième
moment, j’ai centré mon attention sur quelques « lieux » de la télévision
que je cherche à mettre en relation avec l’école, en dégageant des régularités communicatives. Bref, je m’intéresse aux « zones de proximité » entre
l’école et la télévision.
Ma recherche s’inscrit par conséquent dans l’un des courants qui s’est
attaché à regarder la communication dans une perspective interpersonnelle
et systémique : Le Collège Invisible. Cette expression recouvre des chercheurs de l’École de Palo Alto et de l’Université de Philadelphie qui ont en
commun l’option de ne pas partir de la nature psychologique des individus
pris isolément, mais de systèmes dans lesquels ces individus interagissent,
ces systèmes obéissant à des règles qu’il s’impose de dégager. Ces chercheurs développent une conception multicanale de la communication postulant que « tout comportement est communication » (Watzlawick, 1972)
et provoque des effets de réciprocité.
Voilà donc restreint ou plutôt élargi mon terrain de recherche : étudier le
contexte de l’interaction pédagogique, ce qui implique l’adoption de
démarches méthodologiques complémentaires, s’éloignant donc de la tradition et me faisant courir certains risques. Je me suis intéressée à la kinésie,
la proxémie, aux comportements de convergence interactive, aux contradictions entre le verbal et le non verbal. Suivant la démarche méthodologique
proposée par E. Hall pour l’étude de la proxémie : « l’observation, l’expérimentation, les interviews (structurées et non structurées), l’analyse du
lexique anglais et l’étude de l’espace tel qu’il est recréé dans la littérature et
dans l’art » (1981 : 204), j’ai conduit plusieurs recherches sur le non verbal
en recourant à des moyens indirects et directs de recueil de données.
J’ai essayé de repérer les représentations des comportements du maître et
de son disciple dans des ouvrages littéraires, j’ai également cherché à repérer des traces des changements méthodologiques à l’intérieur de préfaces de
manuels scolaires, dans des ouvrages sur la classe, dans les images de la
classe de FLE proposées par les manuels pédagogiques. J’ai, par ailleurs,
fait le relevé et l’analyse du lexique employé par des formateurs portugais
sur cette dimension de la communication. J’ai observé différentes situations
pédagogiques : j’ai mené des études de cas avec des adultes en situation de
simulation, dans des classes d’adolescents, dans des classes d’enfants dans
le cadre de l’enseignement précoce.
Je ne développe pas ici (cf. Ferrão Tavares, 1999) les différentes
recherches entamées à différents moments, je souhaiterais uniquement souligner que j’ai mis en évidence les effets de la proxémie, notamment ceux
des déplacements de l’enseignant et du choix des places par les élèves sur la
production verbale, sur les fonctions pédagogiques et sur les activités de
classe. J’ai élaboré une typologie de gestes à partir de l’observation de différentes classes de langue, que j’ai mise en relation avec les activités et les
fonctions pédagogiques exercées par l’enseignant. Comme les gestes ne
surgissent pas isolés et se placent dans un continuum, j’ai dû procéder à une
analyse de configurations multicanales de comportements. Dans mes
recherches qui ont porté sur des corpus écrits, j’ai été amenée à dégager
deux types de configurations multicanales de comportements que j’ai qualifiées de « sociofuges » ou « sociopètes », termes utilisés par E. Hall (1984)
pour caractériser les espaces. L’observation a confirmé l’existence de ces
configurations. Dans celles qui rendent la communication difficile, j’ai pu
observer certains comportements de l’enseignant : posture hiératique ou
inclinaison en arrière, absence de sourire, gestes tendus de la main et du
bras, gestes angulaires, ces comportements étant souvent accompagnés de
l’emploi de l’impératif ou de questions et par des tons de voix autoritaires.
En revanche, les configurations sociopètes mobilisent des comportements
comme : inclinaison du tronc en avant à l’adresse de l’enfant, posture en
miroir ou en miroir opposé, donc gestes de convergence interactive, sourire,
inclinaison latérale de la tête, gestes arrondis, non tendus. L’emploi de l’hypothèse, du conditionnel, du subjonctif contribue encore à atténuer, à apprécier ou à solliciter. Le ton, la hauteur de voix sont d’autres composants de
cette configuration. Bien évidemment, des enchaînements différents ont été
aussi observés.
J’ai par ailleurs repéré les motivations de ces comportements généralement adressés aux mêmes élèves en fonction des représentations négatives
ou positives que l’enseignant avait de chacun d’eux. L’enseignant semble
avoir tendance à adresser des comportements de « double contrainte »
– c’est-à-dire des enchaînements où le non verbal contredit le verbal, par
exemple, acte d’évaluation positive « très bien » accompagné de l’absence
du regard et inclinaison du tronc en direction d’un autre élève – à l’égard
des élèves qu’il apprécie peu. J’ai également vérifié les effets interactifs de
ces comportements, notamment les silences ou la participation des élèves.
Ces recherches ont eu des retombées sur ma pratique de formatrice. En
effet, le retour au lieu de travail a impliqué l’adoption de nouvelles
démarches de formation. La vidéoformation est la méthodologie dans
laquelle s’inscrivent les interventions que je développe et que je présente de
façon à dégager les implications de ma recherche. Utilisant l’enregistrement
comme support, la vidéoformation emprunte au micro-enseignement
[1], mais
elle s’en éloigne de par les présupposés théoriques, les objectifs, la
démarche elle-même. Il s’agit en effet d’une démarche dynamique de
découverte, procédant par formulation d’hypothèses, par vérification, par
« rectifications », dont le mot clé est distanciation (en opposition à modélisation, mot-clé du micro-enseignement). Dans une première phase, les formés prennent conscience de leurs façons d’enseigner et d’apprendre à partir
de la mise en scène d’une situation pédagogique. Chaque groupe prépare
une leçon sur un sujet que les autres sont censés ignorer (une langue étrangère, un contenu technologique, une recette de cuisine…) et un stagiaire la
met en scène. On procède ensuite à la confrontation entre ce que l’« enseignant » était censé enseigner et ce que les « apprenants » ont appris, entre la
planification et les décisions prises en cours de réalisation. Le cycle se
poursuit par des phases d’observation, de présentation des mêmes contenus
en différents formats (présentation multimodale des contenus), l’enregistrement dans de vraies classes, des moments de théorisation… Contrairement
à ce que j’attendais au début de ma pratique, la réflexion sur les formats
adoptés, sur la communication, se révélait, en général peu approfondie, les
stagiaires construisant généralement un discours normatif. Pour rendre la
distanciation plus facile, j’ai proposé que l’on regarde d’autres professionnels qui jouent les mêmes rôles que l’enseignant (animateur, explicateur) et
qui réalisent les mêmes actes (définir, exemplifier…) La prise en compte de
la communication pédagogique et plus spécifiquement du non verbal
découle, dans une première phase, d’un processus de va et vient entre
l’observation d’échantillons de communication médiatique et d’enregistrements de classes. Dans la ligne des travaux de D. Schön (1983) – professeur
d’études architecturales du MIT – qui soutient qu’en formation il est important non seulement de « voir » ce que
font et
sont les bons professeurs, mais
également de « voir » ce que
sont et ce que
font d’autres professionnels qui
excellent dans leurs professions et qui sont amenés à conduire des pratiques
professionnelles qui ressemblent à celles des professeurs, j’insiste donc sur
l’observation d’échantillons de communication médiatique dans la formation, de façon à rendre les enseignants conscients de la multimodalité de la
communication.
Les dynamiques créées par la réflexion sur la communication et le besoin
d’intervenir dans la formation d’enseignants ont ainsi déterminé mon évolution de chercheur sur la communication pédagogique vers la communication en situation médiatique et mon intérêt pour les « zones de proximité »
[2]
entre les deux espaces d’apprentissage et entre les deux métiers de journaliste et d’enseignant.
Les recherches sur les « zones de proximité » au niveau des catégories de
l’analyse du discours « interrogent » les travaux du CEDISCOR sur la
didacticité des discours ordinaires (cf. Moirand, 1992), ou les travaux du
CAD (cf. Charaudeau, 1997) sur le contrat de communication, mais elles
s’en éloignent du fait qu’elles se nourrissent de la classe et qu’elles prétendent avoir des effets au niveau de la formation des enseignants et de la gestion de la classe. La « didacticité », au sens fontionnel que lui donne
S. Moirand (1992), semble en effet caractériser le profil professionnel de
l’enseignant et du journaliste. Les deux agents ont pour fonction de faire
apprendre. Par ailleurs, tous les deux se trouvent dans une situation où ils
sont censés savoir ce que d’autres (le public de spectateurs ou d’élèves)
ignorent, ou dans une situation de médiation entre les spécialistes et ces
mêmes publics. La didacticité se traduirait, selon le même auteur, par des
marques formelles.
Les travaux que je coordonne cherchent à dégager dans la prestation de
quelques professionnels des médias, des marques de didacticité au sens
large, puisque celle-ci intègre non seulement les marques qui ont trait à
l’explication, mais également les marques de relation, de distance, de pouvoir, de politesse. En d’autres termes, ces travaux essaient de préciser comment s’établit le double contrat de la communication dont parle
P. Charaudeau, caractérisé par « une visée de « faire savoir », ou visée d’information à proprement parler et une visée de « faire ressentir », ou visée de
captation » (Charaudeau, 1997). D’une façon très brève, je dirais que ce ne
sont pas seulement les médias ou plus précisément la télévision qui respectent un double contrat de communication; ce contrat existe également en
situation pédagogique. Or, en formation des enseignants, on se rend compte
que, très souvent, les stagiaires ont tendance à privilégier la dimension
sérieux et n’investissent pas dans les formes de mise en scène du discours.
L’observation d’échantillons de communication didactique et médiatique,
accompagnée d’outils de description et d’analyse, constitue un passage pour
le développement de la compétence communicative et en particulier de la
dimension relationnelle des professeurs en formation.
Avec les outils mis à sa disposition, les stagiaires cherchent à comprendre
comment l’enseignant observé a réussi à transmettre un contenu, à développer des compétences, à être « crédible », et simultanément à captiver, à
séduire. Formulant la finalité de la formation en d’autres termes, ce qui me
semble important, c’est de donner aux enseignants les moyens pour qu’ils
développent leur compétence communicative et qu’ils sachent développer
celle de leurs apprenants. Bien évidemment, les actions de formation font
naître d’autres problématiques de recherches, telles que le pouvoir, la politesse, la modalisation, l’affect dans la classe, qui commencent à être développées (Ferrão Tavares 2002a). D’autre part, le besoin d’intervention m’a
poussée à construire des outils de transmission des résultats de ces
recherches sur de nouveaux supports, notamment des vidéos, déjà utilisés
dans l’enseignement à distance par l’Universidade Aberta (Ferrão Tavares
et al. 2000).
Cette histoire de vie semble donc bien se terminer : le praticien a enfin
trouvé une discipline pour devenir chercheur.
2. NAISSANCE DE LA DISCIPLINE AU PORTUGAL
Le premier doctorat en Didactique de l’Anglais, obtenu au Royaume Uni
par I. Alarcão, a été reconnu par l’Université de Aveiro, en 1982, en
Sciences de l’Éducation (spécialité Didactique). La Didactique au Portugal
« date du moment, en 1982, où pour la première fois, la situation se présentait d’accorder une équivalence à un doctorat obtenu à l’étranger » Alarcão
(1998 : 7). Les premières épreuves d’agregação ont été soutenues, par la
même candidate, en 1990, devant un jury composé par des professeurs de
littérature et de sciences de l’éducation. Le premier doctorat obtenu en
méthodologie de l’enseignement du portugais aux États-Unis a été reconnu
plus récemment. Les épreuves d’agregação correspondantes ont eu lieu en
1999. Mon doctorat, le premier en didactique du français, a été reconnu par
l’Université d’Aveiro, en 1992 – dix ans après celui en Didactique de
l’Anglais. Mon agregação a eu lieu en 2000. Dix ans après la première
agregação d’anglais.
En ce qui concerne les diplômes délivrés au Portugal, le premier DEA
(mestrado) a été obtenu en 1985, sous l’inscription Sciences de l’Éducation
(spécialité de Didactique), à Aveiro. À partir de 1995, ont été soutenus les
premiers doctorats en Didactique des Langues préparés au Portugal, sous la
direction de chercheurs portugais ou en codirection (avec un chercheur
étranger). L’affichage de la Didactique dans les dénominations des
diplômes a aidé à la reconnaissance de la discipline.
En tant que discipline, sous cette désignation, elle existe donc, avec des
statuts différents, dans les diverses Universités et les Écoles Supérieures
d’Éducation – Instituts de formation des enseignants qui forment des professionnels de l’enseignement pour les niveaux allant de la maternelle jusqu’à la troisième.
I. Alarcão distingue quatre phases dans le parcours de la Didactique au
Portugal : • une phase fonctionnelle, née du besoin d’introduire de la didactique à l’intérieur des cursus de formation d’enseignants en recourant, en
grande partie, à des Portugais formés à l’étranger; • une deuxième phase
d’affirmation institutionnelle, avec la reconnaissance par les universités de la
Didactique comme domaine scientifique de « mestrado », doctorat et « agregação »; • une phase réflexive, qui correspond à la réflexion métadidactique
sur son statut épistémologique, dans des congrès; • et finalement une phase
d’affirmation de recherche, avec la constitution d’équipes de chercheurs et la
publication systématique d’ouvrages. (cf. Alarcão 1998 : 7).
En ce qui concerne les disciplines qui ont « hébergé » la didactique, il faut
souligner que c’est à l’intérieur des Sciences de l’Éducation que la didactique
est née, puisque les jurys qui ont donné naissance à des didacticiens étaient
composés et le sont toujours, de professeurs en sciences de l’éducation. Les
espaces communs sont nombreux et le dialogue plutôt facile.
Je passe maintenant à la caractérisation de la Didactique aujourd’hui au
Portugal. Le texte « fondateur » de la discipline semble la conférence, au
titre polémique, prononcée, en 1991, par I. Alarcão : « A didáctica curricular : fantasmas, sonhos, realidades », lors de la « II Encontro Nacional de
Didácticas e Metodologias do Ensino ». L’auteur propose une longue caractérisation de la Didactique, glosée par elle-même et par beaucoup de ceux
qui se réclament de cette discipline au Portugal. Elle considère que la didactique présente les dimensions suivantes : « analytique, rationnelle, d’interface, de synthèse, intégrative, novatrice, projective, clinique, praxéologique
et méta-praxéologique, interactive, prospective, sélective, formative ».
Dans un travail de synthèse publié par Sociedade Portuguesa de Ciências
da Educação, intitulé Caracterização da Didáctica das Línguas em Portugal,
daté de 1993, fondé sur un corpus composé de 35 programmes de Didactique
de la langue maternelle (12), Didactique du FLE (14), Didactique de l’Anglais
(7) et Didactique de l’Allemand (2) recueillis dans 16 institutions d’enseignement supérieur, en 1991, ont été dégagées les conclusions suivantes : « deux
types de didactique curriculaire semblent se dessiner, basés sur deux pôles différents mais qui intégrent également la formation en didactique des langues :
une didactique plus centrée sur les contenus à transmettre et constituée à partir
de l’état de la recherche, et une autre plus centrée sur les processus d’enseignement/apprentissage de la didactique elle-même » (id. 58). Et les auteurs ajoutent : « il nous semble qu’un champ de recherche commence à se dessiner avec
une incidence croissante sur la didactique – la méta-didactique » (ibidem). Les
auteurs de Caracterização, à la fin de leur étude, arrivent à la définition suivante de la Didactique : « discipline théorico-pratique, qui intègre les savoirs
pluridisciplinaires, interprétative (en tant que lieu de description/explication
d’enseignement/apprentissage), exploratoire (en tant qu’espace de reconstruction du savoir pédagogique), qui génère un enseignement analytique et réflexif
(en tant que lieu de théorisation personnel…) » (Andrade et al. 1993 :21).
En ce qui concerne les colloques, lors de la première Rencontre Nationale
de Didactique/Méthodologie de l’enseignement des langues, qui a eu lieu à
l’Université de Braga, en 1998, les communications ont fait émerger les thématiques suivantes : la didactique : définition de sa nature, statut, fonctions;
compétence communicative; relation langue-culture; éducation
linguistique; autonomie; intégration des TIC; formation d’enseignants.
Des thématiques qui démontrent que la didactique non seulement cherche
à réfléchir sur elle-même, mais qu’elle s’ouvre à des problématiques qui
n’ont pas seulement à voir avec les supports ou leurs usages, comme au
début, et qui relèvent des dimensions précédemment dégagées. Par ailleurs,
les articulations entre la théorie et le terrain sont visibles, même au niveau
des agents qui ont présenté des travaux pendant cette Rencontre.
Cette tendance va d’ailleurs être développée dans le cadre du Colloque de
la SPDLL, qui a eu lieu en 2002.
Près d’une cinquantaine de communications ont été présentées lors de la
1re rencontre qui a eu comme sujet « La Didactique des Langues et des
Littératures au Portugal : contextes d’émergence, conditions d’existence et
modes de développement ».
Une analyse rapide des sujets des communications en langue étrangère
fait apparaître une tendance vers une didactique des langues en général plutôt que sur une langue particulière. Ainsi, 7 communications portent sur la
compétence plurilingue, l’éducation langagière et l’intercompréhension, 5
portent sur la formation des enseignants et le niveau métadidactique, 5 sur
l’interaction, 2 sur l’autonomie. Des sujets comme les TICE, l’écrit,
l’anxiété, la faute, l’identité ont fait l’objet d’une communication. Si je
compare avec les sujets traités en didactique du portugais, je me rends
compte d’une focalisation différente : la lecture, la production d’écrits, la
grammaire, les textes constituent l’objet de 15 communications. Par
ailleurs, si l’on compare les méthodologies utilisées, tandis qu’en langue
étrangère ce sont les études empiriques qui sont les plus nombreuses, en
portugais, on trouve plutôt des rapports de pratiques ou des textes militants.
Les recherches, dans le cadre des mestrados et doctorats, ont constitué
l’objet de la thèse de mestrado de Manuel Canha, soutenue sous la direction
de I. Alarcão, sur la recherche en didactique et la pratique des enseignants.
Son corpus se constituait de 27 travaux de recherche en DLE, realisés au
Portugal, entre 1983 et 1998. Analysant tout d’abord le type d’institutions
engagées dans la recherche, l’auteur arrive à la conclusion qu’il existe « une
forte liaison au terrain d’exploitation didactique » de ces études. En ce qui
concerne les objets de recherche, la lecture, les relations langue maternellelangue étrangère et l’interaction verbale ont été des sujets d’intérêt partagés
par les chercheurs. La méthodologie privilégiée s’inscrit essentiellement
dans le paradigme qualitatif (Canha, 2001 : 126).
Dans ses conclusions, M. Canha constate que « la communauté de chercheurs en DLE semble aujourd’hui confrontée au besoin de resituer l’orientation de ses pratiques, en multipliant les connexions avec la salle de classe,
condition essentielle à la consolidation épistémologique d’une discipline
scientifique qui devient autonome dans l’interaction avec le processus d’enseignement/apprentissage et qui prétend contribuer à la qualité de ce processus » (id., 166) Et M. Canha de conclure : « comme Alarcão l’a déjà indiqué
(cf. 1992 : 93-4) (les chercheurs et les enseignants) auront tendance à constituer ensemble une communauté d’enseignants, de chercheurs, d’enseignants/chercheurs et de chercheurs/enseignants, animée d’un projet commun
de développement de l’enseignement et de l’apprentissage en LE » (id. 168)
Il convient enfin de noter que la revue Intercompreensão, revue de
Didactique des Langues, désignation affichée dans le titre et reconnue au
Ministério da Ciência e Tecnologia, que je dirige et qui cherche l’intercompréhension à différents niveaux : entre différents agents, entre différentes
disciplines, entre différentes langues, a commémoré son dixième anniversaire en 2001.
Pour conclure, je dirai que la présence nominale institutionnelle de la
didactique est chose faite au Portugal. Et, d’après les sources indiquées, elle
semble se caractériser par les traits suivants : – elle s’inscrit dans une dynamique de modernité des études sur l’enseignement des langues ; – elle est
un lieu de transformation et de production originale. Elle essaie de créer des
outils de recherche rigoureux et originaux; – elle n’a pas peur de courir des
risques parce qu’elle a une volonté d’agir, d’améliorer, d’innover; – elle
essaie d’intégrer les praticiens et d’interpréter leurs besoins ; – elle cherche
à créer ou à intégrer des réseaux, à créer des connexions avec d’autres disciplines et d’autres chercheurs ; – elle privilégie des problématiques locales.
Elle est centrée sur la classe et l’observation de celle-ci. Les problématiques
qui émergent sont précises, mais hétérogènes.
Malgré la difficulté des emprunts applicationnistes qui ne se justifient pas
toujours, la Didactique cherche à créer son propre chemin et, comme le souligne I. Alarcão : « L’intertextualité présente dans le discours de la
recherche en didactique des langues ne doit pas être vue comme la manifestation de contours mal définis de la didactique, mais acceptée par ce qu’elle
relève et est le réflexe, au niveau théorique, des interactions réelles qui se
vérifient dans la pratique de la didactique professionnelle et que l’enseignement et la didactique curriculaire doivent incorporer » Alarcão, 1999 : 28).
Une toute dernière remarque qui relève à la fois de la politique et de
l’éthique : la didactique bénéficie auprès des futurs enseignants d’un attrait
dont d’autres disciplines ne bénéficient plus. Ils veulent agir plus vite et la
didactique leur donne les moyens de le faire et le faire mieux. La didactique
ne peut pas se permettre de les décevoir, mais, pour cela, il faut que la
recherche aille également plus vite, tout en restant exigeante et rigoureuse.
Double contrainte difficile à gérer, mais qui fait partie du panorama ordinaire de l’enseignant et du didacticien.
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[1]
Méthodologie de formation développée dans les années 70-80 qui cherchait à créer des microsituations d’enseignement, dans lesquelles les enseignants en formation cherchaient à acquérir des
« aptitudes pédagogiques » préalablement identifiées à partir de modèles de « bons enseignants »,
comme par exemple « poser des questions », dans un temps limité, avec un nombre réduit de participants.
[2]
Cette désignation est construite en « palimpseste » sur celle de « zone de proche développement », de Vygotski. Elle fonctionne comme un défi ou une invitation pour l’enseignant. En collaboration, avec l’aide de l’écran, l’apprenant et l’enseignant peuvent faire plus que lorsqu’ils agissent seuls et aller plus loin dans la résolution de leurs problèmes.