2002
revue de didactologie des langues-cultures
Le vocabulaire par l’image de la langue française.
Un outil culturel oublié : les leçons de la désaffection
Jean Pruvost
Directeur du laboratoire Métadif CNRS 8127 Université de Cergy-Pontoise
Le Vocabulaire par l’image de la langue française publié chez
Larousse dans la première moitié du XX e siècle, avec pour auteur A. Pinloche,
nous donne l’occasion de redécouvrir un type d’ouvrage consacré à l’apprentissage systématique du vocabulaire, qu’il s’agisse du français langue maternelle ou du français langue étrangère. Au-delà de l’intérêt de ce type de dictionnaire d’apprentissage, en tant que témoin d’une période didactique
favorable à l’enseignement explicite du vocabulaire, revisiter l’ouvrage, à la
lumière des moyens informatiques et d’une approche lexiculturelle, nous a paru
très propice à stimuler l’imagination des didactologues.
Publié en 1923 chez Larousse, dans la « Collection Polyglotte de vocabulaires par l’image », le Vocabulaire par l’image de la langue française dont
l’auteur, A. Pinloche, fut Lauréat de l’Académie française et de l’Académie
des Sciences morales et politiques, membre correspondant de l’Académie
royale de Turin, ne semble pas s’être vendu à de très gros tirages (moins de
20 000 exemplaires semble-t-il, si l’on en juge aux ouvrages en notre possession). S’il reste difficile de juger a posteriori du réel succès d’un dictionnaire auprès des contemporains concernés, succès qui ne se juge pas au seul
chiffre de vente, on conviendra cependant aisément que l’ouvrage ne fait
pas partie des dictionnaires cités aujourd’hui en référence, et que, pour être
plus précis, il est même complètement oublié des locuteurs français et des
métalexicographes.
Cependant, de par la richesse de son contenu, tant sur le plan lexical que
sur le plan iconique, de par sa structuration très élaborée dans le cadre d’un
classement onomasiologique, de par également sa facture très soignée, qu’il
s’agisse de la présentation typographique clarifiante pour une microstructure complexe ou qu’il s’agisse de la solide reliure valorisée par une couverture cartonnée, sobre et élégante, cet ouvrage in-octavo, qui compte pas
moins de 576 pages, mérite assurément de voir rappeler pleinement son
existence dans l’histoire des dictionnaires d’apprentissage ainsi que tous ses
mérites. Au demeurant, l’oubli patent dont il fait aujourd’hui l’objet dans
l’histoire des dictionnaires et la disparition de l’intéressante formule
dictionnairique qu’il représentait nous poussent à nous interroger sur les
causes profondes de cette désaffection. C’est sans doute aussi l’occasion de
retenir quelques-unes des perspectives qui étaient tracées, dans la mesure où
elles nous paraissent susceptibles d’être métamorphosées en prospectives,
celles-là mêmes que la récente informatisation des dictionnaires à la fin du
XX e siècle laisse espérer pour le XXI e siècle.
1. LE VOCABULAIRE PAR L’IMAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE : L’AUTEUR ET LES CONDITIONS D’ÉDITION
1.1. Un auteur érudit entre langues et didactiques
A. Pinloche, Docteur ès lettres, a écrit le Vocabulaire par l’image de la
langue française à la fin de sa vie professionnelle; en tant que Professeur
honoraire à l’Université de Lille, il fut par ailleurs Maître de Conférences à
l’École Polytechnique. En dehors de ce profil universitaire, les cinq pages
de Préface qu’il consacre à ce dictionnaire d’apprentissage mettent nettement en relief ses préoccupations didactiques. La volonté affirmée de valoriser l’acquisition du mot par l’image sans omettre l’apprentissage du vocabulaire abstrait, avec une réflexion sur le passage du vocabulaire passif au
vocabulaire actif, selon la propre formulation de l’auteur, ce sont là autant
de conceptions qui, en 1923, nous ont paru modernistes. Le niveau d’étude
de l’auteur est d’autant plus intéressant, qu’à notre connaissance, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le fait qu’un universitaire soit l’auteur d’un dictionnaire d’apprentissage représente un cas de figure isolé,
alors qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les « Docteurs ès
Lettres » vont progressivement s’investir dans l’élaboration de ce type de
dictionnaire. Ainsi en est-il de Michel (Miguel) de Toro qui va publier en
1949 le Larousse des débutants, premier d’une longue lignée qui va marquer en quelque sorte le début de l’intérêt des linguistes pour les dictionnaires d’apprenants, avant d’être rejoint par Gougenheim (dans une
démarche expérimentale), puis Jean Dubois, Josette Rey-Debove, etc.
Lorsqu’A. Pinloche publie cet ouvrage chez Larousse, il est encore
novice dans cette maison d’édition, il vient seulement en effet, l’année précédente, d’y donner l’
Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache
nebst Bilder-Wörterbuch, un ouvrage de 1204 pages. Dès lors, A. Pinloche
devient un auteur attitré de la Librairie Larousse, avec un dictionnaire
bilingue français-allemand publié au sortir de la Seconde Guerre mondiale
dans la série des « Dictionnaires manuels »
[1].
Se renforce ici le constat que nous avons souvent formulé concernant le
pourcentage extrêmement important d’auteurs de dictionnaires monolingues français originaux
[2] bénéficiant de l’expérience du bilinguisme.
L’auteur du
Vocabulaire par l’image de la langue française est en effet un
germaniste confirmé. De 1889 à 1893, il avait déjà publié chez Didier trois
volumes intitulés
Leçons pratiques de langue allemande (Cours élémentaire
et Cours supérieur) et, chez le même éditeur, en 1893, le
Vocabulaire étymologique allemand-français et français-allemand en un volume (286 p.).
Quelques années plus tard, en 1902, paraissait, encore chez Didier, une
Grammaire allemande et Syntaxe élémentaires qui complétait la description
de la langue allemande. Ainsi, le
Vocabulaire par l’image de la langue française s’assimile-t-il à son premier essai didactique portant sur la langue
française après un solide parcours dans une autre langue.
L’auteur ne serait-il qu’un germaniste, d’abord habile descripteur de la
langue dont il est spécialiste, puis auteur original d’un dictionnaire portant
sur sa langue maternelle ? D’évidence, il n’en est rien : le lexicographe
n’est pas de fait sans culture didactique précise. En effet, publié chez Colin
et Compagnie, dès 1890, son ouvrage intitulé La Réforme de l’éducation en
Allemagne au XVIIIe siècle (597 p.) était couronné par l’Académie française
qui reconnaissait là un spécialiste de l’histoire de l’éducation en Allemagne.
En vérité, était publié dans le même temps, en 1891, en Allemagne chez
Klinkhardt et à Leipzig, un ouvrage qu’il avait rédigé en langue allemande
sur La Chalotais als Vorkampfer der weltlichen Schule (La Chalotais, précurseur de l’école universelle). L’histoire des mouvements de pensée pédagogique le passionne et il traduira ainsi l’œuvre de Johann Friedrich
Herbart, philosophe et pédagogue allemand (1776-1841), auteur d’Allgemeine Pädagogik (1906), convaincu que l’éducation doit s’appuyer sur les
mécanismes qui permettent la transmission des valeurs de civilisations auxquelles l’on est attaché. C’est ainsi que paraît en 1893 chez F. Alcan à Paris
l’ouvrage intitulé Herbart : Principales œuvres pédagogiques, 400 pages
traduites par A. Pinloche.
Le germaniste érudit ouvre aussi sa réflexion sur la comparaison des systèmes d’enseignement entre la France et l’Allemagne. Il publie en effet en
1896 chez Voigtländer Die Reform der Universitäten in Frankreich (La
réforme de l’Université en France) et cinq ans plus tard, en 1901, chez
Delagrave, il donne au public français 130 pages sur L’enseignement secondaire en Allemagne.
Enfin, la même année, l’auteur, décidément prolixe, publie 217 pages sur
Pestalozzi et l’Éducation populaire moderne, chez F. Alcan. L’ouvrage est
alors couronné par l’Académie des Sciences morales et politiques, et traduit
en anglais chez Scribner’s Sons (Pestalozzi and the Foundation of the
Modern Elementary School). Ainsi, A. Pinloche devient-il, au tout début du
XX e siècle, le spécialiste du pédagogue suisse J. H. Pestalozzi (1746-1847),
trait d’union entre d’une part Rousseau qui a beaucoup influencé ce dernier,
notamment à travers l’Émile et le Contrat social, et d’autre part le mouvement de l’éducation nouvelle en gestation. Faut-il percevoir dans le rôle
important qu’A. Pinloche accorde à l’image dans son œuvre lexicographique le souci propre à Pestalozzi d’un enseignement mutuel ? Il est clair
que le caractère transparent du dictionnaire d’A. Pinloche, ne nécessite pas
de médiateur autre que son lecteur à partir du moment où ce dernier sait lire.
Ouvrage à la fois très riche et d’accès immédiat, malgré sa structuration
onomasiologique, il s’inscrirait parfaitement dans toute démarche autonome, beaucoup plus que le dictionnaire monolingue sémasiologique dont
la microstructure est parfois rebutante.
Le portrait d’A. Pinloche à travers son œuvre serait incomplet si l’on n’y
ajoutait pas deux ouvrages parus juste avant la Première Guerre mondiale,
le premier intitulé Des limites de la Méthode directe, publié à Paris chez
Belin Frères en 1908, et l’autre consacré à La nouvelle pédagogie des
langues vivantes, paru chez Didier en 1913.
Il va sans dire que le dictionnaire original qui nous intéresse se présente
bien comme un ouvrage sous influence culturelle certaine, celle-là même
qui correspond à la pensée didactique que s’est forgée l’auteur en amont, à
la confluence de deux pays, avec une érudition et une réflexion construites
et approfondies, jalonnées par des ouvrages de référence. À mieux y regarder, ils ne sont pas nombreux les lexicographes d’un dictionnaire d’apprentissage porteurs d’une culture à la fois universitaire et didactique, et le dictionnaire proposé n’en est que plus intéressant à analyser.
1.2. Le lancement discret et isolé de l’ouvrage et de la collection
Le Petit Larousse illustré, véritable cheval de Troie de la Librairie
Larousse dans chaque famille depuis sa première édition (1905, millésime
1906), sert d’indicateur et de pierre de touche quant au souci de promouvoir
tel ou tel livre, telle ou telle collection, par les éditeurs. S’y trouve en effet en
toute fin de dictionnaire un « Extrait du Catalogue de la Librairie Larousse »
signalant les ouvrages en vente. On peut suivre ainsi indirectement le succès
ou l’abandon promotionnel d’un ouvrage ou d’une collection. Qu’en est-il
du Vocabulaire par l’image de la langue française et de la « Collection polyglotte de vocabulaires par l’image » à laquelle il appartient ?
L’ouvrage, qui paraît en 1923, ne figure pas encore dans la liste des
ouvrages qui sont proposés dans les pages d’extrait du Catalogue du Petit
Larousse édité en 1923 (millésime 1924), mais dans celui de 1924 (millésime 1925). Curieusement, comme si l’on n’était pas assuré de son succès,
il n’est pas listé comme on pourrait s’y attendre dans les « Dictionnaires
Larousse », indiqués en premier, qu’il s’agisse des « Dictionnaires encyclopédiques généraux », ou qu’il s’agisse des « Dictionnaires encyclopédiques
spéciaux », tels que le Larousse médical illustré ou le Larousse agricole
illustré. L’ouvrage est en effet glissé trois pages plus loin dans une sous-partie intitulée « Littérature, Études, histoire littéraire, etc. », aux côtés
d’une Histoire de la littérature et de la pensée françaises, mais aux côtés
aussi, il est vrai, de deux dictionnaires spécialisés de la langue, des in-12°
cependant, un Dictionnaire synoptique d’étymologie française (par
H. Stappers) et un Dictionnaire méthodique et pratique des rimes françaises
(par Ph. Martinon).
Autre élément étonnant, alors que l’ouvrage fait partie d’une collection,
celle-ci n’est pas mentionnée, et de surcroît, à notre connaissance, n’est
jamais évoqué un autre dictionnaire de ladite collection. Dès la mention de
l’ouvrage dans l’« Extrait du Catalogue » publié dans le Petit Larousse,
l’ouvrage fait pourtant l’objet d’un double commentaire. L’objectif en est
d’abord bien défini, il s’agit d’une « attrayante et originale méthode pour
arriver à bien posséder le vocabulaire français et à s’exprimer avec aisance
et propriété ». L’ouvrage est ensuite promu et décrit : on signale en effet que
le Vocabulaire par l’image de la langue française bénéficie d’un prospectus
spécimen et qu’il correspond à un volume in-octavo cartonné « contenant
193 planches (6 000 figures avec légendes) ». On remarque cependant que
son prix en est élevé comparativement aux autres dictionnaires proposés :
alors que le Dictionnaire méthodique et pratique des rimes françaises coûte
5 fr. 50, le dictionnaire d’A. Pinloche dont on n’indique pas le nombre de
pages (576 p.) coûte plus cher (22 fr. 50) que le Petit Larousse illustré relié
toile avec ses 1760 pages (22 fr.).
Le prix élevé de l’ouvrage ainsi que sa relégation au second plan, hors de
l’armée des dictionnaires plurivolumaires et monovolumaires constituant
les troupes de choc de la Librairie Larousse, ne pouvaient définir des facteurs favorables au lancement de ce dictionnaire. Et l’on peut avancer sans
prendre trop de risques d’interprétation que lorsqu’en 1939, l’ouvrage
d’A. Pinloche est présenté dans une sous-catégorie réunie sous le titre de
Dictionnaires méthodiques de la langue française, aux côtés du
Dictionnaire étymologique d’Albert Dauzat et du Dictionnaire analogique
de Charles Maquet, il est sans doute trop tard pour que ce dictionnaire d’apprentissage puisse faire date auprès des contemporains. Il ne s’agit plus
d’ailleurs que d’une « attrayante et originale méthode pour l’acquisition du
vocabulaire français » de « 16 x 23 cm », un format inchangé par rapport à
la première édition et qui le déclasse déjà par rapport aux nouveaux dictionnaires, premiers d’une collection de « dictionnaires méthodiques de la
langue française » qui auront un franc succès, avec en l’occurrence ceux de
Dauzat et de C. Maquet, de format symboliquement similaire à celui du
Petit Larousse : « 13,5 x 20 cm ». Au reste, l’adjectif « attrayant » n’a plus
rien d’attirant pour l’acheteur au moment même où c’est l’aspect scientifique qui est mis en avant avec, par exemple le Dictionnaire étymologique
d’A. Dauzat. Maintenu sans avenir dans le Catalogue, il en sort définitivement en 1943. À dire vrai, il ne restait plus possible d’offrir en illustration
une suspension à pétrole dans une salle-à-manger au moment où l’électricité avait pris le relais… Un mot sans son illustration peut tranquillement
vieillir dans les colonnes d’un dictionnaire, mais il n’en va pas de même
pour les référents qui, s’ils ne suivent pas le goût du jour et l’inévitable évolution technologique, deviennent vite caducs.
2. DE LA DESCRIPTION D’UN OUVRAGE TRÈS STRUCTURÉ À
QUELQUES ANALYSES PROSPECTIVES
Soulignons d’emblée que ce dictionnaire bénéficie d’une longue Préface
(I-V), avec un sous-titre, « But de l’ouvrage », explicite quant à son caractère militant. Deux « buts » lui sont en effet assignés. Tout d’abord, « rendre
possible l’acquisition méthodique, dans le minimum de temps du vocabulaire usuel de la langue française », qu’il s’agisse de l’aptitude à comprendre un texte ou du maniement de la langue, parlée ou écrite. Ensuite,
donner « le moyen de traiter en cette langue toute matière quelle qu’elle
soit, avec autant d’abondance que de précision ».
Quant au public, il est double puisque l’ouvrage s’adresse aussi bien aux
étrangers qu’aux « nationaux », selon la formule d’A. Pinloche. Cette préface se divise en six parties aux titres éclairants : l’acquisition du mot par
l’image; mode d’utilisation; exemples d’applications plus étendues;
acquisition du vocabulaire abstrait, le vocabulaire idéologique, des images
aux idées ; transformation du vocabulaire passif en vocabulaire actif; application à la lecture et aux exercices de composition et de rédaction. Autant
d’éléments qu’il nous faudra commenter.
Concrètement, à la suite de la Préface, deux parties, L’homme (p. 3-388)
et L’univers (p. 389-536), constituent le corps de l’ouvrage, ouvrage qui se
termine sur un Index alphabétique (p. 537-573) regroupant tous les mots
traités dans le dictionnaire, environ 9500. Chacune des deux parties qui
constituent le corps de l’ouvrage est elle-même subdivisée en chapitres.
Pour L’homme, on en compte treize : l’espèce humaine; l’alimentation;
l’agriculture et le jardinage; le vêtement, l’habitation, l’activité en général;
l’activité physique, la vie morale et intellectuelle; l’activité industrielle;
l’activité commerciale; les communications et transports ; l’organisation
sociale; la guerre. Pour L’univers, six chapitres suffisent : l’étude de la
nature; le ciel et la terre; le temps ; l’espace et le lieu; qualités et états ;
histoire naturelle.
Chacun des 19 chapitres ainsi répertoriés dans la table des matières est de
fait précédé d’un tableau qui donne le plan suivi pour aborder le thème
annoncé, systématiquement subdivisés en deux parties, une première intitulée « Les images », une seconde « Les idées ». A. Pinloche nous révèle ici
sa conception particulière de l’univers lexical en distinguant clairement ce
qui relève à ses yeux, d’une part, du vocabulaire concret de chaque thème,
et qui donc peut se traduire en images et, d’autre part, du vocabulaire abstrait, qui en est le complément indispensable et qui en l’occurrence ne bénéficie pas d’images mais de groupes analogiques.
2.1. La première partie des chapitres : le vocabulaire par l’image au
service du vocabulaire concret
2.1.1. L’outil proposé
La première partie de chaque chapitre, consacrée aux images, consiste en
une série de tableaux, de dessins, donnés sur la page de droite où se trouvent groupés, par ordre d’idées, « tous les objets et actes de la nature et de la
vie courante susceptibles d’être représentés par l’image ». Sur la page de
droite faisant face à ces tableaux est offerte la légende constituant un « véritable vocabulaire concret du groupe d’idées représenté », suivie par une
sous-partie intitulée « Explications et Exemples ». Celle-ci est considérée
comme un complément prenant la forme d’une série de phrases propres à
apporter un point de vue abstrait ou des applications usuelles. Se combinent
ainsi, avec bonheur selon l’auteur, la classification méthodique et l’aperception visuelle, à l’origine de ce « vocabulaire par l’image », véritable
« langue universelle ». À cette première partie de chaque chapitre, peut
donc correspondre, ajoute l’auteur, une infinité de « leçons de choses aussi
bien que de leçons de mots », et pour être plus exact, est-il précisé, il s’agit
en somme de « leçons de mots par les choses et de leçons de choses par les
mots ». On sent au demeurant, à travers la description métaphorique qui en
est faite combien cette première partie lui tient à cœur : dans cette « galerie
encyclopédique », le « promeneur » a pour ainsi dire « son catalogue »
constamment sous les yeux, il peut entrer quand il veut dans ce « musée »,
s’y « égarer » à loisir, « pouvant toujours donner à chaque objet ou à chaque
action qui s’offre à ses regards le nom qui lui appartient, et réciproquement
retrouver l’objet ou l’action dont l’idée est évoquée par tel ou tel vocable ».
A. Pinloche assimile en fait ce vocabulaire imagé au vocabulaire premier, le
lecteur-spectateur repassant en quelque sorte par « les mêmes expériences
qui lui ont fait acquérir autrefois le trésor de mots correspondant à ses premiers besoins ».
Donnons ici un exemple rapide de cette première partie, à partir de deux
chapitres, celui qui ouvre l’ouvrage, consacré à l’espèce humaine, et le huitième consacré à la vie morale et intellectuelle. L’espèce humaine se présente tout d’abord avec une première page double offrant sur la page de
droite quatre séries de tableaux représentant les races, les différents âges de
l’enfance (de l’enfant au maillot à la fillette), les différents types d’adulte
(de l’adolescent au vieillard), les sexes (masculin, fort, féminin, beau sexe),
les tailles (du géant au nain en passant par la taille moyenne et la femme de
taille élancée), et sur la page de gauche la légende que l’on vient partiellement de donner ici entre parenthèses. Au bas de cette même page suivent
des Explications et exemples (« Un géant est un homme dont la taille dite
gigantesque, dépasse de beaucoup la stature ordinaire », etc.). Sur le même
principe seront représentés sur la double page suivante les aspects du visage
et physionomies, les parties du visage, avec ses aspects divers, et les
Explications et exemples (« La main fine est considérée comme aristocratique »). Une dernière page double est consacrée aux infirmités, maladies et
blessures.
Quant à la vie morale et intellectuelle, la description, avec les tableaux
d’images sur la page de droite et leur légende sur la page de gauche, commence par l’expression extérieure des sentiments, du sourire à la charité en
passant par la terreur et la douleur physique, puis morale. Elle se poursuit
par la description des religions et cultes païen, mahométan, israélite, protestant, catholique, le culte catholique faisant l’objet de plus de deux pages
doubles, pour aboutir aux mythes et allégories (de Pégase à l’allégorie de la
loi, en passant par le caducée). Viennent ensuite diverses doubles-pages
consacrées, tout d’abord, à l’éducation et l’enseignement, avec les établissements d’instruction, l’école, les ustensiles pour écrire et dessiner, puis, à
l’expression de la pensée, avec la lecture et l’écriture, le livre et le journal,
enfin, aux beaux-arts, avec les arts plastiques, la musique et le théâtre.
2.1.2. Analyses prospectives : référents, onomasiologie et lexiculture
Soulignons d’emblée que l’on se trouve là dans une « langue de
l’image » qui a bien vieilli et qui fait d’une certaine façon aujourd’hui tout
le charme de l’ouvrage. Qu’il s’agisse de l’enfant au maillot, du culdejatte, de la crèche, de l’école, des ustensiles pour écrire, de la machine à
écrire, de l’imprimerie ou de la musique, l’illustration pourtant sobre et sans
couleur, à vocation normalisante, est indéniablement marquée par le début
du siècle et un charme suranné. Les pages dévolues à la maison moderne,
entre la salle à manger où trône le maître de maison, la suspension qui descend très bas au centre de la table, la servante et le siphon d’eau de Seltz,
sans oublier le cabinet de travail, le boudoir, le fumoir et la lingerie, ce sont
là aujourd’hui autant de figures d’anthologie d’une époque révolue. Quant à
la langue « universelle » de l’image invoquée par l’auteur, il n’est pas utile
d’insister sur son caractère référentiel plus particulièrement européen, voire
marqué par la France républicaine et catholique du début du XX e siècle dont
on ne montrait que la face riche ou pour le moins bourgeoise.
Une première remarque doit être faite concernant la place onomasiologique d’un mot, sa représentation iconographique, et le contexte lexiculturel
sensible tout autant à travers les emplois du mot que dans son illustration. Il
convient d’abord de rappeler que le référent, et donc son image, vieillissent
très rapidement, pendant que le mot, formellement intact, glisse sémantiquement d’un contexte lexiculturel à l’autre, sans pour autant perdre sa
place onomasiologique. Ainsi, la suspension garde bien le même nom, mais
lexiculturellement, le mot ne se réfère plus vraiment au lustre suspendu très
bas au-dessus de la table de salle-à-manger, que l’on trouvait dans presque
toutes les maisons. Le mot a en effet changé de registre lexiculturel, son
emploi est pour ainsi dire cantonné depuis le dernier tiers du XX e siècle au
lexique des antiquaires et aux amateurs d’antiquités. Il renvoie à un objet
luxueux, difficile à trouver avec sa lampe à pétrole d’origine et son opaline
d’époque. Ses collocations aujourd’hui privilégiées sont significatives : la
suspension est-elle électrifiée ou devra-t-on la faire électrifier? Voulez-vous garder le contrepoids ou le supprimer ? On ne fait plus en effet monter
ou descendre cette lampe sur ses poulies pour avoir plus ou moins de
lumière diffusée sur la table. Le contexte n’est donc plus du tout celui de la
vie courante et de la suspension que l’on va choisir pour la salle-à-manger
chez le marchand ordinaire de luminaires, en bénéficiant d’une large palette
de prix. Pourtant, de manière onomasiologique, la suspension fait toujours
partie des éclairages de maison, elle garde sa place dans la chaîne hyperonymique qui en fait un hyponyme du mobilier d’éclairage d’une maison :
seule sa place lexiculturelle a changé. Dans une liste de mots structurée en
fonction d’une grille sémantique, la suspension garde la même place onomasiologique d’un siècle à l’autre et, sans une illustration et une définition
substantielle, toutes deux de nature lexiculturelle, le mot serait vidé de sa
substance utile dans la communication.
De la même manière, la vieille dame comme la jeune femme du début du
XX e siècle ne ressemblent plus guère dans leur représentation à celles du
début du XXI e siècle. Au-delà des vêtements, par essence marqués par la
mode d’une époque, on ne représenterait plus aujourd’hui une vieille dame
en insistant sur le poids des années : le réflexe du politiquement correct la
ferait mettre en scène au contraire dans le cadre d’un troisième âge forcément dynamique. Pourtant, la place onomasiologique de la jeune femme, de
la femme adulte, de la vieille dame n’a pas changé, elle paraît même
immuable.
Une seconde remarque s’impose quant aux outils et aux contraintes
imposées par le temps qui s’écoule, sensible pour la forme des référents tout
autant que pour leur place lexiculturelle. Il est clair que sans une remise à
jour régulière, un « vocabulaire par l’image » paraît vite désuet aux yeux
des apprenants, qu’ils soient de langue française ou de langue étrangère. On
repère presque immédiatement en effet le décalage entre l’époque représentée et celle dans laquelle on vit, avec tous ses habitus inconsciemment intégrés. Dans une société qui évolue très vite – mais ne l’a-t-on pas toujours dit
depuis le XIX e siècle ? – le dictionnariste soucieux d’offrir un document
adapté aux apprenants contemporains doit trouver les outils suffisamment
souples pour suivre les mutations. En vérité, seuls aujourd’hui les supports
électroniques semblent pouvoir permettre la remise à jour permanente d’un
« vocabulaire par image », offrant au didacticien la possibilité de rester en
synchronie.
Au-delà de l’illustration paradigmatique
[3] du mot, il va sans dire que
l’illustration syntagmatique qui domine dans les « vocabulaires par image »,
c’est-à-dire avec les référents mis en situation, reste lexiculturellement très
sensible. Le dictionnariste et le lexicologue doivent y être très attentifs : la
pertinence d’un vocabulaire par l’image dépend en effet en grande partie de
la capacité de l’illustrateur à traduire cette lexiculture. Ainsi, le décalage
dans le temps, s’il ne s’observe que sur le seul référent, en distinguant par
exemple l’aspect extérieur de télévision des années 1960 de celle des
années 1980, n’est pas suffisant : plus que l’objet, c’est en effet le contexte
lexiculturel qui a été profondément modifié. On ne regarde assurément plus
la télévision aujourd’hui comme on le faisait en 1960, d’autres éléments la
définissent : la
télécommande, le
magnétoscope, le fait qu’elle peut être installée dans une chambre et se regarder de son lit, qu’il y en a parfois plusieurs dans la maison, qu’elle est envahie par la publicité…
En réalité, la lexiculture est particulièrement perceptible dans la mise en
scène des référents et cela presque à l’insu de l’illustrateur. Lorsque
A. Pinloche présente par exemple une famille moderne et que, dans cette
salle-à-manger qui leur sert de cadre, se distinguent en retrait une servante,
avec son tablier blanc noué dans le dos, et un domestique apportant le thé,
la serviette sur le bras, sans oublier le lustre à pampilles et la garniture de
cheminée, tous ces éléments annexes au thème choisi démarquent très nettement une période lexiculturellement très éloignée de l’image de la famille
moderne d’aujourd’hui. Ajoutons que si l’ouvrage d’A. Pinloche n’a pas eu
le succès escompté, c’est peut-être déjà en raison d’un certain décalage lexiculturel entre l’univers représenté dans les illustrations et celui des derniers
lecteurs, en 1940.
Une troisième remarque peut être faite concernant un « vocabulaire par
l’image » offert sur support informatique avec le souci de permettre une
exploration diachronique ou contrastive en synchronie. Dans le cadre d’une
exploration diachronique, on peut en effet imaginer un deuxième degré dans
l’apprentissage de la langue qui offre la possibilité d’appréhender des états
de langue plus anciens, sous la forme d’une superposition d’états de langueimage, ce que nous pourrions désigner comme représentant des « états référentiels » à conjuguer avec des « états lexiculturels ». Les supports électroniques peuvent effectivement permettre la consultation successive, avec les
commentaires hypertextuels qui s’imposent, des scènes de la vie quotidienne représentées au cours de diverses périodes de l’histoire. C’est alors à
l’historien, au lexicologue et au didacticien de travailler ensemble pour
rendre le mieux possible les aspects lexiculturels de chaque période. Ainsi,
les divers moments de l’existence, tels qu’ils étaient perçus dans l’ouvrage
d’A. Pinloche, les fiançailles, le mariage, la naissance, la mort du chef de
famille, l’enterrement, ou encore l’accident, le grand magasin, se prêtent
aisément à de nouvelles mises en perspectives lexiculturelles, l’analyse historique pouvant même aller jusqu’à la métamorphose complète ou la création de nouveaux thèmes.
Dans une perspective synchronique contrastive, les supports informatiques permettent aussi de mettre en parallèle, dans le cadre d’un apprentissage du français langue étrangère, la culture cible et la culture source. Il va
sans dire qu’une scène d’enterrement, par exemple, est non seulement très
différente au XXI e siècle en France de celle représentée dans l’ouvrage de
Pinloche, mais aussi très sensiblement distincte d’un enterrement en Inde ou
même dans un pays apparemment plus proche lexiculturellement comme les
États-Unis. D’un pays à l’autre, la seule représentation d’un cimetière
entraîne de notables différences qui ont leur impact sur la dimension lexiculturelle de chaque mot du thème, de chaque formule.
Ainsi, loin de paraître désuet, le Vocabulaire par l’image de la langue
française d’A. Pinloche se présente au contraire comme un ouvrage propice
à une nouvelle réflexion sur l’apprentissage par les images en prenant en
compte pleinement la dimension lexiculturelle.
2.2. Une seconde partie : les idées au service du vocabulaire abstrait
2.2.1. Un classement sémantique idéologique
Cette seconde partie est censée servir plus directement à l’étude et à l’acquisition de pans entiers du vocabulaire se rapportant à un ordre d’idées
déterminé. Imaginons que l’on ait à traiter un sujet relatif au commerce, à
l’industrie, à l’organisation sociale, ou à la morale, etc., après avoir parcouru dans la première partie l’essentiel du vocabulaire concret correspondant à ces domaines, en exploitant donc les images et leurs légendes explicatives, on trouvera dans la seconde partie intitulée Les idées « le
vocabulaire surtout abstrait qui en est le complément indispensable », présenté par groupes analogiques. Combiner les deux vocabulaires, abstrait et
concret tels que les désigne A. Pinloche, c’est ainsi que peut être efficacement appréhendé, selon l’auteur, l’usage courant de la langue.
Cette seconde partie renferme au sein de groupements analogiques tous
les termes d’usage courant, pour la plupart abstraits, qui n’ont pu trouver
leur place dans la première partie réservée au vocabulaire susceptible d’être
illustré. D’une certaine manière, la première partie illustrée reste un point
de départ commode, comme une sorte « d’instrument d’acquisition de premier ordre pour la partie concrète du vocabulaire », propre « à mettre l’esprit dans l’état de préparation nécessaire » pour retrouver aisément les
termes abstraits déjà connus. Il s’agit ensuite d’« accéder de proche en
proche, grâce à la disposition et à l’ordonnance des groupes analogiques »
aux termes nouveaux dont on a besoin. Ainsi, des mots expliqués par
l’image ou déjà connus, tels que maître, enseigner, élève, etc., serviront
d’amorce pour appréhender le vocabulaire abstrait du même groupe d’idées
et accéder ainsi en seconde partie à des mots tels qu’éducateur, pédagogue,
enseignement, instruction, éducation, instruire, … recherche, savoir,
science, application, assiduité, effort, émulation, etc.
À titre d’exemple, la seconde partie du premier chapitre consacré à
« l’Espèce humaine » se structure en 5 sous-ensembles, le premier, très court,
traitant de l’Être humain en général avec six mots analogues, un deuxième
sous-ensemble intitulé les races, qui renvoie aux images de la première partie
et ne comporte aucun regroupement analogique de mots, un troisième sous-ensemble intitulé les âges et les sexes, avec un peu plus de 50 mots, substantifs, adjectifs puis verbes (âge, bas âge, … âge mûr, octogénaire, âge avancé,
etc.; jeunet, sénile, etc.; naître, croître, végéter, etc.), un quatrième sous-ensemble, qualités et états, lui-même subdivisé avec, d’un côté, ce qui est
« physique », constitué d’une quarantaine de substantifs et d’adjectifs (vigoureux, osseux, ventru, décrépitude, etc.) et, de l’autre côté, « le visage, aspect,
teint » (clair, glabre, émacié, etc.). Enfin, un dernier sous-ensemble, le plus
long, est consacré à la santé, la maladie et la mort, également subdivisé en
regroupements analogiques tels que « la santé, l’hygiène », « les tempéraments », « les maladies et infirmités », « la mort, l’agonie », avec pour chacun de ces regroupements de nouveaux sous-regroupements, ainsi pour « les
maladies et infirmités » : la maladie en général, états et phases de la maladie,
symptômes et phénomène morbides, maladies contagieuses, maladies mentales, maladies des yeux, maladies et affections diverses, lésions et blessures,
les infirmités, traitement des maladies.
Quant à la seconde partie du chapitre dévolu à « La vie morale et intellectuelle », il comporte pas moins de 39 pages très nourries subdivisées en
huit grands ensembles, la philosophie en général, la psychologie, la morale,
la religion et la mythologie, l’éducation et l’enseignement, le langage, la
culture esthétique et les beaux-arts, l’histoire. L’articulation interne de chacun de ses ensembles est complexe, et l’on se contentera ici de donner en
note les grandes lignes de celui correspondant au langage
[4], pour le moins
très dense.
On comprend mieux en décrivant cette seconde partie de chaque chapitre
que soit évoqué un vocabulaire idéologique dans le titre complet. Il s’agit
en effet, en reprenant la terminologie de B. Quemada, d’un dictionnaire de
type idéologique, les mots étant classés en fonction d’une grille prédéfinie
susceptible de mettre en valeur différents groupes analogiques.
2.2.2. Prospectives pour un jeu souple d’articulations
Cette grille reste forcément dépendante d’un certain nombre de conceptions de la période concernée et de la perception onomasiologique de l’auteur. D’une certaine façon, elle est aussi pleinement lexiculturelle. On
reprendra en termes prospectifs, une analyse similaire à celle qui a été
conduite pour les images, c’est-à-dire fondée sur la mobilité possible des
informations et sur leur croisement fructueux, grâce à l’élaboration de tous
les liens imaginables, onomasiologiques et lexiculturels.
C’est donc aussi l’outil informatique qui est à requérir ici, pour autoriser la
souplesse la plus grande dans la construction de la grille, dans ses possibles
modifications, dans son évolution dans le temps, mais aussi dans sa malléabilité en synchronie, en fonction de la perspective choisie par le consultant. Le
propre du rapport analogique est en effet d’être fondé sur des paramètres
variables en fonction de la taille et du choix des mailles servant de filet
sémantique. Il faut donc d’abord pouvoir construire, reconstruire la grille
sémantique du « vocabulaire par l’image », de la manière la plus adaptée au
public concerné. Cette grille onomasiologique doit effectivement être souple
de présentation, lexiculturellement prête à des transformations. On pourrait
par exemple très bien imaginer que les regroupements analogiques soient articulés différemment en fonction de paramètres choisis au préalable. Par
exemple : une approche plus ou moins linguistique ou extralinguistique; un
traitement différent selon qu’il s’agit d’une langue première ou d’une langue
seconde; une présentation et un contenu distincts selon l’âge du consultant et
son niveau d’apprentissage; le temps disponible et le degré variable de
finesse dans les informations proposées, de l’hypospécificité à l’hyperspécificité des définitions, etc. En vérité, plus que jamais, l’imagination du didacticien – une capacité première – est ici à mettre en mouvement…
Enfin, dans la mesure où, à la manière des imbrications des molécules
atomiques, le réseau analogique est extrêmement dense, chaque mot étant
susceptible d’appartenir à plusieurs autres groupes analogiques, il va sans
dire que tous les liens possibles doivent être tissés entre les unités sémantiques, par le biais d’une hypertextualité qui pourrait parfaitement offrir la
liste des autres groupes analogiques auxquels le mot est rattaché. On ne saurait trop également recommander l’établissement systématique de liens avec
toutes les illustrations offertes. Comment en effet, s’il s’agit par exemple
d’un terme appartenant au technolecte d’un navire ou d’une charpente, ne
pas offrir l’hyperonyme visuel, genre proche et genre éloigné, de la charpente à toute la maison ?
C’est sans doute en explorant toutes ces voies, en introduisant la lexiculture dans l’univers du lexique illustré et regroupé analogiquement, que le
rêve d’A. Pinloche, consistant à combiner l’approche du vocabulaire concret
et du vocabulaire abstrait peut atteindre une nouvelle dimension. Faire de
l’écran un creuset lexical animé lexiculturellement, mots, contextes et illustrations, le tout en liens étroits et souples à la fois, c’est sans doute la voie
qu’aurait choisie A. Pinloche s’il avait disposé des moyens informatiques.
Dans un entretien avec H. Biancotti et J.-P. Enthoven, publié par le
Nouvel Observateur du 30 décembre 1978, Roger Caillois rappelait que
« pour matérialiser leur pensée, les Chinois faisaient des nœuds, et à chaque
nœud correspondait une idée. C’était leur façon de témoigner un grand
égard aux choses réelles ». Il semble bien qu’A. Pinloche ait souhaité pour
chaque mot, chaque idée, faire ce nœud au sein de son dictionnaire. Et c’est
de cette volonté culturelle de ne pas creuser « un terrible fossé entre les
hommes et le concret »
[5] qu’est sans doute né ce projet de dictionnaire qui
pourrait reprendre vigueur lexicale en y ajoutant sciemment la dimension
lexiculturelle, au moment où l’image, facilement actualisée, peut s’offrir en
nombre et en souplesse hypertextuelle sur les écrans informatiques.
·
GALISSON, Robert. 1987. « De la lexicographie de dépannage à la lexicographie
d’apprentissage ». Cahiers de lexicologie, n° 51. Paris : Didier.
·
PRUVOST, Jean. 2000. Dictionnaires et nouvelles technologies. Paris : PUF.
·
—. 2002. Les Dictionnaires de langue française. n° 3622. Paris : PUF, Collection
« Que sais-je ? ».
·
—. (dir.). 2001. Les dictionnaires de langue française. Dictionnaires d’apprentissage, dictionnaires spécialisés et dictionnaires de spécialité. Paris : Champion.
·
—. GUILPAIN-GIRAUD, Micheline (dir.). 2002. Du Grand Dictionnaire au Petit
Larousse. Collection « Lexica ». Paris : Champion.
·
—. (dir.). 2002. Tradition et innovation dans les dictionnaires français,
International Journal of Lexicography, vol. 15, n° 1. Oxford : Oxford University
Press.
[1]
La formule « dictionnaire manuel » désigne, notamment depuis le XIX e siècle, tout dictionnaire
qui tient dans une main, c’est-à-dire les dictionnaires monovolumaires. À la frontière du XIX e et du
XX e s., la Librairie Armand Colin et Compagnie s’était distinguée par sa « Bibliothèque de
Dictionnaires manuels illustrés » avec, entre autres, du côté des classements sémantiques, le
Dictionnaire des idées suggérées par les mots, contenant tous les mots de la langue française
groupés d’après le sens (par P. Rouaix, 1898), du côté des classements formels alphabétiques, le
Nouveau Dictionnaire classique illustré (par A. Gazier, 1887) et, par exemple, du côté des dictionnaires de spécialité, hybrides, le
Dictionnaire des connaissances pratiques (par E. Bouant,
1909). Ces ouvrages à caractère pragmatique n’ont pas manqué d’exercer une influence sur les
autres dictionnaires monovolumaires des différentes maisons d’édition, à commencer par la plus
importante : la Librairie Larousse. D’autant plus que le premier ouvrage d’A. Pinloche couronné
par un prix est un ouvrage publié chez Colin !
[2]
Rappelons, sans développer, que Boissière eut l’idée du dictionnaire analogique en constituant
des listes de mots anglais, et que, étonnant retour de l’histoire, Paul Robert a, de la même manière,
découvert la formule analogique et Boissière en classant des mots anglais pour son plaisir.
[3]
On se souvient que l’on doit cette distinction entre l’illustration paradigmatique et l’illustration syntagmatique à R. Barthes à propos des illustrations de
l’Encyclopédie, distinction faite entre
la représentation paradigmatique du référent, donc sans contexte (le marteau), ou syntagmatique,
donc dans un enchaînement (le marteau avec la main qui le tient et l’objet sur lequel il peut intervenir, un clou par exemple).
[4]
Le langage parlé (le parler en général; le parler bruyant; le parler indistinct ou défectueux; le
silence); le langage écrit (la lecture, l’écriture, le livre, la presse, les journaux); la transmission
par le langage (l’expression générale de la pensée, la divulgation, l’information, le débit, l’exposition orale, le discours, la conversation, l’entretien, la dénomination, la désignation, la définition,
l’affirmation, confirmation et acquiescement, la négation, le refus, la démonstration, discussion et
contestation, l’exhortation); l’activité littéraire (la composition, rédaction, exposition, la littérature, histoires et genres littéraires); la science du langage, philologie et linguistique, (généralités,
les langues, la grammaire, la phonétique, l’étymologie, l’orthographe).
[5]
Pour un temps/Roger Caillois, par Roger Callois, André Chastel, Jean Dorst, Véra
Linhartova, Jean José Marchand, Henri Raynal Severo Sarduy, Jean Starobinski, André Thirion,
Collection « Cahiers pour un Temps », Centre Georges Pompidou/Pandora Éditions, 1981, p. 12.