Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
130 pages

p. 431 à 445
doi: en cours

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no 128 2002/4

2002 revue de didactologie des langues-cultures

« Quel souk dans ta chambre !»

Images et descriptions des cultures arabe et juive dans les dictionnaires scolaires contemporains

Micaela ROSSI Université de Gênes
Résumé : Pour les enfants, si souvent linguistes en herbe, le dictionnaire représente aussi bien un outil de consultation qu’un moyen de compréhension du monde, de la réalité concrète; la compétence lexicale, notamment, se révèle fondamentale dans ce processus : le dictionnaire scolaire devient alors un atout fondamental dans la structuration de l’univers cognitif des enfants, et surtout dans la structuration de leur univers culturel. Comment, et dans quelle mesure le discours du dictionnaire peut-il contribuer à la formation d’une identité culturelle et d’une conscience interculturelle chez les enfants de l’école primaire ? Dans le cadre de cette problématique, notre recherche se penche sur le traitement réservé aux cultures arabe et juive dans quatre dictionnaires scolaires destinés aux enfants entre 9 et 12 ans.
« Étranger : C’est une chose, un animal, une plante ou un humain qui ne vient pas de l’endroit où a lieu le terme étranger… »
Dictionnaire spontané wwwww. momes. net
 
1. LE DICTIONNAIRE POUR ENFANTS : UN GROS LIVRE DEVENU PETIT ?
 
 
Le dictionnaire pour enfants représente l’un des genres lexicographiques les plus jeunes à l’intérieur du panorama pluriséculaire de la lexicographie française; le premier dictionnaire « spécifiquement conçu selon une formule nouvelle correspondant à l’attitude mentale d’un enfant de 8 à 11 ans » est le Dictionnaire Larousse des débutants de Michel de Toro, publié en 1948. Quoique tardif dans le cadre de la lexicographie générale, il a rapidement gagné ses lettres de noblesse, comme le démontrent l’abondante production de dictionnaires destinés au public scolaire et l’intense réflexion métalexicographique dans ce domaine [1] : depuis les années 70, notamment, les progrès de la linguistique, de la didactique des langues et de la psycho-linguistique ont permis la conception et l’élaboration d’ouvrages se voulant souples, adaptés aux exigences du public scolaire, permettant aux écoliers d’exploiter au maximum la richesse lexicale du français.
Pour les enfants, ô combien linguistes en herbe, le dictionnaire représente aussi bien un outil de consultation, un « gros livre » dont on se sert « pour faire ses devoirs, savoir les mots et bien les écrire » [2], qu’un moyen de compréhension de la réalité concrète : les enfants s’approprient le monde par leur connaissance de la langue, et pour eux, savoir nommer correspond bien souvent à posséder. Leur perception du monde se construit parallèlement à leur acquisition de mots nouveaux : la compétence lexicale, notamment, se révèle fondamentale dans ce processus ; le dictionnaire scolaire devient alors un atout fondamental dans la structuration de l’univers cognitif des enfants, et surtout dans la structuration de leur univers culturel : pendant les dernières années, la composante culturelle dans les processus de développement cognitif de l’enfant a acquis une importance nouvelle chez les professionnels de l’éducation qui accordent de plus en plus de place à cette problématique, considérée comme fondamentale dans le parcours éducatif de l’école primaire.
Tout comme dans le cas du dictionnaire de langue général, soumis selon Mazière à « l’hypothèque sociale de l’imaginaire langagier » [3], le dictionnaire destiné aux enfants peut influencer leur jugement, orienter leur conception du monde, de Soi et de l’Autre. Comment, et dans quelle mesure le discours du dictionnaire peut-il contribuer à la formation d’une identité culturelle et d’une conscience interculturelle chez les enfants de l’école primaire ? Et quelle est l’approche adoptée à cet égard par les dictionnaires scolaires actuels ? Une tentative de réponse à ces questions fera l’objet de notre réflexion dans les pages suivantes.
 
2. « IL N’EST BON BEC QUE DE PARIS »? PERCEPTION ET PRÉSENCE DE DIFFÉRENTES LEXICULTURES DANS LES DICTIONNAIRES SCOLAIRES
 
 
Dans un numéro récent des Cahiers de Lexicologie, De Blois met en évidence l’ethnocentrisme des dictionnaires français, qui « malgré la grande ouverture d’esprit des lexicographes […] demeurent axés sur leur culture » (De Blois, 1997 : 280); l’auteur signale le danger d’une perspective francocentriste dans le discours qui sous-tend la microstructure des dictionnaires généraux, notamment à l’intérieur des textes des exemples forgés. Sur l’exemple de De Blois, nous avons décidé de mener la même recherche dans le domaine des dictionnaires pour enfants : nous avons donc dépouillé un corpus constitué des dictionnaires Robert Junior de 1997 (RJ), Larousse Super Major de 1997 (SMJ), Hachette Junior de 1998 (HJ), trois ouvrages homogènes par nombre d’entrées (20000 mots environ) et tranche d’âge des destinataires (9-12 ans environ), auxquels nous avons choisi d’ajouter le Petit Robert des enfants (PRE) de Josette Rey-Debove, publié en 1990, qui, plus de dix ans après sa première parution, représente toujours un cas particulier dans le domaine des dictionnaires destinés aux enfants, pour son originalité, ses choix novateurs, une attention plus consciente pour le rôle pédagogique joué par le dictionnaire à l’école.
Cette première analyse, centrée sur la prédominance de toponymes français dans les exemples forgés accompagnant les entrées des principales prépositions de lieu dans les dictionnaires du corpus, n’a pas mis en évidence un « complexe franco-centriste » à l’intérieur de ces ouvrages : Paris et la France étaient présents à l’intérieur des exemples du corpus, mais dans la même mesure que d’autres toponymes [4] … apparemment, donc, l’image du monde transmise par les dictionnaires scolaires ne s’arrêtait pas aux frontières de l’Hexagone. Mais quelle était alors l’image du monde véhiculée par ces ouvrages, quelles étaient les cultures étrangères présentées aux enfants ? Pour chercher une réponse à ces questions, nous avons décidé d’élargir notre analyse, dépouillant encore une fois les dictionnaires de notre corpus aussi bien au niveau de la macrostructure qu’au niveau de la microstructure, pour analyser le rôle, l’image d’autres cultures étrangères à l’Hexagone, et pour vérifier finalement si le proverbe « il n’est bon bec que de Paris » a encore quelque valeur pour les lexicographes du XXI e siècle… tout comme pour les académiciens du XVII e siècle.
2.1. Représentations de l’Altérité
Les dictionnaires constituant notre corpus, élaborés pour une tranche d’âge 9-12 ans, comptent une nomenclature d’environ 20 000 mots; sur la totalité de la macrostructure de ces ouvrages, le pourcentage de mots appartenant à des lexicultures étrangères n’est pas très élevé, même compte tenu du nombre forcément réduit des entrées dans les dictionnaires scolaires. La sélection des entrées représente, cela est bien connu, l’un des traits révélateurs des choix idéologiques qui sous-tendent le discours du dictionnaire : depuis toujours, le rejet de certaines entrées constitue une forme d’ostracisme qui se manifeste au niveau linguistique et au niveau social; la présence de termes étrangers à la culture hexagonale constitue donc en quelque sorte un reflet de la présence d’autres lexicultures dans ces ouvrages. Dans le cadre de cette étude, nous nous sommes penchée sur les « mots venus d’ailleurs » [5], à savoir les xénismes et lexies assimilées des cultures africaines et asiatiques :
Une première analyse des dictionnaires en question révèle quelques constantes intéressantes :

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Schéma des emprunts en macrostructure – cultures africaines et asiatiques
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Schéma des emprunts en macrostructure – cultures africaines et asiatiques Champs sémantiques Dictionnaire Total Habitations Vêtements Nourriture Religion/ Autres emprunts Politique SMJ 114 10 8,8 % 14 12,3 % 12 10,5 % 35 30,7 % 43 37,7 % 23 800 entrées HJ 83 9 10,9 % 12 14,5 % 11 13,2 % 27 32,5 % 24 28,9 % 20 000 entrées RJ 53 7 13,2 % 6 11,3 % 8 15 % 19 36 % 13 24,5 % 20 000 entrées PRE 53 5 9,5 % 7 13,2 % 6 11,3 % 17 32 % 18 34 % 16 500 entrées

  • les mots répertoriés appartiennent pour la plupart au domaine de la religion et de la vie politique et sociale, tels les termes comme dalaï lama [6] (SMJ), derviche (SMJ), imam (HJ ; RJ ; SMJ), cheik (HJ, RJ), maharadjah (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ), mikado (SMJ); les termes liés au domaine des institutions politiques et religieuses semblent être considérés comme fondamentaux pour une compréhension de base de la culture étrangère, telle qu’elle se révèle dans la vie quotidienne de l’enfant, à travers les journaux ou la télévision;
  • un groupe significatif d’emprunts appartient au domaine de la vie quotidienne; ils relèvent, comme cela était prévisible, de ce que nous appelons communément « folklore », tels les termes relatifs aux habitations, comme case (HJ ; RJ ; SMJ), yourte (HJ ; SMJ), ou bien aux vêtements, comme kimono (HJ ; RJ ; SMJ), pagne (HJ), sari (HJ ; RJ ; SMJ) ;
  • la plupart des entrées sont accompagnées d’une icône, photo ou dessin : par l’immédiateté de son pouvoir analogique, l’image permet à l’enfant de saisir directement un référent de la culture étrangère. La présence de l’Autre se révèle avec une force particulière par le biais du support iconique, qui représente une constante dans les dictionnaires scolaires [7]. En voici quelques exemples :
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Il nous semble intéressant de souligner que la description de l’Autre se manifeste dans ces dictionnaires selon différentes modalités, parfois plus explicites et plus évidentes – les mots de l’Autre se présentent alors en entrée, comme dans ces articles tirés du Larousse Super-Major et du Robert Junior :
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Parfois les modalités de présentation sont plus subtiles et plus cachées : la culture étrangère se glisse alors plus implicitement à l’intérieur du texte dictionnairique, elle paraît en filigrane au cœur d’articles apparemment « innocents », consacrés à des mots bien français ; dans ces cas, l’Autre se révèle de façon inattendue et imprévisible, à l’intérieur des exemples, ou dans les didascalies des illustrations ayant valeur d’exemple, comme dans ces articles, relatifs aux entrées reporter et impassible, tirés du dictionnaire Hachette Junior :
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Une remarque s’impose, qui ne nous semble pas dépourvue d’intérêt : les dictionnaires pour enfants faisant partie de notre corpus semblent à une première lecture particulièrement prudents dans la description des cultures allochtones, les définitions et les exemples relatifs aux termes étrangers visent toujours une description précise et rigoureuse du terme, et nous n’avons rencontré aucun trait stéréotypé à l’intérieur des articles dans ces ouvrages. Les lexicographes cherchent à véhiculer une image aseptique de l’Autre, soulignant des traits encyclopédiques, folkloriques, sans porter de jugement de valeur. Pourtant, les illustrations et les didascalies – qui représentent le péritexte du dictionnaire – révèlent souvent une image de l’Altérité plus proche du stéréotype : le fakir reste impassible dans l’eau froide, le reporter est assiégé par les « sauvages »…
2.2. Fonction et valeur didactique des images de l’Autre dans le discours lexicographique à l’école primaire
C’est le plus souvent par le biais de ces touches stéréotypées que les enfants se forment une image des autres cultures, plutôt qu’à travers le texte des articles : en tant qu’image simplifiée et schématique d’un groupe ethnique ou religieux, le stéréotype joue alors pour les jeunes locuteurs un rôle fondamental dans le processus de connaissance de l’Altérité, comme le remarque Amossy (Amossy, 1991 : 9) : « notre esprit est meublé de représentations collectives à travers lesquelles nous appréhendons la réalité quotidienne et faisons signifier le monde ».
Dans cette optique, le dictionnaire compte parmi ses tâches celle de conduire ses usagers à la conscience de leur propre culture, ainsi qu’à l’acceptation de l’Altérité. Pour cette raison, une description plus ample et plus approfondie des cultures étrangères, ainsi qu’un emploi avisé des potentialités didactiques du stéréotype, peut s’avérer un atout essentiel, dans le cadre d’une pédagogie interculturelle (Dufays, 1997). Le silence du dictionnaire à l’égard des cultures allochtones, qui se manifeste à travers un discours lexicographique volontairement épuré de tout trait stéréotypé, ne constitue pas à notre avis le choix le plus performant dans le cadre d’une pédagogie interculturelle à l’école. S’il est vrai que l’époque de certains clichés est révolue, et qu’aucun dictionnaire contemporain n’oserait enregistrer des énoncés tels que « les Turcs sont avares, brutaux, perfides, scélérats et sans foi », ou « la jalousie est le vice des Orientaux » [8], il est aussi de plus en plus évident que les dictionnaires récents semblent plutôt pécher d’omission, comme le révèlent ces quelques exemples :
  • à l’entrée bouddhiste le Larousse Super-Major cite l’exemple « un moine bouddhiste », qui n’apporte aucune information supplémentaire [9]; le Robert Junior et Hachette Junior ne citent aucun exemple; enfin, le dictionnaire Hachette Junior présente une photo de moines bouddhistes à l’entrée bonze, mais malheureusement aucun renvoi n’est présent dans l’article bouddhiste pour guider l’enfant vers l’icône qui pourrait l’aider à s’approprier plus rapidement un des aspects les plus stéréotypés de la culture en question;
  • le mot tchador ne paraît que dans la nomenclature du Hachette Junior sous forme d’une brève définition « voile qui recouvre la tête et une partie du visage des femmes musulmanes, dans certains pays », qui se limite à fournir les informations essentielles, alors que, peut-être, la présence d’une illustration, ainsi que d’un exemple forgé, offrirait des précisions supplémentaires décisives sur le rôle et sur la fonction symbolique du tchador dans la culture musulmane; qui plus est, l’indéfini géographique (« certains pays ») ne permet pas d’appréhender la pluralité de ce monde.
 
3. DEUX EXEMPLES EMBLÉMATIQUES
 
 
Les résultats de notre recherche ont mis en relief une présence significative d’emprunts renvoyant à deux cultures qui, à l’intérieur de la société française, jouent un rôle de premier plan : la culture arabe et la culture juive. La culture arabe s’est révélée dans les dictionnaires du corpus comme la culture non-hexagonale la plus fréquemment citée; la culture juive, qui ne faisait pas partie de nos objectifs au départ, s’est ensuite imposée à notre attention au fur et à mesure que la recherche progressait, en raison de la présence significative de termes juifs dans les ouvrages analysés.
Depuis toujours, le Juif représente pour les cultures occidentales un des stéréotypes les plus exploités de l’Altérité; les vices et les défauts attribués au fil des siècles à cette minorité ont déjà fait l’objet de nombreuses études (Amossy : 1991; 1997; 2000; Paissa : 1999). Quant à l’Arabe, notamment en France et après la période de la décolonisation, il représente l’étranger qui fait irruption dans la vie quotidienne, un peuple dont la culture profondément différente de la culture française oblige à une confrontation incessante et tourmentée. Dans la description de ces deux langues-cultures, qui constituent une partie intégrante de la culture française contemporaine, la tâche du lexicographe s’avère d’autant plus délicate et plus difficile qu’il court le double risque de reproduire des stéréotypes d’une part, et d’effacer tout trait culturel spécifique au profit d’une uniformisation à tout prix, de l’autre. Notre but a été donc de vérifier dans quelle mesure les cultures arabe et juive trouvent une place dans les dictionnaires scolaires, et quelle est l’image de ces deux langues-cultures véhiculée par ces ouvrages.
3.1. La culture juive
La culture juive est représentée dans ces dictionnaires essentiellement sous forme de xénismes [10], dont la plupart appartiennent évidemment au domaine spécifique de la religion; ainsi, nous citerons les entrées concernant les cérémonies typiques du culte juif, telles que bar-mitsva (HJ ; SMJ), sabbat (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ), Yom Kippour (SMJ) ; d’autres articles concernent plutôt l’histoire du peuple juif, comme azyme (HJ ; SMJ), diaspora (SMJ) ; une série d’articles est enfin consacrée à des termes religieux qui représentent aussi des traits distinctifs du stéréotype du juif tel que notre culture contemporaine nous l’a transmis. Ainsi, les juifs mange-raient-ils rigoureusement kasher (SMJ ; HJ), pratiqueraient-ils la circoncision (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ), vivraient-ils souvent dans un kibboutz (RJ ; SMJ), porteraient-ils leur calotte traditionnelle, la kippa (HJ ; SMJ).
Comme nous avons déjà eu l’occasion de le remarquer précédemment, même pour la culture juive, le portrait offert par les dictionnaires du corpus est en quelque sorte lacunaire : les mots de l’Autre sont cités en entrée, l’article qui leur est consacré comprend une définition minimale souvent accompagnée d’une brève information encyclopédique ; l’analyse révèle pourtant l’absence presque totale d’exemples, qui pourraient jouer un rôle important dans la description des traits culturels liés au mot en question. Nous citerons le cas significatif du mot kasher, terme riche en connotations culturelles pour les Juifs : la définition fournie par le dictionnaire SMJ, « se dit d’un aliment préparé selon les rituels du judaïsme », est suivie de l’exemple « de la viande kasher » ; la définition du dictionnaire HJ, « qui est préparé selon les prescriptions du judaïsme », est suivie de l’exemple « ce boucher vend de la viande kasher ». Même si les deux articles permettent à l’enfant de comprendre que le judaïsme impose des règles particulières dans la préparation des aliments, notamment de la viande, aucune information n’est fournie pour ce qui est de la valeur culturelle du « manger kasher » qui, dans la culture juive, a une importance fondamentale [11]; dans ces cas les auteurs semblent avoir perdu une bonne possibilité d’expliquer, à l’aide d’un exemple forgé ou d’une information encyclopédique… le sens véritable du terme kasher en tant que mot chargé d’une forte valeur culturelle.
Les mots du juif semblent représenter dans ces dictionnaires l’exemple le plus significatif de « langue dans la langue » : presque tous les termes enregistrés sont des xénismes, ce qui implique que les notions véhiculées par ces mots ne pourraient pas être exprimées par des mots français ; cette constante, apparemment banale, nous semble révéler une différenciation profonde des pratiques culturelles, signalée par l’utilisation du mot allochtone, ce qui obligerait a fortiori à une description plus précise, faite d’exemples, notamment dans les dictionnaires scolaires.
Une dernière remarque s’impose : les dictionnaires contemporains semblent avoir – heureusement – effacé le vieux stéréotype juif = usurier, avide, avare, qui paraissait encore dans les dictionnaires des années 50 : le Petit Larousse Illustré de 1959 enregistre encore, à l’entrée juif, l’acception familière avare; aucun trait dépréciatif n’apparaît aujourd’hui dans les ouvrages destinés aux enfants, aussi bien à l’intérieur de l’article juif qu’à l’intérieur d’articles comme avare, usurier… ce qui témoigne d’une perception plus consciente et plus responsable de l’Altérité.
3.2. La culture arabo-musulmane
[12] La culture arabo-musulmane est représentée en France par une vaste et nombreuse communauté; le rapport problématique et conflictuel entre les deux cultures faisant l’objet d’innombrables études, nous nous limiterons à décrire le portrait qui ressort de l’analyse des dictionnaires faisant partie de notre corpus.
Dans ces ouvrages, la culture arabo-musulmane se taille la part du lion; elle est présente dans tous les aspects caractéristiques d’une civilisation, à savoir :
  • la religion : les musulmans font leurs ablutions (SMJ), ils pratiquent la circoncision, respectent le Coran (HJ ; SMJ) en tant que texte sacré de l’islam (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ) ; ils prient à la mosquée (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ), ils respectent le ramadan (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ) et ils sont appelés à la prière par le muezzin (HJ ; RJ ; SMJ) du haut du minaret (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ). Le plus souvent, ces termes sont accompagnés d’une note encyclopédique-étymologique, comme dans le cas de mosquée « la mosquée est essentiellement un lieu de prière. Dans le mur du fond de la salle de prière, une niche vide (le mihrab) indique la direction de La Mecque. La salle de prière est précédée d’une cour ornée d’une fontaine. Une tour, le minaret, sert au muezzin pour appeler les fidèles à la prière; vient de l’arabe masdjid qui signifie “endroit où l’on adore” » (SMJ);
  • les vêtements et l’alimentation : ces entrées témoignent souvent de l’aspect plus coloré, plus « folklorique » de la culture arabe. Les Arabes portent des babouches (RJ ; SMJ) aux pieds, un burnous (PRE, RJ) comme manteau, et une chéchia (SMJ) ou un fez (SMJ) sur la tête; les articles ne sont malheureusement pas accompagnés d’illustrations, ce qui favoriserait la compréhension du référent, notamment pour ce qui est de termes comme chéchia ou burnous. Dans le domaine de l’alimentation, nous citerons couscous (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ), harissa (HJ ; SMJ), merguez (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ) et taboulé (SMJ), universellement connus ;
  • les traditions du peuple arabo-turc, qui se révèlent à travers des mots comme hammam (HJ ; SMJ) et harem (HJ ; PRE ; RJ ; SMJ) ; dans ce dernier cas, notamment, le mot se fait prétexte pour offrir à l’enfant des informations supplémentaires relatives à l’image collective que l’on « garde dans sa tête » de la société musulmane, par le biais de notes telles que : « autrefois, le sultan enfermait ses femmes dans le harem » (RJ), « les musulmans peuvent avoir plusieurs femmes » (PRE), « seul le sultan pouvait pénétrer dans le harem où vivaient ses épouses » (HJ);
  • l’histoire du peuple arabo-maghrébin et notamment l’histoire de la progressive intégration de cette culture à l’intérieur de la société française, qui se révèle par des termes comme beur (HJ ; RJ ; SMJ), harki (HJ ; SMJ), voire pied-noir pour les Français d’Algérie (SMJ) ; pour ces termes, une brève définition est la seule information offerte au lecteur, seul le dictionnaire SMJ ajoute une note étymologique à l’entrée beur : « vient d’arabe après plusieurs transformations en verlan : rebeu, beure, beur », qui toutefois ne suffit pas à expliquer la « valeur adjointe » de ces mots dans la langue et dans la société française.
En dépit du nombre supérieur d’exemples, le traitement réservé dans ces ouvrages aux mots appartenant à la culture arabe ne varie pas sensiblement par rapport aux autres entités culturelles : les mots de l’Autre sont la plupart des fois traités en entrée, accompagnés de brèves définitions et, parfois, d’une note explicative ou étymologique qui pourtant ne met pas en évidence la valeur culturelle du mot.
Une lacune importante est à notre avis à rechercher dans la partie de l’article consacrée à l’exemple, qui est presque toujours absent, une lacune qui témoigne d’un manque de contextualisation des termes cités. Exception faite pour le Petit Robert des enfants, dont les exemples suivent une structure tout à fait singulière, qui s’avère dans ce cas particulièrement performante. Afin de fournir à l’enfant un macro-contexte, qui puisse servir de point d’ancrage pour un meilleur décodage du texte du dictionnaire, tous les exemples du Petit Robert des enfants se rattachent à un même contexte narratif, l’histoire des habitants de la ville imaginaire de Motbourg. Comme le signale l’auteur : « les personnages sont des signaux que l’enfant apprendra à reconnaître. Quand il verra le nom de Loïc, le jeune lecteur saura qu’il s’agit d’un marin, de la mer, de la pêche, et ce contexte situationnel renforcera la compréhension de la phrase où se trouve le mot à illustrer […] Voilà de véritables exemples, tels qu’en feraient les parents ou les maîtres pour montrer comment fonctionne un mot : ils les choisiraient dans un univers connu de l’enfant » (Rey-Debove, 1990 : XII). Pour ce qui concerne la culture arabo-musulmane, les personnages qui guident l’enfant sont les composants de la famille Touati, maghrébine et de religion musulmane : ainsi, « Mme Touati prépare un couscous au mouton et au poulet », « Mme Touati a mis des merguez dans le couscous », « pendant tout le ramadan, les Touati se couchent tard car ils dînent quand il fait nuit ».
Une dernière particularité : certains mots appartenant à la langue arabe semblent avoir progressivement perdu leur caractéristique d’Altérité et sont entrés dans l’usage, faisant désormais partie du lexique de la langue française. Nous citerons comme exemple, entre autres, ces termes tirés du dictionnaire Larousse Super Major : caïd (« Chef d’un gang ; Une personne qui s’impose pour ses qualités, son caractère »), smala (« famille nombreuse et encombrante »), toubib (« médecin »). Cette particularité indique les liens historiques qui marquent les deux cultures (colonisation, retour des colons, immigration) et qui s’inscrivent donc à l’intérieur du système lexiculturel français – c’est sans doute le cas le plus frappant de notre corpus : les mots de l’Autre deviennent partie intégrante de l’usage… la connotation sociolinguistique de ces termes est toutefois révélatrice, les dictionnaires les signalent toujours par le biais de la marque d’usage familier, qui manifeste encore une attitude de distinction – la langue de l’Autre peut entrer dans l’usage, mais toujours dans un registre sociolinguistique différent…
 
4. EN GUISE DE CONCLUSION
 
 
Au terme de notre voyage au cœur des dictionnaires pour enfants, les résultats de notre recherche nous permettent de dresser un premier bilan, aussi incomplet soit-il, de l’image de l’Altérité dans ces ouvrages.
En premier lieu, la place accordée à la langue de l’Autre à l’intérieur de ces dictionnaires semble encore insuffisante; la description des langues-cultures allochtones pourrait sans doute être approfondie, aussi bien au niveau de la macrostructure qu’au niveau surtout de la microstructure, et tout spécialement de la rédaction des exemples forgés, qui pourraient véhiculer mieux que d’autres parties du texte dictionnairique les valeurs culturelles liées aux mots étrangers. L’exemple narratif adopté dans le dictionnaire Petit Robert des enfants représente un choix avisé et d’une grande originalité, qui pourrait être repris et développé dans une perspective interculturelle.
En deuxième lieu, la description de l’Altérité s’avère souvent dans ces dictionnaires une description épurée et aseptique; pourtant, la valeur positive et formatrice que le stéréotype, en tant que procédé de schématisation, peut jouer dans le processus de développement cognitif de l’enfant, est bien reconnue. Il semble que le manque absolu de traits stéréotypés dans la description d’autres lexicultures représente un choix volontaire de la part des lexicographes qui, de crainte d’employer des stéréotypes, tombent parfois dans le piège de l’uniformisation, de l’homologation forcée : la conscience de la diversité culturelle fait partie du bagage de connaissances que l’école primaire est censée transmettre aux enfants, et le dictionnaire pourrait à cet égard jouer un rôle plus actif.
Pour conclure, nous aimerions mettre en évidence un phénomène curieux, qui a retenu notre attention au cours de l’analyse : parmi les termes appartenant à la culture juive et arabo-musulmane enregistrés dans les dictionnaires du corpus, nous en avons repéré trois qui ont assumé en français une connotation dépréciative (les deux premiers au sens figuré) et qui fonctionnent comme des parasynonymes : les termes bazar : « “Quel bazar !” a dit ma mère en voyant la chambre », souk : « quel souk dans ta chambre ! », et le terme renvoyant à la culture juive capharnaüm [13] : « va ranger ta chambre, c’est un vrai capharnaüm ! », auxquels on pourrait ajouter par association un autre terme d’origine juive, tohu-bohu [14] : « dans la langue familière, désordre accompagné de bruits confus »… une constante qui indique que, si le cliché du juif usurier et de l’Arabe sale a disparu, il semble quand même que l’image de l’Altérité dans la langue française – et dans les dictionnaires scolaires – se réalise sous le signe d’un trait commun privilégié… celui de la confusion !
 
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·  Nouveau Petit Larousse illustré. 1959. Claude et Paul AUGÉ (éd.). Paris : Larousse.
·  PAISSA, Paola. 1999. Dérivation et péjoration : la xénophobie à travers un réseau morpho-sémantique, Colloque Xénophilie/xénophobie et diffusion des langues, École Normale de Saint-Cloud, sous presse.
·  PRUVOST, Jean. 1999. « Les dictionnaires d’apprentissage du français langue maternelle : deux siècles de maturation et quelques paramètres distinctifs », ÉLA, n° 116, Vocabulaires et dictionnaires en FLM et FLE, p. 435-440.
·  —. (éd.) 2001. Dictionnaires de langue française. Dictionnaires d’apprentissage, dictionnaires spécialisés, dictionnaires de spécialité. Paris : Champion, coll. INALF/CNRS, à paraître.
·  REY-DEBOVE, Josette. 1989. « Dictionnaires d’apprentissage : que dire aux enfants ? », Le Français dans le monde, n.s. Lexiques, p. 18-26.
·  —. 1993. « Le contournement du métalangage dans les dictionnaires pour enfants : translation, monstration, neutralisation », Repères, n° 8, INRP Paris, p. 79-91.
·  —. 1998. « Le lexique et l’image : les dictionnaires illustrés », dans La linguistique du signe. Une approche sémiotique du langage. Paris : Colin, p. 268-276.
·  WALTER, Henriette. 1997. L’aventure des mots français venus d’ailleurs. Paris : Laffont.
·  —, WALTER, Gérard. 1998. Dictionnaire des mots d’origine étrangère. Paris : Larousse-Bordas. Dictionnaires du corpus
·  Le Petit Robert des enfants. 1990. Josette REY-DEBOVE (éd.). Paris : Dictionnaires Le Robert.
·  Larousse Super Major. 1997. Paul KANNAS (éd.). Paris : Larousse.
·  Le Robert Junior illustré. 1997. Christine de BELLEFONDS (éd.), Sophie CHAN-TREAU, Laurence LAPORTE, Paris : Dictionnaires Le Robert.
·  Dictionnaire Hachette Junior. 1998. Emmanuel FOUQUET (éd.). Paris : Hachette.
 
NOTES
 
[1]Voir à ce propos Références bibliographiques.
[2]Le Gros Dico des tout petits (1993).
[3]Collinot, A., Mazière, F. (1997 : 2).
[4]Une recherche menée sur les prépositions à, de, vers, par, et sur le verbe habiter, révèle par exemple « Luc habite (à) Paris » (RJ); « il est allé de Paris à Montréal en avion » (PRE); « Anna habite Paris, mais avant elle habitait dans le Midi » (HJ) mais aussi « Nous passerons par New York » (SMJ) ; « nous arriverons à Rome vers 10 heures » (HJ) ; « Alex est allé au Canada » (RJ) ; « il revient des États-Unis » (RJ) ; « nous nous arrêterons vers Lyon » (PRE) ; « Sylvain habite à Roubaix » (PRE)…
[5]D’après le titre de l’ouvrage de Walter, H. (1997).
[6]Faute d’espace, nous nous bornons à signaler entre parenthèses les sigles correspondant aux dictionnaires où l’entrée est présente; le corpus complet est consultable par courriel à l’adresse micaela. r@ libero. it
[7]« Très nombreuses sont les personnes qui souhaitent des illustrations dans la mesure où la définition qui remplit sa fonction abstraite d’identification est insuffisante pour évoquer l’objet. D’abord, parce que les traits pertinents qu’elle propose sont différentiels plus que positifs […] ensuite, parce que les traits liés à l’aspect visuel sont parfois secondaires et que néanmoins ce sont ces traits-là qui nous aident à identifier l’objet » (Rey-Debove, J. 1998 : 273).
[8]Tirés des dictionnaires du XVIIe siècle – Richelet et Furetière – cités par Giaufret, H. (1997 : 293).
[9]Dans le même ouvrage, l’article bouddhisme est suivi d’une information encyclopédique, mais il ne présente aucun exemple.
[10]Nous empruntons ici la terminologie de Lehmann, A. et Martin-Berthet, F. (1998 : 6).
[11]Manger kasher, littéralement manger pur, représente l’une des règles les plus rigoureuses de la culture juive, qui traite en amont les aliments selon des modalités précises ; pour les Juifs pratiquants, manger kasher est un trait distinctif de leur respect des lois.
[12]Nous entendons ici par culture arabo-musulmane l’ensemble complexe et pluriel des termes qui se recoupent, souvent selon le sens commun, chez les peuples de l’Orient musulman.
[13]Cf. Capharnaüm, Robert Historique : 1992.
[14]Cf. Tohu-bohu, Robert Historique : 1992.
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[1]
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[2]
Le Gros Dico des tout petits (1993). Suite de la note...
[3]
Collinot, A., Mazière, F. (1997 : 2). Suite de la note...
[4]
Une recherche menée sur les prépositions à, de, vers, par, ...
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[5]
D’après le titre de l’ouvrage de Walter, H. (1997). Suite de la note...
[6]
Faute d’espace, nous nous bornons à signaler entre parenthè...
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[7]
« Très nombreuses sont les personnes qui souhaitent des ill...
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[8]
Tirés des dictionnaires du XVIIe siècle – Richelet et Furet...
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[9]
Dans le même ouvrage, l’article bouddhisme est suivi d’une ...
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[10]
Nous empruntons ici la terminologie de Lehmann, A. et Marti...
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[11]
Manger kasher, littéralement manger pur, représente l’une d...
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[12]
Nous entendons ici par culture arabo-musulmane l’ensemble c...
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[13]
Cf. Capharnaüm, Robert Historique : 1992. Suite de la note...
[14]
Cf. Tohu-bohu, Robert Historique : 1992. Suite de la note...