2002
revue de didactologie des langues-cultures
Les informations culturelles dans un dictionnaire bilingue d’apprentissage
[1]
Michèle Fourment-Berni Canani
Université de Rome « La Sapienza »
L’article expose les stratégies mises en œuvre au niveau des informations culturelles dans un ouvrage aux traits particuliers puisqu’il s’agit d’un
dictionnaire bilingue d’apprentissage du français pour jeunes italophones. On
y montre comment les informations, qui ne se limitent pas à signaler des écarts
culturels mais s’appuient sur la notion de culture partagée, sont présentes à
tous les niveaux de la microstructure. Les exemples, tous forgés par l’auteur et
constitués de phrases complètes, sont le lieu privilégié pour présenter un cadre
de vie quotidienne dans lequel évoluent des personnages dont la physionomie
et les rapports se précisent au fur et à mesure que l’on avance dans la consultation du dictionnaire. Un système de notes et de renvois qui se répondent en
échos dans les différentes parties de l’ouvrage, précise et prolonge les informations fournies à l’intérieur des articles et crée un parcours dans lequel langue
et culture sont intimement imbriquées.
Dans les années 80-90 Robert Galisson notait « un vif regain d’intérêt
pour la promotion des cultures chez les enseignants et les chercheurs dont
l’activité – depuis quelques décennies – était surtout de promouvoir les
langues étrangères »
[2]. Ce regain, toujours d’après Galisson, était le fruit de
deux conjonctures : une conjoncture interne liée à l’affirmation dans la
didactique des langues de l’approche communicative, laquelle transite
nécessairement par « la maîtrise des règles psychologiques, sociologiques
et… culturelles – qui conditionnent l’emploi de la parole en situation »
[3];
une conjoncture externe liée à des conditions historiques, politiques et idéologiques qui vont de l’évolution des ex-pays colonisés par rapport à la
langue et la culture de l’ex-oppresseur à la forte immigration à l’intérieur
des frontières de l’hexagone entraînant un « choc des cultures ».
Le terme même de « culture » chargé jusqu’alors d’une valence éminemment littéraire, savante, fait l’objet d’un glissement sémantique pour désigner tout ce qui « gouverne la plupart de leurs [des natifs] attitudes, de leurs
comportements, de leurs représentations, et des coutumes auxquelles ils
obéissent »
[4]. Désormais la langue est si étroitement associée – de manière
positive – à la culture qu’un homme politique, interrogé récemment sur le
problème de la diversité des langues au sein de la Communauté Européenne
répondait que « la variété linguistique de l’Europe est une richesse
culturelle évidente pour tous les citoyens européens »
[5] et que des chercheurs
lancent un cri d’alarme sur la disparition à un rythme vertigineux de centaines de langues parlées sur la planète, ce qui entraîne l’effacement des
connaissances qu’elles véhiculent et la perte définitive de pans entiers de
cultures
[6].
Il va donc de soi qu’un ouvrage comme le
DAF
[7], destiné à de jeunes italophones et conçu explicitement pour l’apprentissage d’une langue étrangère, en l’occurrence du français, fasse une large place à cette dimension.
Toutefois, le fait qu’il appartienne à une catégorie d’ouvrages généralement
prévus pour la consultation et jamais associés à une fonction d’apprentissage – puisqu’il s’agit d’un dictionnaire bilingue – a nécessité une série
d’opérations tenant compte à la fois du caractère spécifique de l’objet dictionnaire avec toutes les conventions qui l’accompagnent et du texte didactique entendu comme objet de médiation
[8].
Si l’on estime, comme dans notre cas, que le binôme langue/culture
n’implique pas une juxtaposition – d’un côté la langue, de l’autre la
culture – mais une imbrication, une interpénétration à tous les niveaux de
l’une dans l’autre, il devient extrêmement difficile d’établir une ligne de
partage entre les deux et donc d’isoler ce que l’on peut ranger dans la
rubrique « informations culturelles ».
Nous avons montré dans des études précédentes
[9] combien les structures
linguistiques elles-mêmes sont révélatrices d’une certaine vision du monde,
d’une certaine conception des rapports interpersonnels à l’intérieur d’une
communauté donnée et de la difficulté d’en rendre compte dans un autre
code linguistique.
Ainsi, un jeu subtil des pronoms personnels, en particulier des datifs, per-met-il à l’italien d’attribuer un rôle de premier plan à la personne représentée par le pronom, même lorsque ce dernier ne constitue pas le sujet grammatical de la phrase. Dans l’énoncé « Gli è morto il padre » le véritable
sujet n’est pas le syntagme nominal mais le pronom datif, d’ailleurs placé
en tête; et l’équivalent français le plus satisfaisant n’est pas, à notre avis,
« Son père est mort » mais bien « Il a perdu son père ». De même, un
emploi massif de l’article défini en italien, là où le français ne peut
employer que l’indéfini ou le possessif, révèle-t-il des repères fixes, un
cadre préétabli dans la sphère familiale et dans l’environnement proche qui
permettent un bon fonctionnement de la référence. L’italien peut sortir avec
« la » fiancée (« E’uscito con la fidanzata ») et acheter « la » voiture (« Ha
comprato la macchina ») alors que le français sort avec « sa » fiancée et
achète « une » voiture. L’on a vu également que l’emploi fréquent que fait
l’italien par rapport au français des suffixes au niveau du discours, en particulier diminutifs, dénote une tendance générale à favoriser le côté affectif
dans les rapports humains, à minimiser les conflits dans des situations pouvant être pénibles, à atténuer des jugements susceptibles de blesser, bref à
susciter chez l’autre une écoute bienveillante : il suffit de noter la fréquence
des adjectifs dépréciatifs altérés tels que « bruttina », « antipaticuccia »,
« volgarotto », etc.
Si l’on veut, dans un dictionnaire, faire apparaître, voire mettre en évidence ces différences de structures discursives entre les deux langues, on ne
peut le faire qu’en les soulignant par des moyens typographiques à l’intérieur d’exemples conçus comme des phrases complètes, comme cela est le
cas dans le
DAF
[10]. Mais il est impossible, à moins de recourir à des gloses
spécifiques qui alourdiraient à l’extrême ce type d’ouvrage, d’en révéler la
portée culturelle. C’est donc à d’autres niveaux que le linguistelexicographe peut intervenir en matière d’informations culturelles.
1. NIVEAU DE LA MACROSTRUCTURE
Le choix des entrées, dans le DAF, ne présente pas de variations notables
par rapport à un dictionnaire de français de dimensions similaires destiné à
des usagers de langue maternelle de la même tranche d’âge, à savoir du
niveau du collège. Nous considérons que pour les deux types de lecteurs le
développement tant au niveau linguistique que cognitif est comparable.
C’est une visée sans doute plus didactique que culturelle qui est à l’origine
de la décision de faire précéder chaque substantif d’un article : cela permet
en effet de satisfaire aux deux exigences fondamentales qui ont guidé l’élaboration du dictionnaire : celle de contextualisation (un substantif est très
rarement employé sans déterminant) et celle de contrastivité (les variations
de genre entre les deux langues, par ailleurs proches, étant sources d’erreurs
maintes fois constatées).
C’est par ailleurs dans le but de faciliter et, dans de nombreux cas, tout
simplement de permettre le repérage de certaines formes verbales courantes
particulièrement éloignées de l’infinitif (seule forme présentée au niveau de
la nomenclature dans les ouvrages traditionnels) qu’ont été introduites dans
la macrostructure des formes conjuguées de verbes employés fréquemment,
telles que je vais, nous avons, que nous ayons, nous prenons, je buvais, je
verrai (cette dernière particulièrement importante en raison de son homographe italien « verrai », deuxième personne du singulier du futur du verbe
« venire », venir).
2. NIVEAU DE LA MICROSTRUCTURE
En revanche la conception et l’élaboration de la microstructure n’ont jamais
perdu de vue le substrat dans lequel s’inscrit la langue, substrat qui, pour un
étranger, peut relever d’une culture partagée ou être totalement méconnu. Nous
ne reviendrons pas sur l’organisation des articles qui ne reprend pas – comme
cela est souvent le cas dans la production lexicographique bilingue– celle d’un
dictionnaire monolingue mais tient résolument compte, pour la répartition des
différentes acceptions, de la langue de l’usager.
2.1. La culture partagée
Étant donné la proximité tant géographique que culturelle de la France et
de l’Italie, nous avons exploité une compétence culturelle supposée partagée qui, diminuant ou éliminant les distances quand cela est possible, tend à
rassurer le lecteur en phase d’apprentissage. Ainsi, les exemples, qui dans le
DAF sont tous forgés, sont-ils émaillés de références qui constituent généralement le bagage cognitif d’un jeune adolescent tant italien que français.
Certaines entrées sont l’occasion de rappeler des lectures qui vont du « Petit
Chaperon rouge » à l’entrée
loup, ou « Cendrillon » à l’entrée
citrouille,
« Croc-blanc » à l’entrée
adaptation, à « Robinson Crusoé » à l’entrée de
l’adjectif
désert, « Robin des bois » à l’entrée
arc, à Jules Verne aux entrées
ballon
[11] et
œuvre. Les bandes dessinées sont aussi présentes avec « oncle
Picsou » aux entrées
obsession, obséder, dollar, « Astérix » à l’entrée
s’acharner, « Obélix » à l’entrée
obélisque. Des auteurs ou des ouvrages
qui ont fait ou probablement feront l’objet d’étude en classe de français sont
cités tels « Le petit prince » à l’entrée
prince, Molière à l’entrée
comédie,
Proust à l’entrée
longtemps, etc.
Cette volonté de mettre en évidence ce qui constitue un fonds culturel
commun est étayée par le recours au niveau des notes de questions directement adressées à l’usager ou encore par une référence explicite à sa propre
culture. Ainsi à la suite de l’entrée
passionner où figure comme exemple
« Les livres de Jules Verne passionnent Jacques » est-il demandé « As-tu lu
des livres de Jules Verne ? Lesquels
[12] ? » et à l’entrée
anneau l’exemple
propose « Le champion du monde des anneaux est un italien ».
D’autres aspects concernant des événements connus ou des traditions
communes sont également présents comme l’exploit des astronautes à l’entrée lune, la célébration du jour des morts le 2 novembre à l’entrée cimetière, l’arbre de Noël et la crèche à l’entrée Noël, etc. Des occupations ou
loisirs que connaissent tous les jeunes : le foot, la pêche, le cinéma, le
théâtre sont souvent évoqués.
2.2. Les écarts culturels
Nous parlons d’écart culturel dans tous les cas où le mot-entrée ne trouve
pas d’équivalent dans la langue-culture d’accueil ou lorsque la traduction
renvoie, au niveau pragmatique, à une réalité différente.
Les lexies qui n’ont pas d’équivalent dans l’autre langue concernent généralement des champs spécifiques comme par exemple celui de la gastronomie. Le recours au calque est alors adopté avec l’ajout d’une glose entre
parenthèses. C’est le cas, entre autre, pour le mot camembert : la glose (« fromage français typique ») renvoie au prototype « fromage » qui, lui, est connu.
Nous ne parlerons pas ici des mots – extrêmement nombreux – dont les
polysémies ne sont pas superposables et dont les productions phraséologiques ont suivi des parcours différents ; nous nous limiterons à évoquer
ceux ayant un équivalent au niveau lexical mais qui renvoient à une réalité
peu connue.
Le cas de l’entrée
marée est significatif
[13]. Au niveau dénotatif l’équivalent italien « marea » est pleinement satisfaisant; toutefois la connaissance
de ce phénomène au niveau pragmatique varie considérablement selon que
l’on vit plus près de l’Océan ou de la Méditerranée. Aussi l’exemple a-il été
fabriqué afin d’évoquer pour l’usager peu averti les activités ludiques qui
sont liées aux mouvements ascendants et descendants de la mer (« À marée
basse Jeanne s’amuse à chercher des coquillages, à marée haute elle se
baigne »); en outre, une glose, introduite par un signe typographique spécifique à la suite de l’article
[14], apporte un supplément d’information explicite : « sur les côtes françaises de l’Océan et de la Manche le phénomène
des marées est beaucoup plus sensible qu’en Méditerranée et règle le
rythme de la vie »
[15].
Un troisième cas peut être illustré par l’entrée département : si la traduction « dipartimento » est correcte, elle est toutefois insuffisante pour rendre
compte d’une répartition administrative propre à la France. Ici, l’exemple a
une fonction informative (« La France compte 96 départements plus 5 [sic]
outre-mer ») et, comme précédemment, est renforcé par une note en fin
d’article : « La France au niveau administratif est divisée en départements ».
Ceci nous amène au problème des faux-amis, particulièrement nombreux
lorsqu’on a affaire à deux langues-cultures aussi proches que le sont l’italien et le français et qui ne peuvent être sérieusement traités qu’en prenant
en compte la dimension diachronique de chacune des deux langues, les restrictions, élargissements ou déplacements de sens.
Les emprunts représentent un cas particulier. De nombreux termes de
mode, de cuisine, d’ameublement du lexique italien sont des calques plus
ou moins adaptés au code phonétique ou graphique de la langue réceptrice;
mais très rares sont ceux qui n’ont pas subi de glissement sémantique.
Ainsi, le mot abat-jour désigne-t-il désormais en italien courant une lampe
qui répand une lumière tamisée et non la partie de la lampe qui couvre la
source lumineuse. L’exemple tient compte de cette divergence, source d’erreurs (« La lumière est aveuglante parce qu’il n’y a pas d’abat-jour sur
l’ampoule »), est renforcé par une note explicite en fin d’article (« L’italien,
qui a emprunté ce mot au français, l’emploie dans le sens de “lampe avec
abat-jour” qui, en français, se dit “lampe” ») et par un dessin qui délimite
nettement l’objet et en indique clairement la fonction. Un traitement similaire est réservé à des entrées comme boutique etc.
2.3. Les informations culturelles
Ces informations ne se réfèrent pas directement au mot-entrée mais sont
disséminées à travers les phrases-exemples par touches successives qui peu
à peu, au fur et à mesure que l’on avance dans la consultation du dictionnaire, forment une toile de fond, ou plus exactement un paysage aux caractéristiques bien particulières. Elles peuvent concerner des aspects géographiques ou historiques (« La Marne est un affluent de la Seine », à l’entrée
affluent; « Toulouse est à peu près à 250 kilomètres de Bordeaux », à l’entrée à peu près qui, à la fin de l’article correspondant invite à aller consulter
une carte pour situer les deux villes ; « Sais-tu en quelle année a eu lieu la
Révolution française ? » à l’entrée révolution; « Pendant la Révolution
française le bourreau guillotinait les condamnés à mort » à l’entrée bourreau avec une note explicative sur l’instrument et l’origine de son nom. Le
14 juillet est plusieurs fois évoqué à l’occasion de mots comme « bal » ou
« défilé » et son statut de fête nationale lié à la prise de la Bastille fait l’objet de notes.
L’allusion au coq comme symbole de la France apparaît dans l’article
homonyme; le mot « devise » est illustré par « La devise de la France est :
Liberté, Égalité, Fraternité ». Les jeux (la bataille, colin-maillard, les quatre
coins), les manifestations sportives et culturelles les plus connues (Le Tour
de France, le festival de cinéma de Cannes – qui permet aussi d’insérer une
notion géographique) sont évoqués.
Une large part est faite aux traditions : le muguet du 1er mai à l’entrée
brin, les crêpes à la Chandeleur, la galette des rois le jour de l’Épiphanie
accompagnée d’une note contrastive avec la Befana du même jour, etc.
Étant donné le public visé, une attention toute particulière a été donnée
aux informations concernant le système scolaire, expérience partagée mais
selon des modes et des rythmes différents. Pour les entrées se référant directement à l’organisation et à la répartition de l’enseignement, soit l’exemple
avec sa traduction en italien se suffit à lui-même, comme dans le cas de la
sixième qui correspond à la « prima media », de la cinquième qui correspond à la « seconda media » et ainsi de suite, soit une brève note en fin
d’article signale une différence : c’est le cas pour le terme de lycée qui,
contrairement au « liceo » italien couvre aussi bien l’enseignement classique que technique et professionnel, ou encore le collège qui, étant donné
son faux-ami italien « collegio », exige une mise au point.
Le système de notation, différent dans les deux pays, est explicité, et l’acception particulière du mot moyenne dans le milieu scolaire et son correspondant italien de « sufficienza » est nettement distingué dans l’exemple et
dans la note de l’autre acception plus générale qui équivaut à « media ».
L’on signale que les vacances qui sont qualifiées de grandes en français
sont toujours d’« été » en Italie, que les congés de printemps ne coïncident
pas nécessairement avec les vacances de Pâques (exemple fourni à l’entrée
du verbe coïncider et complété par une note), que le mercredi les élèves
généralement ne vont pas en classe et se consacrent à des activités extrascolaires (exemple à l’entrée mercredi : Le mercredi après-midi Marie fait de
la flûte et spécification dans une note).
Il nous a semblé important de rappeler certains aspects spécifiques
concernant les matières enseignées et qui contribuent directement à la formation culturelle : l’exercice de dissertation qui, à travers l’exemple fourni
à l’entrée homonyme, se distingue de la rédaction et dont l’équivalent italien « tema » est rapproché pour mieux le distinguer de l’exercice de thème
qui recouvre une tout autre réalité. La place prépondérante occupée par l’orthographe et ses difficultés est maintes fois suggérée afin de rendre compte
d’un trait qui caractérise la langue française et de rassurer l’apprenant étranger qui s’y trouve confronté en lui montrant les obstacles que rencontrent
aussi les élèves français.
2.4. Les informations métalinguistiques
Nous avons aussi voulu, à chaque fois que cela était possible sans alourdir l’ouvrage outre mesure, accorder une place à certains éléments pouvant
contribuer à faire prendre conscience de ce qui constitue l’épaisseur de la
langue, à la façon dont se stratifient les significations, aux rapports entre le
sens propre et les sens figurés, bref susciter une réflexion qui nous paraît
essentielle sur une autre langue et par voie de retour sur sa propre langue,
jeter les bases d’une culture linguistique. Une brève note signale que la
baleine d’un parapluie ou d’un corset tire son nom du mammifère traité en
entrée, extension que l’italien n’a pas opérée. Le fait que le coquelicot doive
son nom à sa ressemblance avec la crête du coq – comme cela est souligné –
est certainement instructif et facilite la mémorisation.
Nous avons signalé, aux entrées concernées, les noms propres qui étaient
à l’origine des noms communs en en montrant la motivation (l’architecte
Mansart pour la mansarde, le préfet Poubelle pour la poubelle etc.); mais
aussi le phénomène inverse comme celui du quartier parisien du Marais qui
prend son nom de la zone marécageuse où il est situé
[16].
Nous avons aussi traité avec un soin particulier les mots du métalangage,
surtout lorsqu’ils présentent des difficultés d’interprétation au niveau
contrastif. Ainsi l’entrée alphabet est-elle l’occasion, à travers l’exemple
L’alphabet français a plus de lettres que l’alphabet italien et l’invitation en
note à aller consulter l’alphabet français au début de l’ouvrage, de signaler
que chaque langue a ses propres conventions. L’attribut, dans son acception
grammaticale, suscite de nombreuses perplexités de la part d’un italophone
qui le désigne avec le mot « predicato » : l’exemple Dans la phrase « Marie
est blonde », « blonde » est attribut du sujet « Marie » est chargé de lever
l’ambiguïté. Les différents accents graphiques du français, qui constituent
un écueil pour tout étranger, font l’objet d’entrées autonomes qui sont
reprises par un dessin récapitulatif.
2.5. Les personnages
Les exemples
[17], qui constituent la charpente de l’ouvrage, mettent en
scène des personnages qui se meuvent dans le monde de l’école et leur environnement familial, chacun avec son prénom, ses caractéristiques physiques, psychologiques et sociales, qui se précisent au fur et à mesure que
l’on avance dans la consultation du dictionnaire et avec lesquels les jeunes
apprenants peuvent s’identifier.
Le choix des prénoms constitue une première information sur la diversité
ethnique de la France d’aujourd’hui : Marie, Philippe, Caroline, Yasmine,
Jeanne, Chakib, Jim, etc. Si chacun présente des caractéristiques propres à
un pays, à une catégorie sociale, à une appartenance religieuse, nous avons
cherché à les doter d’une personnalité plus complexe qui dépasse le stéréotype et en fasse des individus
[18]. Marie est une enfant blonde, vivant dans un
milieu favorisé, gâtée par ses parents ; Chakib n’est pas seulement un petit
algérien de famille musulmane (« La maman de Chakib fait très bien le
couscous » à l’entrée
couscous, « Comme beaucoup de femmes musulmanes la mère de Chakib porte le voile » à l’entrée
voile), amoureux de
Marie qui le repousse (« Parfois Marie adresse des paroles blessantes à
Chakib » à l’entrée
blessant) : outre ses caractéristiques physiques
(« Chakib a des cheveux bruns et frisés » à l’entrée
brun), l’on apprend
qu’il aime la nature et les animaux (« Chakib aimerait bien vivre à la campagne » à l’entrée
aimer pour illustrer le syntagme
aimer bien) (« Chakib
aime les bêtes ; il a un chat, un chien, un perroquet et un hamster » à l’entrée
bête), voudrait être vétérinaire, qu’il est espiègle (« Chakib aime faire
des poissons d’avril » à l’entrée
avril), bagarreur, a une petite sœur dont il
s’occupe beaucoup; Yasmine a une santé précaire, a de sérieux problèmes
en orthographe (« Yasmine est mauvaise en orthographe; elle a encore fait
dix fautes dans sa dictée » à l’entrée
dictée) et sur le plan scolaire en général
(« Les parents de Yasmine espèrent qu’elle ne redoublera pas » à l’entrée
redoubler), etc.
Tous ces traits dont nous n’avons pu citer qu’une infime partie se retrouvent et se recoupent dans les différents moments et activités illustrés dans
les exemples pour former une fresque, une tranche de vie.
2.6. Les illustrations
Les illustrations constituent un trait typologique des dictionnaires destinés aux jeunes. Loin de constituer de simples ornements elles revêtent des
fonctions multiples et viennent renforcer les informations contenues dans le
texte. Elles se présentent dans notre dictionnaire sous trois formes : les
planches thématiques, les dessins figurant en tête de chapitre pour chaque
lettre de l’alphabet et les illustrations ponctuelles dans le corps de l’ouvrage.
Outre les planches géographiques situées en fin de volume (La France et
l’Italie avec leurs régions, les cinq continents avec l’indication des principaux pays), le dictionnaire présente des planches syntagmatiques, de facture
classique, qui regroupent autour d’un thème – la ville, la mer, la campagne
etc. – des objets présentés dans leur environnement parmi lesquels nous
avons pris le soin d’introduire ceux qui relèvent d’habitudes spécifiques du
pays étranger (ainsi, dans la planche consacrée à la chambre, a-t-on fait
figurer un traversin dont il n’est pas ou peu fait usage en Italie et dont la traduction au moyen d’une périphrase risquait de rester opaque).
Les dessins qui entourent la lettre initiale de chaque chapitre représentent
quelques objets dont le nom français commence par la lettre en question
alors que son équivalent italien en est éloigné (pour la lettre b : berceau, bouchon, baguette, balai; pour la lettre j : journal, jongleur, jouet, jupe, etc.).
Quant aux illustrations présentes tout au long de l’ouvrage elles ont été
conçues dans le but d’étayer et de prolonger la fonction métalinguistique des
exemples et font donc partie intégrante du texte. Elles sont centrées sur des
entrées nominales et soulignent des problèmes de polysémies non superposables entre les deux langues, déjà clairement mis en évidence tant par la
structuration de l’article que par le choix des exemples : tantôt il s’agit d’un
mot français polysémique tel ampoule (italien : « lampadina », « fiala »,
« vescica ») ou encore aiguille (italien : « ago », « lancetta ») dont les différentes acceptions sont représentées par les objets correspondants regroupés
en un seul dessin, tantôt de mots français différents pour nommer des objets
que l’italien désigne avec un seul vocable comme échelle-escalier.
Elles attirent l’attention sur des symétries trompeuses, car partielles, en
ponctualisant les différences d’emploi dans la langue étrangère entre des
mots comme gare et station par exemple (pour le même mot italien « stazione »). La proximité formelle de certaines unités pouvant engendrer des
automatismes erronés justifie des dessins mettant en évidence la différence
entre un immeuble et un palais (en italien respectivement « palazzo » et
« palazzo sontuoso » ou « reggia »), un cadre et un tableau (en italien respectivement « cornice » et « quadro ») ou encore l’illustration regroupant
une cantine et une cave, mettant ainsi l’accent sur le faux-ami « cantina »
qui équivaut au français cave. Par ailleurs, un objet d’un usage quotidien
lors du petit-déjeuner d’un jeune français comme le bol, peu connu dans la
culture réceptrice et dont l’équivalent « scodella » reste ambigu puisqu’il
peut désigner tout aussi bien une assiette creuse, est représenté auprès d’une
tasse, objet en revanche familier.
Si, comme le propose Robert Galisson
[19], nous rangeons sous le terme de
« culturel » ce qui relève de la culture quotidienne, à savoir d’un minimum
de connaissances partagées par une communauté linguistique permettant à
tous ses membres d’entretenir entre eux certaines relations de connivence, il
va de soi qu’un dictionnaire d’apprentissage du français destiné à des étrangers ne peut que fondre les deux éléments – le linguistique et le culturel –
en une alchimie dont il est difficile de démêler les différents ingrédients.
Nous pensons que la culture, comme la langue, est une des composantes
essentielles de la compétence communicative, mais que cette compétence
ne saurait exclure la réflexion métalinguistique, à savoir la capacité de réfléchir sur la langue en cours d’apprentissage et, en retour, sur sa propre
langue. En ce sens l’approche contrastive, tant dans l’élaboration des
articles que dans la confection des exemples et des illustrations, en remettant en question un découpage du réel, une vision du monde et un système
de valeurs qui pouvaient apparaître comme uniques et évidents, constitue le
meilleur accès à la notion de relativisme culturel.
·
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[1]
Le dictionnaire dont il sera question a été conçu et élaboré par l’auteur de cet article.
[2]
Cf. R. Galisson,
De la langue à la culture par les mots, Paris, CLE international, 1991, p. 111.
[3]
Cf. R. Galisson,
ibidem.
[4]
Cf. R. Galisson,
ibidem.
[5]
Michel Rocard interviewé par Fabio Gambino pour le quotidien
Repubblica, 13 juillet 2002.
C’est nous qui soulignons.
[6]
Cf. Daniel Nettle, Suzanne Romaine,
Voci del silenzio, sulle tracce delle lingue in via di estinzione, Roma, Carocci, 2001.
[7]
Michèle Fourment (Berni Canani),
DAF, Dizionario di apprendimento della lingua francese,
Torino, Paravia, 1998.
[8]
Sur la notion de médiation associée au dictionnaire cf. Michèle Fourment – Berni Canani « Le
dictionnaire bilingue : de la médiation linguistique à la médiation didactique » in
La médiation et
la didactique des langues et des cultures,
Le Français dans le monde, janvier 2003 (à paraître).
[9]
Cf. Michèle Fourment – Berni Canani, « De la détermination en français et en italien », in
Revue de linguistique romane, n° 189-190, Strasbourg, 1984; « Les clitiques datifs et leur fonction “dramatique”. Étude comparée français-italien », in
SILTA, XVIII-3,1989; « Structures linguistiques à portée culturelle dans les dictionnaires italien-français/français-italien » in
Le traitement des écarts culturels, Paris, Honoré Champion (en cours d’impression).
[10]
Les éléments sur lesquels portent les différences de structures entre l’italien et le français sont
soulignés par des caractères gras.
[11]
Cf. l’extrait textuel n. 1 situé à la fin de cet article.
[12]
Tout ce qui constitue le métalangage étant en italien (langue du destinataire du dictionnaire),
nous en fournissons à chaque fois une traduction.
[13]
Cf. l’extrait textuel n. 2 situé à la fin de cet article.
[14]
Le
DAF se caractérise par un appareil de notes réparties en différentes rubriques, introduites
chacune par un signe typographique différent : un triangle rouge signale une difficulté d’ordre
phonétique, un danger d’interférence lexicale ou syntaxique, la différence d’extension d’une
acception; une petite main rouge avec l’index pointé renvoie à d’autres entrées du dictionnaire
pour permettre entre autre un usage non seulement passif (limité à la compréhension) mais aussi
actif (étendu à la production) de la langue française; un « i » dans un carré bleu introduit une
information culturelle.
[15]
En revanche, un autre phénomène naturel, comme par exemple l’arc-en-ciel, qui appartient à
une culture partagée, ne fait pas l’objet d’un traitement particulier et présente simplement un
exemple constatif.
[16]
Cf. l’extrait textuel n. 3 situé à la fin de cet article.
[17]
Signalons que les quelque 24 000 exemples du
DAF, tous forgés, n’emploient que des mots
figurant dans la nomenclature du dictionnaire.
[18]
Rappelons que l’introduction de personnages dans un dictionnaire pour enfants avait déjà été
effectuée par Josette Rey-Debove pour
Le petit Robert des enfants, choix tout à fait original et
innovateur au moment de la parution de l’ouvrage en 1988.
[19]
Cf. Robert Galisson, « La culture partagée : une monnaie d’échange interculturelle » in
Lexiques, Hachette, 1989, p. 113-117.