2003
revue de didactologie des langues-cultures
Présentation
Christian Puren
En tant que coordonnateur de ce numéro des ÉLA sur « La formation des
enseignants de langues dans les IUFM », je n’ai pas volontairement « joué
la carte » de la diversité. Ce volume se trouve simplement en être un instantané : après un appel à contributions diffusé le plus largement possible (en
particulier par des courriers à tous les IUFM et associations intéressées), il
m’a été possible de publier ici, à une seule exception près, tous les articles
reçus.
Il me semble néanmoins – mais les lecteurs pourront en juger sur pièces
par eux-mêmes – que se dégage de l’ensemble de ces textes ce que l’on peut
considérer comme le « paradigme » actuel des conceptions formatives en
didactique des langues-cultures, dans le sens de nombre très réduit de principes à la fois fortement privilégiés et fortement interreliés :
- l’exigence de cohérence entre la conception de l’enseignement/apprentissage des langues et la conception de la formation à leur enseignement;
- la centration sur le stagiaire en formation;
- une formation conçue non dans une « logique produit » (dont l’objectif
est l’imitation de modèles pratiques ou l’application de théories) mais dans
une « logique processus » (dont l’objectif est la démarche elle-même);
- une démarche réflexive, celle de la conceptualisation par le stagiaire lui-même de ses propres pratiques.
1. Dans l’article qui ouvre ce numéro, intitulé « Formation académique et
pratique professionnelle : quel entre-deux ? », Danielle Chini aborde la première épreuve à orientation professionnelle à laquelle sont confrontés les
futurs enseignants de langues-cultures étrangères au cours de leur formation, celle de l’« épreuve sur dossier » à l’oral du concours du CAPES, qui
consiste en une analyse critique de « documents relatifs à l’enseignement de
la discipline ». À partir d’exemples de dossiers proposés pour l’anglais, elle
montre toute la difficulté de cette épreuve à jouer son rôle d’« entre-deux »,
ou d’interface, entre la formation académique et la formation professionnelle, prise qu’elle est dans la représentation dominante d’une opposition
radicale entre la « théorie » et la « pratique ». Les lecteurs spécialistes de
français langue étrangère (FLE) seront sans doute surpris de découvrir que
des étudiants, dans un environnement particulier tel que celui-ci, peuvent
vivre leur premier contact avec la didactique comme une formation académique parmi d’autres.
2. Laure RIPORTELLA revient sur cette même formation dans son article
« L’épreuve sur dossier du CAPES de langues vivantes : épreuve universitaire et/ou épreuve de préprofessionnalisation ? » en s’intéressant pour sa
part, en tant qu’hispaniste, au CAPES d’espagnol. On y trouvera deux différences significatives d’appréciation par rapport à l’article antérieur : d’une
part sa perspective comparatiste l’amène à trouver des vertus à l’épreuve sur
dossier telle qu’elle est conçue en anglais (et en allemand); d’autre part, elle
argumente l’idée qu’une formation universitaire à un certain type d’approche
des faits de langue dans les textes littéraires peut non seulement fournir des
outils directement utiles à l’enseignant, mais lui permettre d’améliorer la
communication en classe grâce une meilleure centration sur l’élève. Autant
dire que les lecteurs spécialistes de FLE pourront trouver dans cet article
matière à autres surprises, et par là-même à autres réflexions…
3. Avec l’article du germaniste Bernard Viselthier intitulé « Formation
universitaire fourre-tout à la va-vite ou itinéraire de qualification : quel avenir pour la formation en langues des professeurs de l’école élémentaire ? »,
nous passons de l’anglais et de l’espagnol à l’allemand. Certes, la langue de
référence de l’auteur, moins encore ici que dans les deux articles précédents, ne détermine entièrement les propos (il ne se réfère d’ailleurs jamais
à une langue particulière), mais la tradition didactique correspondante les
influence certainement. Les lecteurs spécialistes de FLE, domaine où depuis
deux décennies domine sans partage (au moins en principe) l’approche
communicative et autres Niveaux seuils, seront sans nul doute interpellés
par la notion de « propédeutique » que l’auteur applique à l’enseignement
des langues à l’école primaire, auquel il fixe comme objectif non pas les
rudiments d’une compétence de communication, mais les bases (en particulier phonétiques) de l’apprentissage scolaire à venir.
4. C’est aussi de formation de professeurs des écoles que traitent Mireille
Rispail et Sylvie Wharton dans leur article intitulé « Réalités sociolinguistiques et dimension interculturelle en formation : comparaison entre La
Réunion et les Seychelles ». La langue en question est cette fois le créole, et,
parce qu’il est parlé quotidiennement par la plupart des élèves en parallèle
avec le français (à La Réunion) ou avec le français et l’anglais (aux
Seychelles), il relève, selon les auteures, d’une didactique spécifique
– qu’elles appellent « sociodidactique » ou encore « didactique des langues
en contact ». Une telle didactique, qui s’appuierait fortement sur les analyses
sociolinguistiques de la situation locale, reste encore à construire; mais elle
devra intégrer fortement la démarche interculturelle puisque dans le système
éducatif, cet enseignement du créole aura obligatoirement comme première
finalité la formation des élèves au multilinguisme et à la multiculturalité.
5. C’est même finalité d’éducation des élèves à la diversité linguistique et
culturelle que l’on retrouve dans l’article de Cordula Foerster et Diana Lee
Simon intitulé « Un parcours professionnel innovant pour l’Europe : de la
formation à la pratique de classe », avec la même exigence affirmée, celle
d’une formation adéquate des professeurs des écoles. Le projet cette fois est
à l’échelle de l’Europe, et ce sont les programmes européens de mobilité
ERASMUS qui sont mis à contribution au service d’un « parcours international » de formation permettant de « faire développer l’altérité comme
valeur centrale et dynamique des compétences professionnelles ». On y
retrouve à nouveau l’approche comparative au centre des stratégies de formation, et les lecteurs spécialistes de FLE noteront avec intérêt la place que
les auteures accordent logiquement à la didactique du français langue étrangère dans la formation de cet « enseignant européen ».
6. Avec l’article de Fabienne Calame-Gippet, « Les enseignants de
langues et l’écriture : quels enjeux pour la formation ? », c’est une autre
langue qui est abordée, le français langue « première », même si son propos
se veut généralisable aux futurs enseignants de toutes langues. À la fonction
bien connue de l’écriture du mémoire d’IUFM comme outil réflexif de mise
à distance et d’analyse des pratiques, l’auteure ajoute celle d’un travail sur
les représentations de la relation écrit-oral directement utile pour une formation à la didactique de l’écriture en classe de langue. Les formateurs en
FLE, qui interviennent dans un cadrage ministériel de leurs diplômes permettant a priori de se limiter à deux genres relativement formalisés d’écriture formative – la synthèse du journal de bord rédigé lors de l’apprentissage d’une langue inconnue (dans l’année de licence mention FLE) et le
rapport de stage de maîtrise – découvriront sans doute avec profit la grande
diversité possible d’écrits au service d’une formation « centrée sur les stagiaires ».
7. Dans « Formation des enseignants de langues-cultures étrangères et
recherche : quels décalages, quelles interactions ? », Françoise Haramboure
propose de faire de l’hypothèse cognitive actuellement dominante dans la
conception de l’apprentissage, le cadre théorique unique qui permettrait de
relier recherche et formation en seconde année d’IUFM, les deux outils privilégiés de cette articulation étant l’analyse des pratiques professionnelles et
la rédaction du mémoire. Les lecteurs spécialistes de FLE seront sans doute
particulièrement sensibles à deux éléments de cet article : d’une part sa critique du manque de cohérence de ces stages « qui privilégie[nt] la centration sur l’apprenant lorsqu’il s’agit d’analyser le fonctionnement du processus d’enseignement et d’apprentissage, et qui marginalise[nt] la centration
sur le sujet en formation lorsqu’il s’agit de la mise en œuvre du processus
de formation »; d’autre part, ses propositions finales concernant une question presque complètement occultée en didactique du FLE depuis la montée
en puissance dans le domaine des formations universitaire et la disparition
de centres spécialisés tels que le BELC et le CRÉDIF, celui de la formation
de formateurs.
8. Dans « La formation des enseignants de langues entre didactique et
sciences de l’éducation », Nicole Poteaux resitue la didactique des langues à
côté de celles des autres disciplines qui concourent à l’éducation des élèves
en milieu scolaire… et par conséquent à l’intérieur du champ des dites
« sciences de l’éducation ». Les didacticiens français de FLE pourront ne
pas être tous d’accord avec le positionnement épistémologique qu’elle
assigne à la didactique des langues-cultures, celle d’une spécialité
construite à partir de la structure de son seul objet d’enseignement. Il n’en
reste pas moins que les dérives « technicistes » qu’elle dénonce sont effectives, et que, à l’opposé de la tradition didactique du FLE – encore très liée
à sa problématique originelle de l’enseignement aux adultes alors même
que c’est paradoxalement l’enseignement aux adolescents dans les systèmes
éducatifs qui constitue sa réalité la plus massive à l’étranger – la didactique
scolaire des langues-cultures étrangères ne peut pas ne pas se poser le problème de ses relations avec les sciences de l’éducation.
9. L’article d’Astrid Berrier, intitulé « Entre les attentes des stagiaires et
celles des formateurs, où est la contradiction ? », représente ici l’ouverture
internationale désormais indispensable à toute revue de recherche. Elle
porte sur la formation des enseignants de langues dans une région – le
Québec – où le poids de la problématique scolaire dans la réflexion didactique et peut-être aussi une tradition pragmatique solidement ancrée ont fait
que la didactique des langues-cultures et les sciences de l’éducation y ont
été pensés en termes non de rivalité, mais de complémentarité : l’opposition
entre « pédagogie » et « didactique » ne lui paraît pas plus pertinente, dans
son expérience pratique de formatrice de jeunes enseignants, que celle entre
« théorie » et « pratique ». L’article initial de Danielle CHINI abordait lui
aussi cette dernière question, et c’est ainsi l’ensemble du numéro qui boucle
sur une problématique constamment dénoncée… par les didacticiens que les
stagiaires ressentent souvent paradoxalement comme des « théoriciens » !
10. Contrairement aux coutumes, la brève présentation que j’ai faite ci-dessus de chaque article de ce numéro, consacré à la formation des enseignants de langues-cultures étrangères dans le système scolaire français, est
comme on a pu le voir très « orientée » sur les réactions que j’ai imaginées
chez la plupart des lecteurs des ÉLA, qui sont principalement des spécialistes (enseignants, formateurs, didacticiens) de français langue étrangère.
Ils pourront juger – là aussi eux-mêmes et sur pièces – de la pertinence de
mes remarques. Il s’agissait en outre pour moi, par ces comparaisons implicites ou explicites entre deux didactiques, d’introduire ma contribution personnelle (« Pour une didactique comparée des langues-cultures »), qui clôt
ce numéro par un appel à la construction d’un domaine de recherche désormais indispensable à l’intérieur de notre discipline commune, celui d’une
« didactique comparée des langues-cultures ».