2003
revue de didactologie des langues-cultures
Présentation
Gérard Vigner
L’expression « français, langue maternelle » est aujourd’hui d’un usage
courant et sert à définir un domaine d’apprentissage en français qui n’est ni
celui du français langue étrangère, ni celui du français langue seconde
[1].
Alors que ces deux dernières dénominations ont été introduites de façon
assez récente (pour le français langue étrangère, dans les années 60 et pour
le français langue seconde, à partir des années 70), celle de français langue
maternelle, pour désigner un domaine d’enseignement pourtant fort ancien
dans ses pratiques, résulte en grande partie du regard porté par les spécialistes du français langue étrangère qui, soucieux de mieux différencier leur
domaine d’intervention, se sont distingués de la sorte d’un enseignement
qu’ils ont qualifié de français langue maternelle, expression circonstancielle
qui s’est progressivement installée dans les habitudes, alors même que,
nous le verrons, son usage dans les textes officiels, ceux du ministère français de l’éducation nationale, sont fort peu nombreux. Pour autant, le
domaine ainsi désigné, semble assez bien délimité, tant il semble évident
qu’un enseignement du français dispensé dans le cadre d’une institution
comme l’Éducation nationale en France, auprès d’élèves qui en ont fait la
découverte dans le milieu familial et qui bénéficient régulièrement de l’imprégnation du milieu, mérite la dénomination de « français, langue maternelle ». Or une telle notion, loin d’être évidente pour ce qu’elle signifie,
porteuse de nombreuses approximations sémantiques, est au carrefour de
problématiques particulièrement complexes où se mêlent des considérations
tout à la fois politiques (langue de la nation, langue du citoyen), identitaire
(langue d’origine du groupe communautaire, langue revendiquée), psycho-logiques (langue dans laquelle se construit le sujet). Dans quelle mesure le
français, langue nationale, tel qu’il prend place aujourd’hui dans un certain
nombre de systèmes éducatifs, s’inscrit-il dans ces différentes problématiques ?
La notion de langue maternelle est en effet loin d’être évidente, on le sait
bien, et Pierre Boutan dans ce numéro va en examiner les conditions d’apparition dans le discours éducatif plus particulièrement, tant le qualificatif
de « maternel » est ambigu. Cette question est apparue de façon assez
récente dans le champ de la réflexion. Jean-Didier Urbain, en 1982, avait
publié une étude : « La Langue
maternelle, part maudite de la linguistique ? »
[2] signalait déjà ce paradoxe d’une notion dont l’évidence n’avait
pas encore été remise en question. Plus près, en 1994, Louise Dabène
[3] avait
examiné de façon attentive les différents sens revêtus par cette expression.
En fait on ne compte plus les travaux qui examinent la façon dont les
enfants s’approprient une langue hors ou dans un système éducatif, les travaux qui portent sur l’acquisition de conduites langagières particulières,
comme la lecture par exemple, travaux qui ont cependant tous en commun
de travailler sur une langue abstraite, hors de toute inscription dans un
champ de pratiques donné, sans toujours examiner les conditions historiques, sociales, institutionnelles, familiales, de genèse de cette notion.
S’agissant du cas d’une langue comme le français, dont les conditions d’accès au statut de langue institutionnalisée dans le système éducatif sont très
particulières, elles ne sont pas celles de l’anglais en Grande-Bretagne ou de
l’italien en Italie, pour ne prendre que deux exemples proches, l’apposition
de l’expression « langue maternelle » répond de fait à des situations d’usage
et d’appropriation qu’il est peut-être utile d’examiner de façon plus attentive pour sortir d’une approche certainement un peu trop abstraite de la
notion et s’efforcer d’examiner ce que recouvre effectivement cette notion
dans les pratiques éducatives actuelles.
Qu’y a-t-il en effet de « maternel » dans un tel enseignement ? Et de quel
français somme toute est-il question ? Désigne-t-on de la sorte cet objet abstrait qu’est la langue française, sorte de langue archétypique qui sert de
norme et de référence à la multiplicité des usages auxquels elle peut donner
lieu ? Se trouve-t-on sinon en présence de ce que les sociolinguistes nomment la « variété haute » dans les usages d’une langue, celle qui prévaut
dans certaines institutions, dont l’École, langue quasiment seconde par rapport à cette langue première acquise dans le quotidien de la vie sociale et
familiale ? Et quelle relation établir dans ces conditions entre cette variété
cultivée et celles qui sont en usage dans les autres secteurs de la société ?
Les questions, comme il est aisé de le constater, ne manquent pas et contribuent à remettre en question l’évidence d’une dénomination.
Sans perdre de vue une semblable visée, l’objectif de ce numéro est plutôt de cerner ici les formes d’acquisition et de circulation d’une langue, le
français aujourd’hui, qui s’inscrit désormais de façon massive dans l’environnement quotidien des élèves. On n’oubliera pas en effet que, pour la première fois dans l’histoire de son enseignement en France, le français est
enseigné à des élèves qui en ont tous une expérience familiale préalable et
que langue maternelle, au sens de langue apprise dans le giron familial, et
langue de l’école ne constituent plus deux langues distinctes, comme le
furent longtemps les langues régionales et le français langue nationale.
Nous sommes en présence de variétés à l’intérieur d’un même continuum
L’enquête conduite par l’INSEE, à l’occasion du recensement de 1999, sur
la transmission des langues, montre que la place du français dans les
familles a progressé tout au long du siècle et que le pourcentage d’enfants
auxquels les parents ne parlent pas le français à la maison est aujourd’hui
très faible
[4]. Une telle situation ne peut manquer de retentir, selon des orientations qui restent encore largement à déterminer, sur le mode d’appropriation de cette variété du français par les élèves
[5].
Il ne saurait être question, dans tous les cas, d’embrasser une problématique aussi vaste dans les limites de ce numéro. Aussi avons-nous fait le
choix d’examiner comment une institution, l’école, et plus particulièrement
ici le Ministère français de l’Éducation nationale, réagit par rapport à cette
notion de « français, langue maternelle » et comment elle ajuste ses pratiques en fonction d’une situation linguistique qui dans la société d’aujourd’hui a singulièrement évolué ces dernières années. L’article de Pierre
Boutan, Langues maternelles : de la mère ou de la patrie ? s’intéresse à la
genèse de cette notion et s’attache à montrer comment l’école y a fait écho
dans le débat sur la place à accorder aux langues régionales, autres langues
maternelles. Il y montre notamment que, contrairement à un certain nombre
d’idées reçues, la question de la place des langues régionales a été longtemps en discussion. Gérard Vigner, dans Nommer le français, examine
comment le français, comme langue, est désigné dans les textes officiels de
l’Éducation nationale, durant ce dernier quart de siècle, le mode dénomination pouvant induire des pratiques d’enseignement propres. Anne Armand
dans son article, Professeur de lettres / professeur de français : à l’ombre
d’une ancienne querelle, un enseignement rénové va plus avant dans l’analyse et, pour ce qui est de l’enseignement secondaire, s’interroge sur la distinction qui a cours encore entre « professeur de français » et « professeur
de lettres », entre enseignement des lettres et enseignement du français et
sur les modèles de formation qui y sont associés. Avec Alain Lieury, dans
son étude Mémoire et apprentissages scolaires, nous passons du côté des
élèves et de la façon dont ils abordent le français tel que l’institution scolaire le leur présente et sous l’angle, ici, du vocabulaire à acquérir. Le français de l’école, cette autre forme de la langue maternelle, se présente dans
un appareil lexical particulièrement riche qui, pour les élèves, est incontestablement source de difficulté. Caroline Golder et Monik Favart dans
Argumenter c’est difficile… oui, mais pourquoi ? Approche psycholinguistique de la production argumentative en situation écrite, poursuivent cette
exploration du français de l’école dans sa dimension écrite. On sait en effet
qu’une des caractéristiques du français à l’école est d’être fondamentalement abordé dans sa forme écrite, notamment sous la forme de conduites
langagières complexes, l’argumentation écrite ici, forme dont l’appropriation pose de nombreux problèmes à des élèves qui par ailleurs peuvent être
parfaitement à l’aise dans les usages du français à l’oral au quotidien.
Marie-Claude Penloup, tout en poursuivant cette exploration des pratiques
d’écrit, nous invite à nous intéresser aux pratiques extra-scolaires dans
Pratiques langagières scolaires/non scolaires. La question se pose aussi à
l’écrit et montre comment les élèves s’approprient les usages de l’écrit pour
leur usage propre et révèle comment le français de l’école assure des transferts de compétence vers un français à usage personnel, ce qui est une autre
façon de penser la notion de « français, langue maternelle ». L’étude de
Jean-Marie Charon, Lire et grandir en s’amusant, ou la grande aventure de
la presse des jeunes, ouvre des perspectives sur un autre domaine, celui de
l’environnement langagier des élèves. Parmi les nombreuses idées reçues
qui ont cours sur le français aujourd’hui et la façon dont les élèves y sont
exposés, prévaut l’idée que les élèves vivent dans un environnement faiblement structuré du point de vue du langage, pauvre en modèles de qualité. Or
cette étude montre que la presse des jeunes constitue un domaine de lecture
particulièrement riche, qui permet au français écrit d’être diffusé très tôt
auprès d’un grand nombre d’enfants, ce que l’école dans son approche du
français ne peut ignorer. Enfin Gérard Vigner en étudiant La transmission
du français : d’hier à aujourd’hui, tente de tracer les grandes lignes d’une
évolution en matière de transmission des langues dans laquelle l’école
occupe aujourd’hui une place particulière, au milieu d’autres facteurs de
transmission, place qui assigne à l’école une fonction particulière dans l’enseignement du français.
[1]
Il existe ainsi une « Association internationale pour le développement de la recherche en
didactique du français langue maternelle » qui, ainsi que ses statuts l’indiquent : « travaille à la
reconnaissance de la didactique du français comme champ de recherche à part entière et comme
discipline de formation ».
[2]
Langue française, n° 54.
[3]
Repères sociolinguistiques pour l’enseignement des langues, Hachette, coll. F
[4]
Voir François Clanché, « Langues régionales, langues étrangères : de l’héritage à la pratique »,
INSEE Première, février 2002 et François Héran, « La dynamique des langues en France
au fil du XX e siècle »,
Populations et sociétés, 376,2002.
[5]
On peut en effet se demander si cette situation de rapprochement entre la langue de l’école et
la langue apprise dans le milieu de vie n’est pas source de difficultés pédagogiques inédites. En
effet, aussi longtemps que le français de l’école était appris comme une langue distante, voire
comme une langue seconde, radicalement distincte de celle en usage dans la vie quotidienne, les
risques d’interférence, de brouillage entre les deux systèmes étaient limités. Mais à partir du
moment où tous les élèves arrivent à l’école porteurs d’une compétence en français qu’ils considèrent, plus ou moins comme légitime, la relation entre le français de l’école et celui des élèves se
révèle beaucoup plus difficile à gérer, car il ne s’agit plus d’apprendre une autre langue, mais une
langue proche dont les critères de différenciation avec la langue d’origine des élèves sont beaucoup moins aisés à identifier. Et l’on discerne mieux peut-être ce que peuvent être les enjeux
pédagogiques d’un enseignement du français aujourd’hui : soit tenter de rétablir les distances entre
les variétés du français (vieux réflexe qui a toujours été à l’œuvre dans l’institution scolaire, en
enseignant le français à partir de la seule variété écrite académique comme le fit l’école primaire à
la fin du XIX e siècle, soit à partir du latin, comme le fit l’enseignement secondaire) et permettre au
français de l’école d’apparaître dans sa singularité, dans son originalité, mais avec le risque de
perdre en chemin un certain nombre d’élèves, soit ancrer l’enseignement du français sur les compétences premières des élèves et travailler avec eux sur la totalité du continuum langagier qu’est le
français, en travaillant sur les reformulations, les paraphrases d’une variété à l’autre, mais avec le
risque de mal délimiter les usages et les formes qui y sont associées, et de verser dans des
approches peu consistantes du français.