2003
revue de didactologie des langues-cultures
Présentation
José Luis Atienza
Département des Sciences de l’Éducation Université d’Oviedo
Le mot bien connu de Lacan à la fin des années soixante, « l’inconscient
est structuré comme un langage », convoqua linguistes et psychanalystes à
un dialogue sans doute nécessaire mais laborieux sinon impossible, ce qui
explique, peut-être, le nombre restreint
[1] de ceux qui d’un côté et de l’autre
acceptèrent de s’engager dans cette voie.
Mais si ce genre d’exercice est rare il n’est pas exceptionnel, ce qui est,
par contre, le cas des textes traitant les rapports entre inconscient et langues
étrangères. Il y en a pourtant quelques exemples du côté de la clinique,
cadre dans lequel se fait entendre, sporadiquement, une double interrogation : d’un côté, celle portant sur la question de la langue à utiliser dans la
cure quand analysant et analyste n’ont pas la même langue maternelle,
interpellation qui, on le comprend, touche aussi bien à l’épistémologie qu’à
l’éthique de la psychanalyse; de l’autre, celle de la pathologie psychique
des sujets plurilingues, laquelle, dans certains cas, peut être liée au fait
qu’ils parlent plusieurs langues.
La lecture de la maigre bibliographie
[2] concernant ce point clinique est
précieuse pour les préoccupations qui sont les nôtres, savoir, les rapports
entre appropriation de langues étrangères et inconscient et leurs possibles
leçons didactiques. Mais sur ce sujet précis l’absence de références est quasiment totale. C’est ce qui justifie l’existence de ce numéro des
ÉLA qui a la
vocation modeste de proposer un premier aperçu de cette problématique.
Pour collaborer à cette tâche nous avons fait appel à des psychologues,
des psychanalystes, des didacticiens de la langue ou de la littérature et
même à un écrivain qui, par des voies et avec des finalités différentes, sont
arrivés, à un niveau ou un autre, à marier, dans leur réflexion et dans leur
pratique professionnelle, les domaines de la psychanalyse et de l’apprentissage, notamment l’acquisition des langues. Nous voulons tous les remercier
d’avoir accepté cette invitation qui n’est pas sans risques : la psychanalyse a
toujours mauvaise presse, les sujets ayant souvent la tentation, pour nier sa
pertinence profonde (Freud ne disait-il pas qu’une composante de l’inconscient est de nier son existence même ?), de la situer à l’un des deux
extrêmes du sulfureux ou de l’ésotérique. Nous souhaitons aussi remercier
ceux qui, convoqués, n’ont pas pu répondre à l’appel, soit pour des raisons
de santé, soit tout simplement parce que leurs textes ont pris du retard. Je le
regrette pour eux et pour les lecteurs des
ÉLA. J’espère seulement que le
long article que j’ai été amené à écrire pour parer à ces absences de dernière
heure ne décevra ni eux ni les lecteurs.
L’article d’ouverture est un plan général des apports de la psychanalyse à
la formation et à la recherche éducative. Bernard Pechberty, résumant le
chemin déjà fait et indiquant des pistes à suivre, s’en acquitte de manière
efficace, montrant combien et comment la démarche clinique d’orientation
psychanalytique peut être utile dans les deux domaines cités. Cette vision
d’ensemble nous semblait indispensable non seulement pour offrir un cadre
général à notre domaine particulier, mais aussi pour laisser entendre que la
ligne de réflexion que nous ouvrons ici fait partie d’une tradition.
Maddalena de Carlo passe de ce plan panoramique à un plan d’ensemble
de l’acquisition du langage. À la recherche des processus infantiles d’appropriation des instruments linguistiques et de construction du sens, elle visite
plusieurs modèles théoriques avant de présenter en profondeur celui à base
psychanalytique de D. N. Stern, qui souligne la primauté de l’affectif à l’intérieur de tout processus de communication. Cette importance de l’affectif
lors des interactions de l’enfant avec l’entourage maternel ne peut pas ne
pas avoir de conséquences pour les interactions futures, entre celles ayant
lieu en langues étrangères ou visant l’appropriation de celles-ci.
C’est d’une certaine manière ce que Bernard Mallet, cadrant l’objet de
plus près – plan moyen –, cherche à montrer. De son parcours à travers les
discours, moins éloignés entre eux qu’on ne le dit, de la psychologie historicoculturelle de Vygotski et la psychanalyse revisitée par Deleuze, il nous
apporte un double message : la spécificité de la langue étrangère ne peut
s’appréhender que dans sa relation à la langue maternelle puisque cette dernière est la seule à pouvoir médiatiser le rapport de celle-là à l’expérience
subjective; cette spécificité est de l’ordre de l’étrangeté, justement, mais
d’une étrangeté à conquérir, à atteindre, mobilisatrice du désir puisqu’elle
est en rapport avec les instances imaginaires du « moi idéal » et de « l’idéal
du moi ».
Dans notre propre texte, nous reprenons le thème de l’étrangeté mais
sous un angle différent : la langue étrangère y est observée, utilisant un plan
rapproché, en tant que lieu d’émergence de l’inconscient, en tant qu’espace
de retour de quelque chose du passé de l’apprenant dans le présent, retour
qui peut être vécu ou bien comme la promesse de satisfaction des demandes
non satisfaites lors des interactions constituantes du sujet divisé ayant eu
lieu en langue maternelle, ce qui expliquerait l’attrait de certains pour les
langues étrangères, ou bien comme le rappel d’expériences malheureuses
dont on ne veut rien savoir, ce qui pourrait rendre compte des difficultés
d’apprentissage de certains autres.
Les trois textes qui suivent sont autant de gros plans de l’inconscient aux
prises avec les langues-cultures étrangères. Dans le premier, Jacqueline
Amati Mehler, après s’être interrogée en clinicienne sur la manière dont le
pluralisme culturel comportant la migration peut affecter l’accès aussi bien
à l’altérité qu’à l’identité et à la formation de la personnalité, se prend elle-même comme objet pour chercher à savoir comment les différents changements de pays, langue et culture qu’elle a vécus ont pu affecter son identité
personnelle et psychanalytique.
Dans le second, Patrick Anderson, montre d’abord que l’émergence d’un
sujet du désir tel que le formule la psychanalyse fonde un sujet clivé, traversé par la langue, qui n’est plus maître de ses intentions ni de son dire,
pour se pencher ensuite sur le cas particulier d’une étudiante apprenant le
japonais et suivre le cheminement de son désir de la langue de l’autre, à
l’insu de sa conscience, puisque ce qui explique ce désir de savoir n’est pas
le savoir linguistique lui-même, mais le plaisir résultant du fait que quelque
chose d’inconnu pour le sujet vient à se dire et à se vivre dans cette autre
langue.
Le troisième de ces trois articles étudiant des cas particuliers sert à Gisèle
Pierra à focaliser son attention sur l’expérience littéraire, plus précisément
poétique. Réfléchissant sur une expérience d’enseignement du français
langue étrangère à des étudiants de diverses cultures où il est question de la
lecture de poèmes, elle en conclut que ce type d’expérience de dire le
poème fait apparaître des convergences entre les apprenants dans la mesure
où tout texte poétique passant par le corps et la voix construit un ton qui est
le véritable sens, écartant toutes les significations. Nous y voyons un
exemple de ce rapport du sujet à « lalangue » lacanienne qui traverse toutes
les langues, dont il est question dans notre texte.
C’est sur un champ contre champ, pour continuer avec la métaphore
cinématographique, que nous avons choisi de fermer ce numéro, un dialogue entre l’écrivain Pierrette Fleutiaux et nous-même, sorte de travail pratique, où nous essayons de faire dire – sans succès ! – à cette auteur quel
sentiment d’étrangeté originaire l’a conduite, pour quitter « langue, pays,
famille, contraintes », à se tourner vers l’anglais. Sans succès, car cet autre
de l’autre qui est l’inconscient est insaisissable. Il parle pourtant, sans arrêt,
et dans ce dialogue on l’entend parler même si on n’arrive pas à comprendre
ce qu’il dit.
Si ce numéro des ÉLA réussit à conduire certains de ses lecteurs à l’acceptation et à la gestion de ce paradoxe – que l’inconscient œuvre toujours,
conditionnant tous les processus d’interaction entre les humains, et de
manière particulière ceux où une ou plusieurs langues sont impliquées,
mais que le sens de son action nous échappe – il aura été utile.
L’acceptation du dit paradoxe ajoutera un supplément de complexité au
champ de la didactologie des langues-cultures. Sa gestion exigera des
enseignants et des chercheurs qu’ils collaborent pour apprendre à identifier
dans le désir ou le refus d’apprendre des sujets ce qui pourrait être du ressort de cette action de l’inconscient et à imaginer des modalités d’interventionthéorisation pédagogique.
[1]
Rappelons, pour mémoire, certains des fruits de ces essais de rencontre :
Psychanalyse et
langage. Du corps à la parole, sous la direction de D. Anzieu (Paris, Dunod, 1977) ;
L’amour de
la langue, de J. C. Milner (Paris, Seuil, 1978) ;
Le langage dans la psychanalyse, d’A. Green
(
Langages, Les belles lettres, 1984);
Langage et Psychanalyse, linguistique et inconscient, de
M. Arrivé (Paris, PUF, 1984); et le tout dernier, à ma connaissance,
Linguistique et Psychanalyse,
sous la direction du même Arrivé et de C. Normand (Paris, Éditions in press, 2001).
[2]
Dans la présentation sur Internet (
(http :// wwwww. unicaen/ brv/ psypat/ lucea. shtml)d’une communication intitulée « Bilinguisme, diglossie, migration et psychopathologie », Sylvie Lucéa offre
une liste assez complète de textes ayant abordé cette dernière problématique. Comme elle passe
sous silence les références bibliographiques, je reprends ici les textes et auteurs cités par elle avec
ces coordonnées : E. Stengel, « On learning a new langage »,
International Journal
Psyhanalytique, 20; Otto Fenichel,
The Psychoanalytical Theory of Neurosis, New York, WW
Norton, 1945; Edith Buxbaum, « The role of a second language in the formation of ego and
superego »,
International Journal of Psychiatry, 18,279-428; Ralph Greeson, « The mother
tongue and the mother », International Journal of Psycho-analysis, 31,1950; Jean-Jacques Kress,
« Changement de langue et traumatisme psychique »,
Bulletin de Psychanalyse, 4, Strasbourg,
1982; Tobie Nathan,
Le sperme du Diable. Éléments d’ethnopsychothérapie, Paris, PUF, 1988;
Les enfants de migrants à l’école : réussite, échec, Paris, La pensée sauvage, 1993; Alberto
Konicheckis, « Langue maternelle et son devenir »,
Bulletin Méditerranéen de la Société
Psychanalytique de Paris, 10,2002. Mais les trois sources les plus riches par rapport au domaine
qui nous intéresse ici sont, ou en tout cas, l’ont été pour nous, d’un côté, le livre de Jacqueline
Amati-Mehler,
La Babel de l’inconscient. Langues étrangères et psychanalyse, Paris, PUF, 1994
(que S. Lucéa cite aussi, et à laquelle emprunte sans doute une partie de ses références), et, de
l’autre, deux numéros exceptionnels de la revue
Cliniques Méditerranéennes (Marseille, Erès) :
Exil et Migrations dans la langue, 55-56,1998, et
La langue à l’œuvre en psychanalyse, 57-58,
1998.