Ela
Klincksieck

I.S.B.N.sans
130 pages

p. 261 à 264
doi: en cours

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no 131 2003/3

2003 revue de didactologie des langues-cultures

Présentation

José Luis Atienza Département des Sciences de l’Éducation Université d’Oviedo
Le mot bien connu de Lacan à la fin des années soixante, « l’inconscient est structuré comme un langage », convoqua linguistes et psychanalystes à un dialogue sans doute nécessaire mais laborieux sinon impossible, ce qui explique, peut-être, le nombre restreint [1] de ceux qui d’un côté et de l’autre acceptèrent de s’engager dans cette voie.
Mais si ce genre d’exercice est rare il n’est pas exceptionnel, ce qui est, par contre, le cas des textes traitant les rapports entre inconscient et langues étrangères. Il y en a pourtant quelques exemples du côté de la clinique, cadre dans lequel se fait entendre, sporadiquement, une double interrogation : d’un côté, celle portant sur la question de la langue à utiliser dans la cure quand analysant et analyste n’ont pas la même langue maternelle, interpellation qui, on le comprend, touche aussi bien à l’épistémologie qu’à l’éthique de la psychanalyse; de l’autre, celle de la pathologie psychique des sujets plurilingues, laquelle, dans certains cas, peut être liée au fait qu’ils parlent plusieurs langues.
La lecture de la maigre bibliographie [2] concernant ce point clinique est précieuse pour les préoccupations qui sont les nôtres, savoir, les rapports entre appropriation de langues étrangères et inconscient et leurs possibles leçons didactiques. Mais sur ce sujet précis l’absence de références est quasiment totale. C’est ce qui justifie l’existence de ce numéro des ÉLA qui a la vocation modeste de proposer un premier aperçu de cette problématique. Pour collaborer à cette tâche nous avons fait appel à des psychologues, des psychanalystes, des didacticiens de la langue ou de la littérature et même à un écrivain qui, par des voies et avec des finalités différentes, sont arrivés, à un niveau ou un autre, à marier, dans leur réflexion et dans leur pratique professionnelle, les domaines de la psychanalyse et de l’apprentissage, notamment l’acquisition des langues. Nous voulons tous les remercier d’avoir accepté cette invitation qui n’est pas sans risques : la psychanalyse a toujours mauvaise presse, les sujets ayant souvent la tentation, pour nier sa pertinence profonde (Freud ne disait-il pas qu’une composante de l’inconscient est de nier son existence même ?), de la situer à l’un des deux extrêmes du sulfureux ou de l’ésotérique. Nous souhaitons aussi remercier ceux qui, convoqués, n’ont pas pu répondre à l’appel, soit pour des raisons de santé, soit tout simplement parce que leurs textes ont pris du retard. Je le regrette pour eux et pour les lecteurs des ÉLA. J’espère seulement que le long article que j’ai été amené à écrire pour parer à ces absences de dernière heure ne décevra ni eux ni les lecteurs.
L’article d’ouverture est un plan général des apports de la psychanalyse à la formation et à la recherche éducative. Bernard Pechberty, résumant le chemin déjà fait et indiquant des pistes à suivre, s’en acquitte de manière efficace, montrant combien et comment la démarche clinique d’orientation psychanalytique peut être utile dans les deux domaines cités. Cette vision d’ensemble nous semblait indispensable non seulement pour offrir un cadre général à notre domaine particulier, mais aussi pour laisser entendre que la ligne de réflexion que nous ouvrons ici fait partie d’une tradition.
Maddalena de Carlo passe de ce plan panoramique à un plan d’ensemble de l’acquisition du langage. À la recherche des processus infantiles d’appropriation des instruments linguistiques et de construction du sens, elle visite plusieurs modèles théoriques avant de présenter en profondeur celui à base psychanalytique de D. N. Stern, qui souligne la primauté de l’affectif à l’intérieur de tout processus de communication. Cette importance de l’affectif lors des interactions de l’enfant avec l’entourage maternel ne peut pas ne pas avoir de conséquences pour les interactions futures, entre celles ayant lieu en langues étrangères ou visant l’appropriation de celles-ci.
C’est d’une certaine manière ce que Bernard Mallet, cadrant l’objet de plus près – plan moyen –, cherche à montrer. De son parcours à travers les discours, moins éloignés entre eux qu’on ne le dit, de la psychologie historicoculturelle de Vygotski et la psychanalyse revisitée par Deleuze, il nous apporte un double message : la spécificité de la langue étrangère ne peut s’appréhender que dans sa relation à la langue maternelle puisque cette dernière est la seule à pouvoir médiatiser le rapport de celle-là à l’expérience subjective; cette spécificité est de l’ordre de l’étrangeté, justement, mais d’une étrangeté à conquérir, à atteindre, mobilisatrice du désir puisqu’elle est en rapport avec les instances imaginaires du « moi idéal » et de « l’idéal du moi ».
Dans notre propre texte, nous reprenons le thème de l’étrangeté mais sous un angle différent : la langue étrangère y est observée, utilisant un plan rapproché, en tant que lieu d’émergence de l’inconscient, en tant qu’espace de retour de quelque chose du passé de l’apprenant dans le présent, retour qui peut être vécu ou bien comme la promesse de satisfaction des demandes non satisfaites lors des interactions constituantes du sujet divisé ayant eu lieu en langue maternelle, ce qui expliquerait l’attrait de certains pour les langues étrangères, ou bien comme le rappel d’expériences malheureuses dont on ne veut rien savoir, ce qui pourrait rendre compte des difficultés d’apprentissage de certains autres.
Les trois textes qui suivent sont autant de gros plans de l’inconscient aux prises avec les langues-cultures étrangères. Dans le premier, Jacqueline Amati Mehler, après s’être interrogée en clinicienne sur la manière dont le pluralisme culturel comportant la migration peut affecter l’accès aussi bien à l’altérité qu’à l’identité et à la formation de la personnalité, se prend elle-même comme objet pour chercher à savoir comment les différents changements de pays, langue et culture qu’elle a vécus ont pu affecter son identité personnelle et psychanalytique.
Dans le second, Patrick Anderson, montre d’abord que l’émergence d’un sujet du désir tel que le formule la psychanalyse fonde un sujet clivé, traversé par la langue, qui n’est plus maître de ses intentions ni de son dire, pour se pencher ensuite sur le cas particulier d’une étudiante apprenant le japonais et suivre le cheminement de son désir de la langue de l’autre, à l’insu de sa conscience, puisque ce qui explique ce désir de savoir n’est pas le savoir linguistique lui-même, mais le plaisir résultant du fait que quelque chose d’inconnu pour le sujet vient à se dire et à se vivre dans cette autre langue.
Le troisième de ces trois articles étudiant des cas particuliers sert à Gisèle Pierra à focaliser son attention sur l’expérience littéraire, plus précisément poétique. Réfléchissant sur une expérience d’enseignement du français langue étrangère à des étudiants de diverses cultures où il est question de la lecture de poèmes, elle en conclut que ce type d’expérience de dire le poème fait apparaître des convergences entre les apprenants dans la mesure où tout texte poétique passant par le corps et la voix construit un ton qui est le véritable sens, écartant toutes les significations. Nous y voyons un exemple de ce rapport du sujet à « lalangue » lacanienne qui traverse toutes les langues, dont il est question dans notre texte.
C’est sur un champ contre champ, pour continuer avec la métaphore cinématographique, que nous avons choisi de fermer ce numéro, un dialogue entre l’écrivain Pierrette Fleutiaux et nous-même, sorte de travail pratique, où nous essayons de faire dire – sans succès ! – à cette auteur quel sentiment d’étrangeté originaire l’a conduite, pour quitter « langue, pays, famille, contraintes », à se tourner vers l’anglais. Sans succès, car cet autre de l’autre qui est l’inconscient est insaisissable. Il parle pourtant, sans arrêt, et dans ce dialogue on l’entend parler même si on n’arrive pas à comprendre ce qu’il dit.
Si ce numéro des ÉLA réussit à conduire certains de ses lecteurs à l’acceptation et à la gestion de ce paradoxe – que l’inconscient œuvre toujours, conditionnant tous les processus d’interaction entre les humains, et de manière particulière ceux où une ou plusieurs langues sont impliquées, mais que le sens de son action nous échappe – il aura été utile. L’acceptation du dit paradoxe ajoutera un supplément de complexité au champ de la didactologie des langues-cultures. Sa gestion exigera des enseignants et des chercheurs qu’ils collaborent pour apprendre à identifier dans le désir ou le refus d’apprendre des sujets ce qui pourrait être du ressort de cette action de l’inconscient et à imaginer des modalités d’interventionthéorisation pédagogique.
 
NOTES
 
[1]Rappelons, pour mémoire, certains des fruits de ces essais de rencontre : Psychanalyse et langage. Du corps à la parole, sous la direction de D. Anzieu (Paris, Dunod, 1977) ; L’amour de la langue, de J. C. Milner (Paris, Seuil, 1978) ; Le langage dans la psychanalyse, d’A. Green (Langages, Les belles lettres, 1984); Langage et Psychanalyse, linguistique et inconscient, de M. Arrivé (Paris, PUF, 1984); et le tout dernier, à ma connaissance, Linguistique et Psychanalyse, sous la direction du même Arrivé et de C. Normand (Paris, Éditions in press, 2001).
[2]Dans la présentation sur Internet ((http :// wwwww. unicaen/ brv/ psypat/ lucea. shtml)d’une communication intitulée « Bilinguisme, diglossie, migration et psychopathologie », Sylvie Lucéa offre une liste assez complète de textes ayant abordé cette dernière problématique. Comme elle passe sous silence les références bibliographiques, je reprends ici les textes et auteurs cités par elle avec ces coordonnées : E. Stengel, « On learning a new langage », International Journal Psyhanalytique, 20; Otto Fenichel, The Psychoanalytical Theory of Neurosis, New York, WW Norton, 1945; Edith Buxbaum, « The role of a second language in the formation of ego and superego », International Journal of Psychiatry, 18,279-428; Ralph Greeson, « The mother tongue and the mother », International Journal of Psycho-analysis, 31,1950; Jean-Jacques Kress, « Changement de langue et traumatisme psychique », Bulletin de Psychanalyse, 4, Strasbourg, 1982; Tobie Nathan, Le sperme du Diable. Éléments d’ethnopsychothérapie, Paris, PUF, 1988; Les enfants de migrants à l’école : réussite, échec, Paris, La pensée sauvage, 1993; Alberto Konicheckis, « Langue maternelle et son devenir », Bulletin Méditerranéen de la Société Psychanalytique de Paris, 10,2002. Mais les trois sources les plus riches par rapport au domaine qui nous intéresse ici sont, ou en tout cas, l’ont été pour nous, d’un côté, le livre de Jacqueline Amati-Mehler, La Babel de l’inconscient. Langues étrangères et psychanalyse, Paris, PUF, 1994 (que S. Lucéa cite aussi, et à laquelle emprunte sans doute une partie de ses références), et, de l’autre, deux numéros exceptionnels de la revue Cliniques Méditerranéennes (Marseille, Erès) : Exil et Migrations dans la langue, 55-56,1998, et La langue à l’œuvre en psychanalyse, 57-58, 1998.
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