2004
revue de didactologie des langues-cultures
Présentation
Chantal Forestal
La crise de nos systèmes éducatifs nous amène à réfléchir plus particulièrement aux conditions qui favorisent la transmission et l’appropriation de
notre langue par des étrangers.
L’article introductif de Chantal Forestal fait écho à celui, placé en clôture, de Yann Le Goff. Tous deux soulignent la dimension sociale et politique du FLE/FLS, et notamment les engrenages classiques, plus ou moins
masqués, d’affaiblissement des faibles et de renforcement des forts. Il en est
ainsi de la marginalisation des enseignants (C. Forestal) et de la ghettoïsation des apprenants (Y. Le Goff) face aux pressions qui s’exercent sur une
discipline d’intervention, d’implication et d’arbitrage éthique.
La crise de nos systèmes éducatifs s’explique aussi par la mainmise de
moins en moins acceptable de disciplines traditionnellement concernées par
l’analyse et la description des langues et des savoirs. Disciplines certainement
importantes historiquement, mais toujours partielles (cf. les domaines de plus
en plus nombreux des Sciences du langage) et régulièrement partiales car
s’opposant au développement naturel d’une autre discipline inscrite dans l’action. C’est cette dimension critique qu’assume très courageusement l’article
de Gérard Vincent Martin. Les linguistes ne sont pas en état de lui accorder sa
juste place parce qu’ils considèrent qu’elle écorne ce qu’ils appellent « le
périmètre de leur domaine ». À cette expression qui souligne clairement un
positionnement défensif contre toute intrusion, Daniel Modard oppose la
nécessaire « transgression des cloisonnements disciplinaires » et l’aspect non
théoriciste mais essentiellement praxéologique du secteur. La position de ces
deux auteurs n’est pas très confortable à l’Université car leur terrain d’action
est celui de la formation et de la pédagogie toujours considérées par certains
comme des activités annexes, voire dérogatoires pour la « vraie recherche ».
De son côté Simone Eurin considère que le FLE/FLS est une « marginaleséquente » qui croit en son avenir et ne peut donc se laisser absorber par un
quelconque domaine universitaire.
L’élargissement du territoire s’impose aussi avec l’article de Véronique
Fillol et Jacques Vernaudon sur l’avenir de la transmission du français en
Nouvelle Calédonie. Il ne saurait y avoir d’enseignement en matière de
français langue seconde (FLS) sans attention aux langues maternelles
locales. Le problème, dès lors, est de savoir articuler soigneusement les
langues maternelles kanakes et l’enseignement du français, et de former les
futurs enseignants en conséquence. La prise en compte de cette diversité
culturelle éloigne d’une formation à un modèle universel de diffusion du
français et par là même remet en cause certaines de nos formations en
langues vivantes étrangères (cf. CAPES monolingues de Lettres ou de
Langues vivantes).
Maryvonne Paul pour sa part se situe en amont et apporte un témoignage
quant aux situations psychiques dans lesquelles se retrouvent ces jeunes
enfants d’origine étrangère. La pédagogie est à ce moment-là un accessoire
(sans pour autant être « accessoire ») par rapport aux enjeux subjectifs de
chacun en tant que sujet. Ces enjeux ne peuvent se travailler que dans un
effet de transfert, lequel implique les liens familiaux d’une manière incontournable. Le passage à l’autre langue pourra s’opérer, le sujet retrouvant
alors sa dynamique et ses capacités d’apprenant.
Fatima Davin-Chnane s’interroge sur le problème spécifique que pose
l’enseignement du FLS dans le système scolaire en France. À la situation
complexe des structures d’accueil doit correspondre une « didactique du
complexe » (cf. Edgar Morin). Il devient urgent de ne plus enfermer la formation des enseignants dans des didactiques spécifiques (ex : didactique du
FLM et didactique du FLE…) et de former les enseignants de FLE/FLS à la
fois à une intra- et à une inter- didacticité, c’est-à-dire à un décloisonnement
des disciplines et à l’articulation des savoirs entre FLM, FLE, FLS.
Yannick Lefranc développe sa propre conception d’une didactique complexe, celle qui a appris à passer les frontières entre FLM, FLE, FLS. Elle
doit éviter trois dérives : la dérive « épistémologiste » qui s’intéresse moins
aux problèmes didactiques qu’au problème de la didactique du français ; la
dérive « théoriciste » qui refuse de s’interroger sur les problèmes concrets
des pratiques de classe; la dérive « méthodologiste » qui isole un élément
(ex. la dimension cognitive) pour ne pas avoir à considérer l’ensemble, ou
plutôt le système. Sa préoccupation majeure est la lutte contre l’échec scolaire. Que ce soit en FLE, FLS, FLM, il invite l’université à repenser ses
objectifs et sa conception de la formation de formateurs. Loin de se contenter de problématiser indéfiniment les difficultés des élèves ou des enseignants en difficultés personnelles (à partir d’un arrière-plan moraliste et/ou
managérial), il lui paraît plus que jamais nécessaire de favoriser la mise en
place « d’une écologie politique » de la didactique. L’auteur rejoint ainsi la
problématique centrale de ce numéro : apprendre à réfléchir politiquement
sur les statuts et rôles de garçons et filles plus ou moins lettrés, et apprendre
à réfléchir « technologiquement » (au sens d’Haudricourt), en contexte
social et institutionnel, aux outils d’apprentissage autonome et à leur mode
d’emploi.
Considérer l’ensemble des aspects anthropologiques de l’enseignement
en FLE/FLS consiste également à ne pas craindre d’aborder les dimensions
politique, économique et institutionnelle qu’implique une reconnaissance
statutaire des enseignants du primaire prenant en charge les enfants non
francophones et primo-arrivants. C’est la revendication que Serge
Desvernois et Michel-Patrick de Miras mettent en avant, non sans dérision
et avec force dans leur article « coup de gueule ». Ils dénoncent les problèmes de légitimation interne à l’établissement, alors même qu’ils sont
recrutés pour leur parcours et leur formation, ainsi que les problèmes de
légitimation par l’Université qui leur demande de prendre en charge les stagiaires en formation dans les IUFM ou en maîtrise FLE, mais qui ne
cherche nullement à reconnaître leur activité non visible, difficilement
quantifiable, et cependant bien réelle.
De son côté Sophie Étienne aborde le problème des limites du « Contrat
d’accueil et d’intégration » proposé aux structures d’accueil pour adultes.
Paradoxalement les nouvelles orientations du gouvernement mettent en
danger de mort lesdites structures. De quoi réfléchir sur la volonté réelle du
pouvoir à vouloir accueillir les étrangers, à assurer la diffusion du français
et à défendre l’exception culturelle.
Quelles que soient les formes prises par la formation des adultes ou des
jeunes élèves, les finalités de l’enseignement/apprentissage du FLE/FLS
sont directement liées à la société civile, c’est-à-dire à ses avancées comme
à ses reculs. À ce titre la discipline ne peut que refuser de se laisser enfermer plus longtemps dans un donjon où continueraient de s’exercer les mutilations actuelles que vivent les apprenants et enseignants. Elle doit désormais définir ses enjeux (politique, social, culturel, éthique) et plus que
jamais éclaircir les modalités de ses pratiques pédagogiques, afin de lutter
pour une réelle politique de formation de formateurs adaptée à la diversité
des situations d’apprentissage/acquisition du français. Lutter pour une autre
politique de formation, ce n’est pas simplement défendre notre langue pour
la transmettre à des publics étrangers, c’est surtout prendre conscience d’enjeux planétaires dont l’Université française semble ignorer jusqu’à l’existence. En juillet 2004, la ville d’Atlanta accueillera le Congrès de la
Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF). Le thème de
ce congrès : le Défi de la Diversité, se situe très exactement au centre des
préoccupations de ce numéro des ÉLA.