2004
revue de didactologie des langues-cultures
Présentation
Christian Puren
À l’origine de ce numéro des ÉLA se trouve le Colloque UNTELE de
l’Université de Technologie de Compiègne des 28-30 mars 2002 consacré
au thème « Usages des nouvelles technologies dans l’enseignement des
langues étrangères. De l’outil au contenu ou du contenu à l’outil dans l’enseignement et l’apprentissage des langues étrangères ».
Ce numéro s’ouvre donc logiquement par le texte de la conférence inaugurale à deux voix de Robert Galisson et Arnaud Galisson, et il recueille par
ailleurs quelques-unes des interventions effectuées à cette occasion, à savoir
celles de Mercedes Sanz Gil, María Luisa Villanueva et María Noelia Ruiz
Madrid ainsi que de Micaela Rossi et Antonella Arrigoni. Il ne s’agit pas
cependant d’Actes, même très partiels, parce que certains intervenants ont
choisi d’écrire pour ce numéro un texte original sous un titre nouveau (c’est
le cas d’Elke Nissen d’une part, de Françoise Berdal-Masuy, Geneviève
Briet et Jacqueline Pairon d’autre part), et parce que s’y ajoutent les contributions de deux présents mais non intervenants : l’organisateur du colloque,
Abdi Kazeroni, et la mienne (Christian Puren).
Le choix et l’organisation de l’ensemble des textes de ce numéro se sont
faits en fonction de deux objectifs à la fois opposés et complémentaires :
1. Donner une image très diversifiée des recherches et expérimentations
actuelles concernant l’utilisation des nouvelles technologies éducatives
(NTE) dans l’enseignement/apprentissage des langues. Cela va effectivement depuis un article de fond sur le concept de « tâche » en environnement
numérique jusqu’à la formation à la traduction juridique, en passant par la
présentation de dispositifs visant l’auto-apprentissage intégré à des cours en
présentiel, l’entraînement aux épreuves d’une certification et l’acquisition
de stratégies de compréhension et d’expression écrites en quatre langues.
– Situer toutes ces recherches et expérimentations dans le cadre unique
d’une discipline forte de référence, la didactologie des langues-cultures.
C’est la raison pour laquelle ce numéro s’ouvre sur le texte de Robert
Galisson – où il appelle à « disciplinariser » les nouvelles technologies, et
pour cela à « [les] mettre au contact de l’éducation en général, pour les amener au service de l’éducation aux et par les langues-cultures en
particulier » –, et qu’il se clôt par le mien, où je propose, pour la réflexion et
l’intervention disciplinaires sur les environnements informatiques, l’utilisation conjointe de trois modèles mettant chacun en œuvre l’une des trois
perspectives qui sont à mes yeux constitutives de notre discipline : méthodologique, didactique et didactologique.
Il me semble très important d’indiquer clairement ici la raison de ce
choix, de manière à écarter par avance chez les lecteurs une interprétation
qui serait fort dommageable pour mon image : pour rester dans le ton
humoristique des titres des deux premiers textes (« Regards croisés sur
l’usage des technologies pour l’éducation (I) : Au nom du père : la disciplinarité. (II) Au nom du fils : l’opérationalité »), je tiens à préciser que même
si ce numéro se termine par mon article, je n’ai aucune prétention à y parler
« au nom du Saint-Esprit »…
Plus sérieusement, la série des articles au centre de ce numéro me semble
faire apparaître, au-delà de leur diversité, des lignes d’évolution notables
dans la réflexion et la conception didactiques concernant les NTE depuis
quelques années. Je me propose de les présenter brièvement dans la suite de
ce texte, pour les soumettre à la réflexion des lecteurs.
À des recherches/expérimentations focalisées sur une technologie précise, voire sur un produit spécifique (l’utilisation de la vidéo, ou du courriel,
voire de PowerPoint…) tendent à succéder ces dernières années des
recherches/expérimentations orientées vers la combinaison et/ou l’articulation de technologies diverses. On peut interpréter cette évolution comme
l’effet du passage :
- d’un paradigme dit « de l’optimisation » : on cherche à exploiter le mieux
possible (ce qui signifie, dans ce paradigme, « le plus possible ») les
potentialités de telle ou telle technologie : on fait donc varier les environnements d’expérimentation pour une technologie unique;
- à un paradigme dit « de l’adéquation » : on cherche à s’adapter le mieux
possible à l’ensemble de l’environnement didactique (apprenants, objectifs, cadre institutionnel, contraintes, etc.) : à l’inverse, on fait donc varier
les technologies pour un environnement unique.
Il n’y a plus en effet, dans cette nouvelle donne didactique, de technologies plus ou moins anciennes ou nouvelles, mais des technologies plus ou
moins adéquates, c’est-à-dire plus ou moins pertinentes et efficaces par rapport à tel ou tel environnement d’enseignement/apprentissage.
On trouve des traces de ce basculement paradigmatique dans d’autres
domaines de recherche en didactique des langues : ce n’est pas seulement
dans cette discipline – ni même dans le seul domaine de l’enseignement –,
mais dans l’ensemble des sociétés occidentales, que l’on est en train de passer d’une logique quantitative à une logique qualitative, d’une logique technologique à une logique environnementale ou « écologique ».
Notre discipline a constamment fait preuve dans le passé – et on ne peut
que s’en réjouir, parce que c’est en définitive un indice de sa grande vitalité
sociale – d’une forte « porosité » aux idéologies sociales du changement
dominantes à chaque époque, comme le montrent les simultanéités historiques – qui n’ont rien de coïncidences – :
- entre la « révolution technologique » des années 1950-1960 et les
méthodologies audio-orale et audiovisuelle;
- entre la « révolution de l’information et de la communication » des
années 1970 et l’approche communicative;
- entre l’entrée de nos sociétés dans la « galaxie auto »
[1] et l’explosion
des recherches et expérimentations sur l’autonomie des apprenants dans
les années 1980.
Quant aux années 1990, elles ont été caractérisées (pour autant que l’on
puisse en juger d’aussi près) par une forte conjonction entre ces trois idéologies, conjonction qui a tout naturellement amené à focaliser très fortement
l’attention des chercheurs et les espoirs des expérimentateurs sur les vertus
supposées intrinsèques de la communication inter-individuelle par technologies interposées.
Il m’apparaît personnellement tout aussi évident que cette configuration
idéologique des années 1990 est en train d’être dépassée dans nos présentes
années 2000, parce que c’est chacun de ses éléments qui est désormais
remis en question :
- Les technologies – qu’elles soient nouvelles ou anciennes, la distinction n’a plus aucune pertinence –, sont désormais pensées comme l’un
des éléments parmi d’autres de « dispositifs » d’ensemble conçus
d’abord, comme le dit Arnaud Galisson, en fonction d’un objectif stratégique qui est de « maint[enir] des liens bidirectionnels forts et équilibrés
entre le “terrain opérationnel contraint” et la “réflexion pédagogique
volontariste” ».
- La langue n’est plus conçue principalement comme langue de communication, mais comme langue d’action, la communication langagière
n’étant plus un objectif en soi, mais l’un des instruments au service de
l’action sociale. Cette évolution n’est encore qu’ébauchée par les auteurs
du Cadre commun européen de référence (Conseil de l’Europe/Didier
2001), mais on peut déjà constater ces dernières années la montée en
puissance de l’exigence d’une relation entre les tâches d’apprentissage et
les actions collectives à dimension sociale qui aille au-delà de la simple
simulation : on cherche désormais plus à « (faire) faire réellement » qu’à
« (faire) faire comme si »
[2].
- L’autonomie n’est plus idéologiquement valorisée dans l’absolu en
tant que telle, et on ne peut que s’en réjouir : un citoyen, en définitive,
c’est quelqu’un qui est capable de gérer son autonomie personnelle tout
autant que sa dépendance et sa responsabilité envers la collectivité !…
On cherche au contraire à définir en temps réel pour chaque dispositif et
pour chaque apprenant les modes de réglage les plus adéquats entre
degrés et formes d’autonomie et d’hétéronomie
Il existe depuis longtemps en pédagogie un concept adapté à ces trois
exigences croisées, et c’est celui de « projet », dans lequel l’attention est
focalisée tout autant sur l’objectif que sur le processus. Dans l’expression
« nouvelles technologies éducatives », le mot le moins important, en définitive, se trouve donc être celui de « technologies », puisque l’essentiel est
d’une part que l’objectif reste clairement « éducatif » – avec tout ce que
Robert Galisson peut ici rappeler comme exigences humanistes derrière ce
mot –, d’autre part que la nouveauté oblige chercheurs et enseignants à se
maintenir en situation de recherche et d’expérimentation. Dans le passé, ce
sont les modifications d’objectifs, de publics, de théories de référence ou
encore d’objectifs sociaux qui ont impulsé l’évolution de la didactique des
langues-cultures. Qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, ce sont désormais
les technologies qui ont en grande partie pris le relais, mais les enjeux
essentiels restent les mêmes : à court terme, gérer au mieux chacun des
déplacements ; à long terme, ne pas perdre de vue la direction d’ensemble
que l’on veut donner au mouvement.
[1]
Dans le sens de « galaxie de l’autonomie », selon l’expression de l’historien Pierre
Rosanvallon, cité par P. Dumouchel et J.-P. Dupuy (dir.),
De la physique au politique, Colloque
de Cerisy (10-17 juin 1981), Paris, Seuil, 1983,592 p. Entre la physique et le politique, de toute
évidence, on passe entre autres par le didactique, et, du point de vue des mouvements idéologiques
dans la longue durée historique, les centres de ressources en langues se retrouvent avec les super-marchés sur une même logique de consommation à la fois de masse et centrée sur l’individu.
[2]
Sur ce thème, voir mon article « Perspectives actionnelles et perspectives culturelles en
didactique des langues : vers une perspective co-actionnelle-co-culturelle »,
Les Langues
modernes n° 3/2002, juil.-août-sept. 2002, p. 55-71. Sur la distinction entre cette perspective
actionnelle et « l’approche par les tâches » (
Task Based Approach) connue depuis près de 20 ans
chez les didacticiens anglo-saxons, voir mon article « De l’approche par les tâches à la perspective
co-actionnelle », Actes du XXV
e Congrès de l’APLIUT, 5-7 juin 2003 à Auch,
Les Cahiers de
l’APLIUT (revue de l’Association des Professeurs de langues des Instituts Universitaires de
Technologie), vol. XXIII, n° 1, février 2004, p. 10-26.