2005
revue de didactologie des langues-cultures et de lexiculturologie
Présentation
Christian Puren
Université Jean Monnet de Saint-Étienne, CELEC-CEDICLEC www.mayeticvillage.fr/UJMrechercheFLE
Le présent numéro des Études de linguistique appliquée recueille une
partie des Actes du premier Colloque organisé par le Centre d'étude en
didactique comparée des langues et des cultures (CEDICLEC) de l'université
de Saint-Étienne, les 17 et 18 février 2005, sur le thème « Interculturalité
et interdidacticité : la didactique des langues-cultures entre cultures
d'enseignement et cultures d'apprentissage ».
Sont placées ici en début de numéro, et dans l'ordre chronologique où elles
ont été prononcées, les quatre conférences plénières assurées par Jacques
Demorgon, Gilles Verbunt, Jean-Louis Le Moigne et Jacques Cortès. Les
multiples relations que l'on peut tisser entre elles, en effet, n'imposaient pas
un ordre thématique quelconque.
Il en est de même des contributions suivantes, qui correspondent aux
synthèses de trois des ateliers thématiques parallèles de ce colloque :
« Les matériels didactiques » (texte d'Enrica Piccardo et Francis Yaiche),
« L'évaluation » (texte de Claire Bourguignon, Anne Vicher et Philippe
Delahaye), et « La relation enseignement-apprentissage » (texte de Claude
Cortier et texte de Christian Puren). Le colloque proposait un quatrième
atelier thématique, transversal celui-là, intitulé « Français langue seconde
en France » : il est représenté dans le présent numéro par la collaboration
d'Anne Vicher au texte collectif sur l'évaluation, et par une partie du texte de
Claude Cortier : elles étaient en effet toutes deux responsables de cet atelier
transversal sur le FLS.
L'autre partie des Actes de ce colloque sera publié dans un prochain
numéro de la revue Synergies France, coordonné par Francis Yaiche.
Le comparatisme correspond à une tradition déjà ancienne et bien établie
dans les sciences humaines : l'histoire comparée, le droit comparé, l'économie
comparée, l'ethnologie comparée, l'éducation comparée, la linguistique
comparée − pour ne prendre que quelques exemples − sont des spécialités
connues et reconnues. Sans parler de la littérature comparée, qui est l'objet
de recherche de l'Équipe d'accueil de l'université de Saint-Étienne dont le
CEDICLEC fait partie, le Centre d'études sur les littératures étrangères et
comparées (CELEC, EA 3069).
Le thème de la didactique comparée, par contre, ne s'est imposé que
récemment en didactique générale. C'est en 2002, par exemple, qu'est paru
un numéro de la Revue française de pédagogie (le n° 141) consacré à la
« didactique comparée », où l'on se propose de confronter les didactiques
de différentes disciplines scolaires en France. Le 31 janvier 2003 a eu lieu,
à l'université Lumière-Lyon 2, une Journée d'études intitulée « Vers une
didactique comparée ». De sa présentation de sa problématique d'ensemble,
j'extrais les quelques questions suivantes, qui me semblent tout aussi
pertinentes à l'intérieur même de la didactique des langues-cultures :
Que signifie le comparatisme didactique ? […] Comment l'approche comparatiste
peut-elle permettre de mieux penser, dans sa généricité et dans ses spécificités, le fonctionnement des systèmes didactiques ? Et, au sein de ces systèmes, l'action du professeur comme l'activité des élèves ?
Comme je suis personnellement sensible à la dimension historique de ma
discipline − qui implique déjà un comparatisme diachronique −, je rajouterai
pour ma part la question suivante, qui ne me paraît pas moins intéressante :
Pour quelle(s) raison(s) l'exigence d'une approche comparatiste synchronique
apparaît-elle seulement maintenant en didactique des langues-cultures, alors
même que depuis des années certains didacticiens de FLE ont travaillé sur
l'éducation comparée, comme Louis Porcher ou encore Dominique Roux,
actuelle Présidente de l'Association pour le développement des échanges et
de la comparaison en éducation (ADECE) ; et alors même que la didactique
du FLE, de par la très grande diversité culturelle de ses terrains de mise en
œuvre dans une multitude de pays, dispose depuis longtemps des moyens
des moyens et des matériaux nécessaires pour construire un comparatisme
synchronique interne ?
Ce premier colloque du CEDICLEC est en effet le premier, à ma
connaissance, sur la Didactique comparée des langues-cultures. Depuis la fin
des méthodologies universalistes dont l'approche communicative a constitué
le dernier avatar (et c'est là sans doute un premier élément de réponse à la
question que je posais ci-dessus…), des didactiques multiples et diverses
ont émergé dans les pays où est enseignée la langue française, et ont fini par
s'imposer l'intérêt d'une réflexion « interdidactique » internationale ; ainsi
que la nécessité technique, pour la poursuite de la recherche à l'intérieur de
notre discipline, de passer d'une logique de l'adaptation d'une didactique
unique venant d'une « Centre » (La France en l'occurrence, en ce qui concerne
le FLE et le FLS…) à une logique de « mise en réseau » des chercheurs
au niveau international : c'est tout l'intérêt du projet du GERFLINT, que
l'on trouvera présenté ici même par Jacques Cortès dans le texte de sa
conférence.
Parler d'« interdidacticité » suppose que l'on considère que le processus
d'enseignement/apprentissage ne peut plus être conçu sur la base d'orientations
méthodologiques à prétentions universalistes que l'enseignant pourrait se
contenter d'adapter à son environnement d'enseignement-apprentissage et
à ses apprenants, mais sur la base d'un contact entre des « didactiques »
différentes, c'est-à-dire entre des ensembles complexes dans lesquels les
stratégies de chacun des acteurs – enseignants et apprenants – relèvent d'un
système dont font indissociablement partie leurs propres personnalités, leurs
expériences d'enseignement/apprentissage antérieures et leurs objectifs ;
leurs représentations de ce qu'est une langue, une culture étrangères et le
processus de leur enseignement/apprentissage ; enfin leurs cultures sociales
d'appartenance, dont on peut penser qu'elles modélisent fortement au moins
les modes de relation apprenants-enseignant et apprenants-apprenants
en classe ainsi que les conceptions du travail conjoint enseignementapprentissage (je reviendrai plus avant sur ce terme clé de « conception ».
Comme toujours dans une évolution disciplinaire majeure, cet intérêt pour
le comparatisme synchronique interdidactique n'est pas un phénomène isolé
mais une émergence globale, et l'on peut citer entre autres les titres suivants :
- « Enseignement/apprentissage du français langue étrangère et public
asiatique », ÉLA n° 126, avril-juin 2002.
- « Pour une didactique comparée des langues-cultures », manifeste que j'ai
publié dans ÉLA n° 129, janv.-mars 2003, où j'appelais à la constitution d'une
structure de coordination des recherches sur la didactique comparée des languescultures, qui devait être le CEDICLEC (créé précisément en mars 2003).
- « Des habitudes culturelles d'apprentissage en classe de langue étrangère »,
ÉLA n° 132, oct.-déc. 2003.
- « Français langue d'enseignement, vers une didactique comparative », n° spécial
du Français dans le monde, « Recherches et applications », janvier 2004.
On connaît bien le concept d'« interculturalité » en didactique des languescultures, en tout cas en didactique du français langue étrangère (FLE) et
du français langue seconde (FLS). Il renvoyait – au moins à l'origine en
didactique du FLE, dans les années 70 – à tout ce qui était lié à la découverte
de l'altérité. Il a continué à être utilisé jusqu'à nos jours pour désigner un enjeu
social pourtant sensiblement différent, celui du vivre ensemble (en particulier
a dans les sociétés occidentales actuelles, de plus en plus multiculturelles).
C'est pourquoi Remi Hess, dans un ouvrage récent intitulé Pédagogues
sans frontière, écrire l'intérité (Paris, Anthropos, 1998), considère que
dans ce dernier cas il ne s'agit plus exactement d'« interculturalité » mais
d'« intérité ». Jacques Demorgon développe ici même ce nouveau concept
dans le texte de sa conférence.
Mais le processus d'enseignement/apprentissage n'implique pas seulement un vivre ensemble pendant la durée du cours : il correspond en effet
d'abord à un projet commun, à un « faire ensemble » dont l'objectif est la
réalisation du processus conjoint d'enseignement-apprentissage. Or ce qui
est en jeu dans ce processus n'est pas seulement de l'ordre de la découverte
de l'altérité, ni même du vivre ensemble, mais du travailler ensemble. Un
cours de langue ne peut être simplement une occasion de découverte d'une
autre culture (celle de la langue cible) ni de découverte et de co-existence
entre des enseignants et des apprenants appartenant à d'autres cultures : il est
d'abord et avant tout le lieu et le moyen de réalisation d'un projet commun
qui est la conduite d'un processus conjoint d'enseignement/apprentissage.
De sorte que ne sont donc plus seulement les représentations qui sont en jeu
(comme dans la découverte des autres), ni les comportements (comme dans
le vivre avec d'autres), mais les conceptions, qui sont des schèmes d'action
s'appuyant à la fois sur des valeurs, des principes, des normes, des modes
opératoires et des critères d'évaluation : c'est à tout cela, me semble-t-il, que
l'on se réfère en effet plus ou moins consciemment lorsque l'on parle, par
exemple, des « conceptions » de l'action éducative, de l'action humanitaire,
de l'action politique ou de l'action syndicale. Une classe de langue, en tant
que projet collectif, implique donc en tant que tel, au-delà de l'interculturalité, une « co-culturalité » que je définirai comme l'ensemble des conceptions
didactiques créées par et pour l'action conjointe d'enseignementapprentissage et partagées entre enseignant et apprenants
D'où l'intérêt présent, pour les didacticiens de langues-cultures, de
confronter leurs réflexions à celles de spécialistes qui, comme Jacques
Demorgon et Gilles Verbunt, ont une longue expérience de l'interculturel sur
des terrains autres que l'enseignement-apprentissage des langues et où s'est
imposée depuis longtemps une « perspective actionnelle » (pour reprendre
l'expression utilisée par les auteurs du Cadre européen commun de référence
de 2001, qui ne l'appliquent qu'aux objectifs, aux produits terminaux visés,
alors qu'elle doit s'appliquer tout autant au processus d'enseignementapprentissage), que ce soit dans le cadre d'équipes de travail internationales
(pour le premier) ou dans le travail social (pour le second).
De quoi s'agissait-il dans ce Colloque, pour nous limiter aux deux enjeux
disciplinaires fondamentaux, c'est-à-dire conceptuels, qui nous apparaissaient
comme les plus urgents ?
Il s'agissait en premier lieu de définir ce que l'on entend par
« culture » lorsque l'on parle de « cultures d'enseignement » et « cultures
d'apprentissage » : quels rapports, par exemple, avec les cultures sociales, les
traditions didactiques, les méthodologies constituées, les habitudes prises au
cours d'expériences antérieures (qui ont pu être très personnelles et réalisées
dans une culture différente), les stratégies d'enseignement et d'apprentissage ?
Le concept d'« habitude culturelle d'apprentissage », utilisé de manière
générique dans le titre de l'un des numéros des ÉLA que je viens de citer et
qui est repris dans chacun de ses articles, ne peut couvrir qu'une partie de
cette problématique complexe : les comportements culturels, par exemple, ne
relèvent pas tous d'habitudes (ils peuvent dépendre de valeurs, et en tant que
tels s'imposer spontanément dès la première occasion) ; des comportements
culturels totalement nouveaux peuvent émerger dans le contact même avec
les comportements d'enseignement, à l'instar de ces représentations qui se
créent dans le contact interculturel.
Il s'agissait en second lieu d'examiner dans quelle mesure le concept
d'interculturalité, tel qu'on le connaît en didactique des langues, est pertinent
pour penser les phénomènes d'interdidacticité en classe de langue-culture,
c'est-à-dire les phénomènes de contact entre cultures d'enseignement et
cultures d'apprentissage.
C'est sur cette problématique générale que les trois ateliers, « Matériels
didactiques », « Évaluation » et « Relation enseignement-apprentissage » ont
tenté d'apporter leur approche particulière, et l'atelier transversal « Français
langue seconde en France » un de ces effets de perspective qui font tout
l'intérêt de la méthode comparatiste. On aurait pu imaginer d'autres thèmes
– ceux qui ont été retenus sont ceux qui ont fini par émerger des réunions
des membres du Comité scientifique de ce colloque – : l'important n'est pas
tant telle ou telle approche ou perspective en soi que leur enchaînement, le
passage constant de l'une à l'autre. C'est à cette opération constitutive de
la pensée complexe que j'invite les lecteurs dans la lecture de ces différents
textes de ce numéro des ÉLA, textes à la fois différents et semblables dans
la mesure où chacun apporte une réflexion singulière sur une problématique
commune.
Je remercie et félicite vivement les étudiants-chercheurs de Saint-Étienne
qui ont participé très directement et très activement à la réalisation de ce
numéro des ÉLA en rédigeant les notes ou les transcriptions que certains des
auteurs ont utilisé pour la rédaction de leur contribution. Il s'agit d'Amel
Bensallam, Olga Borodankova, Olivier Cachet, Nedla Khanfar, Kim Naamie,
Gaëlle Le Quéau, Aleksandra Ljalikova, Stéphanie Oullion, Cécile Renard
et Sharma Rattan Mohan. Une version plus proche de leur travail initial, et
qui intègre les comptes rendus de toutes les séances d'atelier du Colloque
ainsi que des synthèses qui en ont été faites sur place par les responsables
des différents ateliers, peut être consultée sur le site du CEDICLEC, wwwwww.
mayeticvillage.fr/UJMrechercheFLE, lien « Le Centre de Recherche
CEDICLEC > Colloque international 17-18 février 2005 > Compte rendu
général des travaux ».