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Ela. Études de linguistique appliquée

2006/1 (no 141)



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Gadamer considère que la traduction est avant tout la réponse à un échec, de compréhension et de communication : si nous avons besoin de traduire c'est que nous ne pouvons pas accéder au sens d'une œuvre dans sa forme originale.

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D'une certaine façon, un sentiment d'échec est à la base de ce numéro, dans le sens qu'il naît de l'insatisfaction que j'ai ressentie quand, il y a quelques années, j'ai dû assurer un enseignement de « langue et traduction françaises » auprès d'étudiants de mon université. Il s'agissait d'un public débutant qui suivait une formation linguistique générale et qui ne pouvait encore envisager ni où ni comment il serait amené à utiliser la pratique traductive. Les études sur la traduction que j'ai consultées, bien que nombreuses et prestigieuses, abordent surtout la traduction littéraire ou la traduction de textes de spécialité. Pour leur part, les ouvrages conçus pour des buts didactiques s'adressent pour la plupart à un public de futurs professionnels. Mais que faire traduire à des étudiants qui possèdent encore des moyens linguistiques très limités et qui ne s'acheminent pas nécessairement vers une carrière de traducteurs ? Et surtout, pourquoi les faire traduire ? Le risque était d'utiliser la traduction comme un simple exercice linguistique de recherche d'équivalences formelles d'une langue à l'autre.

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Par ailleurs, si l'on observe les échanges humains auxquels nous sommes amenés à participer dans différents secteurs de la vie sociale, nous pouvons nous rendre compte que la traduction-médiation linguistique et culturelle occupe une place de plus en plus vaste. Dans nos sociétés multilingues et multiculturelles, cette compétence ne peut être réservée uniquement aux traducteurs et aux interprètes professionnels, mais elle constitue déjà un élément de base de profils professionnels divers, qui opèrent dans le domaine de l'éducation, de la santé publique, des services sociaux, etc.

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Les rédacteurs du Cadre Commun Européen de Référence bien conscients de cette exigence ont inséré, en effet, la médiation à l'oral et à l'écrit parmi les activités communicatives de base, à côté de la réception, la production et l'interaction.

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Outre ces considérations d'ordre pratique, d'autres questions concernent davantage les domaines cognitif et culturel : comment la traduction, pour des non spécialistes, pourrait-elle représenter une sorte de « valeur ajoutée » dans l'apprentissage des langues ? À travers quels types d'activités pourrait-elle constituer un accès privilégié à la compréhension du fonctionnement des systèmes linguistiques de L1 et L2 si, comme l'ont souligné des linguistes éminents de Jakobson à Steiner, toute réflexion sur la traduction ne peut être dissociée d'une vision de la langue ? De plus, c'est par la traduction qu'émergent tous ces éléments du discours relevant de l'implicite, du culturel, de tout ce qu'on définit souvent d'« intraduisible » dans une langue. De ce point de vue, ne se présente-t-elle pas comme le lieu privilégié de la confrontation à l'altérité ?

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Voici quelques-unes des pistes de travail suggérées aux auteurs convoqués, ils les ont développées suivant la direction indiquée par leurs propres intérêts scientifiques et leurs domaines de recherche.

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Les points de vue possibles à partir desquels le thème proposé peut être développé sont multiples et peuvent embrasser différents domaines du savoir : la linguistique et la traductologie d'une part, la pédagogie et la didactique de l'autre, mais aussi l'anthropologie, la psychologie, la psychanalyse. Les contributions recueillies présentent un véritable panorama interdisciplinaire et multilingue, où au-delà de l'originalité de chaque auteur, il est possible d'envisager des lignes de force communes :

  1. Le lien indissociable existant entre les langues et les cultures ne peut réduire la traduction à une simple recherche d'équivalences entre les mots de langues différentes ;

  2. cette première considération révélerait la nature paradoxale de la traduction : si chaque langue rend compte de la spécificité culturelle et psycho-logique d'une communauté donnée, traduire s'avérerait une opération condamnée à l'échec.

    Par ailleurs,

  3. la traduction est une activité humaine spontanée qui répond à plusieurs exigences : sur le plan pratique elle permet aux locuteurs de langues différentes d'entrer en contact avec les productions linguistiques des uns et des autres ; du point de vue psychologique, en tant qu'opération de transcodage, elle est à la base de toute activité d'attribution de sens.

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À partir de ces considérations générales, les différents auteurs se sont penchés sur le sujet, privilégiant chacun son champ de réflexion.

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La contribution de José Luis Atienza est une excellente entrée en matière : après avoir abordé les rapports entre traduction, écriture et étrangeté dans sa riche et passionnante étude, l'auteur considère les rapports existant entre psychanalyse et traduction et montre comment l'analyste, l'analysant et le traducteur sont interrogés de manière assez semblable par le langage humain.

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Une approche anthropologique amène Paola Puccini à aborder la traduction des « locutions figuratives » comme l'expérience d'une rencontre authentique de l'Autre. Sur la base des études menées par Robert Galisson en lexiculture partagée et par la métaphore suggestive du Grand Tour, l'auteur montre comment la traduction linguistique du vécu se présente, de même que les récits des ethnographes, comme une écriture de l'Autre et de sa culture et implique nécessairement une interprétation.

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« Apprendre à bien accueillir l'Étranger dans l'acte traductif afin de l'ouvrir vers l'Autre » est également l'objectif de Teta Simeonidou-Christi-dou. Ses recherches sur les traductions de la littérature pour enfants, menées avec la participation des étudiants, montrent comment, dans ce domaine, dominent des processus d'effacement et de réduction. Sous prétexte d'assurer la lisibilité de textes destinés à un public peu enclin à accueillir des visions du monde différentes, les traducteurs tendent généralement à effacer les différences, pour ne favoriser que les ressemblances.

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À la suite d'une analyse des besoins en termes de formation linguistique au sein d'une région italienne à haute présence d'immigrés, Elio Ballardini, pour sa part, propose un enseignement universitaire à caractère professionnalisant ayant pour but d'améliorer la qualité de la communication interlinguistique et interculturelle dans les services de soin.

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Dans une perspective plus strictement linguistique, Marie Hédiard et Jean-Michel Robert se penchent sur les relations entre lexique et sémantique et soulignent, tous les deux, par des exemples issus de plusieurs langues, que si des origines linguistiques communes peuvent faciliter la transparence entre deux langues, elles peuvent aussi cacher de fines différences. Grâce à un apprentissage de la traduction, les apprenants pourraient découvrir que des termes très proches sur le plan formel, peuvent correspondre à des réalités diverses ou bien s'organiser différemment dans chaque système.

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Elena Carpi et Tonia Nenopoulou prennent en compte l'activité de traduction comme élément spécifique de l'appréhension de l'homme du monde environnant. Les deux auteurs mettent en évidence que la traduction constitue une fonction naturelle qu'on effectue à l'intérieur même de sa propre langue, quand on interprète ou paraphrase un énoncé ; par ailleurs, elle représente un acte complet de communication, influencé par toutes les composantes qui interviennent dans la communication authentique. Son effacement de la pratique didactique est donc injustifié : sa réintégration dans la classe de langue peut faciliter, chez les apprenants, une réflexion sur les relations et les écarts linguistiques, pragmatiques et culturels qui existent entre la langue maternelle et la langue étrangère.

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Grâce aux enquêtes menées au cours de son activité de formateur d'enseignants de langues, Lucilla Lopriore a pu observer qu'en classe l'attitude vis-à-vis de la traduction est souvent très contradictoire : elle est pratiquée de façon étendue mais asystématique, et elle est exclue des activités pédagogiques explicitement proposées aux apprenants. Après avoir exposé les raisons possibles de cette ambiguïté, l'article prend en considération des approches récentes dans la didactique de la traduction comme les Thinking aloud protocols et le recours aux corpus linguistiques.

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Catherine Gottesman partage cet avis. Après avoir revisité la notion de traduction dite littérale, elle souhaite une meilleure synergie entre la langue maternelle et les langues étrangères, intégrant des exercices de reformulation intra- et interlinguale, de réflexion sur la langue et sur les opérations de transfert.

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Son expérience de traduction du roman Imposible equilibrio de l'Argentin Mempo Giardinelli permet à Ilaria Magnani de nous livrer une réflexion de l'intérieur sur la complexité de ce processus. À l'aide de nombreux exemples, l'auteur montre combien les différences sur le plan de la culture et de l'environnement entre l'Italie et l'Argentine constituent un obstacle majeur dans la compréhension et dans la traduction, en dépit de la proximité linguistique entre les deux pays.

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En guise de conclusion l'article de Maddalena De Carlo reprend particulièrement, parmi les nombreuses catégories envisagées par les spécia listes pour systématiser l'ampleur du phénomène traductif, trois typologies de traduction, dénommées par H. Besse de didactique, de pragmatique et de poétique. Ces trois niveaux répondent à des objectifs et à des besoins différents et confirment l'intérêt pédagogique d'un travail de réflexion se situant tant au niveau de la langue que du discours et de la culture dans la formation générale en langues/cultures.

Pour citer cet article

de Carlo Maddalena, « Présentation », Ela. Études de linguistique appliquée 1/ 2006 (no 141), p. 5-8
URL : www.cairn.info/revue-ela-2006-1-page-5.htm.


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