2006
revue de didactologie des langues-cultures et de lexiculturologie
Présentation
Mireille Baurens
It is hidden but always present […]
It is beyond is and is not.
How do I know this is true ?
I look inside myself and see.
(Lao-Tzu, Tao Te Ching)
Explorer les liens entre le concept de genre et celui des langues-cultures
(LC) était une gageure. Robert Galisson a décidé de la relever et je l'en
remercie vivement. C'est à la suite de la thèse que j'ai écrite sous sa direction (D'une mixité unisexe vers une mixité équitable, regards didactiques sur
l'orchestration des différences filles/garçons en classe de langues-cultures)
qu'il m'a proposé de coordonner ce numéro des ÉLA.
Si de nombreuses recherches scientifiques font aujourd'hui état de l'impact
du genre en éducation, la plupart ancrent leur propos dans des contextes
scientifiques (classes de mathématiques en particulier) ou soulignent les
effets des représentations sexuées sur les identités des jeunes à l'école et sur
leurs apprentissages. Peu d'attention a été portée à la rencontre du genre et de
l'enseignement des LC. Pourtant, en terme d'histoire de l'éducation, les LC
constituent le domaine privilégié du sexe féminin ; en terme d'interactions
entre enseignant-e-s et apprenant-e-s, la classe de LC est un espace privilégié
où des rapports de domination peuvent facilement émerger, être encouragés
ou contrés ; en terme d'innovation, l'utilisation des nouvelles technologies en
LC semble permettre une surprenante redistribution des rôles entre filles et
garçons ; en terme de contenu d'enseignement enfin, les LC peuvent engendrer un équilibre non encore atteint en éducation, dans la transmission des
savoirs, des savoirs-faire et des savoirs-être. C'est d'une part une nouvelle
carte de la mixité à l'école qui est dessinée au sein des classes de LC ; c'est
d'autre part une cartographie renouvelée de l'enseignement des langues qui
est tracée par la mise en relief des relations entre les genres. Cette mise en
liens genre/LC valorise à la fois l'opérationnalisation du genre en éducation
et le potentiel éthique de l'enseignement-apprentissage des LC.
Rebecca Rogers, enseignante-chercheuse en histoire, analyse l'essor des
femmes dans l'enseignement par le biais des langues. Un échange de cultures
et de langues s'est instauré grâce aux femmes, par la rencontre des gouvernantes d'origines culturelles diverses et des apprenantes bourgeoises françaises. Les langues ont paradoxalement aussi restreint le rôle des femmes,
confirmant les stéréotypes de genre, consignant la hiérarchie des disciplines
et dévalorisant les compétences en langues. Un rôle de ressort et de repoussoir pour les femmes semble conféré aux LC, hier comme aujourd'hui.
Trois articles déclinent ensuite le potentiel de la classe de langues, espace privilégié à la fois pour le surgissement des inégalités de genre et pour la transformation égalitaire de l'enseignement. Patricia Martineau, enseignante et chargée de
mission académique pour l'égalité des chances, déploie les astuces égalitaires du
cours de langues en définissant un antidote pluriel aux discriminations genrées,
dans les manuels, dans les programmes en lycée et dans la formation des enseignantes. La diversification interculturelle proposée par Catherine Cros dans une
étude empirique de manuels scolaires finlandais atteste d'un même possible genré
égalitaire ; les commentaires nuancés de la jeune professeure d'école interrogent
un import salutaire mais prudent de pratiques éducatives pionnières au sujet du
genre. La gestion des interactions enseignante/élèves expérimentée par Marlène Chevet dans ses classes d'anglais en collège illustre le paradoxe du genre :
l'ignorer peut engendrer de la discrimination, en tenir compte peut favoriser un
traitement individualisé équilibré des filles et des garçons. Pratiquer le genre,
c'est aussi choisir la remise en question, le changement sans cesse renouvelé. La
conclusion de cette nouvelle enseignante aiguise la conscience de genre.
Deux articles font ensuite émerger la part de la langue et de la linguistique
dans l'équilibre genré possible propre à l'enseignement-apprentissage des
LC. Claudie Baudino, chercheure en sciences politiques, rapporte la dévalorisation du féminin dans la langue franco-française en décrivant son contexte
historique et politique avant d'esquisser une remédiation souhaitable. Véronique Perry, formatrice et doctorante, dessine les contours inédits d'une
désexisation de la langue, dans une comparaison des systèmes linguistiques
de l'anglais et du français. Elle illustre son propos par une étude du sentiment
d'étudiant-e-s face à l'usage du genre.
Deux études empiriques nous renseignent alors sur les relations entre le
genre et les TICE (Technologies de l'information et de la communication
pour l'éducation) dans la classe de LC et mettent au jour une nouvelle distribution des relations filles/garçons. Françoise Raby, enseignante-chercheure
en IUFM, présente une recherche sur la motivation au sein de lycées français
et décrit les nombreuses similarités entre les filles et les garçons en situation d'apprentissage de l'anglais avec l'Internet. Un second article co-écrit
par Martine Pellerin, docteure en sciences de l'éducation au Canada et moi-même, enseignante-chercheure en IUFM, fait état de négociations équilibrées
entre des filles et des garçons apprenant le français avec des ordinateurs en
école primaire et au collège au Canada. Ces deux contributions interrogent la
promotion d'une transformation égalitaire des rapports genrés.
Enfin, mon écrit décline les différences entre filles et garçons orchestrées
par les enseignant-e-s de LC et propose un concept opératoire, l'« intergenre », propre à la classe de LC, comme résolution possible, plurielle et
éthique, des inégalités genrées maintenues à et par l'école.
Je tiens à remercier mes amies et collègues qui ont bien voulu œuvrer à
la relation LC/genre et contribuer à ce numéro des ÉLA. En souhaitant qu'il
ouvre de nouvelles perspectives pour notre enseignement quotidien et pour les
recherches que nous menons… Longue vie à l'alliance du genre et des LC !