2007
revue de didactologie des langues-cultures et de lexiculturologie
Présentation
Clara Ferrão tavares
École Supérieure d’Éducation de Santarém (Portugal) CIDTFF – Université de Aveiro (Portugal) CEDICLEC – Université de Saint-Étienne (France)
Lorsqu’au début de l’année 2006, j’ai proposé à Robert Galisson le titre
D’autres espaces pour les cultures, j’étais très loin d’imaginer les changements communicatifs et culturels que les dispositifs technologiques connus
comme Web 2.0 allaient engendrer tout au long de cette année dans les
« médiacultures »
[1].
Yes You, titre de la revue
Time de décembre 2006 reflète
en surface (la revue propose un miroir dans lequel est projetée l’image des
lecteurs potentiels) ce qui vient de se produire. La personnalité de l’année
n’est ni un politicien, ni un littéraire, ni un scientifique… L’élu personnalité
de l’année n’est pas une personne de la culture écrite, comme auparavant,
mais l’utilisateur anonyme d’Internet. Les changements en surface ne font
qu’annoncer les changements profonds introduits par les dispositifs technologiques dans les réseaux de production de biens culturels, dans les relations
que l’individu établit désormais avec ces biens, dans la relation entre réception et production, dans l’édition, dans les réseaux de discussion de l’individu avec les autres, dans le partage d’information, dans la communication
interpersonnelle (internet social), bref dans ce qui est désigné aujourd’hui
comme l’intelligence collective.
Mais si les potentialités sont énormes, notamment sur les apprentissages,
les risques pour l’éducation sont énormes. En effet, les technologies, les supports, les discours qui circulent dans notre société interpellent l’école et la
classe de langue. Dans l’ouvrage, intitulé
Il faut sauver la communication,
D. Wolton montre le besoin de « réconcilier la réalité technique et économique de la communication avec sa dimension sociale, culturelle et politique »
(Wolton, 2005 : 10)
[2]. Pour ce chercheur, « sauver la communication, c’est
avant tout préserver sa dimension humaniste : l’essentiel de la communication n’est pas du côté des techniques, des usages ou des marchés, mais de la
capacité à relier des outils de plus en plus performants à des valeurs démocratiques » (
Id.). Dans le cadre de nos sociétés et surtout de l’école, il me
semble qu’il soit possible de remplacer communication par culture et défendre des mesures urgentes pour que des cultures différentes imprègnent nos
pratiques. Comme le souligne R. Galisson, « la culture (sous toutes ses
formes) est de plus en plus incontournable à l’école, parce qu’elle est au
c
œur de la
formation, de l
’éducation, de l’
éthique, ce qui lui confère une
importance capitale par rapport aux autres disciplines scolaires » (Galisson,
1999 : 114)
[3].
En commençant un numéro des
ÉLA sur les cultures « sous toutes ses
formes », par la communication, je signale l’une des orientations de ce
numéro : le rapport entre communication et culture et, par voie de conséquence, l’ouverture aux cultures technologiques et digitales. En effet, si l’on
se place du côté du public de nos écoles, il semble difficile de ne pas emprunter la désignation proposée, en 1994, par L. Porcher et parler « des enfants
des écrans »
[4] ou adapter la désignation plus récente de Joël de Rosnay (2006)
les enfants « pronétaires »
[5]. Les technologies ont certainement provoqué des
effets sur nos sociétés, sur nos cultures, sur les formes d’accès à ces cultures,
sur les façons d’apprendre et de communiquer.
Ce numéro tente de saisir les enjeux des technologies et de comprendre
les implications pour la classe de ces technologies en ayant posé les questions suivantes aux auteurs :
- Qu’est-ce que l’école fait des technologies dans l’accès aux langues et
aux cultures ?
- Quels impacts exercent actuellement différents dispositifs technologiques
et communicatifs sur les façons d’apprendre les cultures ?
Maddalena De Carlo ouvre le débat sur la « communication dématérialisée », en proposant un agenda éthique pour la Didactique des langues afin
d´éviter que la mondialisation de la culture ne se transforme en une mondialisation de l’ignorance et de la communication. L’article de Charles Ess
s’inscrit aussi dans le cadre d’une réflexion sur les risques culturels des technologies. L’auteur s’appuie sur des déclinaisons culturelles de sites web
défendant que la communication multiculturelle en ligne se doit de « préserver les différences irréductibles qui définissent des identités individuelle et
culturelle ».
Clara Ferrão Tavares essaie de montrer les implications des dispositifs
technologiques dans la communication pédagogique, notamment en ce qui
concerne les changements dans l’espace et le temps, dans la construction de
l’intelligence collective en présentant l’exemple des blogs. Mario Tomé
montre les potentialités des technologies dans des dispositifs de formation et
présente le campus virtuel en FLE de l’Université de Léon.
Le deuxième volet de ce numéro se tourne vers une autre dimension de
l’espace : l’espace européen et les implications des documents européens
dans les manuels et dans les pratiques de classe. Dans le cadre des mesures
de politique linguistique défendues par les instances européennes, la diversité linguistique et culturelle, l’éducation plurilingue et pluriculturelle, la
mobilité, l’intercompréhension semblent constituer des objectifs communs,
non seulement de l’école, mais aussi de la formation tout au long de la vie.
Dans la suite des travaux du Conseil de l’Europe qui ont le mérite de provoquer la discussion en des termes « communs » européens (cf. Guillén
2005)
[6], on peut donc se poser la question de savoir quelles sont les retombées des différentes mesures dans les différents pays.
Voici donc les questions posées aux auteurs :
- Quelles sont les implications du Cadre Européen Commun de Référence
dans la classe de FLE ?
- Quelles pratiques d’intercompréhension culturelle sont mises en place en
classe de langue ?
- Quelles déclinaisons les cultures connaissent-elles dans les manuels de
- FLE ? De quelle culture parle-t-on dans une Revue intitulée Revue de
Didactologie des langues-cultures et de lexiculturologie ?
Le regard posé sur la publicité en tant qu’espace de rencontre entre soi et
les autres par Carmen Guillén établit, d’une certaine façon, la transition entre
les deux volets de ce numéro puisque l’auteur propose un « itinéraire interculturel ». L’auteur date et situe l’interculturel en didactique des langues en
relation avec les documents de politique européenne. Leonor Santos et Isabel
Andrade se situent sur le même axe et proposent une définition d’intercompréhension construite à travers un itinéraire d’intervention didactique.
Marlène da Silva et Clara Ferrão Tavares, à travers une approche qui relève
de la pragmatique lexiculturelle, s’interrogent sur le type de culture présente
dans les manuels scolaires portugais publiés après le CECR. Adoptant une
démarche qui se réclame également de la lexiculture, Helena Reis, dans un
autre espace d’apprentissage, la classe de gestion, montre comment les mots
sont porteurs de culture.
L’article de Jacques da Silva et Clara Ferrão Tavares clôture ce numéro
des ÉLA en se tournant vers cette même revue pour essayer de comprendre
dans quelle mesure les désignations traduisent des conceptions différentes de
la culture à travers une analyse de type lexico-didactologique.
Avec des approches différentes, l’objectif de ce numéro en s’ouvrant à
d’autres espaces d’apprentissage pour les cultures, malgré le risque de la
dispersion, semble avoir été atteint. Il s’agissait en effet de comprendre quelques enjeux éducatifs de nouvelles donnes d’ordre technologique et sociopolitique. L’insistance sur le besoin pour l’école de s’ouvrir aux médiacultures
et de trouver des outils pour permettre aux apprenants de traiter le contexte
technologique et les nouvelles données sociales et politiques dans une perspective humaniste, ou « éthique » où, reprenant les propos de D. Wolton
(2005)
[7], des outils pour une « cohabitation culturelle » semble un point en
commun. Les technologies semblent avoir ouvert bien des portes aux contacts sociaux, à la construction de l’intelligence collective, à la participation
du citoyen dans des réseaux sociaux, à la démocratisation de l’accès aux
cultures, mais, en empruntant les mots à Joël de Rosnay « avoir un accès
illimité aux informations ne signifie pas pour autant disposer d’un accès
automatique au savoir, et, par conséquent, cela n’entraîne pas à coup sûr un
« enrichissement personnel ». Encore faut-il disposer du bagage intellectuel
et cognitif adéquat. C’est là tout le défi auquel sont confrontés les systèmes
éducatifs du XXI
e siècle » (Rosnay, 2006 : 107-108)
[8]. La classe de langue ne
peut pas ne pas se confronter à ces défis en s’engageant notamment dans des
espaces de création de communautés virtuelles.
[1]
Terme proposé par E. Maigret et E. Macé et que ces auteurs définissent comme « points
d’intersection des pratiques de construction du sens, pour décloisonner les études des médias, de la
culture et des représentations », E. Maigret et E. Macé,
Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde. Paris : Armand Colin, 2005.
[2]
D. Wolton,
Il faut sauver la communication. Paris : Flammarion, 2005.
[3]
R. Galisson, La pragmatique lexiculturelle pour accéder autrement à une autre culture, par un
autre lexique.
Études de Linguistique Appliquée, Revue de Didactologie des langue-cultures, 116.
Paris : Didier Érudition, 1999.
[4]
L. Porcher,
Télévision, culture, éducation. Paris : Armand Colin, 1994.
[5]
Dans
La Révolution du pronétariat, J. de Rosnay affirme : J’appelle « pronétaires » ou « pronétariat » (du grec
pro, devant, avant, mais aussi
favorable à, et de l’anglais
net, qui signifie
réseau
et est aussi l’appellation familière en français d’
Internet – le « Net ») une nouvelle classe d’usagers
des réseaux numériques ». J. Rosnay,
La révolte du pronetariat. Paris : Fayard, 2006 (
(www. pronetariat. com)(cf., ici même, Ferrão Tavares).
[6]
C. Guillén, ¿ Que implica lo commun del marco en la didáctica de las Lenguas-Culturas ?,
Intercompreeensão, 12. Santarém : Escola Superior de Educação de Santarém, 2005.