Empan
érès

I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 11 à 14
doi: en cours

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no45 2002/1

2002 EMPAN

Éditorial

Robert Daujam  [*] Alain Roucoules  [**]
« … L’homme gentil et raisonnable peut donc désobéir à la raison, pour que des marges naissent autour de lui, en vue de la nouveauté. Il invente la bonne nouvelle. Trouveur. »
Michel SERRES
Depuis quelques années le mot « projet » s’est imposé à tous les niveaux des activités humaines, de l’économie au politique, de l’éducation au social, de l’usager à l’institution… Faut-il y voir un engouement culturel, une injonction sociale ? Le projet est-il institué comme un nouveau marqueur sociétal, facteur de légitimation, tant au plan individuel qu’organisationnel ? Alors peut-on être sans projet ?
Au cours de notre histoire, cette notion a toujours été convoquée (Boutinet, 1990) dans des périodes de transition, dans les moments de crise ou lorsque l’évolution des domaines techniques rendait les situations plus complexes. À la Renaissance, les bâtisseurs inventent le projet architectural ; au siècle des Lumières, le projet devient sociopolitique et humaniste ; au cours du xixe siècle et notamment lors de la révolution industrielle, le projet revient vers le technique ; dans les années d’après-guerre, les philosophes avancent le projet existentiel ; puis le printemps 1968 annonce la fin des Trente Glorieuses et le projet se fait culturel ; plus récemment les nouvelles technologies le captent à nouveau ; dans la société actuelle, où l’affaiblissement des modèles de compréhension du monde et des systèmes sociaux rajoute à l’incertitude et où prédomine la rationalité sans limites du marché, on assigne de nouveau toutes les valeurs au projet.
Ainsi le projet est-il, en alternance, consubstantiel du défi technique ou sociétal. Occasion de transcendance ou réponse à l’incertitude et à la complexité, la figure du projet évolue à travers les siècles et se déplace dans les sociétés comme un concept nomade(Boutinet, 1993). Par le projet l’homme tente-t-il de s’arracher aux déterminismes, d’échapper à la répétition ? S’évertue-t-il à repenser son rapport au monde ? Ou bien le projet enferme-t-il l’homme dans l’idéologie du progrès technique ? Le condamne-t-il à une sorte d’accélération fonctionnelle irréversible ?
Lorsqu’on se tourne vers l’ingénierie, l’aménagement, la production, le marché, le projet est gage d’efficacité, de rationalité, d’excellence, de qualité. C’est un procédé d’action par emboîtement d’étapes, formalisation de protocoles, d’outils. C’est le monde (Francfort, Osty, Sainsaulieu, 1996) du fonctionnel, des ratios, des méthodes, des programmes. Les logiques d’action (Hamblard, Bernoux, Herreros, 1996) plutôt gestionnaires et réglementaires s’y accomplissent. Elles ont tendance à produire de la normalisation et de l’isomorphisme institutionnel (Enjolras, 1996, p. 115).
Si l’on oblique vers les champs de la philosophie, des sciences humaines, de la psychanalyse, du travail social, le projet se transfigure en processus moins prévisible, se meut par itération, fraye des voies peu accessibles, se délecte d’implicite et se pétrit dans la relation. Il s’agit ici, moins de produire que d’accompagner. La parole s’y fait action, les mots déjouent les maux et dilatent le temps, cherchent l’origine, le sens à donner. L’acteur devient auteur ou presque, le jeu s’individualise.
Devons-nous nous laisser fasciner par le dogme obsessionnel du projet technicien ou par la nostalgie d’un projet humain toujours évanescent ? Faut-il se résoudre à une perspective fonctionnaliste du projet, l’envisager comme un appareillage, sorte de prothèse sociale, ou bien comme un outillage plus personnel ?
Loin de vouloir opposer le projet humain au projet technique, de parer le premier de toutes les qualités et d’attribuer au second tous les dangers, de subordonner l’un à l’autre, nous tenterons de montrer, que leur antagonisme suggère une interaction tensionnelle créative et qu’ainsi, ils forment ensemble un système dynamique vertueux.
Dans les préoccupations professionnelles d’aujourd’hui, ne retrouve-t-on pas ces deux polarités ? La logique du rationnel des politiques sociales dans la répartition des moyens, la formalisation des structures, la gestion des établissements ; la logique humaniste dans l’éthique du rapport à l’autre, la place et les droits reconnus aux usagers, les projets individualisés.
Cette dernière notion, formalisée dans les projets institutionnels, suffit-elle à rendre compte des pratiques qui tendent à placer le sujet (Paturet, 1997) comme auteur de son propre trajet de vie ? La singularité de chaque individu peut-elle être envisagée et sur quelle organisation ? Qu’en est-il, par exemple de ces jeunes qui dans une envie compulsive d’agir, de passer à l’acte, créent des événements compensateurs et organisateurs d’un vide existentiel ? Comment dans certains quartiers donner du sens à la ronde de ceux qui, dans une quête sans fin, épuisent tous les dispositifs ?
La refonte de la loi de 75, si « attendue », va-t-elle donner un nouvel éclairage à ces questions ? Quelles recompositions des dispositifs institutionnels mettra-t-elle en perspective ? Quelles capacités de création arriverons-nous à mobiliser ? Cependant peut-on innover dans le rationnel ? La créativité (Winnicott, 1975) individuelle et l’action collective novatrice, n’ont-elles pas besoin d’interstices, de béances, d’aléatoire, pour que l’in-pensé fasse œuvre ?
Deux perspectives nous paraissent devoir être envisagées pour soutenir ce processus de création : les hypothèses d’interdépendance (Piotet, Sainsaulieu, 1994, p. 31) et de projet singulier.
La légitimité des établissements ne peut plus s’établir sur le maintien de l’existant institutionnel. Face à la complexité, les projets vont dorénavant se travailler sur la frontière des périmètres identitaires actuels, en interface entre le dedans et le dehors. La qualité d’un établissement ou d’une équipe s’évaluera à sa capacité de développement d’interdépendances avec ses environnements pertinents. Nous montrerons que dans des mouvements d’acculturation organisationnelle et professionnelle, l’ouverture, l’interconnexion à d’autres, à des systèmes étrangers, libèrent de l’inédit social. L’enjeu n’est-il pas de questionner la perméabilité des systèmes, de s’engager résolument dans une dynamique de dés-appropriation des espaces habituels et de mettre au travail les conditions d’une recomposition institutionnelle ?
La deuxième perspective s’attache à la personne accueillie. Les projets individualisés semblent, aux dires des professionnels, buter sur l’écart entre le projeté des équipes et la réalité des trajectoires singulières des usagers. Au lieu de vouloir réduire ce décalage, dans une logique de normalisation des conduites, ne peut-on concevoir l’écart comme l’espace (Winnicott, 1975), la preuve de l’existence d’un sujet différent de l’individu du projet, acteur de désobéissance et de transgression, auteur d’un désordre ?
À travers ces deux perspectives, nous essaierons d’indiquer que la démarche de projet sert à découvrir ; qu’elle ouvre à l’altérité, à la pensée, à l’hybridation des pratiques, au métissage des cultures professionnelles. Le projet peut être le levier d’une dimension heuristique, à la fois au niveau des établissements et de la personne, pour sortir de la répétition, de la modélisation et pour dévoiler la créativité, initier des processus d’invention, produire de l’inédit.
S’engager dans le projet de concevoir et de coordonner un numéro de la revue Empan sur la question du projet, quelle gageure ! De nombreux articles et ouvrages ont déjà été publiés. Sur ce thème tout a été écrit. Allions-nous répéter ? Tout a été écrit, ou presque. Ce mot, pour nous porteur d’espoir dans cette aventure rédactionnelle était là en contrepoint du tout-dit, du tout-prévu, du tout-pensé. C’est sur ce presque que nous nous sommes arrêtés. Y a-t-il des aspects du projet qui ne sont pas découverts ? Existe-t-il de l’inédit ?
Nous avons colporté la question sur le terrain, dans les établissements et les services, car nous savons que les réponses sont là, plus ou moins en latence.
En parallèle à ce travail de terrain, et donc toujours pleins d’espoir, nous relisions nos classiques, courions les colloques. Nous avions notamment retenu les propos d’Edgar Morin : « Ce qui permet de garder espoir sur l’avenir de l’homme c’est l’inattendu. »
Le 21 septembre, c’est l’inattendu qui éclate à Toulouse, avec l’explosion de l’usine azf. Le prévu est anéanti, le maîtrisé bousculé. Les projets sont suspendus, tels des pantins désarticulés aux figures stupides, devant le vide, la béance de l’in-pensé. Et en quelques minutes, les premiers instants de stupeur passés, c’est l’espoir de l’humain qui se re-découvre. Sur un territoire dévasté, désolé, et pour partie déjà sinistré par les phénomènes d’exclusion, jaillit la solidarité, l’inventivité face à l’urgence ; dans les semaines qui suivent, du lien social se recompose. En même temps, du côté des institutions les processus de maîtrise sont de nouveau à l’œuvre. La question du projet est là, entre ouverture et fermeture.
Sur notre propre projet éditorial, l’inattendu est venu produire de l’écart et de la tension. Certains écrits ont été largement différés, des auteurs pressentis se sont excusés ; mais d’autres nous ont rejoints. Nous avons ainsi été, jusqu’au bouclage de ce numéro, au plus près du vif de notre sujet de travail. Reste donc de l’inédit.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Amblard, H. ; Bernoux, P. ; Herreros, G. ; Livian, Y.-F. 1996. Les nouvelles approches sociologiques des organisations, Paris, Le Seuil.
·  Barbier, J.-M. 1991. Élaboration de projets d’action et planification, Paris, puf.
·  Baubion-Broye A. 1987. Le projet personnel et l’innovation sociale, Paris, cnrs.
·  Bouinot J. ; Bermils B. 1993. Projet de ville et projet d’entreprise, Paris, lgdj.
·  Boutinet, J.-P. 1990. Anthropologie du projet, Paris, puf.
·  Boutinet, J.-P. 1993. Psychologie des conduites à projet, Paris, puf, coll. « Que sais-je ? ».
·  Boutinet, J.-P. (dir.) 1993. Le projet, mode ou nécessité ? Paris, L’Harmattan.
·  Cahiers Binet Simon, no638. 1994. « Le projet en éducation et en formation », Toulouse, érès.
·  Courtois, B. ; Josso, M.-C. 1997. Le projet : nébuleuse ou galaxie ? Paris, Delachaux et Niestlé.
·  Enjolras, B. 1996. « Crise de l’État-providence, crise du lien social et économie solidaire : éléments pour une socio-économie critique », dans B. Eme, J.-L. Laville, L. Favreau, Y. Vaillancourt, Société civile, État et Économie plurielle, Paris, cnrs (crida-lsci crises).
·  Erbes-Seguin, S. 1999. Le contratUsages et abus d’une notion, Paris, ddb.
·  Francfort, I. ; Osty, F. ; Sainsaulieu, R. ; Uhalde M. 1995. Les mondes sociaux de l’entreprise, Paris, ddb.
·  Labarrière, J.-P. 1986. « La liberté en projet(s) », Projet, no 200.
·  Humbert, C. (dir.) 1998. Projets en action socialeEntre contraintes et créativité, Paris, L’Harmattan.
·  Paturet, J.-B. 1997. De Magistro : le discours du maître en question, Toulouse, érès.
·  Piotet, F. ; Sainsaulieu, R. 1994. Méthodes pour une sociologie de l’entreprise, Paris, pfnsp et anact.
·  Pemartin, D. ; Legres, J. 1998. Les projets chez les jeunes, Issy-les-Moulineaux, eap.
·  rops. 1992. Le projet – Un défi nécessaire face à une société sans projet, Paris, L’Harmattan.
·  Vassilef, J. 1992. La pédagogie du projet en formation jeunes et adultes, Lyon, Chronique Sociale.
·  Winnicott, D. W. 1975. Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, nrf, Gallimard.
 
NOTES
 
[*]Robert Daujam, responsable de formation, irfces-arseaa, avenue du Général de Croutte, 31100 Toulouse.
[**]Alain Roucoules, directeur ime Les Bruyères-arseaa, 14, rue Paulin-Talabot, 31100 Toulouse ; formateur à l’irfces.
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