2002
EMPAN
Articles et publications
Ré-création
Jacques Loubet
[*]
« L’humour, c’est la politesse du désespoir. »
Cioran
Comme tous les jeudis, je dis : « Tiens, j’ai dit “je”, quel enjeu dans ce “je” ? » Je regarde les enfants de 7 à 13 ans. Un véritable scénario politico-social se déroule sous mes yeux. Il y a déjà toute la civilisation, la structuration de l’être dans sa forme la plus élaborée, de déboires, de soumissions, de pouvoirs, de partages de territoire.
Là, tout se crée, se recrée à la récré. On est rien, on naît rien, on sait rien… Nous ne sommes que des poussières d’étoiles qui tombent sur les montagnes ou les rochers de l’océan, en Afrique, en Asie, au Soudan, en Laponie, en Europe, dans tous les coins du monde et cette bribe de Cosmos, cette poussière d’étoiles possède la parole et dit « je ».
Que dis-je ?… Curieuse histoire quand même.
Là, je suis obligé d’arrêter mes diversions pour mettre Bébé requin sur le banc, Bébé requin mange les autres, les baffre, les baffe, les tyrannise, Bébé requin est sans loi, peut-être est-il moins fou que nous ? Mais je me dois de faire mon boulot, Bébé requin restera sur le banc pour le protéger de lui-même et protéger les autres.
Instantanément, je siffle un coup franc à des adeptes du vélo qui veulent absolument faire le tour de la cour au milieu des terroristes du bac à sable et des adeptes du football, tiens, R. vient de prendre le ballon en pleine figure. En cinq secondes un syndicat autonome et parfaitement illégal constitué de cinq membres vient revendiquer la légalité du vélo dans la cour de récré. Je ne peux expliquer mon acte, me voilà gendarme appliquant bêtement la loi sans avoir le temps de l’expliquer. Serait-ce un zeste de morale judéo-crétine ou un relent surmoïque qui s’empare de moi ? C’est l’envers de la loi, je ne peux accompagner ma sanction par les mots, cela me déprime, les autonomes s’effilochent dans la cour en quête d’adeptes susceptibles de pouvoir grossir le syndicat.
Je reprends mes dérives, je vois toute la société qui se crée, se recrée, dans cette création, cette récréation.
Il y a un obsessionnel qui rentre dans mon atelier chant en se bouchant les oreilles alors qu’il crie comme un malade… nous lui donnons des stylos qui vont avec son obsession, les bleus avec les bleus, les rouges avec les rouges, les verts avec les verts. Les goûts et les couleurs, les coups et les douleurs…
Il y a quelques gamines hystériques qui foutent le bordel entre les mecs et qui changent d’idée comme moi de pull-over. Elles élisent des messies qu’elles prennent après pour des gens ternes.
Il y a C., un pervers qui, passant outre la loi, ne trouve pas son inscription de sujet, il n’y est pour rien, le déni de la castration, il joue avec l’autre, il jouit de l’autre. Il est tellement mignon… c’est moi son référent.
Tout le territoire est partagé entre deux leaders qui s’évitent et se rencontrent deux fois l’année pour se repartager la cour de récréé, T. et C. Quand ça a lieu ça fait mal, j’ai été témoin, ils se giflent, ils se gigotent, ils se turbulent, se dévissent la tête dans la flaque d’eau, se roulent dans la fange.
« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur leur tête ? » Dans le match, un round suffit ; chaque fois nous ne voyons que la fin car ils profitent d’un laps de temps sans adultes ; le temps qu’un humaniste actif vienne chercher l’éduc. « Mon Dieu ! » s’écrit Suzanne, l’infirmière, et là, ensanglantés, ils attaquent la source du langage : « Fils de pute, salopard, encu…, trou du c…, nique ta mère ! » (enfin personne ne fait jamais ça !) et l’autre de répondre : « Si j’avais couru plus vite que le chien, je serais ton père », voyez, toujours des familles à histoires…
Ils sont entrés dans le cœur du langage et ne parlent enfin plus pour ne « rien dire ». Rendez-vous dans six mois, deux fois par an vous dis-je. En attendant, ils ne se verront pas. L’un pour l’autre, ils sont redevenus transparents, juste la moitié du territoire, pas question d’empiéter chez levoisin…
Tout, il y a tout dans la cour de récré, il y a les fayos à qui on casse la gueule car ils ont été bassement lâches en classe. Il y a des insignifiants qui veulent pas d’histoires. Tout est en place pour ce « livre de la jungle » qui s’appelle la vie.
Que me veut cet autre qui est à la fois mon double, mon frère, mon semblable, mon rival, mon ami et mon pire ennemi. Il y a le meilleur et le pire avant qu’il fasse rire.
Nous sommes des particules du cosmos, ensemble, séparés, qui s’éteindront un jour. Mais la nuit n’est pas toujours bordée d’étoiles pour ce style d’enfant. La psychanalyse est jeune, c’est une expérience subjective. Me serais-je trompé ? Mais non, mais non, il reste ce moment où certains hommes illuminés d’étoiles, frappés par le cosmos, ont écrit ce qui s’appelle de la poésie.
L’enfance
L’enfance c’est comme un trop-plein qui mène au ciel,
Un rêve si doux qu’il en devient amer
Mon cil, mon toi, ma loi
L‘enfance c’est une épine dans un rosier,
C’est un chagrin lavé de frais,
C’est le je qui se recrée
La vie en train de s’écrier.
[*]
Formateur à Psychasoc. Fourest, 09240 Cadarcet.