Empan
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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 119 à 121
doi: en cours

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Articles et publications

no45 2002/1

 
Le temps est venu de penser
 
 
On n’en finit pas de raconter, de témoigner. Comment récupérer une latence qui permettra de sous-titrer nos mots, de les rendre plus épais, plus condensés, moins photographiques ? Comment brouiller notre regard, le voiler de notre pellicule intérieure, retrouver nos projections qui organisent notre rapport à l’autre et le rendent si difficile mais toujours inlassablement à tenter ?
Nous n’avons fait qu’un – notre groupe était fait de la même substance. Une solidarité de nécessité a aboli toute différence. Un processus de déprofessionnalisation s’est mis en marche. Nous ne voulons pas de remerciements, nous ne sommes pas des héros. Nous ne voulons pas de l’étiquette humanitaire. Nous avons, en fait, continué notre travail au plus près de son sens intime. Nous avons partagé l’essence même de ce qui nous rassemble, une philosophie du travail social.
Très rapidement, trop rapidement, on nous a rappelé nos fonctions. Cette reprofessionnalisation imposée, trop précoce risque d’emporter ce que nous avons découvert, qui nous réunit et que nous portions en nous : militer pour une vie en société. Les institutions, maintenant, nous rappellent à nos corporatismes. Chacun a sa place pour que le jeu continue. C’est la vie, certes ! Mais comment garder dans une solidarité maintenant à construire ce que nous avons entrevu entre nous ? Comment le mettre en mots, en sens ?
Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas faire l’impasse d’azf. Nous avons un devoir de mémoire vivante pour alimenter notre révolte intime et groupale. En quoi, ce que nous venons de vivre nous enrichit, nous ouvre de nouveaux horizons de travail ? Comment exercer un piratage institutionnel de base au service du travail social ? Faisons confiance à notre pouvoir de nous rassembler, de penser et agir ensemble.
Des travailleurs sociaux de Toulouse
Je veux voir pour croire que ça a vraiment existé, que ça s’est passé, je veux revenir sur les lieux pour voir les flèches de verre sur mon fauteuil et le plafond effondré de la salle d’attente ; je veux voir, sinon je ne pourrai pas revenir travailler. Je suis intact, pas de blessures, pas d’égratignures. Je suis là, vivant au milieu. Je me regarde dans la glace. Pourquoi ai-je été épargné ? Est-ce que je vais me réveiller ?
Anonyme
Ils viennent me parler, je les écoute… Je vais à leur rencontre pour recommencer à me parler. Je ne me reconnais plus. Je suis devenu un inconnu de moi-même. Ils parlent. Ils parlent. Ils racontent leur vie, ils détaillent le souffle et l’explosion qui les ont traversés, violés. Je ne les supporte plus mais c’est avec eux que je suis le moins mal. Les autres disent : « C’est fini, c’est passé, parlons d’autre chose. » D’autres ne disent rien, c’est hors sujet pour eux. Je me sens abandonné à la fois par moi-même et le monde entier. J’ai envie parfois de tout casser… mais tout est déjà cassé. J’écris, je parle, je raconte pour la millième fois. Tant qu’on parle, on n’est pas mort. Je remplis avec ma voix le vide de ma tête et de mon corps. Je me bourre de mots pour retrouver mes contours, mon style, mes couleurs. Je me répète inlassablement pour ressentir de nouveau une continuité de moi-même.
Un parmi d’autres
Vœux présentés par le Conseil d’administration et le personnel de Sauvegarde 31.
Humour malgré tout !IMGIMGHumour malgré tout
				!IMGIMF
« Quelle révolte aujourd’hui ? », s’interroge Julia Kristeva dans L’Avenir d’une révolte (éd. Calman Lévy, 1998).
Depuis la Révolution française, la « révolte politique » est la version laïque de cette négativité qui caractérise la vie de la conscience lorsqu’elle essaie de rester fidèle à sa logique profonde ; la révolte est notre mystique, synonyme de dignité… Il nous faut retourner aux petites choses, c’est-à-dire à la révolte infinitésimale, pour préserver la vie de l’esprit et de l’espèce.
La révolte donc, comme retour-retournement-déplacement-changement, constitue la logique profonde d’une certaine culture à réhabiliter… Nos peuples sont des peuples de culture au sens où la culture est leur conscience critique.
« Je me révolte donc nous sommes, écrivait A. Camus, ou plutôt je me révolte donc nous sommes à venir. »
Il faut que la vie ait un sens
Comment vivre quand on a perdu la confiance dans le monde et en soi, à quel sein se vouer ? On ne se connaît plus. On perd tout à coup ses habitudes de vie, son emploi du temps. Comment retrouver sa dignité pour exister, sa révolte pour vivre ?
Propos recueillis
Je ne savais pas que je tenais à moi, que je me tenais à moi-même. Je ne suis plus fiable. Je ne peux plus faire confiance à mon corps, à ses limites et au monde qui m’entoure. J’ai perdu cette façon que j’avais de « me fier à », ça me donnait de la tenue, du bon sens. J’ai perdu le sens, je suis dans l’absurde. Puis, je m’espère de nouveau avec un haut et un bas, un endroit et un envers.
Un autre
 
Travail de deuil, travail du trépas
 
 
Une idée très répandue est celle que l’être humain voit défiler toute son existence en images au moment même où elle finit. Quel sens faut-il attribuer à cette sorte de sacrifice de la vie antérieure qui serait alors accompli ? Contrairement à l’endeuillé, celui qui « voit la mort de près » n’a que peu de temps à sa disposition. Il est soumis à une extraordinaire condensation de données temporelles comme si la conscience était alors progressivement affectée par la loi d’intemporalité qui règne dans l’inconscient. Michel de M’Uzan évoque « l’expansion libidinale et l’exaltation de l’appétence relationnelle » (Le Travail du trépas, 1976).
Dans ces moments, une relation transférentielle groupale régressive protège l’individu contre tout sentiment de perte objectale, et lui permet, grâce à cette substance commune physique et psychique, de survivre et d’éviter un mouvement mélancolique et une haine du vivant qu’il pourra développer ultérieurement quand il aura récupéré son identité narcissique et son moi.
Michel de M’Uzan proposait déjà en 1974 de réfléchir à « sjem ». Parfois on se prend à penser « si j’étais mort », ce qui sous-entend naturellement « et que je continue à l’ignorer ». Cette pensée fugace sitôt oubliée, reste vivante chez celui qui traverse une situation collective extrême. Elle entraîne chez lui une inquiétante étrangeté qui fait prendre conscience que si « je » n’est pas exactement un autre, comme le voulait le poète, il a néanmoins la remarquable propriété d’errer sans se perdre à mi-chemin du dehors et du dedans.
Enfin, dans Dernières paroles (1981), il conclut sur l’idée d’un « franchissement à rebrousse-temps où l’être naît une seconde fois en s’unifiant… pose la question de l’origine des fonctions mentales en cause. Le mouvement rétrograde imposerait-il une déconstruction de certaines fonctions, en vue de retrouver un appareil psychique archaïque ? Ou faut-il concevoir, qu’aux approches de la mort (ou ici quand la mort vous épargne ou « qu’on la voit de près ») cet appareil archaïque redevient actif sous la pression d’un fantasme présent depuis les tout premiers temps de la vie, le fantasme du double ?… Le fantasme du double serait alors comparable aux fantasmes originaires et le mourant (ou celui qui voit la mort), ayant expulsé son double, traiterait des origines pour organiser les dernières heures de sa vie – ou les premières de sa vie à venir.
Cette transposition que je vous ai proposée mérite la lecture plus approfondie de ces trois articles de Michel de M’Uzan :
  • « Le Travail du trépas », De l’art à la mort (1974, p. 182-199) ;
  • « S.J.E.M. », De la mort à la mort (Gallimard, 1977, p. 151-163) ;
  • « Dernières paroles », Nouvelle revue de psychanalyse (n°23, 1981, p. 117-130).
Rémy Puyuelo
 
Convoquer sa vie intérieure à l’écriture
 
 
Convoquer sa vie intérieure à l’écriture est une réelle force régénératrice, c’est aussi un acte festif analogue à celui qui nous conduit parfois devant la toile blanche. Ces mélancolies que drainent les catastrophes sauront nous aider, les sinistrés d’azf, à leur donner forme et retrouver, le temps voulu, l’espace de la fête puis de l’apaisement. Ces quelques mots de René Char se veulent relancer le temps, relancer la vie : « Un mystère plus fort que leur malédiction innocentant leur cœur, ils plantèrent un arbre dans le temps, s’endormirent au pied et le Temps se fit aimant » (Paroles en archipel).
Anne-Marie Ribet
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Humour malgré tout !