Empan
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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 125 à 130
doi: en cours

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Lectures

no45 2002/1

2002 EMPAN Lectures

Diagonales... et la colombe de Pablo

Marie-José Colet  [*]
Je dédie ces diagonales à tous ceux qui meurent à la guerre, d’un côté, de l’autre, qui perdent le ciel et la terre, la mer, le sable et le vent ; je dédie ces diagonales aux enfants broyés, aux générations mutilées et surtout aux femmes qui pleurent. Pour eux tous, pour elles toutes, j’ai cherché dans mes livres. Voilà ce que j’ai trouvé.
« De loin, je crus voir un animal. Il s’approcha et je compris que c’était un homme. Il s’approcha encore et je m’aperçus que c’était mon frère. » Apologue tibétain (p. 6)
J’ai lu aussi, quelques pages plus loin (p. 17) :
IL M’A DIT
Il m’a dit :
Ma race est la race jaune.
J’ai répondu :
Je suis de ta race.
Il m’a dit :
Ma race est la race noire.
J’ai répondu :
Je suis de ta race.
Il m’a dit :
Ma race est la race blanche.
J’ai répondu :
Je suis de ta race
Car mon soleil fait l’étoile jaune
Car je suis enveloppé de nuit
Car mon âme, comme la pierre de la loi,
Est blanche.
Edmond Jabès
J’ai lu cette première citation et ce poème dans Racismes : défi aux droits de l’homme. Un travail qui présente une merveilleuse bibliographie de 456 pages (grand format). Un travail fabuleux pour tous ceux qui aiment lire la paix, le respect de l’autre.
Page 449, il y a une photo d’enfants, toutes races confondues, qui s’étreignent et rient. À côté de cette photo, il est écrit en gras  :
« Dans toutes les parties du monde, tous les enfants doivent jouir de tous les droits contenus dans la Déclaration des droits de l’enfant »
À l’origine du monde sont les enfants.
À l’origine de la paix, une colombe.
À l’origine de l’enfer, la guerre.
À l’origine de la guerre, l’enfer.
Dans un livre que j’aime, j’ai lu et relu les phrases suivantes  ; je te les confie, prends-en soin :
« L’enfer des vivants n’est pas grand-chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer et le faire durer, et lui faire de la place. »
C’est mon ami Italo Calvino qui termine ainsi son livre Les Villes invisibles. Comme lui, j’ai cherché à reconnaître ce qui n’était pas l’enfer et je lui ai fait une place boisée dans ma maison. C’est ma bibliothèque.
Dans ma bibliothèque, il y a un livre qui raconte la vie de Pablo Picasso et un autre qui offre cent quarante-cinq dessins à la presse et aux organisations démocratiques. Dans ces livres, vivent des colombes et certains soirs dans le ciel noir de mon âme triste, quand les guerres sont au rendez-vous de 20 heures, j’en connais une qui s’envole et sur mes livres va se poser. Enfant, je tentais d’attraper les pigeons, maintenant, je suis une grande personne et je tente d’attraper la colombe de Pablo. Mais elle vole la coquine et va d’un livre à l’autre, se posant ici ou là. La voilà ! Elle est sur le livre de mon amie Maria Montessori : L’Éducation et la Paix, préface de Pierre Calame. C’est un très beau livre. Il faut le lire en entier. Mais je t’en livre quelques phrases qui te diront sa pensée pour la paix. Dans une confé-rence à Copenhague, le 22 mai 1937, elle écrivait :
« L’éducation est la meilleure arme pour la paix. » (p. 53)
« Je dis simplement que la véritable défense de l’humanité ne peut se baser sur les armes. Tant que nous ne ferons pas confiance à la grande “arme pour la paix” qu’est l’éducation, les guerres continueront de succéder aux guerres et tant la sécurité que la prospérité des hommes ne seront pas assurées. »
Pour Maria, la paix est à construire, à apprendre, à créer, elle est un art d’amour, d’éducation, de respect. Respecter l’enfant. Et voilà ma colombe sur les épaules de Françoise Dolto, la voilà qui effleure ses cheveux blancs. Françoise, elle a dit les enfants, la vérité à toujours dire, le parler vrai, elle a créé des maisons toutes vertes pleines de jouets et de chaises pour accueillir la séparation et le respect, elle a écrit une multitude de livres qui me racontent, moi et d’autres enfants dans une vie réelle et imaginée, dans une vie symbolique. Ses mots d’amour et de tendresse, ses mots vrais apprennent le respect des autres, enfants et adultes. Françoise à sa façon, dans l’originalité de son œuvre, retrouve celle de Maria. Avant de s’envoler, la colombe picore chez Dolto, dans la cour Solitude ces quelques mots de paix :
« Rendre l’enfant intelligent dans le sens : avoir de l’intelligence du monde et des relations humaines. »
Elle picore, la colombe, et s’envole vers d’autres cieux, vers d’autres livres, ceux d’Alice Miller. Tous ceux d’Alice Miller. Je suis attirée par son manège, j’essaie de l’attraper. J’échoue. Pour me consoler, Alice Miller est là, ferme et rassurante. Elle sait la paix, elle sait l’éducation, elle sait le respect et la création, elle sait Hitler, son horreur et l’horreur de son enfance, une enfance bafouée. Une race détruite. Une lecture marginale et subversive qui coupe le souffle. La recherche pour la paix à partir de l’éducation. Maria, Alice, Françoise sont trois sœurs. Elles sont mes sœurs d’âme.
Alice écrit dans C’est pour ton bien (je cite mais ce sont tous ses livres qui sont à lire, pour s’imprégner de sa pensée rigoureuse…) :
« De la même manière que la connaissance psychanalytique des mécanismes de dédoublement et de projection peut nous aider à comprendre le phénomène de l’holocauste, l’histoire du Troisième Reich nous fait apparaître plus clairement les conséquences de “la pédagogie noire” : sur le fond de la répression accumulée du caractère infantile dans notre éducation, on comprend assez facilement, ou presque, que des hommes et des femmes aient pu sans problème apparent conduire à la chambre à gaz un million d’enfants porteurs de ces parts de leurs propres psychismes qu’ils redoutaient tant. On peut même se représenter qu’ils leur aient hurlé dessus, qu’ils les aient battus ou photographiés et qu’ils aient enfin trouvé là un exutoire à leur haine de la petite enfance. Leur éducation visait dès le départ à exterminer tout ce qui relevait de l’enfance, du jeu et de l’enfance. Il fallait qu’ils reproduisent exactement de la même manière l’atrocité commise sur eux, le meurtre de l’âme perpétré sur les enfants qu’ils avaient été : chez ces enfants juifs qu’ils envoyaient à la chambre à gaz, ils ne feraient jamais que reproduire inlassablement le meurtre de leur propre existence d’enfants » (p. 107).
« La colombe est blessée, nous n’irons plus au bois… », chante Jacques Brel. Je me tais un long moment. J’ai trop mal. Mais la colombe reprend son vol et moi, mes livres.
Stefan Zweig raconte comment il a cherché la paix d’ami en ami, de rencontre en rencontre, de Paris à Berlin, au cœur de Vienne et de ses plaisirs. Dans Le Monde d’hier, il cherche et invente la paix avec tous et surtout par son écriture. En quelques phrases émouvantes, il dit la paix qui s’évanouit :
« Une fois encore, afin de jeter un dernier regard à la paix, je descendis en ville. Elle reposait tranquillement dans la lumière du midi et ne me sembla pas différente de ce qu’elle avait toujours été. Les gens allaient leur chemin ordinaire de leur pas ordinaire. Ils ne se pressaient pas, ils ne s’assemblaient pas pour bavarder. Leur tenue était dominicale, calme et paisible, et un instant, je me demandais : “Est-ce après tout qu’ils ne le savent pas encore ?” ».
(p. 530)
Son ami à Stefan, celui qui s’appelle Émile Verhaeren écrit dans Les Villes tentaculaires  :
« Sur la Ville, d’où les désirs flamboient,
règnent, sans qu’on les voie
Mais évidentes les idées. »
(p. 85)
Je n’aime que les belles idées, les bonnes idées, les idées justes, les idées vraies. Par exemple, les idées du professeur Henri Sztulman lorsqu’il introduitle colloque qui a eu lieu à Toulouse, les 23 et 24 novembre 1995 « Pratiques cliniques, psychopathologie et démarche interculturelle »  :
« Venant de multiples horizons, venant de passés différents, ayant des vécus diversifiés, la première idée est de nous rassembler autour de ce qui nous unit, et ce qui nous unit vivant sur le sol français, ce sont les valeurs de la République qui doivent s’appliquer partout à tous, qui sont les valeurs d’accueil, de fraternité et de liberté ; la deuxième idée est que, de nos différences, il convient de faire un enrichissement, une complémentarité, que nous avons beaucoup à recevoir des migrants, tout comme ils attendent de nous qui les accueillons certaines choses que nous leur devons. Nous avons beaucoup à recevoir d’eux et c’est comme ça que la France s’est construite, par vagues successives qui sont venues ajouter à son génie et à son rayonnement.  »
Ces deux idées d’Henri, elles me plaisent. Henri, c’est mon frère.
J’ai encore quelques frères, Tahar, Mouloud, Jacques, Edgar, Albert, Rémy et la colombe de Pablo aiment se poser sur leurs épaules. Tahar Ben Jelloun, c’est celui-là même qui a expliqué à sa fille le racisme, en termes simples, en termes sobres, en termes crus, en termes vrais :
« Papa, je vais te dire un gros mot : le racisme est un salaud,
– Le mot est faible, ma fille, mais il est assez juste ».
(p. 60)
Mon frère Tahar, il trouve les mots justes.
Mouloud Aounit, secrétaire général du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (mrap) écrit dans le très beau livre Mon album de l’immigration en France  :
« Le racisme est une forme d’exclusion qui divise. Pour se propager, il a besoin d’inégalités, pour hiérarchiser aux fins d’exclure. Aussi nul doute que l’égal accès aux droits civiques pour tous est un levier précieux pour permettre aux gens de se rapprocher, pour décider ensemble comment et avec qui construire le présent et l’avenir. Le droit de vote est à cet égard aussi un enjeu profondément antiraciste ».
(p. 97)
Jacques Prévert, c’est mon frère qui est poète, avec Émile et Edmond. Il a écrit un très beau poème que j’aime Étranges étrangers, et qui se termine ainsi  :
« Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez. »
Ce qu’ils disent mes frères, c’est que la paix passe par le respect de la différence et de la vraie tolérance non pas celle qui « tolère tout » mais celle qui reconnaît chacun. Liberté, égalité, fraternité.
Edgar Morin écrit dans Terre-Patrie :
« Il est possible aujourd’hui, techniquement et matériellement, de réduire les inégalités, de nourrir les affamés, de distribuer les ressources, de ralentir la croissance démographique, de diminuer les dégradations écologiques, de changer le travail, de créer les diverses hautes instances planétaires de régulation et de sauvegarde, de développer l’onu en véritable Société des nations, de civiliser la Terre. Il est rationnellement possible de réaliser la maison commune, d’aménager le jardin commun ».
(p. 155)
Mais la paix passe aussi par le combat… Albert Camus a écrit : « La paix est le seul combat qui vaille d’être mené. »
La colombe de Pablo virevolte dans la pièce et se pose enfin sur le livre de Rémy Puyuelo : Héros de l’enfance, figures de la survie.
Mon frère Rémy, je l’aime bien. Il raconte bien l’enfance, les contes, les histoires. Moi, j’aime bien quand il me raconte des histoires. Bécassine, c’est ma préférée, c’est ma copine.
« Depuis, dans une latence éternelle, Bécassine, sans âge, vit dans le monde qui change, avec des gens qui évoluent. Louloutte grandit, Madame de Grand-Air vieillit. Bécassine devient sublime, mythique, avec sa coiffe et son tablier blanc, la jupe bretonne verte à grand velours, égayée par un bustier rouge.
Elle est définitivement identifiable, reconnaissable en Alsace, en Amérique, à Madagascar, en Afrique chez les Turcs…
Elle est inquiétante d’étrangeté. Des étudiants bretons l’enlèvent en 1939 du musée Grévin, pour la brûler solennellement à Quimper. La violence est parfois une issue aux impasses de la bêtise et l’on comprend combien Bécassine peut être l’héroïne de toute forme d’exclusion, de racisme.
Que cachent ce personnage, ce costume ? Quelle est la vie de cette enfant, de cette jeune fille, de cette femme qui, le cœur sur la main, incapable d’ingratitude, ne peut accéder à l’âge ingrat ? ».
(p. 59)
Avec Rémy Puyuelo, nous sommes au pays de l’enfance, aux confins de la solitude et de la souffrance, de la sublimation, de la réparation et de la création, au cœur de notre identité. Il est très ami avec son frère Boris, celui qui a écrit Un merveilleux malheur. La réparation et la paix sont des cousines germaines.
Respect des êtres, respect des lettres. La lecture, la caresse. Marc-Alain Ouaknin, un de mes pères, écrit dans Bibliothérapie :
« Schehrazade tissait autour de moi, en donnant voix au passé immémorial des rois et des peuples passés, le filet au moyen duquel elle m’arracherait à l’océan de mon malheur, pour me redonner le bonheur de vivre ».
(p. 45)
Le bonheur de vivre dans la paix.
Il est tard maintenant. Longtemps, comme mon ami Marcel (celui-là, c’est mon préféré), je me suis couchée de bonne heure. Il est temps pour moi d’aller dormir. Je laisse la colombe de Pablo à la nuit ; chaque nuit, elle retrouve sa place à la même page, dans son livre d’origine Picasso.
« Demain sera un nouveau jour », disait Scarlett. Demain, encore je lirai, j’écrirai, demain encore avec mes mots, je lutterai pour la paix parce que « quand on lutte, on gagne souvent » écrit Jacques Gaillot, dans sa préface au livre de Paul Muzard En finir avec la guerre contre les pauvres ; il cite également Louis Pasteur : « Je ne te demande ni ton nom, ni ta religion, ni ta race mais dis-moi quelle est ta souffrance. »
Ma souffrance à moi, c’est le journal de 20 heures. Mon espérance, ce sont mes pères, ma mère, mes frères, mes sœurs, mes ami(e)s, célèbres ou anonymes et la colombe de Pablo volant dans le ciel de mes livres.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Aounit, M. et al. 2001. Mon album de l’immigration en France. De très belles illustrations, Tartamundo.
·  Ben Jelloun, T. 1995. Le racisme expliquée à ma fille, Paris, Le Seuil.
·  Brel, J. La colombe, Éternel.
·  Calvino, I. 1974. Les Villes invisibles, Paris, Le Seuil.
·  Camus, A. cité dans le livre Paroles de non-violence, Albin Michel.
·  Cyrulnik, B. 2000. Un merveilleux malheur, Odile Jacob.
·  Dolto, F. 1987. Solitude, Vertige du Nord Carrère.
·  Miller, A. 1983. C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier.
·  Montessori, M. 1996. L’Éducation et la paix, Desclée de Brouwer, première édition 1949.
·  Morin, E. ; Kern, A.-B. 1993. Terre-Patrie, Paris, Le Seuil.
·  Muzard, P. 2000. En finir avec la guerre contre les pauvres, préface Jacques Gaillot, Le Temps des Cerises, mrap.
·  Ouaknin, M.-A. 1994. « Bibliothérapie », Lire c’est guérir, La couleur des idées, Paris, Le Seuil, mars.
·  Picasso. Cent quarante-cinq dessins pour la presse et les organisations démocratiques pour le festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la Paix, Berlin, 5-19 août 1951, L’Humanité, 1973.
·  Picasso. Hachette, coll. « Génies et réalités », 1967.
·  Pinkolà Estes, C. 1995. Femmes qui courent avec les loups, Paris, Grasset.
·  Pinkolà Estes, C. De la Paix, des contes et des femmes.
·  Prévert, J. 2000. Étranges étrangers et autres poèmes, Paris, Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».
·  Proust, M. 1954. À la recherche du temps perdu, tome 1, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade ».
·  Puyuelo, R. 1998. Héros de l’enfance, figures de la survie. De Bécassine à Pinocchio, de Robinson Crusoë à Poil-de-Carotte, esf.
·  Racismes, Défi aux droits de l’homme, Bibliothèque commentée, avant-propos par Marcel Maurières, président des amis de la bcp (7, avenue du 10e dragons, 82000 Montauban), Conseil général du Tarn-et-Garonne.
·  Sztulman, H. 1997. Colloque sous la direction de Abdelhadi Elfakir et Viviane Bidou Houbaine, Pratiques cliniques, psychopathologie et démarche interculturelle, cofrimi (ouvrage publié avec le concours financier du fas).
·  Verhaeren. 1995. Les Villes tentaculaires, Paris, Librairie générale française.
·  Zweig, S. 1982. Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Paris, Belfond (1944).
 
NOTES
 
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