2002
EMPAN
Lectures
Diagonales... et la colombe de Pablo
Marie-José Colet
[*]
Je dédie ces diagonales à tous ceux qui meurent à la guerre,
d’un côté, de l’autre, qui perdent le ciel et la terre, la mer, le sable et le
vent ; je dédie ces diagonales aux enfants broyés, aux générations mutilées et
surtout aux femmes qui pleurent. Pour eux tous, pour elles toutes, j’ai cherché
dans mes livres. Voilà ce que j’ai trouvé.
« De loin, je crus voir un animal. Il s’approcha et je compris
que c’était un homme. Il s’approcha encore et je m’aperçus que c’était mon
frère. » Apologue tibétain (p. 6)
J’ai lu aussi, quelques pages plus loin (p. 17) :
IL M’A DIT
Il m’a dit :
Ma race est la race jaune.
J’ai répondu :
Je suis de ta race.
Il m’a dit :
Ma race est la race noire.
J’ai répondu :
Je suis de ta race.
Il m’a dit :
Ma race est la race blanche.
J’ai répondu :
Je suis de ta race
Car mon soleil fait l’étoile jaune
Car je suis enveloppé de nuit
Car mon âme, comme la pierre de la loi,
Est blanche.
Edmond Jabès
J’ai lu cette première citation et ce poème dans
Racismes : défi aux droits de l’homme.
Un travail qui présente une merveilleuse bibliographie de 456 pages (grand
format). Un travail fabuleux pour tous ceux qui aiment lire la paix, le respect
de l’autre.
Page 449, il y a une photo d’enfants, toutes races confondues,
qui s’étreignent et rient. À côté de cette photo, il est écrit en gras
:
« Dans toutes les parties du monde, tous les enfants doivent
jouir de tous les droits contenus dans la Déclaration des droits de l’enfant
»
À l’origine du monde sont les enfants.
À l’origine de la paix, une colombe.
À l’origine de l’enfer, la guerre.
À l’origine de la guerre, l’enfer.
Dans un livre que j’aime, j’ai lu et relu les phrases suivantes
; je te les confie, prends-en soin :
« L’enfer des vivants n’est pas grand-chose à venir ; s’il y
en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours,
que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La
première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part
au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une
attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et
quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer et le faire durer, et lui faire
de la place. »
C’est mon ami Italo Calvino qui termine ainsi son livre
Les Villes invisibles. Comme lui, j’ai
cherché à reconnaître ce qui n’était pas l’enfer et je lui ai fait une place
boisée dans ma maison. C’est ma bibliothèque.
Dans ma bibliothèque, il y a un livre qui raconte la vie de
Pablo Picasso et un autre qui offre cent quarante-cinq dessins à la presse et
aux organisations démocratiques. Dans ces livres, vivent des colombes et
certains soirs dans le ciel noir de mon âme triste, quand les guerres sont au
rendez-vous de 20 heures, j’en connais une qui s’envole et sur mes livres va se
poser. Enfant, je tentais d’attraper les pigeons, maintenant, je suis une
grande personne et je tente d’attraper la colombe de Pablo. Mais elle vole la
coquine et va d’un livre à l’autre, se posant ici ou là. La voilà ! Elle est
sur le livre de mon amie Maria Montessori : L’Éducation et la Paix, préface de Pierre
Calame. C’est un très beau livre. Il faut le lire en entier. Mais je t’en livre
quelques phrases qui te diront sa pensée pour la paix. Dans une confé-rence à
Copenhague, le 22 mai 1937, elle écrivait :
« L’éducation est la meilleure arme pour la paix. » (p.
53)
« Je dis simplement que la véritable défense de l’humanité ne
peut se baser sur les armes. Tant que nous ne ferons pas confiance à la grande
“arme pour la paix” qu’est l’éducation, les guerres continueront de succéder
aux guerres et tant la sécurité que la prospérité des hommes ne seront pas
assurées. »
Pour Maria, la paix est à construire, à apprendre, à créer,
elle est un art d’amour, d’éducation, de respect. Respecter l’enfant. Et voilà
ma colombe sur les épaules de Françoise Dolto, la voilà qui effleure ses
cheveux blancs. Françoise, elle a dit les enfants, la vérité à toujours dire,
le parler vrai, elle a créé des maisons toutes vertes pleines de jouets et de
chaises pour accueillir la séparation et le respect, elle a écrit une multitude
de livres qui me racontent, moi et d’autres enfants dans une vie réelle et
imaginée, dans une vie symbolique. Ses mots d’amour et de tendresse, ses mots
vrais apprennent le respect des autres, enfants et adultes. Françoise à sa
façon, dans l’originalité de son œuvre, retrouve celle de Maria. Avant de
s’envoler, la colombe picore chez Dolto, dans la cour Solitude ces quelques
mots de paix :
« Rendre l’enfant intelligent dans le sens : avoir de
l’intelligence du monde et des relations humaines. »
Elle picore, la colombe, et s’envole vers d’autres cieux, vers
d’autres livres, ceux d’Alice Miller. Tous ceux d’Alice Miller. Je suis attirée
par son manège, j’essaie de l’attraper. J’échoue. Pour me consoler, Alice
Miller est là, ferme et rassurante. Elle sait la paix, elle sait l’éducation,
elle sait le respect et la création, elle sait Hitler, son horreur et l’horreur
de son enfance, une enfance bafouée. Une race détruite. Une lecture marginale
et subversive qui coupe le souffle. La recherche pour la paix à partir de
l’éducation. Maria, Alice, Françoise sont trois sœurs. Elles sont mes sœurs
d’âme.
Alice écrit dans C’est pour ton
bien (je cite mais ce sont tous ses livres qui sont à lire, pour
s’imprégner de sa pensée rigoureuse…) :
« De la même manière que la connaissance psychanalytique des
mécanismes de dédoublement et de projection peut nous aider à comprendre le
phénomène de l’holocauste, l’histoire du Troisième Reich nous fait apparaître
plus clairement les conséquences de “la pédagogie noire” : sur le fond de la
répression accumulée du caractère infantile dans notre éducation, on comprend
assez facilement, ou presque, que des hommes et des femmes aient pu sans
problème apparent conduire à la chambre à gaz un million d’enfants porteurs de
ces parts de leurs propres psychismes qu’ils redoutaient tant. On peut même se
représenter qu’ils leur aient hurlé dessus, qu’ils les aient battus ou
photographiés et qu’ils aient enfin trouvé là un exutoire à leur haine de la
petite enfance. Leur éducation visait dès le départ à exterminer tout ce qui
relevait de l’enfance, du jeu et de l’enfance. Il fallait qu’ils reproduisent
exactement de la même manière l’atrocité commise sur eux, le meurtre de l’âme
perpétré sur les enfants qu’ils avaient été : chez ces enfants juifs qu’ils
envoyaient à la chambre à gaz, ils ne feraient jamais que reproduire
inlassablement le meurtre de leur propre existence d’enfants » (p.
107).
« La colombe est blessée, nous n’irons plus au bois… », chante
Jacques Brel. Je me tais un long moment. J’ai trop mal. Mais la colombe reprend
son vol et moi, mes livres.
Stefan Zweig raconte comment il a cherché la paix d’ami en ami,
de rencontre en rencontre, de Paris à Berlin, au cœur de Vienne et de ses
plaisirs. Dans Le Monde d’hier, il
cherche et invente la paix avec tous et surtout par son écriture. En quelques
phrases émouvantes, il dit la paix qui s’évanouit :
« Une fois encore, afin de jeter un dernier regard à la paix,
je descendis en ville. Elle reposait tranquillement dans la lumière du midi et
ne me sembla pas différente de ce qu’elle avait toujours été. Les gens allaient
leur chemin ordinaire de leur pas ordinaire. Ils ne se pressaient pas, ils ne
s’assemblaient pas pour bavarder. Leur tenue était dominicale, calme et
paisible, et un instant, je me demandais : “Est-ce après tout qu’ils ne le
savent pas encore ?” ».
(p. 530)
Son ami à Stefan, celui qui s’appelle Émile Verhaeren écrit
dans Les Villes tentaculaires
:
« Sur la Ville, d’où les désirs flamboient,
règnent, sans qu’on les voie
Mais évidentes les idées. »
(p. 85)
Je n’aime que les belles idées, les bonnes idées, les idées
justes, les idées vraies. Par exemple, les idées du professeur Henri Sztulman
lorsqu’il introduitle colloque qui a eu lieu à Toulouse, les 23 et 24 novembre
1995 « Pratiques cliniques, psychopathologie et démarche interculturelle »
:
« Venant de multiples horizons, venant de passés différents,
ayant des vécus diversifiés, la première idée est de nous rassembler autour de
ce qui nous unit, et ce qui nous unit vivant sur le sol français, ce sont les
valeurs de la République qui doivent s’appliquer partout à tous, qui sont les
valeurs d’accueil, de fraternité et de liberté ; la deuxième idée est que, de
nos différences, il convient de faire un enrichissement, une complémentarité,
que nous avons beaucoup à recevoir des migrants, tout comme ils attendent de
nous qui les accueillons certaines choses que nous leur devons. Nous avons
beaucoup à recevoir d’eux et c’est comme ça que la France s’est construite, par
vagues successives qui sont venues ajouter à son génie et à son rayonnement.
»
Ces deux idées d’Henri, elles me plaisent. Henri, c’est mon
frère.
J’ai encore quelques frères, Tahar, Mouloud, Jacques, Edgar,
Albert, Rémy et la colombe de Pablo aiment se poser sur leurs épaules. Tahar
Ben Jelloun, c’est celui-là même qui a expliqué à sa fille le racisme, en
termes simples, en termes sobres, en termes crus, en termes vrais :
« Papa, je vais te dire un gros mot : le racisme est un
salaud,
– Le mot est faible, ma fille, mais il est assez juste
».
(p. 60)
Mon frère Tahar, il
trouve les mots justes.
Mouloud Aounit, secrétaire général du Mouvement contre le
racisme et pour l’amitié entre les peuples (mrap) écrit dans le très beau livre
Mon album de l’immigration en France
:
« Le racisme est une forme d’exclusion qui divise. Pour se
propager, il a besoin d’inégalités, pour hiérarchiser aux fins d’exclure. Aussi
nul doute que l’égal accès aux droits civiques pour tous est un levier précieux
pour permettre aux gens de se rapprocher, pour décider ensemble comment et avec
qui construire le présent et l’avenir. Le droit de vote est à cet égard aussi
un enjeu profondément antiraciste ».
(p. 97)
Jacques Prévert, c’est mon frère qui est poète, avec Émile et
Edmond. Il a écrit un très beau poème que j’aime Étranges étrangers, et qui se termine ainsi
:
« Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez. »
Ce qu’ils disent mes frères, c’est que la paix passe par le
respect de la différence et de la vraie tolérance non pas celle qui « tolère
tout » mais celle qui reconnaît chacun. Liberté, égalité, fraternité.
Edgar Morin écrit dans Terre-Patrie :
« Il est possible aujourd’hui, techniquement et
matériellement, de réduire les inégalités, de nourrir les affamés, de
distribuer les ressources, de ralentir la croissance démographique, de diminuer
les dégradations écologiques, de changer le travail, de créer les diverses
hautes instances planétaires de régulation et de sauvegarde, de développer
l’onu en véritable Société des
nations, de civiliser la Terre. Il est rationnellement possible de réaliser la
maison commune, d’aménager le jardin commun ».
(p. 155)
Mais la paix passe aussi par le combat… Albert Camus a écrit :
« La paix est le seul combat qui vaille d’être mené. »
La colombe de Pablo virevolte dans la pièce et se pose enfin
sur le livre de Rémy Puyuelo : Héros de
l’enfance, figures de la survie.
Mon frère Rémy, je l’aime bien. Il raconte bien l’enfance, les
contes, les histoires. Moi, j’aime bien quand il me raconte des histoires.
Bécassine, c’est ma préférée, c’est ma copine.
« Depuis, dans une latence éternelle, Bécassine, sans âge,
vit dans le monde qui change, avec des gens qui évoluent. Louloutte grandit,
Madame de Grand-Air vieillit. Bécassine devient sublime, mythique, avec sa
coiffe et son tablier blanc, la jupe bretonne verte à grand velours, égayée par
un bustier rouge.
Elle est définitivement identifiable, reconnaissable en
Alsace, en Amérique, à Madagascar, en Afrique chez les Turcs…
Elle est inquiétante d’étrangeté. Des étudiants bretons
l’enlèvent en 1939 du musée Grévin, pour la brûler solennellement à Quimper. La
violence est parfois une issue aux impasses de la bêtise et l’on comprend
combien Bécassine peut être l’héroïne de toute forme d’exclusion, de
racisme.
Que cachent ce personnage, ce costume ? Quelle est la vie de
cette enfant, de cette jeune fille, de cette femme qui, le cœur sur la main,
incapable d’ingratitude, ne peut accéder à l’âge ingrat ? ».
(p. 59)
Avec Rémy Puyuelo, nous sommes au pays de l’enfance, aux
confins de la solitude et de la souffrance, de la sublimation, de la réparation
et de la création, au cœur de notre identité. Il est très ami avec son frère
Boris, celui qui a écrit Un merveilleux
malheur. La réparation et la paix sont des cousines
germaines.
Respect des êtres, respect des lettres. La lecture, la caresse.
Marc-Alain Ouaknin, un de mes pères, écrit dans Bibliothérapie :
« Schehrazade tissait autour de moi, en donnant voix au passé
immémorial des rois et des peuples passés, le filet au moyen duquel elle
m’arracherait à l’océan de mon malheur, pour me redonner le bonheur de vivre
».
(p. 45)
Le bonheur de vivre dans la paix.
Il est tard maintenant. Longtemps, comme mon ami Marcel
(celui-là, c’est mon préféré), je me suis couchée de bonne heure. Il est temps
pour moi d’aller dormir. Je laisse la colombe de Pablo à la nuit ; chaque nuit,
elle retrouve sa place à la même page, dans son livre d’origine
Picasso.
« Demain sera un nouveau jour », disait Scarlett. Demain,
encore je lirai, j’écrirai, demain encore avec mes mots, je lutterai pour la
paix parce que « quand on lutte, on gagne souvent » écrit Jacques Gaillot, dans
sa préface au livre de Paul Muzard En finir avec
la guerre contre les pauvres ; il cite également Louis Pasteur : «
Je ne te demande ni ton nom, ni ta religion, ni ta race mais dis-moi quelle est
ta souffrance. »
Ma souffrance à moi, c’est le journal de 20 heures. Mon
espérance, ce sont mes pères, ma mère, mes frères, mes sœurs, mes ami(e)s,
célèbres ou anonymes et la colombe de Pablo volant dans le ciel de mes
livres.
·
Aounit, M.
et al. 2001.
Mon album de l’immigration en France. De très
belles illustrations, Tartamundo.
·
Ben Jelloun, T. 1995.
Le racisme expliquée à ma fille,
Paris, Le Seuil.
·
Brel, J.
La colombe, Éternel.
·
Calvino, I. 1974.
Les Villes invisibles, Paris, Le
Seuil.
·
Camus, A. cité dans
le livre Paroles de non-violence,
Albin Michel.
·
Cyrulnik, B. 2000.
Un merveilleux malheur, Odile
Jacob.
·
Dolto, F. 1987.
Solitude, Vertige du Nord
Carrère.
·
Miller, A. 1983.
C’est pour ton bien. Racines de la violence dans
l’éducation de l’enfant, Aubier.
·
Montessori, M. 1996.
L’Éducation et la paix, Desclée de
Brouwer, première édition 1949.
·
Morin, E. ;
Kern, A.-B. 1993.
Terre-Patrie, Paris, Le
Seuil.
·
Muzard, P. 2000.
En finir avec la guerre contre les
pauvres, préface Jacques
Gaillot, Le Temps des Cerises, mrap.
·
Ouaknin, M.-A. 1994.
« Bibliothérapie », Lire c’est guérir,
La couleur des idées, Paris, Le Seuil, mars.
·
Picasso. Cent
quarante-cinq dessins pour la presse et les organisations démocratiques pour le
festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la Paix, Berlin, 5-19
août 1951, L’Humanité, 1973.
·
Picasso. Hachette,
coll. « Génies et réalités », 1967.
·
Pinkolà Estes, C.
1995. Femmes qui courent avec les
loups, Paris, Grasset.
·
Pinkolà Estes, C.
De la Paix, des contes et des
femmes.
·
Prévert, J. 2000.
Étranges étrangers et autres poèmes,
Paris, Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».
·
Proust, M. 1954.
À la recherche du temps perdu, tome 1,
Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade ».
·
Puyuelo, R. 1998.
Héros de l’enfance, figures de la survie. De
Bécassine à Pinocchio, de Robinson Crusoë à Poil-de-Carotte,
esf.
·
Racismes, Défi aux droits de
l’homme, Bibliothèque commentée, avant-propos par Marcel Maurières,
président des amis de la bcp (7,
avenue du 10e dragons, 82000
Montauban), Conseil général du Tarn-et-Garonne.
·
Sztulman, H. 1997.
Colloque sous la direction de Abdelhadi Elfakir et Viviane Bidou Houbaine,
Pratiques cliniques, psychopathologie et démarche
interculturelle, cofrimi
(ouvrage publié avec le concours financier du fas).
·
Verhaeren. 1995.
Les Villes tentaculaires, Paris,
Librairie générale française.
·
Zweig, S. 1982.
Le Monde d’hier. Souvenirs d’un
européen, Paris, Belfond (1944).
[*]
Les Lilas, 423, avenue de Fonneuve, 82000 Montauban.