Empan
érès

I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 131 à 134
doi: en cours

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Lectures

no45 2002/1

Une enfance outre-mer Sebbar, L. (textes réunis par). 2001. Paris, Le Seuil, 219 p., 29,50 €

« La meilleure façon d’attraper les choses ce sont les mots » (Fouad Laroui).
J’essaie d’attraper ce livre ou plutôt sa lecture.
Le texte que j’ai préféré est celui de Fouad Laroui intitulé « Le jour où le nain cessa de parler » et qui commence ainsi : « Quand j’étais petit, je ne demandais rien à personne ». À bien y réfléchir, quand ils étaient petits, aucun des auteurs de ces textes réunis par Leïla Sebbar ne demandaient rien à personne. Ils vivaient leur enfance comme ils nous la racontent, colorée, impétueuse, fragile, éphémère mais souvent solitaire et presque toujours secrète.
Ils sont seize écrivains, venus d’ailleurs, venus d’outre-mer. Ils s’appellent Hélé Béji, Maïssa Bey, Roland Brival, Guy Cabort-Masson ; Aziz Chouaki, Emmanuel Dongala, Kossi Eefoui, Patrick Erouad-Siad, Marie-Thérèse Humbert, Yannick Lahens, Fouad Laroui, Gisèle Pineau, Raharimanana, Leïla Sebbar, Véronique Tadjo, Abdourahman.
Tous ont déjà été publiés. Ainsi, ce recueil est un précieux coffre plein d’une riche littérature interculturelle. Chaque espace de ce recueil est un texte d’enfance. Chacun d’entre eux est l’occasion d’un rappel des publications de chaque auteur. C’est concis, précis et parfait. Reste à se rendre chez le libraire, à demander, à découvrir et puis à lire enfin ces textes qui disent les différences des enfances et le semblable de l’enfance. Enfance de chacun dans son pays d’odeurs et de saveurs, de mythes divers, quand le père est absent, quand la mère est de couleur ou bien européenne, mais toujours enveloppante ; tous ces auteurs disent à leur façon, leur enfance. Bigarrée (Leïla Sebbar), stupéfiée de Maïssa Bey (c’est quoi un arabe ?), considérée, d’Emmanuel Dongala (« L’enfance de l’instituteur »). En filigrane, la guerre, la paix, le savoir, la connaissance, la culture, de Platon à Rousseau, en français et en arabe, en africain. On voyage d’Alger à Port-Louis, en France aussi. En tous lieux, les garçons jouent au foot, ici et là, ça sent le laurier, les roses, le jasmin. Là encore le thé est parfumé à la cardamone. Parfois, maman met les gâteaux au four et raconte des contes. La famille, l’école. Camus et Pascal, le français et l’arabisation. Les professeurs sont syriens, égyptiens, irakiens. C’est dans « Confiture et bobos » raconté par Aziz Chouaki, celui des oranges.
Des textes qui s’écrivent en poésie ou en prose du Val-de-Marne à la Martinique, de Madagascar à Paris, en Banlieue et en Province. J’ai parlé des récits précédés des publications de leurs auteurs. Je pressens dans cette alternance enfance/publication une dialectique enfance/adulte devenu(e). Il y a là comme un mouvement de gestation. De l’enfance de l’écrivain est né(e) un auteur publié. Voici ses livres, voici l’enfant. Une graine, un talent ont éclo. Je trouve cela très beau comme présentation, très émouvant.
Voilà ce que je voulais partager avec vous.
Ce recueil constitue une vraie recherche interculturelle, une écriture tendue vers la paix et une possible interrogation sur les mouvements de la création, sur le germe de chaque écriture. Celui qui s’origine dans l’enfant. C’est fragile, un enfant. Il faut le protéger, lui offrir la paix, l’entourer, l’aimer. C’est simple, si simple alors pourquoi est-ce impossible ? Ces textes si sobres et si poétiques à la fois nous disent « autrefois », « quand j’étais petit(e) » et réinventent la mère, le père, la vie. La simplicité.
J’attrape ce livre avec les mots « langue », « pays », « identité », « culture », « paix », et surtout surtout le mot respect.
À lire et à laisser fleurir comme un bouquet d’enfances et de talents, comme un bouquet de possibles espérances.
Marie-José Colet

Le sens de l’hospitalité Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre Gotman A. 2001. Paris, puf, 510 p., 30,18 €

On considère généralement l’hospitalité comme une vertu, une affaire de morale privée qui, progressivement relayée par le droit social, serait malheureusement en déclin. L’approche sociologique d’Anne Gotman s’éloigne de la louange autant que du regret, pour étudier, à travers une diversité de situations concrètes, l’hospitalité comme « obligation librement consentie », offre d’accueil, espace ménagé à l’autre, mais aussi comme épreuve, sacrifice d’une part de soi et relation asymétrique. Toute pratique hospitalière, en effet, suppose un déplacement des seuils et des barrières, perturbante, elle nécessite des règles, des protocoles, des manières de délimiter le cadre temporel et spatial de la cohabitation.
Rien de plus fallacieux, au fond, que ce « faites comme chez vous » lancé par le maître de maison à l’hôte bien avisé de ne pas suivre le conseil. Anne Gotman a mené une enquête approfondie auprès de ceux qui ont accueilli et hébergé des proches en difficulté ou des inconnus réfugiés du Kosovo, ainsi que dans un « lieu de halte » ouvert aux personnes atteintes du sida. Elle retrouve dans l’histoire individuelle comme dans l’héritage culturel et religieux de ses interlocuteurs des propensions à une hospitalité dont elle découvre aussi les difficultés : les problèmes de territoire, de pouvoir et d’identité entre accueillants et accueillis, mais aussi les contradictions entre engagements privés, pratiques associatives et logique étatique. C’est, en somme, une généreuse, utile et coûteuse manière de faire société.
Nicole Lapierre

Ombres et lumière de la famille Nour Comment certains résistent face à la précarité Delcroix, C. 2001. Paris, Payot, 258 p., 15,09 €

Il y a un héroïsme ordinaire, celui du père de famille loué par Péguy, mais aussi celui des familles en situation précaire qui mobilisent leur énergie et inventent des stratégies pour faire face à l’adversité. C’est le cas, à la fois banal et exemplaire, de la famille Nour avec qui la sociologue Catherine Delcroix, spécialiste des politiques locales d’intégration des immigrés, a tissé des liens au fil de six années d’entretiens réguliers. Les Nour et leurs huit enfants vivent dans une cité de banlieue d’une grande ville française. Les parents, Amin et Djamila, sont originaires d’un village isolé du nord-ouest du Maroc. Lui était berger à 10 ans, elle s’est retrouvée orpheline de père au même âge et n’a pas pu aller à l’école. Leur mariage a été arrangé contre la volonté de la jeune femme qui a rejoint son mari en 1974, en débarquant, désemparée, dans un pays dont elle ne connaissait ni les usages, ni la langue. C’est elle la véritable héroïne.
On ne dira jamais assez combien il faut de courage pour émigrer  : le saut dans l’inconnu, l’adaptation difficile et la force, l’audace, la vitalité des femmes dans une telle aventure. Amin, maçon, a travaillé très dur jusqu’à cet accident de travail qui lui a démoli le pied et le moral. Invalide, pensionné, diminué à ses propres yeux, il est allé se consoler et se conforter au village en prenant une seconde épouse. Un choc pour Djamila qui dut affronter cette situation comme le reste : le manque permanent d’argent, la psychose de l’aîné, les problèmes de santé, le chômage, la délinquance, les discriminations…
Avec une finesse et une empathie qui n’excluent pas la distance et l’analyse, Catherine Delcroix restitue, en effet, les ombres et les lumières, les ratés comme les succès. Elle n’ignore pas les pesanteurs de l’environnement, le cumul des handicaps, l’équilibre instable et cette lutte permanente et pas toujours gagnante pour éviter la chute. Mais elle montre également que cette famille démunie, comme bien d’autres, n’est pas pour autant dépourvue de culture et de ressources. Du passé, les Nour conservent un islam ouvert, une dignité et un désir de s’en sortir qui leur permettent de se projeter dans le présent, de réagir devant les difficultés, de saisir les opportunités. Notamment celles qu’offre le système de protection sociale qui, loin de démobiliser les familles, renforce au contraire leur solidarité interne.
Djamila, l’illettrée, pousse ses enfants à étudier. Elle est fière de Leïla, étudiante en quatrième année de droit qui veut devenir juge, et dans la salle à manger familiale, les diplômes – baccalauréat, cap de carrosserie ou permis de conduire – sont encadrés comme des trophées.
Cette femme intelligente et battante a appris à s’orienter dans le dédale des administrations, elle n’hésite pas à rechercher l’aide de professionnels, ceux de la Protection maternelle et infantile qui ont permis de sauver la vie de Saïd et de sa petite sœur Fatiha, atteints d’une grave maladie génétique des reins ou encore ceux du Centre médical psychopédagogique qui ont orienté Toufik, le gamin dyslexique, après une discussion éprouvante avec une assistante sociale normative ignorant l’angoisse palpable de l’enfant. Toufik a 9 ans, c’est le dernier des Nour et pas le moins vaillant. Lui aussi est un petit héros ordinaire.
Nicole Lapierre
(Avec l’aimable autorisation du Monde des Livres, 4 janvier 2002, pour ces deux notes de lecture.)

Psychothérapie psychanalytique de l’enfant et de sa famille Decobert, S. ; Sacco, F. sous la dir. de. 2000. Toulouse, érès, 253 p., 22,90 €

Le cmpp de Neuilly, l’institut Édouard Claparède créé en 1949 par le Dr H. Sauguet, psychanalyste, a ouvert la voie aux consultations thérapeutiques et aux cures ambulatoires pour les enfants et leurs familles, menées par une équipe pluridisciplinaire ayant pour référence commune la théorie psychanalytique.
C’est aussi un lieu d’enseignement et de recherche. À l’occasion de son cinquantenaire, un colloque organisé autour du thème « Quelles psychothérapies pour demain ? » est à l’origine de cet ouvrage collectif qui témoigne, grâce à la participation d’une trentaine de personnes, de la richesse clinique et du souci d’innovation technique pour prendre en charge, au fil des années, la souffrance psychique.
Difficile de rendre compte de la diversité des interventions qui concernent tous les âges, depuis la toute petite enfance avec les prémices de la vie psychique, à l’adolescence, qui traitent des différents modes de prise en charge : individuelle ou en groupe, avec ou sans médiation, selon les problématiques présentées, le fil rouge étant toujours la théorie psychanalytique et la prise en compte des troubles dans une dynamique familiale nécessitant le travail – là aussi modulé selon les situations – avec les parents : autant pour favoriser une alliance thérapeutique que pour les amener à entreprendre une thérapie individuelle ou familiale.
Selon Philippe Jeammet, au long des trente dernières années, « les choses n’ont pas tellement changé et pour l’essentiel les liens familiaux demeurent les mêmes, par contre la forme a beaucoup évolué ». La transformation de la société dans le sens d’une plus grande libéralité a pour conséquence une plus grande possibilité d’expression des désirs et la perte d’un consensus social sur les règles et les limites renforce la relation de désir et de proximité entre parents et enfants. Pour lui, il ne s’agit pas de mettre en cause l’absence des pères (d’ailleurs parfois plus présents qu’auparavant) ni une modification structurelle chez les adolescents, mais de considérer que l’évolution sociale conduit à solliciter fortement le narcissisme. Il tient à différencier sollicitation narcissique sociale et structure narcissique des jeunes : la perte de l’effet différenciateur, de l’effet tiers qu’offrait une organisation sociale plus codifiée entraîne une pathologie caractérisée par l’agir (troubles du comportement, inhibition, difficultés scolaires, etc.). « Ce qui est frappant est que dès que l’on arrive à structurer un traitement, à cadrer la famille et à permettre une psychothérapie individuelle, on voit la problématique névrotique se développer d’une manière très classique. » Cela tient à « l’empiétement réciproque », à la « dépendance narcissique » entre les problématiques des parents et celles des enfants.
De son côté, Claude Pigott aborde la dimension incestuelle des relations parents-enfant dans une réflexion métapsychologique sur l’originaire et le groupal : il fait du groupe le « moment originaire », le « passage obligé  » pour accéder à la constitution du sujet, tout individu ayant d’abord à faire avec une image maternelle archaïque omnipotente avant d’avoir à se défaire de son emprise incestueuse et pouvoir accéder à une relation d’objet génitale.
Pour mener à bien une « véritable relance du fonctionnement psychique », un « espace thérapeutique » est constitué grâce à la complémentarité des prises en charge, les rééducations psychopédagogiques mises en place parallèlement aux psychothérapies étant « très loin d’être des actions purement techniques à visée orthopédique ». En cmpp, la médiation thérapeutique joue un rôle important dans le sens d’une « organisation dynamique » et non d’une « addition hasardeuse d’interventions thérapeutiques diverses ».
Cet ouvrage dense aborde aussi la question des différentes évaluations, celle faite par le personnel soignant, l’autoévaluation des patients, constate les limites des outils d’évaluation comme le dsm-iv, met en garde contre les effets produits par le diagnostic… « À la vérité, l’évaluation ignore le fonctionnement psychique ; c’est la différence entre un cliché et un film […] La question de la conviction personnelle est centrale. »
Huguette Jordana
ps : Une belle citation de Leïla Sebbar : « Je lis, irrémédiablement séparée. » La lecture, comme l’écriture, c’est histoire de réparation. Ma mère, mon enfance…
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