2002
EMPAN
Lectures
Notes de lecture
Une enfance
outre-mer Sebbar, L.
(textes réunis par). 2001. Paris, Le Seuil, 219 p., 29,50 €
« La meilleure façon d’attraper les choses ce sont les mots »
(Fouad Laroui).
J’essaie d’attraper ce livre ou plutôt sa lecture.
Le texte que j’ai préféré est celui de Fouad Laroui intitulé «
Le jour où le nain cessa de parler » et qui commence ainsi : « Quand j’étais
petit, je ne demandais rien à personne ». À bien y réfléchir, quand ils étaient
petits, aucun des auteurs de ces textes réunis par Leïla Sebbar ne demandaient
rien à personne. Ils vivaient leur enfance comme ils nous la racontent,
colorée, impétueuse, fragile, éphémère mais souvent solitaire et presque
toujours secrète.
Ils sont seize écrivains, venus d’ailleurs, venus d’outre-mer.
Ils s’appellent Hélé Béji, Maïssa Bey, Roland Brival, Guy Cabort-Masson ; Aziz
Chouaki, Emmanuel Dongala, Kossi Eefoui, Patrick Erouad-Siad, Marie-Thérèse
Humbert, Yannick Lahens, Fouad Laroui, Gisèle Pineau, Raharimanana, Leïla
Sebbar, Véronique Tadjo, Abdourahman.
Tous ont déjà été publiés. Ainsi, ce recueil est un précieux
coffre plein d’une riche littérature interculturelle. Chaque espace de ce
recueil est un texte d’enfance. Chacun d’entre eux est l’occasion d’un rappel
des publications de chaque auteur. C’est concis, précis et parfait. Reste à se
rendre chez le libraire, à demander, à découvrir et puis à lire enfin ces
textes qui disent les différences des enfances et le semblable de l’enfance.
Enfance de chacun dans son pays d’odeurs et de saveurs, de mythes divers, quand
le père est absent, quand la mère est de couleur ou bien européenne, mais
toujours enveloppante ; tous ces auteurs disent à leur façon, leur enfance.
Bigarrée (Leïla Sebbar), stupéfiée de Maïssa Bey (c’est quoi un arabe ?),
considérée, d’Emmanuel Dongala (« L’enfance de l’instituteur »). En filigrane,
la guerre, la paix, le savoir, la connaissance, la culture, de Platon à
Rousseau, en français et en arabe, en africain. On voyage d’Alger à Port-Louis,
en France aussi. En tous lieux, les garçons jouent au foot, ici et là, ça sent
le laurier, les roses, le jasmin. Là encore le thé est parfumé à la cardamone.
Parfois, maman met les gâteaux au four et raconte des contes. La famille,
l’école. Camus et Pascal, le français et l’arabisation. Les professeurs sont
syriens, égyptiens, irakiens. C’est dans « Confiture et bobos » raconté par
Aziz Chouaki, celui des oranges.
Des textes qui s’écrivent en poésie ou en prose du Val-de-Marne
à la Martinique, de Madagascar à Paris, en Banlieue et en Province. J’ai parlé
des récits précédés des publications de leurs auteurs. Je pressens dans cette
alternance enfance/publication une dialectique enfance/adulte devenu(e). Il y a
là comme un mouvement de gestation. De l’enfance de l’écrivain est né(e) un
auteur publié. Voici ses livres, voici l’enfant. Une graine, un talent ont
éclo. Je trouve cela très beau comme présentation, très émouvant.
Voilà ce que je voulais partager avec vous.
Ce recueil constitue une vraie recherche interculturelle, une
écriture tendue vers la paix et une possible interrogation sur les mouvements
de la création, sur le germe de chaque écriture. Celui qui s’origine dans
l’enfant. C’est fragile, un enfant. Il faut le protéger, lui offrir la paix,
l’entourer, l’aimer. C’est simple, si simple alors pourquoi est-ce impossible ?
Ces textes si sobres et si poétiques à la fois nous disent « autrefois », «
quand j’étais petit(e) » et réinventent la mère, le père, la vie. La
simplicité.
J’attrape ce livre avec les mots « langue », « pays », «
identité », « culture », « paix », et surtout surtout le mot respect.
À lire et à laisser fleurir comme un bouquet d’enfances et de
talents, comme un bouquet de possibles espérances.
Marie-José Colet
Le sens de
l’hospitalité Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre
Gotman A. 2001. Paris, puf, 510 p., 30,18 €
On considère généralement l’hospitalité comme une vertu, une
affaire de morale privée qui, progressivement relayée par le droit social,
serait malheureusement en déclin. L’approche sociologique d’Anne Gotman
s’éloigne de la louange autant que du regret, pour étudier, à travers une
diversité de situations concrètes, l’hospitalité comme « obligation librement
consentie », offre d’accueil, espace ménagé à l’autre, mais aussi comme
épreuve, sacrifice d’une part de soi et relation asymétrique. Toute pratique
hospitalière, en effet, suppose un déplacement des seuils et des barrières,
perturbante, elle nécessite des règles, des protocoles, des manières de
délimiter le cadre temporel et spatial de la cohabitation.
Rien de plus fallacieux, au fond, que ce « faites comme chez
vous » lancé par le maître de maison à l’hôte bien avisé de ne pas suivre le
conseil. Anne Gotman a mené une enquête approfondie auprès de ceux qui ont
accueilli et hébergé des proches en difficulté ou des inconnus réfugiés du
Kosovo, ainsi que dans un « lieu de halte » ouvert aux personnes atteintes du
sida. Elle retrouve dans l’histoire individuelle comme dans l’héritage culturel
et religieux de ses interlocuteurs des propensions à une hospitalité dont elle
découvre aussi les difficultés : les problèmes de territoire, de pouvoir et
d’identité entre accueillants et accueillis, mais aussi les contradictions
entre engagements privés, pratiques associatives et logique étatique. C’est, en
somme, une généreuse, utile et coûteuse manière de faire société.
Nicole Lapierre
Ombres et
lumière de la famille Nour Comment certains résistent face à la précarité
Delcroix, C. 2001. Paris, Payot, 258 p., 15,09 €
Il y a un héroïsme ordinaire, celui du père de famille loué par
Péguy, mais aussi celui des familles en situation précaire qui mobilisent leur
énergie et inventent des stratégies pour faire face à l’adversité. C’est le
cas, à la fois banal et exemplaire, de la famille Nour avec qui la sociologue
Catherine Delcroix, spécialiste des politiques locales d’intégration des
immigrés, a tissé des liens au fil de six années d’entretiens réguliers. Les
Nour et leurs huit enfants vivent dans une cité de banlieue d’une grande ville
française. Les parents, Amin et Djamila, sont originaires d’un village isolé du
nord-ouest du Maroc. Lui était berger à 10 ans, elle s’est retrouvée orpheline
de père au même âge et n’a pas pu aller à l’école. Leur mariage a été arrangé
contre la volonté de la jeune femme qui a rejoint son mari en 1974, en
débarquant, désemparée, dans un pays dont elle ne connaissait ni les usages, ni
la langue. C’est elle la véritable héroïne.
On ne dira jamais assez combien il faut de courage pour émigrer
: le saut dans l’inconnu, l’adaptation difficile et la force, l’audace, la
vitalité des femmes dans une telle aventure. Amin, maçon, a travaillé très dur
jusqu’à cet accident de travail qui lui a démoli le pied et le moral. Invalide,
pensionné, diminué à ses propres yeux, il est allé se consoler et se conforter
au village en prenant une seconde épouse. Un choc pour Djamila qui dut
affronter cette situation comme le reste : le manque permanent d’argent, la
psychose de l’aîné, les problèmes de santé, le chômage, la délinquance, les
discriminations…
Avec une finesse et une empathie qui n’excluent pas la distance
et l’analyse, Catherine Delcroix restitue, en effet, les ombres et les
lumières, les ratés comme les succès. Elle n’ignore pas les pesanteurs de
l’environnement, le cumul des handicaps, l’équilibre instable et cette lutte
permanente et pas toujours gagnante pour éviter la chute. Mais elle montre
également que cette famille démunie, comme bien d’autres, n’est pas pour autant
dépourvue de culture et de ressources. Du passé, les Nour conservent un islam
ouvert, une dignité et un désir de s’en sortir qui leur permettent de se
projeter dans le présent, de réagir devant les difficultés, de saisir les
opportunités. Notamment celles qu’offre le système de protection sociale qui,
loin de démobiliser les familles, renforce au contraire leur solidarité
interne.
Djamila, l’illettrée, pousse ses enfants à étudier. Elle est
fière de Leïla, étudiante en quatrième année de droit qui veut devenir juge, et
dans la salle à manger familiale, les diplômes – baccalauréat,
cap de carrosserie ou permis de
conduire – sont encadrés comme des trophées.
Cette femme intelligente et battante a appris à s’orienter dans
le dédale des administrations, elle n’hésite pas à rechercher l’aide de
professionnels, ceux de la Protection maternelle et infantile qui ont permis de
sauver la vie de Saïd et de sa petite sœur Fatiha, atteints d’une grave maladie
génétique des reins ou encore ceux du Centre médical psychopédagogique qui ont
orienté Toufik, le gamin dyslexique, après une discussion éprouvante avec une
assistante sociale normative ignorant l’angoisse palpable de l’enfant. Toufik a
9 ans, c’est le dernier des Nour et pas le moins vaillant. Lui aussi est un
petit héros ordinaire.
Nicole Lapierre
(Avec l’aimable autorisation
du Monde des Livres, 4 janvier 2002,
pour ces deux notes de lecture.)
Psychothérapie psychanalytique de l’enfant et de sa famille
Decobert, S. ; Sacco, F.
sous la dir. de. 2000. Toulouse, érès, 253 p., 22,90 €
Le cmpp de Neuilly,
l’institut Édouard Claparède créé en 1949 par le Dr H. Sauguet, psychanalyste, a ouvert la
voie aux consultations thérapeutiques et aux cures ambulatoires pour les
enfants et leurs familles, menées par une équipe pluridisciplinaire ayant pour
référence commune la théorie psychanalytique.
C’est aussi un lieu d’enseignement et de recherche. À
l’occasion de son cinquantenaire, un colloque organisé autour du thème «
Quelles psychothérapies pour demain ? » est à l’origine de cet ouvrage
collectif qui témoigne, grâce à la participation d’une trentaine de personnes,
de la richesse clinique et du souci d’innovation technique pour prendre en
charge, au fil des années, la souffrance psychique.
Difficile de rendre compte de la diversité des interventions
qui concernent tous les âges, depuis la toute petite enfance avec les prémices
de la vie psychique, à l’adolescence, qui traitent des différents modes de
prise en charge : individuelle ou en groupe, avec ou sans médiation, selon les
problématiques présentées, le fil rouge étant toujours la théorie
psychanalytique et la prise en compte des troubles dans une dynamique familiale
nécessitant le travail – là aussi modulé selon les situations – avec les
parents : autant pour favoriser une alliance thérapeutique que pour les amener
à entreprendre une thérapie individuelle ou familiale.
Selon Philippe Jeammet, au long des trente dernières années, «
les choses n’ont pas tellement changé et pour l’essentiel les liens familiaux
demeurent les mêmes, par contre la forme a beaucoup évolué ». La transformation
de la société dans le sens d’une plus grande libéralité a pour conséquence une
plus grande possibilité d’expression des désirs et la perte d’un consensus
social sur les règles et les limites renforce la relation de désir et de
proximité entre parents et enfants. Pour lui, il ne s’agit pas de mettre en
cause l’absence des pères (d’ailleurs parfois plus présents qu’auparavant) ni
une modification structurelle chez les adolescents, mais de considérer que
l’évolution sociale conduit à solliciter fortement le narcissisme. Il tient à
différencier sollicitation narcissique sociale et structure narcissique des
jeunes : la perte de l’effet différenciateur, de l’effet tiers qu’offrait une
organisation sociale plus codifiée entraîne une pathologie caractérisée par
l’agir (troubles du comportement, inhibition, difficultés scolaires, etc.). «
Ce qui est frappant est que dès que l’on arrive à structurer un traitement, à
cadrer la famille et à permettre une psychothérapie individuelle, on voit la
problématique névrotique se développer d’une manière très classique. » Cela
tient à « l’empiétement réciproque », à la « dépendance narcissique » entre les
problématiques des parents et celles des enfants.
De son côté, Claude Pigott aborde la dimension incestuelle des
relations parents-enfant dans une réflexion métapsychologique sur l’originaire
et le groupal : il fait du groupe le « moment originaire », le « passage obligé
» pour accéder à la constitution du sujet, tout individu ayant d’abord à faire
avec une image maternelle archaïque omnipotente avant d’avoir à se défaire de
son emprise incestueuse et pouvoir accéder à une relation d’objet
génitale.
Pour mener à bien une « véritable relance du fonctionnement
psychique », un « espace thérapeutique » est constitué grâce à la
complémentarité des prises en charge, les rééducations psychopédagogiques mises
en place parallèlement aux psychothérapies étant « très loin d’être des actions
purement techniques à visée orthopédique ». En cmpp, la médiation thérapeutique joue un rôle
important dans le sens d’une « organisation dynamique » et non d’une « addition
hasardeuse d’interventions thérapeutiques diverses ».
Cet ouvrage dense aborde aussi la question des différentes
évaluations, celle faite par le personnel soignant, l’autoévaluation des
patients, constate les limites des outils d’évaluation comme le
dsm-iv, met en garde contre les
effets produits par le diagnostic… « À la vérité, l’évaluation ignore le
fonctionnement psychique ; c’est la différence entre un cliché et un film […]
La question de la conviction personnelle est centrale. »
Huguette Jordana
ps : Une belle
citation de Leïla Sebbar : « Je lis, irrémédiablement séparée. » La lecture,
comme l’écriture, c’est histoire de réparation. Ma mère, mon enfance…