Empan
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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 15 à 18
doi: en cours

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L'inédit du projet

no45 2002/1

2002 EMPAN L'inédit du projet

Le projet ou l’histoire d’une méprise

Mathieu Daujam  [*]
Ne serait-ce qu’à partir du mot lui-même, le « projet », deux définitions concurrentes semblent se dégager d’emblée. Le projet, c’est d’abord dans un sens statique cette fin, ce plan, cette prévision déterminée que j’élabore et que je fixe dans ma tête ou sur une feuille de papier comme un objet qui me serait extérieur : une liste d’achats à faire au supermarché ou un contrat de plan passé entre l’État et la région. Mais dans un sens plus énergique, le projet c’est aussi ce mouvement si bien décrit par Heidegger, cette sortie hors de moi, cet acte qui me concerne fondamentalement et selon lequel j’anticipe sur ma situation présente pour me projeter, plus exactement me pro-jeter, me jeter en avant dans une situation future que je ne maîtrise pas totalement.
Une tendance fixe, prévisionnelle et donc rationnelle ; une tendance dynamique, événementielle et donc créatrice d’imprévisible ; il semble bien se dégager un face-à-face équilibré entre les deux conceptions.
Cette opposition n’est pourtant qu’apparente. La véritable relation entre les deux acceptions est en réalité une relation d’originarité : le pro-jet est à l’origine du projet, je ne peux pas penser de projet sans m’être d’abord pro-jeté. Au moment où, chez moi, j’écris la liste des courses à faire au supermarché, je me pro-jète, je me situe dans un futur dans lequel j’espère trouver disponible un paquet de riz ou de lessive à un certain endroit. Le pro-jet, c’est donc l’acte d’envisager un monde de possibles comme à-venir. À chacun de mes pro-jets, je m’ouvre un monde comme autant de possibles qu’il contient. Au moment précis où, chez moi, je me pro-jète dans le magasin pour prendre un paquet de riz, je sais très bien, j’envisage déjà implicitement que ce paquet ne sera peut-être pas là ; peut-être le supermarché sera-t-il en rupture de stock. Ce qui compte dans l’acte de se pro-jeter, c’est moins le résultat (vais-je trouver mon paquet de riz ?) que le mouvement de sortie hors de soi qu’il implique. Quand je me pro-jète, je suis bien évidemment toujours chez moi, dans ma cuisine, maintenant, à réfléchir aux courses à faire ; mais l’acte de pro-jection, c’est précisément cette intrusion de l’avenir dans le présent. Or, cette intrusion n’a rien de regrettable ou d’intolérable, elle est au contraire une modalité d’existence pour l’homme. L’homme est cet être qui est en réalité un « pouvoir-être ». Cette intrusion donc, loin de me menacer ou de menacer mon présent, est ce qui fait de moi un homme. Quotidiennement, à chaque seconde, sans même y penser, je me pro-jète dans une multitude de possibles, j’anticipe ma présence dans autant de situations à venir : il est 20 heures, je suis dans mon salon, j’ai faim, j’envisage en l’espace d’un instant soit de me servir dans le frigo, soit de me faire inviter par un ami, soit d’aller au restaurant, et ainsi de suite. L’instant d’après, je me souviens qu’il ne me reste plus de riz et qu’il faudra que j’en achète au supermarché (ou à l’épicerie d’à côté, ou que je n’en achète pas…). Exister pour moi veut précisément dire : se pro-jeter, se définir dans le présent par un futur qui par essence n’est pourtant pas encore là. Assis dans mon salon, dans cet instant présent, je suis paradoxalement déjà dans mon futur, au sens où l’avenir me tire vers lui, m’appelle à lui. Le pro-jet, c’est donc bien cette sortie hors de moi que Heidegger qualifie de transcendance et dans laquelle le temps n’est pas un écoulement d’instants ou de secondes, mais un temps plus originaire (en tant qu’il est à l’origine de la conception commune du temps), un jeu de tensions qui travaillent, qui me travaillent en me tirant hors de moi vers un monde où c’est finalement l’incertitude qui règne plus que moi ; un monde qui ne m’est pas familier en cela même que je n’y ai pas véritablement accès, que je ne le connais pas. Un monde rempli de vides à combler, de possibilités qui ne se réaliseront pas, un monde qui laissera assez de place pour que la réalité puisse y rentrer.
Ainsi, alors que dans le pro-jet s’ouvre un monde mouvant de possibles duquel se dégagent au mieux des probabilités (le paquet de riz sera sûrement disponible), l’habitude, la vision scientifique de l’espace et du temps tournent le mouvement de pro-jection uniquement vers cette chose que je vois comme sa fin : le projet. De cet étonnant transport hors de moi vers l’à-venir pour l’instant incertain, ne restera que ce bout de papier énumérant avec précision une liste exhaustive d’objets à acheter. De la richesse d’un mouvement d’ouverture de possibles, ne filtrera qu’un ensemble d’exigences : désormais, je m’attends à trouver ce que je cherche au supermarché. Si je ne le trouve pas, j’oublierai que sa présence n’était que probable, et je me plaindrai auprès des vendeurs parce qu’ils n’auront pas satisfait mon besoin de certitude, un peu comme s’ils étaient responsables d’une certaine inadéquation de mon projet par rapport à la réalité. Et de toute façon, puisque ce projet que représente la liste d’achats est fixé, j’achèterai quand même l’objet manquant, plus tard ou ailleurs. Mon échec au supermarché n’aura été qu’un contretemps ennuyeux.
Alors que dans le premier cas le pro-jet est dynamique, malléable, et qu’il se plie au monde, dans le second cas le projet bloque le mouvement et cherche à l’inverse à plier le monde à ses exigences. Cette « usurpation » se comprend néanmoins facilement. L’habitude me présente un monde quasi identique chaque jour, un monde qui ne change apparemment pas, dans lequel je peux me repérer facilement (il y a toujours des paquets de riz dans mon supermarché). Autrui semble lui aussi confirmer cette répétition uniforme quotidienne : je retrouve les mêmes personnes dans le métro, les mêmes collègues, les mêmes tempéraments, les mêmes disputes… Finalement, c’est toute la science qui me décrit un univers comme prévisible et subordonné à des lois globalement connues : la gravité et l’attraction universelle des corps, les phénomènes de pression sociale ou d’émergence d’un chef, le refoulement psychologique ou le complexe d’Œdipe, l’établissement de la loi du marché… Dans ce monde que je crois pouvoir lire en totalité et avec précision, comment pourrais-je douter de mes projets ? Si la sociologie, la psychologie, la criminologie décrivent comment fonctionne « le » jeune délinquant, pourquoi une institution de rééducation résisterait-elle à la tentation de forger un projet identique pour chaque enfant ? Avec de tels projets, minutieusement calculés, profondément rationalisés, les résultats ne devraient-ils pas être les meilleurs ?
Pourtant, comment ne pas entendre ici la fameuse critique nietzschéenne de la raison pour comprendre les insuffisances du projet rationnel face à ce mouvement intrinsèquement créateur qu’est le pro-jet authentique ? La raison est certes un moyen de connaître, en tant qu’elle met en question le rapport de l’homme face à son monde, mais la démarche rationnelle même implique, requiert la fixité : la raison classe selon des catégories fixes et éternellement déterminées (les concepts rationnels de qualité, quantité ou unité, à titre d’exemple, ont pour caractéristique de ne pas dépendre du temps ou du lieu : ils sont universels et atemporels) ; la raison appelle le même pour comprendre le même (elle explique le nombre par d’autres nombres, les particules par d’autres particules) ; elle nécessite un monde stable pour pouvoir opérer, elle tisse un système de causes avec pour ultime objectif l’explication de l’ensemble des causes du monde. La raison consacre le règne du prévisible, du maîtrisé, du déjà-connu. Or, le monde lui-même ne correspond pas à ses exigences. Les êtres vivants vieillissent, les corps organiques s’usent, l’homme lui-même implique une infinité de manques insatiables : besoin de nourriture, d’amour, d’autrui… La vie dans son principe même semble instable, changeante, tirée vers l’extérieur, et donc finalement vers le nouveau, vers l’inconnu. La vie est ainsi création de formes (de nouveaux organes, de nouvelles espèces, de nouveaux outils). Pour le dire avec Nietzsche, la vie est « devenir ». Comment la raison pourrait-elle alors être conçue autrement que comme une fantastique erreur, utile certes, mais fondamentalement fausse (« la plus grossière erreur qui puisse se concevoir » ) ?
Cette inadéquation essentielle entre le principe rationnel et la réalité de la vie est celle-là même que l’on retrouve entre le projet et le pro-jet. La chose-projet répond à cet appel de la raison de retrouver partout le même, de tout maîtriser par la fixité, y compris l’avenir. À l’inverse, l’acte de pro-jet est cet instinct naturel, inhérent à la vie, d’aller à la rencontre de l’inédit, de ne pas craindre mais au contraire de se nourrir de l’inconnu.
Le projet rationnel, au lieu de dévoiler de nouvelles possibilités, ouvre un monde sur le mode de la fermeture, alors qu’il n’est lui-même qu’une dégradation du véritable pro-jet. Du pro-jet, le projet rationnel ne garde que l’objectif, le terme. Il en abandonne les caractères essentiels les plus riches. Plus originaire est donc l’authentique projet, lui qui contient déjà en germe l’idée d’une fin, d’un aboutissement ponctuel, mais qui ne lui sacrifie pas son principe dynamique d’ouverture de possibles ; le pro-jet c’est l’acte d’envisager, de découvrir un monde dans ce qu’il a de nouveau, de laisser suffisamment de place à la réalité pour qu’elle puisse ad-venir, avec l’attirail de nouveautés, d’adaptations qu’elle implique. Il s’agit là de ce qu’est le pro-jet dans son essence la plus intime : un événement révélateur, un mouvement d’ouverture.
 
NOTES
 
[*]1, rue Mozart, 31100 Toulouse.
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