Empan
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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 25 à 28
doi: en cours

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L'inédit du projet

no45 2002/1

Rares sont désormais les domaines des politiques sociales où la notion de projet n’est pas mise en avant. Son usage est galvaudé au point d’en faire une notion « fourre-tout », assez confuse et peu stable au plan conceptuel. Le projet est dans « l’ère du temps ». Il marche, mais dans quoi ?
En m’appuyant notamment sur l’expérience acquise ces dernières années sur l’agglomération toulousaine dans le cadre de la politique de la ville, je voudrais ici pointer le fait que le projet, entendu comme construction socio-historique, n’est pas qu’une affaire de méthode pour des temps résolument techniciens. Le signifiant « projet » interpelle aussi tous les acteurs des politiques sociales (élus, administrations, professionnels, associations, habitants) sur leurs capacités ou non à « s’entendre » sur leurs représentations du social et sur le sens à donner à leur action face aux nouvelles formes de l’exclusion sociale.
 
Le projet, porteur d’un nouvel imaginaire technique
 
 
La notion de projet a émergé à la fin des années soixante-dix, dans des circonstances historiques marquées par la crise économique, l’amorce du processus de la décentralisation et la montée en puissance de nouveaux modèles théorico-pratiques, influencés notamment par la sociologie des organisations et les théories de la complexité. Face aux critiques de l’action sociale traditionnelle « qui coûte cher », est « inefficace » et « peu lisible », un processus de « modernisation » s’est progressivement mis en place, véhiculant un nouvel imaginaire technique inspiré par la rationalité libérale.
Une grande partie du corpus construit à l’apogée du social (les années dites des Trente Glorieuses), se trouve ainsi invalidé. Cherchant à rompre avec les logiques sectorielles ou catégorielles de l’action sociale, les politiques publiques se réaménagent à partir d’une approche globale et transversale, fondée sur les notions d’insertion et de territoire, autour desquelles s’articule toute une série de nouveaux « dispositifs » qui concernent autant l’aide aux personnes (Revenu minimum d’insertion, Fonds de solidarité pour le logement…) que le traitement d’une problématique collective (Zone d’éducation prioritaire, Mission locale pour l’insertion des jeunes, Développement social urbain, et plus récemment Contrats locaux de sécurité). Avec l’apparition de nouvelles catégories telles que l’insertion ou les problèmes de sécurité dans les quartiers en difficulté, les modèles de l’action publique se déplacent des individus aux populations. Informatisation à l’appui, les tableaux de bord, indicateurs et chiffrages territorialisés prennent le pas sur les récits de l’inadaptation. On passe également d’une logique de suivi indéterminé des individus à une logique de construction de parcours, avec contractualisation et utilisation des « offres » des dispositifs d’insertion adaptées à chacune des étapes du parcours. Les travailleurs sociaux deviennent « services instructeurs » et leurs fonctions se resserrent de plus en plus sur la gestion de dossiers administratifs et le suivi individuel des usagers, réorganisé autour de l’accompagnement social. L’évaluation devient une préoccupation très forte. Les actions mises en œuvre dans le cadre des dispositifs s’inscrivent de plus en plus dans des logiques budgétaires annuelles, et leur renouvellement n’est assuré qu’au vu des résultats, après des négociations laborieuses avec les collectivités locales et les administrations déconcentrées de l’État.
Ces nouvelles politiques sociales entraînent une recomposition en profondeur du système des acteurs de l’action sociale, avec notamment un partenariat plus complexe et plus politique, et l’irruption de nouveaux opérateurs n’appartenant pas aux métiers canoniques du travail social (chefs de projet, agents de développement, nouveaux métiers émergents dans les domaines de la médiation…). Les fonctions d’ingénierie sociale et de développement local ont le vent en poupe, portées par ces nouveaux métiers qui sont présentés comme en rupture par rapport au travail traditionnel.
 
La démarche de projet, une activité stratégique
 
 
Sans minimiser l’intérêt et la nécessité de se donner les moyens d’une plus grande rigueur pour une meilleure efficacité, la démarche de projet ne peut se résumer à une simple construction méthodologique, sorte de « mode d’emploi » pour des intervenants soucieux de mener à bien une action, avec un ordonnancement par phases, depuis le diagnostic jusqu’à l’évaluation, et une mobilisation de moyens opérationnels.
Tout projet, de grande ou petite envergure, porte en lui de la complexité et de l’incertitude.
Ses dimensions sont multiples et interagissent entre elles : politiques, financières, juridiques, administratives, techniques. Il y a toujours de la dissymétrie dans le projet, chaque acteur ayant sa logique, son fonctionnement et sa culture spécifiques. Le rapport au temps n’est pas le même pour les élus, les policiers, les juges, les travailleurs sociaux ou les habitants en colère. Chaque projet a par ailleurs son caractère singulier : il est inscrit dans un contexte et une histoire qui lui sont propres, avec ses potentialités, ses contraintes et son jeu d’acteurs qui sont différents du territoire d’à côté. Et surtout, le projet est un carrefour d’intérêts, où, à travers la place occupée – ou laissée vacante – par les différents acteurs et les positions qu’ils défendent, des forces sont en présence, des alliances peuvent se nouer, des conflits surgir. Un projet ne se déroule jamais comme un programme où tout est établi à l’avance : qui parmi les responsables toulousains du Grand Projet de Ville aurait pu prévoir que l’explosion de l’usine d’azf allait remettre tant de choses en question ?
En cela, la question stratégique est au cœur de la démarche de projet et elle ne peut être occultée ou déniée à travers un programme linéaire de travail, sous peine de « passer à côté » de la réalité et de ses enjeux.
 
Le déficit actuel des organisations en matière de projet
 
 
Les organisations chargées de mettre en œuvre les politiques sociales (services déconcentrés de l’État, conseils généraux, municipalités…) disposent en leur sein de professionnels (coordonnateurs, chefs de projet, chargés de mission…) qui, par le biais notamment des politiques d’insertion et de développement social urbain, sont engagés dans des conduites de projet. Ces organisations ont toutefois beaucoup de difficultés à accorder à ce type d’activité l’importance stratégique qui lui revient, la réduisant souvent à une gestion administrative et financière de programmes et de procédures, et à une instrumentalisation des acteurs de terrain pour réaliser des diagnostics ou « faire remonter » des statistiques. De même, l’organisation actuelle de certains services tels que les services sociaux, qui ne parviennent plus à répondre aux demandes croissantes des usagers et aux sollicitations des multiples dispositifs, ne crée pas des conditions favorables à une implication des travailleurs sociaux dans une logique partenariale de projet (trop peu de temps et de moyens…). Lorsque ces derniers parviennent à s’y engager, ils déplorent souvent soit le « manque de consignes » de la part de leurs dirigeants qui les laissent se débrouiller localement comme ils peuvent, soit les interdictions d’agir avec leurs partenaires pour des raisons politiques ou institutionnelles dont ils n’ont pas tous les tenants et les aboutissants. Une prise en compte véritable de la dimension du projet au sein des organisations nécessiterait de développer une plus grande cohérence interne et de concevoir une organisation qui fait une place à ce type de démarche, notamment en dégageant de la disponibilité pour leurs professionnels et en leur fournissant tous les éléments d’éclairage stratégique utiles pour leurs engagements.
 
Une opportunité de requalification du travail social
 
 
Peu nombreux sont les travailleurs sociaux à s’intéresser et à se mobiliser à travers une démarche de projet. La majorité reste sur une approche largement dominée par la relation d’aide individuelle et est réticente à ce nouveau modèle jugé soit trop technocratique, soit trop proche du politique, ou trop angoissant du fait de la complexité et de la lourdeur des enjeux.
De même, peu de travailleurs sociaux sont aujourd’hui « armés » d’une expérience et de compétences suffisantes pour prendre la responsabilité de la conduite de projets.
Il serait pourtant plus que souhaitable que les travailleurs sociaux intègrent dans leur référentiel professionnel la notion du projet. Car, en l’investissant, ils pourraient non seulement redonner de la légitimité à leur profession, mais surtout, introduire une dimension qui leur est chère et qui est souvent absente dans un processus de projet : la dimension éthique.
 
NOTES
 
[*]Responsable de la circonscription d’action sociale de Gourdon-Bouriane (Conseil général du Lot), place J.-Chapou, 46300 Gourdon.
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