Empan
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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 29 à 32
doi: en cours

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L'inédit du projet

no45 2002/1

« Sur la frontière des acculturations institutionnelles et d’un certain “désordre” par rapport à l’institué des organisations d’appartenance, c’est le concept de “l’organisation apprenante”. ».
« Les “sans-projets” pourraient être assimilés aux “sans-papiers”. Le “sésame” du projet exclut-il les “sans-projets” des dispositifs institutionnels. »
Robert Daujam, Alain Roucoules
Depuis mai 1994, à l’initiative de la mission Jeunes du Tarn-Nord, des animateurs d’associations socioculturelles, des directeurs de structures socio-éducatives (régie de quartier, maison de quartier…), des représentants des collectivités locales (chef de contrat de ville, de plie [1], service municipal d’insertion, service éducatif du Conseil général), certains services spécialisés de l’État (pjj [2]), des chargés d’insertion par l’économique, et un organisme de formation, se retrouvent autour de l’examen de situations de jeunes issus du territoire de la couronne albigeoise.
Une double perspective anime ce projet : le développement, d’une meilleure coordination entre les acteurs et d’une interconnaissance des contextes et des pratiques institutionnelles.
Cet espace-projet qui procède plutôt d’échanges informels (sans enjeu entre les différents intervenants), a pris le nom de Commission Insertion, et se réunit mensuellement, à tour de rôle chez chacun des partenaires.
Cette dynamique draine et intègre de nouveaux arrivants et de nouvelles structures. Formée de cinq participants, lors de sa création, elle rassemble aujourd’hui une vingtaine de partenaires dont douze sont régulièrement présents. À ce titre, la commission participe de la formation du réseau local des intervenants du champ de l’insertion.
 
La persécution du projet
 
 
La notion de projet, devenue au gré des dispositifs successifs une norme sociale, n’a pourtant pas toujours été nécessaire pour avancer. Elle constitue actuellement dans les institutions le fil conducteur d’une politique du court terme qui renvoie à l’échec tous ceux qui, à l’instant, n’ont pas intégré les prérequis du projet.
Ramener le jeune dans la règle du jeu du projet, réveiller ou favoriser une motivation, permettre de travailler un projet professionnel, voire un projet de vie… tels sont les leitmotive qui font pression sur le jeune et qui finissent souvent par provoquer malentendu et abandon. Inadéquates et parfois inappropriées pour certains, nos propositions (on pourrait dire nos réponses à des questions non posées), confortent chez le jeune le sentiment d’une incompréhension des services, ce qui consolide le phénomène d’attirance/rejet.
Toujours dans la même logique et pour se défendre de ces échecs, les institutions ont renforcé des dispositifs de coordination, certes indispensables, mais qui peuvent aussi devenir l’alibi des travailleurs sociaux, en créant une sorte de force technique répressive à l’encontre des jeunes les plus récalcitrants, pour les faire rentrer… dans le projet ! Le paradoxe c’est que ces instances techniques de coordination n’échappent pas, elles non plus, aux tensions et résistances inhérentes à toute perspective de projet.
 
Les résistants au projet
 
 
Un grand nombre de jeunes, connus de tous les partenaires, sont réticents aux diverses actions d’insertion. Ils circulent de l’un à l’autre des praticiens et/ou des services. Ils créent sans cesse des événements qui mettent les professionnels dans des impasses.
Du fait de leurs échecs scolaires et de leur non-adhésion au consensus du projet, ces jeunes sont acculés aux dispositifs. Ils sont même parfois rejetés par le système. Après en avoir intégré les rouages, ils manifestent le « droit à avoir », dans une logique de consommateur. Ils déstabilisent par là le projet du travailleur social qui se veut d’être, auprès du jeune, un levier afin que ce dernier raisonne sur la question de son accès au lien social, c’est-à-dire qu’il révèle son « droit à être », dans une logique d’acteur.
Face à ces jeunes qui reproduisent les mises en échec et avec qui la logique rationnelle du projet est un impossible, les institutions sont isolées.
Certains d’entre eux qui ont la double capacité de faire une contre-lecture du projet et d’instrumentaliser à leur tour les intervenants, affirment une autonomie qui peut effrayer et déborder les professionnels.
Dès lors, se contenter de gérer l’existant renforce l’attente injonctive de résultats quantitatifs. Pour les obtenir on encourt le risque « d’écrémer » et de participer à la ghettoïsation des jeunes les plus démunis sur des dispositifs-impasses et on conforte, par une répartition-attribution hiérarchique et sélective des demandes et des offres, les clivages institutionnels.
Pour éviter de reproduire ces processus d’exclusion et de division du travail, se lier avec le voisin professionnel, l’autre différent, est alors salutaire.
 
La recherche d’une issue par l’ouverture aux environnements
 
 
C’est pour déplacer les regards portés sur ces jeunes et pour dépasser ces simples constats ou ces antagonismes que l’ espace de la Commission Insertion a été créé.
Outre les échanges informels que permet tout regroupement de professionnels, la spécificité de la commission est son approche formative autour de cas concrets de jeunes, de questionnements et d’analyses sur les exclus de la dictature du projet.
Ainsi chacun des intervenants a appris, par l’échange de pratiques et la confrontation sur l’approche de situations toujours plus complexes, combien il est vain de vouloir répondre à tout ou, à l’inverse, de trop sectoriser les réponses.
Cette recherche du lien tend aujourd’hui à prendre le pas sur la stigmatisation systématique de comportements incivils, pour lesquels les travailleurs sociaux ne sont pas ou peu préparés.
Aux réponses segmentées des uns ou des autres, issues des identités institutionnelles, se rajoute un travail sur le sens du parcours.
 
Du guichet au parcours
 
 
En effet, chaque structure génère sa propre dynamique et sa propre vision du projet. Lorsque celle-ci est battue en brèche par les jeunes, il faut néanmoins trouver un terrain de médiation, un espace d’écoute pour éviter l’isolement et le rejet des jeunes.
D’une logique de guichet, on passe peu à peu à une logique de trajet sur un territoire remis en commun.
Le cheminement du jeune devient le fil de liaison des parcours institutionnels. Il est surtout l’espérance d’un auteur dissimulé derrière la répétition des méfaits et des échecs du projet individuel.
 
Une dynamique tensionnelle sous-jacente
 
 
Pour fonctionner et durer, la commission s’appuie sur des points forts : des approches personnelles et institutionnelles multiples, les formations différentes des participants, des niveaux de responsabilité inégaux, une ouverture au travail des autres, une volonté partagée de travail en partenariat, le renouvellement régulier du groupe par l’arrivée de nouveaux partenaires.
Cependant il faut aussi souligner que ces points forts restent toujours des points sensibles qui peuvent à tout moment se remettre en tension.
 
Des finalités ambitieuses
 
 
Les travaux de la commission tendent et oscillent entre plusieurs buts :
  • le repérage et une plus grande connaissance mutuelle des missions de chaque structure, de leurs intervenants et des limites de leur intervention ;
  • la définition d’un langage commun et d’une culture partagée qui renforce le suivi et l’efficacité dans le contact rapide entre les partenaires de la gestion au cas par cas des situations des jeunes, parfois à la marge des missions ;
  • les évolutions de nos positionnements professionnels dictés par le questionnement que nous renvoient les jeunes sur nos pratiques ;
  • l’élaboration d’un dispositif de veille et d’alerte sociale (plusieurs courriers à vocation d’interpellation des élus ont ainsi été réalisés sur des problèmes de délinquance).
Pour conclure provisoirement, nous dirons que la Commission Insertion favorise une mise à distance des réponses immédiates. Elle relance l’interrogation de nos pratiques et remet en question la notion de projet. Elle demeure un dispositif ouvert, certes instable mais qui favorise de féconds débats.
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Dessin de Michel Baquedano
 
NOTES
 
[*] Contribution coordonnée par Alexis Carcenac, Mission jeunes du Tarn Nord, 26, rue Camboulives, 81000 Albi
[1] Plan Local d’Insertion par l’Économique.
[2] Protection Judiciaire de la Jeunesse.
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