2002
EMPAN
L'inédit du projet
À la recherche de l’auteur du projet
Commission Insertion Albi
[*]
« Sur la frontière des acculturations institutionnelles et
d’un certain “désordre” par rapport à l’institué des organisations
d’appartenance, c’est le concept de “l’organisation apprenante”. ».
« Les “sans-projets” pourraient être assimilés aux
“sans-papiers”. Le “sésame” du projet exclut-il les “sans-projets” des
dispositifs institutionnels. »
Robert Daujam, Alain Roucoules
Depuis mai 1994, à l’initiative de la mission Jeunes du
Tarn-Nord, des animateurs d’associations socioculturelles, des directeurs de
structures socio-éducatives (régie de quartier, maison de quartier…), des
représentants des collectivités locales (chef de contrat de ville, de
plie
[1], service municipal d’insertion, service éducatif du
Conseil général), certains services spécialisés de l’État (
pjj
[2]), des chargés d’insertion par l’économique, et un
organisme de formation, se retrouvent autour de l’examen de situations de
jeunes issus du territoire de la couronne albigeoise.
Une double perspective anime ce projet : le développement,
d’une meilleure coordination entre les acteurs et d’une interconnaissance des
contextes et des pratiques institutionnelles.
Cet espace-projet qui procède plutôt d’échanges informels (sans
enjeu entre les différents intervenants), a pris le nom de Commission
Insertion, et se réunit mensuellement, à tour de rôle chez chacun des
partenaires.
Cette dynamique draine et intègre de nouveaux arrivants et de
nouvelles structures. Formée de cinq participants, lors de sa création, elle
rassemble aujourd’hui une vingtaine de partenaires dont douze sont
régulièrement présents. À ce titre, la commission participe de la formation du
réseau local des intervenants du champ de l’insertion.
La notion de projet, devenue au gré des dispositifs successifs
une norme sociale, n’a pourtant pas toujours été nécessaire pour avancer. Elle
constitue actuellement dans les institutions le fil conducteur d’une politique
du court terme qui renvoie à l’échec tous ceux qui, à l’instant, n’ont pas
intégré les prérequis du projet.
Ramener le jeune dans la règle du
jeu du projet, réveiller ou favoriser une
motivation, permettre de
travailler un projet professionnel,
voire un projet de vie… tels sont les
leitmotive qui font pression sur le jeune et qui finissent souvent par
provoquer malentendu et abandon. Inadéquates et parfois inappropriées pour
certains, nos propositions (on pourrait dire nos réponses à des questions non
posées), confortent chez le jeune le sentiment d’une incompréhension des
services, ce qui consolide le phénomène d’attirance/rejet.
Toujours dans la même logique et pour se défendre de ces
échecs, les institutions ont renforcé des dispositifs de coordination, certes
indispensables, mais qui peuvent aussi devenir l’alibi des travailleurs
sociaux, en créant une sorte de force technique répressive à l’encontre des
jeunes les plus récalcitrants, pour les faire
rentrer… dans le projet ! Le paradoxe c’est que ces instances
techniques de coordination n’échappent pas, elles non plus, aux tensions et
résistances inhérentes à toute perspective de projet.
Un grand nombre de jeunes, connus de tous les partenaires, sont
réticents aux diverses actions d’insertion. Ils circulent de l’un à l’autre des
praticiens et/ou des services. Ils créent sans cesse des événements qui mettent
les professionnels dans des impasses.
Du fait de leurs échecs scolaires et de leur non-adhésion au
consensus du projet, ces jeunes sont acculés aux dispositifs. Ils sont même
parfois rejetés par le système. Après en avoir intégré les rouages, ils
manifestent le « droit à avoir », dans une logique de consommateur. Ils
déstabilisent par là le projet du travailleur social qui se veut d’être, auprès
du jeune, un levier afin que ce dernier raisonne sur la question de son accès
au lien social, c’est-à-dire qu’il révèle son « droit à être », dans une
logique d’acteur.
Face à ces jeunes qui reproduisent les mises en échec et avec
qui la logique rationnelle du projet est un impossible, les institutions sont
isolées.
Certains d’entre eux qui ont la double capacité de faire une
contre-lecture du projet et d’instrumentaliser à leur tour les intervenants,
affirment une autonomie qui peut effrayer et déborder les
professionnels.
Dès lors, se contenter de gérer l’existant renforce l’attente
injonctive de résultats quantitatifs. Pour les obtenir on encourt le risque «
d’écrémer » et de participer à la ghettoïsation des jeunes les plus démunis sur
des dispositifs-impasses et on conforte, par une répartition-attribution
hiérarchique et sélective des demandes et des offres, les clivages
institutionnels.
Pour éviter de reproduire ces processus d’exclusion et de
division du travail, se lier avec le voisin professionnel, l’autre différent,
est alors salutaire.
La recherche d’une issue par l’ouverture aux
environnements
C’est pour déplacer les regards portés sur ces jeunes et pour
dépasser ces simples constats ou ces antagonismes que l’ espace de la
Commission Insertion a été créé.
Outre les échanges informels que permet tout regroupement de
professionnels, la spécificité de la commission est son approche formative
autour de cas concrets de jeunes, de questionnements et d’analyses sur les
exclus de la dictature du projet.
Ainsi chacun des intervenants a appris, par l’échange de
pratiques et la confrontation sur l’approche de situations toujours plus
complexes, combien il est vain de vouloir répondre à tout ou, à l’inverse, de
trop sectoriser les réponses.
Cette recherche du lien tend aujourd’hui à prendre le pas sur
la stigmatisation systématique de comportements incivils, pour lesquels les
travailleurs sociaux ne sont pas ou peu préparés.
Aux réponses segmentées des uns ou des autres, issues des
identités institutionnelles, se rajoute un travail sur le sens du
parcours.
En effet, chaque structure génère sa propre dynamique et sa
propre vision du projet. Lorsque celle-ci est battue en brèche par les jeunes,
il faut néanmoins trouver un terrain de médiation, un espace d’écoute pour
éviter l’isolement et le rejet des jeunes.
D’une logique de guichet, on passe peu à peu à une logique de
trajet sur un territoire remis en commun.
Le cheminement du jeune devient le fil de liaison des parcours
institutionnels. Il est surtout l’espérance d’un auteur dissimulé derrière la
répétition des méfaits et des échecs du projet individuel.
Une dynamique tensionnelle sous-jacente
Pour fonctionner et durer, la commission s’appuie sur des
points forts : des approches personnelles et institutionnelles multiples, les
formations différentes des participants, des niveaux de responsabilité inégaux,
une ouverture au travail des autres, une volonté partagée de travail en
partenariat, le renouvellement régulier du groupe par l’arrivée de nouveaux
partenaires.
Cependant il faut aussi souligner que ces points forts restent
toujours des points sensibles qui peuvent à tout moment se remettre en
tension.
Des finalités ambitieuses
Les travaux de la commission tendent et oscillent entre
plusieurs buts :
- le repérage et une plus grande connaissance mutuelle des
missions de chaque structure, de leurs intervenants et des limites de leur
intervention ;
- la définition d’un langage commun et d’une culture partagée
qui renforce le suivi et l’efficacité dans le contact rapide entre les
partenaires de la gestion au cas par cas des situations des jeunes, parfois à
la marge des missions ;
- les évolutions de nos positionnements professionnels dictés
par le questionnement que nous renvoient les jeunes sur nos pratiques
;
- l’élaboration d’un dispositif de veille et d’alerte sociale
(plusieurs courriers à vocation d’interpellation des élus ont ainsi été
réalisés sur des problèmes de délinquance).
Pour conclure provisoirement, nous dirons que la Commission
Insertion favorise une mise à distance des réponses immédiates. Elle relance
l’interrogation de nos pratiques et remet en question la notion de projet. Elle
demeure un dispositif ouvert, certes instable mais qui favorise de féconds
débats.
Dessin de Michel Baquedano
[*]
Contribution coordonnée par Alexis Carcenac, Mission jeunes du
Tarn Nord, 26, rue Camboulives, 81000 Albi
[1]
Plan Local d’Insertion par l’Économique.
[2]
Protection Judiciaire de la Jeunesse.