2002
EMPAN
L'inédit du projet
Quelques hypothèsespour une sociopédagogie du projet
Robert Daujam
[*]
Alain Roucoules
Sur un même territoire et à propos d’un public-émissaire, très « bruyant » socialement, se questionnent des légitimités, se conjuguent des systèmes identitaires professionnels et des logiques d’acteurs différents. En ce sens, les participants à la commission expérimentent l’essence même des politiques territoriales transversales
[1].
Vers une régulation conjointe
La commission représente un espace de travail décalé entre, d’une part, les instances institutionnelles ou politiques et leur logique de résolution des urgences sociales et, d’autre part, la scène du face à face quotidien avec l’usager. L’enjeu premier de la commission est ici : à l’intérieur de chaque structure d’appartenance, un écart se creuse entre d’un côté la formalisation de dispositifs ou de procédures édictés par la règle de l’institution et de l’autre les motivations et les capacités de certains jeunes à intégrer ces dispositifs. Les acteurs de terrain tentent de réduire ce décalage par des ajustements tactiques individualisés qui échappent à la règle. Ce système de régulation de l’ordre interne s’accomplit dans une recherche permanente et implicite « d’accommodement » (Durand, Weil, 1994) par le « feutrage des conflits » (Birbaum, 1992, p. 250). Un tel compromis est ressenti comme un mode de gestion aléatoire générateur d’incertitude : il y a trop d’écart entre la « régulation de contrôle » (Reynaud, 1988) (la règle formelle de l’institution) et la « régulation autonome » (libre interprétation de la règle) de chaque intervenant. C’est ainsi que par un processus d’externalisation vers la commission, ces professionnels cherchent un autre registre de régulation ou une « régulation conjointe » qui favorise la construction de règles plus légitimes.
Pour une structure dissipative
Le second enjeu de la commission se situe dans le passage d’une logique de coordination à une logique de coopération. Si la nature des échanges s’attache souvent à « l’événementiel » des situations très problématiques abordées, le questionnement de la commission tend à enrayer le syndrome de la demande, indéfiniment reconduite d’une structure à l’autre. Il s’agit alors de dégager les principes d’un nouveau fonctionnement coopératif, non plus totalement déterminé par les logiques de mission ou de territoire et les légitimités institutionnelles (modèle qui induit la coordination) mais plus orienté, dans une perspective compréhensive, vers un dévoilement des capacités du jeune problématique à advenir comme auteur potentiel de son projet singulier.
Les membres du groupe nous montrent trois pistes : tout d’abord, le projet de la commission représente une certaine forme de renoncement explicite des acteurs à un espace organisationnel interne vécu comme principal instituant de la pratique professionnelle ; de plus, les environnements extérieurs sont alors conçus comme, non plus des territoires hostiles, mais des espaces sociaux porteurs de vertus formatives ; enfin, c’est l’acceptation d’une perte de la maîtrise du parcours du jeune et la nécessité de se réarticuler à d’autres intervenants qui facilite le dévoilement de la parole du jeune. Ces trois pistes ouvrent la voie à de nouvelles hypothèses pour la sociopédagogie du projet. Elles suggèrent la transformation de l’organisation conservatrice en une « structure dissipative » (Vogt, 1992, p. 76).
Une nécessaire pédagogie du dysfonctionnement
C’est autour du couple légitimité-illégitimité que se forme le troisième enjeu de la commission. À la « limite », sur la ligne de crête des positions professionnelles et organisationnelles, les participants résistent, par l’échange, aux instrumentalisations et aux normalisations des institutions, ainsi qu’aux pressions des usagers.
Deux scénarios peuvent être envisagés pour penser l’avenir de ce projet : soit le groupe s’institutionnalise (ou se laisse institutionnaliser) mais en encourant le risque de subordination ou de soumission à une logique dominante. Dans ce cas, de nouveau le programme masquerait le projet. Soit les participants font le choix de rester sur la limite, dans une posture quasi clandestine, en acceptant alors une forme d’acculturation professionnelle, des positions labiles, une certaine instabilité, voire un certain « désordre » (Alter, 1990) par rapport à l’institué des organisations d’appartenance. Dans ce sens, pouvons-nous concevoir le projet comme une instabilité positive (Daujam, 1998), propice à l’échange, à la confrontation, à l’opposition ? Selon une telle hypothèse, il ne s’agirait plus de niveler les oppositions pour obtenir de la cohésion mais à l’inverse, de permettre l’explicitation et le croisement de chaque position : la production collective de sens se construisant par « intégration de logiques divergentes » (Lafore, 1992, p. 271).
Autrement dit, ne faut-il pas entendre aussi le projet comme une pédagogie du dysfonctionnement ?
Les prémices d’une organisation apprenante
Le quatrième enjeu est donc d’ordre pédagogique. En effet, le terrain que les membres de la commission explorent est caractérisé par la complexité sociale, des processus économiques de précarisation, le caractère peu pérenne des programmes d’insertion sociale, l’incertitude du comportement des jeunes accompagnés et l’aléa des résultats. Dans un tel contexte, le paradigme de l’apprentissage organisationnel – c’est-à-dire la capacité à apprendre des situations de crise, par l’exploration des environnements institutionnels, l’échange interprofessionnel et la recherche de coopération – n’apparaît-il pas comme la seule alternative au poids des contingences ?
Nous pourrions avancer que la Commission forme un creuset identitaire, une sorte de « nous » (Ion, 1994, p. 40) où les identités des corps professionnels et de service se dépassent. Cette « poche », sorte « d’organisation apprenante » (Beaujolin, 2001 ; Probs, Büchel, 1995 ; Zarifian, 1992), ouvrira-t-elle la perspective d’une nouvelle scène ou de nouvelles « synergies dialectiques » (Bloch-Lainé, 1995, p. 48) ?
Cette œuvre commune matricielle est à venir. Et peu importe si les acteurs de la Commission Insertion butent pour l’instant sur la question des valeurs à partager. Ils nous ont montré comment ils étaient passés d’une activité instrumentale orientée vers le « succès » (Habermas, 1987, p. 295-296) (le besoin de coordination) à une « activité communicationnelle » (ibid.) orientée vers l’intercompréhension (le désir de coopération). C’est sur cette trame, patiemment « reprisée » et résolument tendue vers la recherche du débat que se tisse la compétence collective.
Dans la perspective d’une sociopédagogie du projet, cette forme de compétence semble aujourd’hui cruciale car elle aide à conjuguer la figure en spirale des effets pervers de la coordination, à la figure en ressort des effets vertueux de la coopération.
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Alter, N. 1990. La Gestion du désordre en entreprise, Paris, L’Harmattan.
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Beaujolin, F. 2001. Vers une organisation apprenante, Paris, Éd. Liaisons.
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Bloch-Laine, F. 1995. « La fin est dans les moyens », Économie et humanisme, no 332.
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Birbaum, P. 1992. « Conflit », dans R. Boudon (dir.), Traité de sociologie, Paris, puf.
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Probs, G. ; Büchel, B. 1995. La Pratique de l’entreprise apprenante, Paris, Éd. d’Organisation.
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Daujam, R. 1998. Projet associatif et politique de modernisation (ronéo), iep de Paris.
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Durand, J.-P. ; Weil, R. 1994. Sociologie contemporaine, Paris, Vigot.
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Goguelin, P. ; Krau, E. 1992. Projet professionnel, projet de vie, Lyon, esf.
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Habermas, J. 1987. Théorie de l’agir communicationnel, t. I, Paris, Fayard.
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Ion, J. 1994. « L’évolution des formes de l’engagement public », dans P. Perrineau, L’engagement politique déclin ou mutation ? Paris, pfnsp.
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Lafore, R. 1992. « Droit d’usage, droit des usagers : une problématique à dépasser », dans M. Chauvière, J.-T. Gotbout (dir.), Les usagers entre marché et citoyenneté, Paris, L’Harmattan.
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Pemartin, D. ; Legres, J. 1988. Les projets chez les jeunes, Issy-les-Moulineaux, eap.
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Reynaud, J.-D. 1988. « Régulation de contrôle et régulation autonome dans les organisations », Revue française de sociologie, no1/88.
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Robertis, C. de. (dir.) 1993. Le Contrat en travail social, Paris, Bayard.
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Vogt, C. 1992. Grammaire des institutions, Rennes, ensp.
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Zarifian, P. 1992. « Acquisition et reconnaissance des compétences dans une organisation qualifiante », Éducation permanente, no 112.
[*]
Les membres de la commission Insertion ont souhaité dans le cadre d’une formation action confiée à l’
irfces, faire un travail d’analyse de leurs pratiques. Nous en avons retiré ces quelques pistes de réflexion.
[1]
Cf. l’article de Michel Durand sur la modernisation des politiques sociales.