2002
EMPAN
L'inédit du projet
Médiation familiale en protection de l’enfance, un projet sous haute tension !
Marie-Claude Séguéla
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Catherine Moinet
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Nous sommes en 1992, l’une éducatrice spécialisée, l’autre assistante sociale au sein de l’Association de Protection de l’enfance et de l’adolescence (pea-Toulouse), association alors dans la mouvance d’un nouveau remaniement institutionnel complet coïncidant avec l’arrivée d’une direction dont les impératifs de gestion, tant au plan financier que technique, conduisent à la différenciation de chaque service par secteur d’activité.
Or, nous pouvons faire le constat, depuis nos quinze années passées dans cette institution que cette tendance à la diversification et à la spécialisation n’a fait que se confirmer jusqu’à aujourd’hui.
D’une activité unique centrée sur le placement familial ou institutionnel, s’est développée une pratique globalisante de milieu ouvert pour arriver à la spécialisation des services par le biais des réécritures successives de chaque projet pédagogique.
Obéissant à la commande sociale et politique départementale d’une part, ces cycles de changement tentaient d’autre part d’anticiper le meilleur service rendu à la population suivie, compte tenu de l’évolution des problématiques familiales, dans la double perspective d’approfondir les pratiques professionnelles et d’étendre leurs champs d’application.
Mais sitôt posé le point d’orgue du projet de service Investigation et orientation éducative (ioe), nous revoilà en quête, plutôt en question, dans une approche encore différente d’une problématique familiale particulière et nouvellement échouée sur le bureau des juges des enfants (je), après ceux du juge des affaires familiales (jaf), celle de la mise en danger des enfants par le dysfonctionnement parental suite aux conflits liés à la séparation ou au divorce.
Le courant de la médiation familiale développé en France depuis la fin des années quatre-vingt a immédiatement et irrésistiblement alors croisé le sillon de notre questionnement.
Pourtant, il existe un énorme décalage entre le projet institutionnel pea et ioe de suivi et d’accompagnement des familles et notre projet d’un service de médiation familiale au sein de la protection de l’enfance. En effet, dans ce champ-là, la mission, les professionnels et les outils d’intervention sont décrits, délimités, identifiés et codifiés dans une circulaire ministérielle de 1991, toujours en vigueur.
Pour ce qui est de notre projet, il est, lui, basé sur une complète adaptation de la médiation familiale élaborée en secteur libéral vers la refonte intégrale de cette même intervention dans le champ de la protection de l’enfance et de l’adolescence, en en gardant toute la rigueur et la spécificité, soit une nécessaire adaptation d’une démarche volontaire dans le contexte obligatoire de la mesure judiciaire.
Nos interrogations personnelles et professionnelles
Si c’est bien le constat d’une certaine impuissance de l’intervention socio-éducative traditionnelle auprès de ces « divorçants » qui a initié notre démarche créatrice, tant il est vrai que l’échec, comme « l’erreur est heuristique », encore fallait-il construire pas à pas la dialectique liée à ce nouvel agir professionnel.
Partant de ce constat, considérer l’enfant comme destinataire privilégié de l’action éducative nous est de fait apparu comme obsolète dans ces histoires familiales où les enjeux conflictuels parentaux supplantaient largement la question de la simple carence ou du danger éducatif.
Par ailleurs, la question des ressources, ou du comment favoriser l’émergence des potentialités de chacun dans le système familial tente depuis peu, dans l’ensemble du secteur socio-éducatif, de se substituer aux réponses habituelles posées en termes de diagnostic, ou encore à la mise en œuvre d’accompagnements palliatifs à l’adresse des personnes ou des systèmes familiaux dits carencés ou dysfonctionnels.
A fortiori, cette question de remobilisation des ressources individuelles et internes au système familial, nous a paru se poser de manière particulièrement pertinente, pour ces familles éclatées, en butte à des conflits majeurs amenant souvent ces parents à des conduites de disqualification mutuelle, au risque d’annihiler des compétences parentales jusque-là satisfaisantes.
Un dispositif libérateur au service de l’humain
Le processus de médiation familiale, comme nouveau dispositif d’intervention, propose de façon radicale une reprise en main d’une destinée familiale par l’engagement de ces mêmes parents comme seuls « acteurs » et non plus comme simples partenaires d’une mesure éducative.
Dans le cadre d’une procédure judiciaire chez le juge des enfants, procédure par essence obligatoire et contraignante qui implique une stigmatisation des conduites parentales, nous proposons aux usagers/parents un espace de médiation familiale tel qu’il se définit et se structure depuis plus de dix ans en France et dont la pierre angulaire repose sur les deux principes de confidentialité et de libre adhésion.
La confrontation ou le face-à-face d’un père et d’une mère devient la condition première de l’entrée en médiation familiale et fait la part belle à la seule scène « du familial », faisant totalement abstraction des autres protagonistes participant habituellement à l’écriture psychosociale et juridique de la pièce familiale.
Travailler sur la rupture et la fin d’une histoire commune et privée permet une centration et une reconstruction d’une histoire personnelle pour mettre en œuvre une capacité de résilience. C’est l’une des étapes indispensables du retour au social. Bon nombre d’usagers, dans le cours d’une médiation, retrouvent un emploi, refondent un foyer…
Dans l’espace de médiation, reprendre le dire, le « être entendu » et la communication avec l’autre, communication triangulée en présence du tiers médiateur, favorise la restauration de l’estime de soi et par conséquent, l’accès au possible respect mutuel.
Trajectoires personnelles et professionnelles
La différence de nos trajectoires personnelles et professionnelles a sans doute permis l’empierrement d’un chemin assez large pour avancer de front dans cette dynamique du projet. De la prise en compte de la personne individuelle, au sens psychodynamique, et celle plus interactionnelle au sens systémicien, notre parcours s’est sûrement enrichi de nos expériences et de nos vécus complémentaires, reconnus comme des valeurs ajoutées et non comme des divergences structurelles renvoyant à des fondements théoriques concurrents.
Nous sommes donc allées confronter nos interrogations de départ dans une démarche de formation comme médiatrices familiales. Même si cette démarche se voulait, à l’origine, d’initiative personnelle, elle a rapidement rencontré la curiosité, la bienveillance de notre institution assez naturellement friande de démarches innovantes en matière de prise en charge des usagers de l’action éducative.
Il faut donc souligner ici que s’amorçait déjà en filigrane la bascule d’un projet individuel vers un projet de type plus institutionnel. En effet, dès l’instant où notre institution a manifesté de l’intérêt pour notre démarche, s’est établie de manière quasi implicite une construction étage par étage dans un feed-back permanent, de ce nouvel agir professionnel, sans que soient mesurées réellement les incidences internes à l’institution au plan technique, administratif, financier, voire politique.
À la fois maître d’ouvrage et maître d’œuvre
Durant les six années de maturation et d’élaboration de ce projet, l’institution a légitimé notre démarche en interne nous octroyant à la fois une fonction de concepteur et d’ouvrier.
Ce double regard, cette double préoccupation impliquent des impératifs de rationalisation pour que vive et se pérennise le projet sur le plan organisationnel, et des exigences de respiration créative pour qu’il garde du sens, qu’il reste en congruence avec l’humain, usagers ou professionnels exécutants du projet.
De la démarche de formation, nous sommes très vite passées à une double démarche à la fois empirique et pragmatique. D’une part, dans un contexte professionnel totalement inconnu pour nous jusqu’alors, et d’autre part, au sein même de notre institution.
En effet, de manière concomitante, la mise en œuvre de cette nouvelle pratique a pu s’initier dans un cadre institutionnel associatif dont l’enseigne « Association de médiation familiale » (Castres), en conformité avec la formation en cours, nous faisait une offre en corrélation avec leur propre dynamique de projet. Cette association nous offrait là une aire de lancement tout à fait appropriée.
Parvenus à la phase de concrétisation de leur projet, il ne leur manquait en effet que les acteurs professionnels formés pour le démarrage de l’activité.
Nous allions ainsi pouvoir tester, fonder et enrichir la validité de nos acquis et la pertinence de cette nouvelle pratique comme médiateurs familiaux.
Puis, parallèlement, nous initions cette pratique dans le cadre institutionnel d’origine, la pea. Cette expérimentation s’est faite avec l’aval d’une direction et d’un conseil d’administration, à la connaissance des professionnels de notre institution et de nos pairs médiateurs familiaux au niveau régional et national, et avec une inscription de ce projet professionnel dès 1995 dans le projet pédagogique de l’ioe, projet porté à la connaissance des tutelles et des magistrats mandataires.
Nous introduisions ainsi un nouvel agir professionnel en double décalage avec :
- l’esprit fondateur de la formation reçue basant l’agir professionnel du médiateur dans le cadre d’un statut libéral, sur une démarche exclusivement et essentiellement volontaire de chaque usager de la médiation, donc selon un principe d’autodétermination ;
- celui des pratiques éducatives en cours dans l’institution et dans les textes la régissant qui s’inscrivent dans un contexte judiciaire, selon des ordonnances exécutoires et sous le contrôle des autorités de tutelles publiques, donc sous la contrainte.
À travers ces deux concepts de contrainte et d’autodétermination s’articulent tous nos enjeux, et se gagne le pari initial de notre démarche de projet.
Initialement, le projet modélisé (formation-code de déontologie…), tel qu’enseigné par nos pairs, était la médiation familiale. Nous avons importé ce modèle pour le démodéliser et l’appliquer à un contexte totalement étranger, en y œuvrant sans relâche pour qu’il conserve son caractère d’infinitude.
Dans notre cursus créateur, nous avons dû faire face à une multitude de décalages, tous générateurs de tension créative mais subordonnés à un questionnement permanent.
Les arrière-plans théoriques
L’écoute active selon Carl Rogers développe un aspect complexe et étendu de la relation à vocation professionnelle par la reformulation positive ou en recherche de sens, la centration sur les émotions qui place le sujet-usager comme acteur de sa propre élucidation ou de son propre changement.
Le courant systémique selon l’école de Palo Alto et Paul Watzlawick a développé une approche interactionnelle du groupe familial, du groupe humain. Pour nous, la théorie des systèmes, à travers la notion de crise, positive la notion de conflit en lui conférant une fonction de changement et donc de créativité. Cette notion de conflit, loin d’inhiber notre savoir-faire, sert de puissant levier au détour de nos interventions.
Le courant négociateur selon Fisher et Ury se fonde sur la technique dite de la négociation raisonnée qui dissocie notamment la personne du différend qu’il énonce. De même, un travail sur la relation individuelle permet de passer des positions aux émotions puis aux besoins plus fondamentaux pour trouver des solutions dont le bénéfice peut être mutualisé (pyramide de Maslow).
Dans ce même courant, Dudley Lynch et Paul L. Kordis ont développé la théorie dite de « la stratégie du dauphin » qui professe une politique du gagnant-gagnant, à savoir que la réussite et les efforts de l’un doivent profiter à tous.
La théorie « du chaos », selon le professeur Duccio Scatolero (magistrat, fondateur de la Maison des conflits à Turin), prône l’impérieuse nécessité de faire une place au désordre, et affirme que la médiation (familiale) ne doit pas servir à rétablir l’ordre mais plutôt à rendre le désordre actif et créatif.
Des enjeux intra et extra-institutionnels
C’est par un effet en cascade que nous pouvons aborder les enjeux liés à cette nouvelle pratique où le postulat de base replace les usagers en posture de pleine responsabilité dans les choix qui commandent leur vie et celle de leurs enfants. C’est cet espace confidentiel de travail proposé qui vient requestionner l’ensemble des enjeux techniques et organisationnels de la prise en charge classique des familles.
L’exigence de confidentialité peut avoir des effets par rapport à nos pairs et aux magistrats mandataires.
Le contenu et le déroulement du travail avec les médiés ne font l’objet d’aucun échange dans le cadre de synthèse ou de liaison. C’est ce que nous dénommons le principe de non-collégialité.
L’issue du travail ne donne pas lieu à un rapport de type évaluatif et éducatif pour le magistrat mandataire.
Dans ces deux cas, n’y a-t-il pas lieu de présumer qu’une certaine forme de désengagement de ces professionnels s’opère au bénéfice d’une reprise en main de leur vie par les usagers eux-mêmes, au risque d’une frustration de ces mêmes professionnels ?
Pour le professionnel médiateur, cette reprise en main par les parents signifie le lâcher prise de celui qui ne sait pas, ne veut pas, ne peut pas en lieu et place de l’autre. Il conserve cependant une responsabilité essentielle à l’avancée du travail puisqu’il est garant du cadre proposé et non de son contenu.
Le lâcher prise conscient et consenti par les professionnelles médiatrices que nous sommes peut, et même doit conséquemment impliquer un autre lâcher prise, celui des autres professionnels œuvrant dans le même champ, voire dans la même institution, peut-être sur la même famille.
C’est justement cette redistribution des pouvoirs, au seul bénéfice de l’usager, qui peut revêtir ici un caractère particulièrement subversif au niveau institutionnel, surtout en protection de l’enfance où les aspects normatifs du contrôle social pèsent de tout leur poids.
Jusqu’où le risque pour gagner ?
Tant que notre activité demeure marginale mais malgré tout toujours intégrée dans le système institutionnel, elle conserve sa dynamique initiale, les tensions sont gérables et même productives.
Le moindre dérapage institutionnel, la plus petite crise peuvent venir bousculer cet équilibre et/ou déséquilibre précaire qui ne doit son existence qu’à une légitimité interne. L’appel à une légitimité externe conduit à une autre forme d’institutionnalisation, plus rationnelle, plus définitive mais sans doute plus aliénante.
À partir du moment où cette activité doit se définir, non simplement dans ses objectifs mais également dans ses moyens et dans sa famille d’appartenance pour exister et se pérenniser sous une forme institutionnalisée, la tension s’intensifie, un début de rigidité s’installe aux frontières des zones sensibles de ce fameux produit défini, mais pourtant bien en devenir.
Nous sommes aujourd’hui à ce point d’articulation sensible en ayant déposé auprès des ministères tutélaires une demande d’habilitation pour la création d’un pôle expérimental de médiation familiale en protection de l’enfance.
Est-ce que cette flexibilité qui nous a permis de vivre et de prospérer ces six dernières années va pouvoir se maintenir dans le cadre institutionnalisé d’un projet quand bien même reconnu, mais qui ne rendrait compte que d’un savoir-faire dépouillé des incertitudes, des questionnements, des tensions et des joies, bref de la cohorte des émotions inhérentes à cette aventure.
Que peut devenir notre projet à l’épreuve de l’institutionnalisation ? Est-ce que l’institutionnalisation, soumise à une nécessaire évaluation pour une meilleure appréciation de la rentabilité, ne va pas entraîner une modélisation à outrance de ce nouvel agir professionnel, modélisation alors vidée de son essence. Comment rester un modèle vivant ?
Est-il venu le temps de la différence pour que naissent l’altérité et la créativité ? Le projet, comme amorce de changement possible, ébranle en partie les fondations de l’institution en écho à l’accélération des mutations et des bouleversements du monde contemporain.
La dynamique ou dynamite de projet ne vient-elle pas salutairement faire électrochoc dans l’institutionnel, créant du court-circuit, voire de la haute tension ?
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Fischer, R. ; Ury, W 1982. Comment réussir une négociation, Paris, Le Seuil.
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Lynch, D. ; Kordis, P. 1994. La Stratégie du dauphin, Montréal (Québec), Éd. De l’Homme.
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Watzlawick, P. ; Weakland, J. ; Fisch, R. 1975. Changements, paradoxes et psychothérapie, Paris, Le Seuil, coll. « Le Point ».
[*]
Assistante sociale et médiatrice familiale, Protection de l’enfance et de l’adolescence, Service d’investigation et d’orientation éducative, Rés. Avant-Scène, 11, Port Saint-Étienne, 31000 Toulouse.
[**]
Éducatrice spécialisée et médiatrice familiale, Protection de l’enfance et de l’adolescence, Service d’investigation et d’orientation éducative, Rés. Avant-Scène, 11, Port Saint-Étienne, 31000 Toulouse.