Empan
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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 75 à 80
doi: en cours

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L'inédit du projet

no45 2002/1

2002 EMPAN L'inédit du projet

Des « sauvageons » au pays des hommes intègres !

Jean-Pierre Engel  [*]
« … Et je me rappelais, une fois de plus, qu’il n’y a pas de don sans réciprocité… »
Paul Kammerer, Adolescents dans la violence.
L’ades (Association pour le développement économique et social en Europe) gère trois structures : deux Maisons d’enfants à caractère social en Midi-Pyrénées et un Centre d’éducation renforcée.
Administrativement, le cer est domicilié en France mais son implantation est au Burkina Faso en Afrique. Directement piloté par le ministère de la Justice, c’est un dispositif privilégié pour l’expérimentation de projets.
Alain Roucoules
Imaginez avoir entre 14 et 18 ans. Imaginez que vous n’ayez jamais quitté votre cité si ce n’est pour vivre en foyer. Imaginez que, pour une raison ou pour une autre, votre famille soit éclatée ou sous tension. Imaginez que vous alliez mal, très mal, non pas physiquement mais d’abord moralement. Imaginez qu’il vous soit impossible de vous projeter, que l’avenir qui se présente à vous apparaisse comme irrémédiablement tracé. Imaginez que vous êtes jeune. Souvenez-vous ! Faites des rapports entre les choses. La violence qui vous habite est-elle la vôtre ? Seulement la vôtre ? Et la fragilité ?
Rappelez-vous l’enfance, vos parents, vos sœurs, vos frères. Rappelez-vous vos peurs d’enfant, vos maladies. Rappelez-vous l’école, vos vacances, vos jeux. Rappelez-vous votre éveil à la sexualité, au désir. Rappelez-vous votre première cigarette, les fonds de verres. Savez-vous ce qu’est un joint et la sensation qu’il procure ? Savez-vous les flics, la matraque, la garde à vue ? Avez-vous vécu ? Oui, mais quoi ?
Imaginez avoir entre 14 et 18 ans. Imaginez avoir racketté, volé, agressé, consommé des produits prohibés. Imaginez que votre famille ou ce qui en reste, ait depuis longtemps déjà baissé les bras pour ce qui concerne votre éducation, que votre scolarité soit un échec, une suite d’exclusions, que vous soyez dans l’errance avec un important besoin d’argent pour satisfaire vos envies, que l’interdit n’ait pas de signification pour vous, si ce n’est celle de la transgression. Imaginez que vous ayez un rôle à tenir, une image à défendre. Vous êtes persuadé d’être un homme, vous avez un code très strict de l’honneur ; pour vous la vie est un jeu grandeur nature dont le but est d’amasser par n’importe quel moyen et de se faire respecter même par la crainte que vous inspirez. Imaginez qu’à jouer ce jeu, vous ayez été régulièrement interpellé et que vos démêlés avec la police et la justice soient des hauts faits glorieux qui traversent la cité, les caves, les paliers, les cages d’ascenseurs. Savez-vous les montées d’adrénaline qui vous laissent le souffle court et le cœur palpitant ? Savez-vous les courses-poursuites, les rodéos ? Vous êtes-vous inventé un langage rien que pour vous, un langage que les autres ne comprendraient pas ou peu car non initiés ? Oui, bien sûr ! Faites-vous partie d’un cercle dans lequel n’entre pas qui le veut ? Oui encore ! Et le look qui est le vôtre, est-ce celui d’un gros poupon qui a simplement grandi un peu trop vite ou le fruit de métamorphoses, et combien y en a-t-il eu jusqu’au jour d’aujourd’hui ? Vous savez la prise de risque puisque vous avez réussi, vous savez la prise de judo, la prise d’arme mais savez-vous la prise de tête ? Ne trouvez-vous pas intéressant d’apprendre que la tête, on peut se la prendre mais aussi se la faire prendre ! Avez-vous envie de vivre et peur de mourir ? N’avez-vous jamais craint de mourir sans avoir assez vécu ? Vous êtes-vous un jour demandé où étaient les limites et n’en avez-vous pas joué ? Avez-vous aimé votre mère à la folie jusqu’à la faire souffrir, avez-vous eu à regretter l’absence du père ? Avez-vous pris des coups, subi des colères ? Pleuriez-vous ? Par souffrance ou de rage ? Avez-vous été humilié ? Aviez-vous des amis, les avez-vous encore, que sont-ils devenus ? Vouliez-vous être adulte, aviez-vous des modèles ? Et la société qui vous a vu grandir était-elle faite pour vous ? Quelle place pouviez-vous vous y faire ? Étiez-vous l’avenir ?
Connaissez-vous la rue, les foyers, la prison ? Vous en êtes-vous sorti, pourriez-vous en sortir ?
Bien entendu, avec un parcours tel que le vôtre, vous connaissez le circuit qui va de l’ase au tribunal pour enfants. Peut-être vous est-il arrivé de passer par la case prison pour un tour ou deux. Vous connaissez les sigles et leur signification mieux qu’un éducateur en fin de formation et savez donc qu’une orientation vers un cer signifie, en général, la possibilité de sortir de prison ou alors que vous vous en rapprochez dangereusement. Vous êtes un cas dont personne, ou presque, ne veut. Le cer est donc fait pour vous ! Peut-être avez-vous la chance d’avoir un juge et un éducateur qui vous veulent du bien et qui, pour cette raison, ont proposé votre candidature. Il peut arriver aussi qu’ils soient tout simplement épuisés et découragés et que votre éloignement, même momentané, les soulage quelque peu. Alors, pensez-donc, vous savoir au Burkina Faso pour quatre mois, quelle aubaine ! Pas de risque de vous voir revenir rôder dans la cité pendant ce temps d’autant que vous n’êtes pas encore assez atteint pour détourner un avion ! On vous a donc plus ou moins bien présenté le projet, on vous a parfois même laissé le choix : le Burkina ou alors… On vous vaccine, on vous tamponne, vous êtes muni d’un billet et d’un passeport et vous voilà dans l’avion un beau matin. Vous débarquez à Ouagadougou le soir. Température au sol : 30°. Bonjour l’angoisse !
Pas le temps de respirer, à peine celui de dormir et vous êtes parti pour de nouvelles aventures. Embarquement dans des 4 x 4 qui n’en ont que le nom et en avant pour une journée de route. Pas mauvaise au début, la route, une bonne départementale bien de chez nous. Et puis, les choses se gâtent, des nids de poules ou plutôt d’autruches, de la piste, des crevaisons au mieux, parfois des pannes mécaniques. C’est parti pour la galère. Arrivée en soirée à Bobo Dioulasso. Une villa, pas de case, c’est déjà ça. Des boissons fraîches, un lit, des douches, un repas, la télé. Pas le luxe, mais pas la misère non plus, on va pouvoir supporter !
Depuis votre départ, la veille, vous avez pu observer vos compagnons d’équipée.
Les éducs d’abord, ils ont l’air d’assurer mais ils saoûlent avec leurs sourires qui se veulent rassurants, leur côté nounou et gros calins. Les deux vieilles d’abord : Mamie et Tantie, elles veulent me mettre des langes ou quoi ? Grande sœur est plutôt mignonne, elle doit être bonne mais certainement macquée ! Le grand pas très clair, c’est sûr, faudra pas le chercher. Le jeune beau qui sait tout a l’air plutôt sympa mais c’est tout vu, il fume, y a qu’à voir ses yeux de lapin Albinos ! Le petit costaud qui n’aligne pas deux mots, ils sont allés le recruter en brousse ou quoi ? Et alors le pompon, c’est pour le docteur Bobo qui cause comme un livre, il m’embrouille celui-là, je capte rien à ce qu’il me cause, faudra qu’il me donne l’adresse de son école, si j’arrive à retenir quelques-unes de ses phrases, c’est le tabac assuré dans la cité ! Pour terminer, le chef de service, qu’est-ce qu’il bassine, ce bâtard de père Gilbert croisé avec Tintin au Congo !
Voyons mes collègues de bagne ! Mais ils sont fêlés au comité de sélection, c’est la cour des miracles, ils ont dû faire les puces ! Sûr qu’on va nous lancer des cacahouètes ! Gros rhino qui se ballade avec son poste double baffle, 100 kg bien pesés de connerie pure et shooté à la colle avec ça. Heureusement qu’il a mis la casquette pour empêcher les fuites de neurones. Il y a aussi Belette, un animal qui se reproduit vite, y en a plein les cités. Facile à reconnaître, toujours un sourire aux lèvres, le regard qui rase les murs style « j’t’ai pas vu, tu m’as pas vu et pris en flag », le mec jurera sur la tête de sa mère qu’il n’a rien fait. Tu m’étonnes qu’elle aille mal, sa mère ! Là, c’est Bourvil dans La Grande Vadrouille ou Averel échappé de Vol au-dessus d’un nid de coucous. Putain les mirettes ! Il doit voir derrière lui, le gonze ! C’est pas vrai, les psys, ils l’ont laissé partir comme ça ? C’est de la non-assistance à personne en danger, s’il rencontre un lion en brousse, il n’a aucune chance (le lion), quelle misère ! Ah, ça manquait à la panoplie ! Aldo Malchionne himself habillé en Nike, des capotes plein les poches, sûrement pour en faire des ballons ! T’as vu comme il mate Grande Sœur, il en peut plus le type, j’y crois pas ! Sûr qu’il s’est pas fait serrer en chouravant des fringues chez l’abbé Pierre ! Manquait que celui-là ! Ils ont tout prévu, ils ont dégotté the Killer, dur de dur, méchant de chez méchant, il s’est choisi le lit sous la clim, taxe les cigarettes à tout le monde, a cédé son tour de vaisselle contre sa protection et fait peur aux éducs. Ils peuvent, avec le dossier qu’il doit avoir, il a dû buter au moins sa grand-mère. Faudra jouer serré et dormir dos au mur !
Vous vous sentez soudain atteint d’une grande lassitude, presque découragé, mais vous êtes un guerrier et une nuit de sommeil mettra peut-être fin au cauchemar qui semble continuer. Le gardien et veilleur vient d’arriver sur son vélo. Un grand noir baraqué. Il a fait ses ablutions, a déroulé son tapis de prières, puis s’est installé devant la porte sans un mot, après s’être muni d’un coupe-coupe. Allez, on verra bien demain !
Vous avez mal dormi cette nuit-là pour plusieurs raisons. La première, c’est que vous partagez la chambre avec Killer qui vous a signifié qu’il avait horreur du balayage et que, vu que vous étiez deux… Il vous a aussi dit qu’avec lui, ça rigolait pas et qu’il faudrait mettre au pas les autres nases et que ces enculés d’éducs, on allait les baiser ! Lorsque vous avez pu enfin dormir parce que Killer avait décidé qu’il avait sommeil, vous avez constaté que vous aviez emprisonné un moustique sous la moustiquaire et que ce fils de pute n’aimait pas ça du tout ! Rien à faire pour s’en débarrasser et d’après votre collègue, vous faisiez trop de bruit. De guerre lasse, vous avez partagé votre couche avec l’anophèle qui a festoyé toute la nuit. Je vous raconte pas vos rêves, si on peut appeler ça ainsi, mais ce qui est sûr c’est qu’au petit matin, le cauchemar n’était pas terminé. Mamie était là, penchée au-dessus de votre berceau et vous demandait si vous aviez passé une bonne nuit. Elle n’oserait tout de même pas vous rouler une pelle ? Killer n’a pas du tout aimé ce réveil gluant et l’a insultée. C’est sûr, elle n’a pas vraiment apprécié mais a cependant battu en retraite en disant des trucs style que ça n’en resterait pas là. Cinq minutes plus tard, docteur Bobo est arrivé et vous a demandé de vous lever, le programme de la journée étant chargé. Il a tellement saoulé Killer avec son baratin sur les règles de vie, la politesse et le respect que ce dernier lui a promis de se lever pourvu qu’il arrête de lui prendre la tête. Vous vous êtes donc levé sans enthousiasme, avez pris votre petit déjeuner avant de partir visiter la ville.
Pas d’immeubles, pas de cités, tout est au ras du sol. Des taxis verts pourris à tel point qu’on peut se demander par quel miracle ils roulent encore. Des mobs et des vélos partout qui circulent n’importe comment dans la poussière et les fumées d’échappement. Des vendeurs de tout et de rien qui vous accostent et vous proposent pour pas cher mouchoirs, slips, chaussettes, prises, clés à bougies, coucou suisse, bananes, noix de cola, parfum, cigarettes, cartes postales, photos dédicacées du pape, tee-shirt de Ben Laden, stylos laser, ceintures, couvercles de chiottes, etc. Des mendiants de tous âges qui n’arrêtent pas de vous taper, des fous dont un, bien appareillé qui se ballade à poil. Des brochettes, des beignets, du poisson fumé. Plein de choses impossibles à énumérer, mais ça secoue. Vous découvrez la ville en groupe bien serré, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Vous avez visité le vieux quartier, ses maisons de terre rouge, sa mosquée, ses potières et leurs poteries, ses joueurs de djembé, le crocodile sacré, les poissons sacrés, on vous a proposé de l’herbe, Belette a conclu l’affaire, ils lui ont fait crédit. Mamie et docteur Bobo vous ont payé un coca, vous avez goutté au Fanta cocktail, docteur Bobo et Mamie ont refusé que vous commandiez une bibine. L’ambiance est plus détendue, il fait chaud, Killer est en pourparlers avec Belette. Gros rhino raconte ses exploits de bébé à Mamie en fumant clope sur clope, Averel raconte sa vie chez les guedins à docteur Bobo qui est penché sur lui et semble l’ausculter. Vous êtes de plus en plus persuadé que vous ne tiendrez pas quatre mois et commencez à élaborer des stratégies pour rentrer au plus vite. Vous craquez, c’est certain, il n’y a qu’à voir l’air qui vous trotte dans la tête : « Douce France, cher pays de mon enfance… ». Ça craint un max !
Le repas qui vous est présenté à midi dépasse vos espérances : salade, ragoût de zébu, frites et fruits au dessert. Le programme des festivités de l’après-midi annoncé par Mamie n’a rien de bandant. Rangement et lessive pendant que chaque compagnon de cellule aura à tour de rôle un entretien avec le patron et deux matons. C’est comme par hasard Killer qui est convoqué le premier. Il revient après une heure mais ne dit trop rien de ce qui s’est passé. Il est particulièrement calme à son retour. Puis, c’est Belette qui part encadré par le petit lutteur traditionnel et le grand souriant. Il revient une heure plus tard étrangement muet. L’affaire est expédiée en moins d’une heure pour ce qui concerne Gros rhino qui dit avoir mal à la tête. Averel doit aimer parler ou alors ils ont eu du mal à traduire ce qu’il leur disait mais son entretien ne se termine qu’au bout d’une heure. Il a l’air plutôt content. Votre tour arrive enfin, c’est Tantie et le jeune beau qui sont venu vous chercher. Pas du tout ce à quoi vous vous attendiez. On vous a demandé ce que vous veniez faire là, comment vous y étiez arrivé, comment vous envisagiez votre séjour au Burkina et surtout ce que vous comptiez faire à votre retour. On vous a dit aussi que vous auriez le temps de découvrir les gens et votre nouvel environnement, que votre vision des choses changerait certainement petit à petit et qu’au moment où vous seriez prêt, des solutions autres que la vie qui vous était actuellement proposée, pourraient être envisagées, des solutions qui seraient les vôtres, qui vous appartiendraient. Vous vous êtes surpris à y croire et vous vous disiez qu’au moins vous essayeriez, mais que si jamais c’était un truc pour vous entuber, ça allait déménager sévère. Aldo a eu droit tout comme les autres à sa petite conversation mais il faut croire qu’ils sont vicieux en face, ils avaient remplacé le lutteur et le grand souriant par Tantie et Grande sœur. Vous le croirez ou pas mais Aldo est revenu avec la banane. J’ose pas imaginer ses rêves pour la nuit à venir.
La soirée s’est passée tranquillement même si Killer en parlant de vos entretiens respectifs disait que ça sentait l’arnaque, qu’ils cherchaient à vous endormir, qu’on vous prenait pour des caves ! Vous saviez que le lendemain vous partiriez quinze jours en brousse pour y construire un dispensaire, que la partie n’allait pas être facile, que vous n’aviez pas ou peu d’argent, que pour l’instant il valait mieux laisser venir, que vous n’étiez pas en position de force.
Imaginez que vous ayez passé quinze jours en brousse, que vous ayez mangé du riz gras et du tô, que vous ayez dormi sur une natte, que vous ayez puisé l’eau pour vous laver. Imaginez que vous ayez travaillé, que vous ayez été très fatigué puis malade, que vous ayez cherché à fuir, que pour cela vous ayez fauché des vélos et fait plus de 40 km de piste en pleine nuit, que vous ayez dû revenir et vous excuser. Imaginez que vous vous soyez petit à petit fait une raison, que vous ayez lié des amitiés, que vous ayez partagé ce que vous aviez avec des enfants, que vous ayez creusé des tombes parce que des proches de votre logeur, donc de vous, étaient morts. Imaginez que vous ayez vu des gens prier, que cela vous ait rappelé votre père, votre mère, il y a longtemps. Imaginez que Belette ait lancé des scorpions sur les gens, sur vous, que vous l’ayez vu ne rien respecter et que cela vous ait choqué. Imaginez qu’un matin on lui ait dit de préparer ses bagages et qu’il disparaisse pour quinze jours sans que vous sachiez où.
Imaginez que vous ayez fait des stages, que les choses se soient bien passées. Imaginez que vous ayez appris la sculpture, le batik, le bronze et le djembé. Imaginez que vous ayez voyagé, que vous ayez vu des crocodiles, des buffles, des hippopotames, des éléphants. Imaginez que vous soyez reparti pour quinze jours de chantier, que vous ayez fait de nouveaux stages, dormi sur les dunes après avoir voyagé à dos de dromadaire. Imaginez qu’à ce rythme-là le temps qui, au début, ne passait pas se soit soudain accéléré, que trois mois se soient déjà écoulés, qu’il n’en reste qu’un avant le retour, un retour à la fois attendu et redouté. Imaginez que vous ayez grandi et qu’on vous l’ai fait remarquer, que vous ayez vécu des moments hors du groupe dans une cour africaine puis à l’hôtel, que durant cette période vous ayez assuré comme un chef, que vous ayez géré votre argent, que vous soyez allé régulièrement au travail, que vous organisiez vos loisirs. Imaginez que vous ayez envie de vérifier si l’histoire continuera de la même façon à votre retour mais que vous aimeriez que votre famille, votre juge vous fasse de nouveau confiance.
Vous est-il arrivé d’avoir grandi et savez-vous situer les moments et les choses qui ont marqué ces passages ? Vous est-il arrivé de prendre de grandes résolutions et avez-vous réussi à les tenir ? Étiez-vous seul alors ou vous a-t-on soutenu ? Vous êtes-vous parfois dit que la barre que vous vous fixiez, que l’on vous fixait était trop haute ? Avez-vous eu parfois peur d’explorer des zones inconnues ? Avez-vous ressenti de la fierté lorsque vous vous dépassiez ? Avez-vous dit merci à ceux qui vous ont aidé dans la vie, leur gardez-vous encore de la reconnaissance ?
Savez-vous les bruits, les odeurs ? Savez-vous les parfums, la musique ? Savez-vous les couleurs de l’enfance ? Les avez-vous oubliées ? Essayez de vous en souvenir, essayez de les retrouver, de les faire retrouver. Pensez-vous que la vie est un objet de consommation ? Consommez-vous seul ou en groupe ? Et la saveur, est-elle la même ?
Pensez-vous qu’il y a des bonnes et des mauvaises questions ? Se posent-elles ou se les pose-t-on ? Et les réponses ? Bonnes ou mauvaises ? Pensez-vous être de ceux qui savent ou de ceux qui ne savent pas ? Aimez-vous les histoires, en connaissez-vous la fin avant la dernière page ? Aimeriez-vous en réécrire certaines ? Au moins partiellement ? Et la vôtre ? Tout baigne ?
Le Burkina Faso c’est quoi ? C’est où ? Quel saut dans le vide pour ces jeunes ! Déplacés, dépaysés, c’est l’expérience du « lâcher prise » qui leur est proposée. C’est une expérience initiatrice qui laisse sur les rives connues le familier, la maîtrise, pour aborder un autre rivage. Cet autre rivage est étrange avec des étrangers. Sur ce moment de déséquilibre, c’est une recomposition identitaire qui est sollicitée sans attendu pré-déterminé, sans projet fixé, seulement peut-être le frémissement d’un inédit singulier.
Le projet du Burkina est une « matrice », un projet matriciel pour des expériences singulières imprévisibles, pour l’émergence de potentialités inconnues et des « à-venir » incertains.
La tension créée entre maîtrise et incertitude sur les rivages de l’étranger, figure de l’altérité, ouvre un espace vacant propice à la découverte d’un projet inédit pour son auteur.
Robert Daujam, Alain Roucoules
 
NOTES
 
[*]Chef de service cer, association ades Europe, 49, avenue René-Plaisant, bp 114, 09200 Saint-Girons.
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