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I.S.B.N.2749200555
144 pages

p. 81 à 86
doi: en cours

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L'inédit du projet

no45 2002/1

« Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n’ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts ; la flèche, la route, la course de l’homme. Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques : le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allons vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c’est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours et qu’à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. »
Jean Giono, L’Eau vive.
La notion de projet individualisé apparaît de manière explicite dans la loi de 1975 et dans les nouvelles annexes xxiv. Dans ces textes, plusieurs notions prévalent, notamment le droit et la place des usagers, des familles et la question de la citoyenneté. Le législateur explicite sa volonté d’inverser la logique d’adaptation d’une personne à un établissement en vue de promouvoir l’émergence d’une culture de service (Loubat, 2002) de prestation personnalisée et contractualisée avec chaque usager. Ce dernier est certes admis à propos de difficultés, d’échecs, d’une pathologie mais il est aussi reconnu comme une personne porteuse de ressources et capable de mobiliser des compétences (Dutrénit, 1997). Le mouvement engagé s’est depuis poursuivi avec les lois sur les conseils d’établissement et se confirme dans la refonte actuelle de cette loi de 1975.
Soulignons également que la prise en compte et l’abord individualisés des personnes accueillies dans les structures du médico-social constituent des préoccupations déjà anciennes. Elles sont le fondement même de certains courants (Capul, Lemay, 1996, p. 39) comme l’Éducation nouvelle, la Pédagogie (Oury, Vasquez, 1969) et la Psychothérapie institutionnelle (Tosquelles, 1984). La conception d’une personne-acteur demeure centrale dans ces approches. Une autre dimension y figure, celle de la personne-sujet. Ancrages que l’on retrouve aujourd’hui associés à la dimension de la citoyenneté dans les discours et les projets d’établissement. La formalisation récente et la mise en place de projets individualisés se révèle ainsi une tentative complexe de réponse à l’ambition d’accueillir des usagers à la fois acteurs et sujets.
La notion de projet individualisé ne nous paraît pas pouvoir rendre compte à elle seule de cette volonté. Aussi introduirons-nous la perspective du projet singulier. Il n’est pas là question d’un débat sémantique. Les deux notions ne relèvent pas des mêmes intentions et ne se référent pas aux mêmes concepts. Elles n’appellent pas les mêmes protocoles et n’engagent pas les mêmes processus. Nous allons tenter d’expliciter cette différenciation.
 
Le projet individualisé : un jeu combinatoire
 
 
Nous partirons du constat que le projet individualisé (Danancier, 1999) est une sorte de mosaïque d’éléments divers.
Tout d’abord, il se décline le plus souvent à partir d’un projet d’établissement qui identifie et désigne les services que la structure peut rendre à un individu. Étant admis qu’on ne peut lui demander autre chose que ce qu’elle peut offrir.
Le projet individualisé est aussi la résultante d’un croisement plus ou moins prévu entre un projet de structure inscrit dans l’histoire des politiques sociales et un projet de parents – voire d’un individu – pris dans son histoire familiale.
Mais le projet individualisé est également un dessein qui annonce où est attendu l’usager pris en charge. Par l’entremise des dispositifs institutionnels, la projection devient dessin : elle s’impressionne au travers d’objectifs à atteindre, se fixe au moyen de protocoles, se trame dans des programmes, se formalise en contrats et évaluations. Dans ce sens, le projet produit une dialectique d’éléments couplés : admission conforme/non conforme, adaptation/non-adaptation à la structure, réussite/échec (en rapport aux objectifs), dans/hors du contrat… Dynamique qui génère structurellement des systèmes et des effets de contrainte. Soulignons à ce propos que tout individu, dans son développement et dans son travail d’inscription sociale, doit se plier à des contraintes et passer par des dispositifs sur lesquels il n’aura pas son mot à dire (du moins dans ce temps de l’expérience). Il est souvent considéré que ce sont ces passages obligés dans un parcours institutionnel qui promeuvent les processus de socialisation (Loubat, 2002) et d’humanisation.
Le dernier élément que nous évoquerons est relatif à la dimension temporelle (Boutinet, 1993, p. 56-70). Le projet individualisé introduit un rapport rationnel au temps : c’est le temps des acquisitions, le temps-progrès, le temps technicien mais aussi le temps intensif, de l’efficacité et de l’épuisement (Boutinet, 1993). Cette injonction d’entrer dans un temps administratif, linéaire, non réversible, c’est-à-dire rompant avec le passé, comptable des actions à entreprendre et des résultats à atteindre, introduit une évaluation normative qui supporte mal le qualitatif ou le singulier.
Le projet individualisé cherche donc à conjuguer des possibles. Ce projet est ainsi à la fois une traduction organisationnelle concrète d’un espace-temps et un jeu combinatoire d’instituants dissemblables.
Une autre perspective tend à faire émerger la singularité de la personne dans ce qu’elle a de créativité, d’inattendu, d’aléatoire, c’est-à-dire de non conforme à une norme préétablie. Cette perspective est conçue comme le levier d’une dimension heuristique.
 
Le projet singulier : un enjeu probatoire
 
 
Tout individu dans son développement psychique doit être initié à ce processus d’élaboration de ce qui forge sa singularité, donne sens à sa vie, décèle et atteste sa position de sujet. Le projet singulier se conçoit à partir des butées du sujet sur les réalités de ses inscriptions sociales et sur les projections imaginaires de son désir. Pour ce faire, l’individu doit être mis en position d’auteur, ayant son mot à dire et pouvant intervenir sur ce qui lui est proposé.
Le projet singulier est une projection virtuelle sur un avenir ébauché en à venir. Il se pense comme un cheminement de traverse, comme une dynamique vers l’inattendu. Il est espoir d’inédit. En cela, il se trouve en déviation, en déflexion avec les propositions collectives préexistantes. Teinté d’incertitude, de tâtonnements, de doute, le projet singulier occasionne embardées, abattées et autres discontinuités ou ruptures. Intriqué dans ces dimensions, il est aussi générateur de résistance, de repli (Sainsaulieu, 1993, p. 189) ou de révolte, qu’il ne faut pas confondre avec de la violence.
Moins dépendant des normes collectives, le temps du projet singulier appelle et façonne une dynamique plus circulaire que linéaire, scandée par des retours en arrière, des pas de côté. Un temps itératif, en ressort, un temps fondateur de l’identité (Castoriadis, 1975, p. 259, 279 et 288).
Ce temps de la reprise (Boutinet, op. cit.) organise la capacité de jugement (Freud, 1925) – que nous définirons comme mouvement de distanciation par la pensée – et la capacité de discernement [1] ; elles permettent au sujet de se dégager, dans le temps et l’espace immédiats, des surgissements d’affects engendrés par la relation d’altérité au monde. Jugement et discernement sont entendus ici comme un des fondements du processus d’humanisation.
 
Une conjonction controversante : le je
 
 
Nous poserons l’hypothèse que les concepts de projet individualisé et de projet singulier sont complémentaires [2] et conflictuels. L’écart entre l’un et l’autre forme, en creux, un espace vacant pour l’émergence du sujet ; sujet qui échappe et se dérobe de la place imaginée et imaginaire assignée par d’autres.
Le projet individualisé prétend plutôt produire de l’ordre, de la maîtrise, des résultats, des acquisitions, ensemble d’éléments nécessaires à l’incontournable apprentissage de la socialisation. C’est la notion de progrès qui est dans ce cas visé.
Le projet singulier tend plutôt à créer du désordre (Alter, 1990), de la non-maîtrise, de la protestation (Laville, 1995, p. 22), de l’élaboration de la pensée par un système d’interactions constitutif du processus d’humanisation. C’est le concept de développement de la personne qui est dans cette perspective travaillé et attendu.
La conjonction controversante de ces deux registres est peut-être la garantie que l’usager pourra construire son altérité. L’articulation de ces deux approches déclenche une dynamique tensionnelle qui demande de négocier des compromis. Sa reconnaissance fraye le chemin d’une logique de remétabolisation (Blanquart, 1998, p. 41) permanente de la vie, de l’intelligence. La non-reconnaissance de cet écart polémogène accule les protagonistes du projet à l’échec et risque de rabattre les aspects conflictuels du côté de la pathologie de la personne accueillie.
Le débat, la négociation (Strauss, 1992) et le compromis sont les garde-fous de ce qu’il sera possible d’échafauder entre l’offre de la structure, la demande et les besoins de l’usager. Sur ce construit se régulent les effets de violence, d’attaque de l’estime de soi (Kammerer, 2000), de persécution du sujet et/ou de l’organisation.
La question n’est donc pas tant de vouloir réduire l’écart mais de l’admettre et de l’instituer comme la clef de voûte d’une dynamique de projet. Cette liaison entre projet individualisé et projet singulier découvre un nouveau registre d’ordre éthique et politique dont l’enjeu est l’émancipation de la personne et l’exercice possible de sa citoyenneté.
 
Question de choix, donc de projet
 
 
L’objet du projet d’établissement est d’expliciter comment il conjugue ces deux logiques de projet, en identifiant les espaces et les dispositifs au service de l’une et de l’autre. Il se peut qu’eu égard à la seule appréciation des moyens ou qu’au nom d’objectifs intangibles, l’accent soit porté sur l’une, l’autre étant envisagée par défaut. La non-clarification de ces choix a pour conséquence de brouiller la lisibilité des intentions et de produire des dispositifs ambigus dans lesquels les personnels et les usagers sont mis sur des positions équivoques ; les personnels étant alors dans la plainte, les usagers dans l’insoumission ou inversement dans l’assujettissement, pour devenir conformes (Oury, Vasquez, 1969).
 
Des expérimentations en cours
 
 
Quelques équipes du secteur sont en train de mettre en œuvre des dispositifs nouveaux qui témoignent de leur volonté de requestionner la problématique du projet individualisé. On peut repérer, à partir de ces expériences, trois répertoires d’intervention :
  • des interventions formatives, à partir de l’analyse de situations, qui favorisent un mouvement d’élaboration (Fustier, 1998, p. 137) : en débattant sur le présent, les acteurs suspendent le différend ;
  • des dispositifs qui sollicitent l’implication personnelle et/ou collective des usagers. Citons par exemple la participation d’adolescents à certains aspects de la vie institutionnelle ; la création d’une « permanence » (sous forme d’entretien), dont le but est d’aménager des temps de pause qui scandent la trajectoire du jeune et lui permettent de prendre la parole sur ce qui lui est proposé ; un espace d’échange, de type agora (Oury, 1986), au sein duquel les protagonistes (usagers et professionnels) peuvent débattre et où le jeune aura prise sur l’organisation ;
  • des protocoles méthodologiques qui distinguent certaines modalités techniques de l’intervention, comme la réunion de synthèse (instance clinique) et la réunion de projet ; ou bien le rôle de référent éducatif et celui de responsable de projet [3].
La transformation de ces pratiques suggère deux observations : les changements observés démontrent la capacité des professionnels à « opérer des compromis entre plusieurs logiques d’action »(Enjolras, 1996, p. 113) ; les équipes concernées font la preuve que l’évaluation des conditions de faisabilité de ces transformations ne se mesure pas seulement à l’aune des moyens disponibles mais surtout à la capacité des acteurs institutionnels à débattre (Schaller, 1998) collectivement du coût des déplacements [4] d’investissements personnels induits par la tenue de ces nouveaux dispositifs et protocoles.
 
Des conditions à débattre
 
 
Cependant, comment maintenir activement, sur le long terme, de tels changements ? Quels sont les agents, les interacteurs (Laville, 1992, p. 367 ; Laville, Sainsaulieu, 1997, p. 300), qui en seront garants ? Sur quelle délégation et sur quelle légitimité (Hatzfeld, 1998) s’appuieront-ils ? Une réponse explicite à ces questions est la condition sine qua non pour que les intentions de projet ne se réduisent pas à de purs énoncés.
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La conjonction de l’individuel et du singulier déclenche, comme nous l’avons vu, une dynamique tensionnelle féconde. Sous réserve, toutefois, que les acteurs bénéficient de supports de régulation, d’une reconnaissance et d’une sécurité institutionnelles.
En guise de conclusion provisoire, nous dirons que la démarche controversante du projet s’adosse à une dernière condition : la capacité reconnue aux usagers de s’inscrire dans d’autres réseaux, autrement dit la préoccupation et l’intérêt portés à leur engagement citoyen ; position qui atteste du refus de toute neutralité éducative et ainsi d’un élargissement des valeurs centrales référées par l’institution à d’autres valeurs.
Ces conditions et le risque légitimé du débat critique (Piotet, Sainsaulieu, 1994, p. 275) qu’elles suscitent, l’élargissement des valeurs et le renversement institutionnel (Basaglià, 1970, p. 7) du rapport à l’usager, constituent la trame d’une refondation de la fonction politique du projet. Ce mouvement ouvre la voie d’une dynamique institutionnelle qui réarticule le langage et l’action (Boutinet, 1986, p. 7), c’est-à-dire le symbolique et l’opératoire.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]V. Leibovitz, La foi de Maimonide, Paris, Cerf, 1992.
[2]Cf. la notion de projet inter-réactionnel, dans C. Paquette, Le projet éducatif, Paris, Vuibert, 1979.
[3]Cf. sur ces points les propositions de J.-R. Loubat dans Élaborer son projet d’établissement social et médico-social, Paris, Dunod, 1997.
[4]Sur cette question, cf. M. de la Barre, « Gérer les contradictions d’une demande de changement », Éducation permanente, no 113, octobre 1992, p. 149.
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[1]
V. Leibovitz, La foi de Maimonide, Paris, Cerf, 1992. Suite de la note...
[2]
Cf. la notion de projet inter-réactionnel, dans C. Paquette...
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[3]
Cf. sur ces points les propositions de J.-R. Loubat dans Él...
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[4]
Sur cette question, cf. M. de la Barre, « Gérer les contrad...
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