2002
EMPAN
L'inédit du projet
Un peu de silence qu’on puisse causer !
Françoise Tougne
[*]
Alain Geoffriau
[**]
« … Et il en est qui parlent, et sans savoir ou préméditation révèlent une vérité qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes… »
Khalil Gibran, Le prophète et le jardin du prophète, Le Seuil, coll. « Point/sagesse ».
Cette année-là fut terriblement éprouvante.
Nous avons dans le service « des enfants qui ne devraient pas être là », « ils ne sont pas pour nous », « il s’agit d’une erreur », se plaignent les éducateurs.
Vincent refuse toutes les propositions que nous lui faisons, il n’est inscrit nulle part, il ne veut rien faire.
Norbert et Cédric ont beaucoup trop de difficultés à « entrer dans le fonctionnement quotidien, ils ne peuvent pas respecter le cadre ».
Quant à Loïc, il est incontrôlable et terriblement violent. C’est intolérable et insupportable.
Les éducateurs et les enseignantes sont tous très malmenés et éprouvés.
Le lieu repère du groupe a perdu son âme.
De « lieu de vie », de repli, de retrouvailles après les différentes séquences (classe, ateliers, « prises en charge »), il devient lieu d’exclusion interne, lieu des exclus, de ceux qui s’excluent. Le temps éducatif est un lieu déconnecté. Les éducateurs, garants du groupe, n’ont pas d’autre choix que de subir la situation.
Le malaise se fait lourd, on entend dire la perte de sens, de sa présence, de son action. La violence des enfants et les tensions interpersonnelles, inter-professionnelles, se font écho.
Un premier dispositif de travail proposé à l’équipe pour traiter de la difficulté particulière que représente le cas de Loïc n’est pas prolongé.
La direction propose alors un travail sur le projet de service avec l’irfces (Institut régional de formation aux carrières éducatives et sociales).
Il a été difficile de dégager ce travail des préventions et interprétations diverses, des attentes et demandes parfois contradictoires, des clivages et oppositions noués par la crise actuelle et ancrés dans l’histoire institutionnelle, de leurs effets singuliers. L’intervention a néanmoins permis un mouvement dans la circulation de la parole, une reprise des échanges, au-delà de la plainte ou des reproches.
En ressort l’idée de recentrer le travail sur le projet individuel de chaque enfant (clinique du cas, au cas par cas) qui peut venir réinterroger le fonctionnement (et pas l’inverse).
Mise en place de la réunion générale et de la permanence
La réflexion nous conduira, en effet, à revisiter nos dispositifs en plusieurs points : de l’admission et ses procédures, de notre organisation de travail (les synthèses), de l’accueil (sa forme, le groupe et ses rythmes, les temps), à la scolarisation ou notre lien avec les parents, etc.
Des aménagements en seront déduits après coup et expérimentés peu à peu (la division du groupe par exemple ou les modalités de scolarisation), d’autres continuent de s’élaborer (les admissions, le travail avec les familles, le rapport à l’école).
Deux initiatives, sur lesquelles il est proposé de s’arrêter plus particulièrement, sont adressées aux enfants et à leurs interlocuteurs dans le service :
La permanence et la réunion générale
Elles nous paraissent répondre à deux questions qui émergent, entre autres. On peut les résumer ainsi :
1. Comment mettre les enfants (on aurait pu dire aussi leurs interlocuteurs, parents, intervenants) en position de responsabilité, d’engagement, de choix, de décision ? Question posée du rapport du sujet à ce qui lui arrive, à ce qui fait sa présence, à ce qu’on lui propose.
Il s’agit de sortir d’une logique de commandes, d’injonctions en cascade des adultes (parents, institutions, direction, équipe) jusqu’aux enfants ; de sortir d’une logique de consommation des usagers (gardons l’équivoque), qui induit la demande de toujours plus ou d’autre chose et la mise en série d’objets (ateliers, école, psychothérapie) à consommer en référence à un « besoin » présupposé.
Qu’est-ce qui institue ? Qui, quoi est garant du cadre, de l’inscription dans celui-ci ? Où, avec qui, se traite cet engagement, son sens, ses achoppements (difficultés), ses butées (refus) ?
2. Comment sortir du vase clos ?
Un lien peut être fait entre le constat des difficultés d’articulation entre les lieux institués dans le service (ateliers, classes, rencontres avec les différents intervenants, temps du calendrier scolaire et temps de « vacances ») et les difficultés d’articulation entres les services de l’établissement (unité pédagogique, demi-internat, internat, sesd), de l’établissement avec l’extérieur (familles, écoles, lieux d’inscription sociale, sports, loisirs).
Comment pensons-nous, vivons-nous notre présence, notre intervention, en lien avec l’ailleurs, sur fond d’absence ?
Comment l’enfant « passe-t-il » de l’un à l’autre, des uns aux autres ?
Voici deux initiatives qui sont des tentatives de mise au travail à partir de ces remarques : la permanence et la réunion générale.
La permanence : un enfant est reçu par le chef de service et le médecin psychiatre, à son initiative (il peut s’inscrire sur un tableau) ou à celle d’un de ses interlocuteurs pour parler d’une difficulté particulière apparue dans son inscription, son engagement dans une ou des propositions (dans un atelier, dans la classe, dans le groupe, dans les transports, dans le service plus globalement). Il refuse ou demande quelque chose, à l’occasion quelqu’un a à se plaindre de lui, s’inquiète ou remet en question ses modalités d’inscription.
Il lui est proposé de s’exprimer là-dessus, dans un écart (de lieu, de personnes), dans un délai (il faut prendre rendez-vous), de (re)trouver une position active, élaborative.
Temps du dire, temps de voir, qui n’est pas temps de la réponse ni temps de conclure. Ni tribunal, ni consultation, il s’articule et renvoie aux autres instances d’élaboration ou de décision (synthèse, consultation, travail psychothérapique, rencontre avec la famille…).
La réunion générale :
- hebdomadaire avec l’ensemble du groupe (enfants et intervenants) ;
- temps d’information, temps d’échange : qui est là, qui n’est pas là et où et pourquoi ; ce qu’on a fait, ce qu’on va faire, avec qui, comment…
- dedans/dehors, ici/ailleurs (à la maison, à l’école, en atelier, en classe, en transfert, avant/après (hier, aujourd’hui, demain, l’année prochaine…).
Les enfants répondent… et nous surprennent… nous entraînent…
1. À la surprise des intervenants « habitués » au bruit et à la fureur d’un groupe amplifiant les excitations, la réunion générale hebdomadaire est investie.
Très vite, ce sont les enfants qui installent les chaises, rappellent à l’ordre, à l’heure dite, les adultes qui traînent dehors à papoter en terminant leur cigarette. Qui peuvent s’asseoir, demander et prendre la parole, écouter. Pas tous et pas tous du premier coup, bien sûr. Mais le mouvement du groupe fait aspiration et d’aucun des enfants on peut dire qu’il n’en a pas fait quelque chose, selon sa modalité propre et pas pour rien.
Il y a les rituels (l’info du chef de service, les absents, les événements, les projets, les rendez-vous, les consignes) et puis, il y a le temps où chacun peut dire ce qu’il a à dire, ouvrant parfois à l’échange : il y a ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas ou pas encore ou peu à peu. Au fil des semaines, c’est un mouvement pour chacun et pour l’ensemble.
Pour celui qui parle tout le temps, ne peut attendre, ne peut entendre ni s’entendre tout occupé qu’il est à demander la parole encore et encore, il trouvera à patienter, peut-être, parfois, à considérer ce qu’un autre dit…
Pour celui qui s’assure surtout que chacun l’écoute et boude au moindre mouvement de sourcil pour priver tout le monde de ce qu’il avait à dire, il vérifiera que ce qui n’est pas dit… n’est pas dit et y reviendra.
Pour celui qui ne peut se retenir, quand l’idée vient, qu’un propos concerne son monde… il faut que ça sorte, il trouvera à temporiser.
Pour celui qui ose et qui n’ose plus, qui lève le doigt et, quand son tour vient, a oublié ou bien balbutie « moi, ma mère… » et puis, se perd, il osera encore, aujourd’hui ou la prochaine fois.
Pour celui qui ne dit rien mais reste tout ouïe et n’en pense pas moins, chuchote à l’oreille du voisin à l’occasion ; « t’as oublié de dire qu’on a vu les canards », parce que, quand même, il fallait que la chose soit dite.
Pour celui qui saisira cette occasion pour dire, toute émotion contenue, oubliant, l’espace de l’instant, la colère et le refus qu’il affiche depuis des jours : « Mon père aujourd’hui, il est à l’hôpital. »
Pour celui qui reste ostensiblement plongé dans sa revue et lance de là : « mais non ! Le Père Noël n’existe pas ! » ; il peut alors lever les yeux pour vérifier le désarroi produit par l’étalement de son savoir sur celui qui en parlait. Mais il peut être entraîné de façon inattendue par ce qu’il a produit quand un autre vient dire qu’il a raison, que ses parents à lui ont avoué, qu’il sait ça aussi maintenant. Un autre encore, qui a bon cœur : « Il faut pas le dire ! », et les autres : « mais si », « mais non », « il existe », « non », « je veux y croire »…
De l’anecdote, qui a son poids inconnu, aussi bien pour celui qui l’évoque (la naissance des petits chats, la mort de la tourterelle, l’hospitalisation du père ou l’existence du Père Noël), l’échange s’ouvre parfois sur des questions qui se partagent…
Et se reprennent dans d’autres lieux, d’une autre façon…
2. La permanence est instituée donc pour traiter des questions propres à chacun, tenant à son trajet parmi nous : ce qu’il y fait, ce qu’on lui propose, ce qui ne va pas là-dedans, ce qu’il refuse, ce qu’il voudrait changer…
Selon le temps et la question de chacun, selon sa modalité de saisie (à l’initiative de l’enfant, à celle d’un tiers pour lui), elle est diversement investie.
Bertrand s’est inscrit dans les premiers. Il entre, du regard il observe, les lieux, les personnes. Il s’assoit. Alors que voulait-il ? « Rien, rien. Je voulais voir ce que c’était… » Avec ce préalable nécessaire, il trouvera, plus tard, à s’en servir…
Elvire s’inscrit souvent. Elle viendrait bien toutes les semaines… pour ne rien dire… Pour dire rien ? De ce qui ne peut se dire ? Ou ne pas rater une occasion d’être au centre de l’attention ?
Fabrice, lui, vient dire combien il est difficile pour lui de soutenir ces deux demi-journées d’intégration dans une école publique. Il voudrait bien n’y aller, peut-être qu’une seule fois. Tenants et aboutissants par lui évalués, il trouvera la force de continuer.
On la propose à Stéphane qui vient dire que cette activité « Promenade et découverte de la nature » à laquelle on l’oblige de participer est vraiment nulle… Il ne veut plus y aller, on l’y oblige… Il faut dire que pour Stéphane, pas un seul atelier ne mérite qu’il abandonne ses duplos.
Patricia l’enseignante vient avec Simon. Celui-ci est dans une telle agitation en classe que cela n’est plus tolérable pour la maîtresse, pour les autres enfants.
Nous évoquons les adaptations que chacun, de sa place, pourra mettre en place afin de rendre la séquence scolaire supportable.
On se retrouvera, s’il le faut, pour parler de ce que ça devient…
Après un an, on fait le point
Pour prendre le pouls de l’expérience, des évolutions et des dérives… Pour trouver les réajustements nécessaires parce que les deux instances ont existé, évolué avec la vie du service (la division du groupe en deux, le changement de médecin, d’institutrice, les répercussions diverses, les articulations au travail avec les parents du projet pour leur enfant, sa scolarisation etc.).
Pour la réunion qui s’est poursuivie dans chaque demi-groupe, un sentiment est partagé de perte de dynamique, d’investissement. (Par les adultes ? Les divers intervenants ne peuvent plus y participer, les instances ne s’y articulent plus, ne se répondent plus.)
L’intérêt se perd, en dehors d’une fonction temporaire d’information et de mise en place du cadre par les intervenants…
Il est proposé de reprendre la réunion générale hebdomadaire malgré la taille du groupe qui, de fait, n’empêchera pas une reprise dynamique.
Pour la permanence, le constat est fait qu’elle a eu du mal à exister dans le discours, dans les représentations et donc dans le dispositif comme modalité particulière. On remarque sa tendance à devenir le lieu du rappel à l’ordre… Il faut reparler de son sens et de sa fonction, interroger sa pertinence selon…
*
Ainsi ce lieu qui, comme tant d’autres, accueille des enfants, a permis que se vive le malaise, avec un fonctionnement qui n’est jamais La réponse, valable pour tout, pour tous, pour tout le temps.
Ainsi s’est trouvée la possibilité de travailler avec le précaire, jamais assurée une fois pour toutes, mais qui peut changer, s’adapter et fonder peu à peu, au pas et à la mesure de chacun, dans le mouvement d’une ou plusieurs rencontres pour donner à chacun la possibilité de trouver à s’orienter…
Ce précaire nous éveille à l’exigence dont il relève. Pas tant du côté des pouvoirs ou des savoirs établis, mais en tout cas à celle de maintenir ouvertes les conditions de la parole. La parole qui ne va pas de soi : avec ses enjeux, ses impasses, ses manques à dire le tout de cet impossible à supporter et aussi avec ses risques… de surprises qui viennent entamer le mur de nos répétitions…
Le plus souvent, ce sont les événements de forme transgressive produits par les enfants ou les adultes qui amènent les équipes à mettre en place une réunion pour « il faut en parler ». Dans cet article, le dispositif « permanence » et « réunion » est pensé de manière préexistante aux événements.
– C’est un espace-temps qui existe avant même qu’il y ait à parler. C’est la condition pour que la parole puisse s’y découvrir, s’y créer, pour que la parole de chaque enfant puisse exister un jour.
– C’est un espace-temps sans ordre du jour, enveloppe ou forme en creux, réceptacle de ce qui du désordre de chacun peut s’y déposer en une parole désordonnée offerte à un futur articulé.
Mais la nature a horreur du vide. Les auteurs montrent bien comment les mouvements de maîtrise ne sont jamais loin : chaque groupe sa réunion – la permanence pour faire de l’ordre.
Cependant la rigueur de l’examen régulier du « pourquoi » qui a présidé à l’organisation de ce projet a permis de relancer le « sens ».
Robert Daujam, Alain Roucoules
[*]
Chef de service, demi-internat de l’
ir Le Naridel, 81000 Lavaur.
[**]
Psychologue, demi-internat de l’
ir Le Naridel, 81000 Lavaur.