2002
EMPAN
Articles et publications
Pierre Bourdieu : rendre leur fierté aux petites gens et accompagner le mouvement social
Marcel Drulhe
[*]
Le décès de Pierre Bourdieu, ce mercredi 23 janvier 2002, me fait rapprocher deux photos : Sartre avec un porte-voix face aux ouvriers de Renault qui sortent des usines de Billancourt (fin des années 1960), Bourdieu avec un porte-voix au milieu des cheminots en grève (fin de l’année 1995).
Pour Bourdieu, Sartre est la figure de « l’intellectuel total », conjuguant à la fois la philosophie, le roman, le théâtre, l’essai critique et la médiatisation d’un engagement politique contestataire. Il a inventé un modèle antithétique aux postures des grands et des nantis : « Le refus des pouvoirs et des privilèges mondains […] et l’affirmation du pouvoir et du privilège proprement intellectuels de dire non à tous les pouvoirs temporels ». Dans la mise en scène politico-médiatique de notre monde, Pierre Bourdieu aurait-il repris le personnage ?
Ce serait oublier que sa trajectoire est une suite de « reconversions » successives : « J’ai été un structuraliste heureux. » Ce serait oublier sa critique de « l’intellectuel universel » qui « prophétise » au nom d’une éthique universaliste : Bourdieu reprend à Foucault l’idée de « l’intellectuel spécifique » qui fonde sa résistance sur l’ascétisme scientifique, sur les connaissances patiemment établies et conquises à partir d’outils disciplinaires particuliers (libido sciendi). La condition de possibilité du militantisme intellectuel relève à ses yeux du labeur soutenu à opérer une « révolution symbolique » en exhibant ce que rendent impensés et impensables nos cadres émotionnels et cognitifs habituels : « Nommer l’innommable » dans tous les champs (l’éducation, la culture, les loisirs, la religion, la mode vestimentaire, le sport, le travail, le droit, la politique, le rapport homme-femme, l’État, la misère sociale, l’art, etc.) Ne le voit-on pas, dans le film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, vitupérer contre ces militants qui, au nom de leur titre de gloire, « la proximité avec les gens », prennent des positions anti-intellectuelles, au risque de se faire manipuler par ceux qui ont acquis des savoirs réfléchis ? Au cours de son entretien avec le romancier allemand Günther Grass, il s’adresse aux syndicats implantés dans tous les pays européens pour les inciter à s’ouvrir davantage aux apports des sciences sociales.
« Deux doigts de Ravel sec ! », s’amusait-il à dire dans un entretien au Monde de la musique. Mais qui goûtera ? Faire l’inventaire des espèces de mélomanes et tenter de rendre intelligibles leurs subtiles distinctions dans l’écoute des œuvres, selon leurs partitions savamment interprétées en une multitude de variations, ne le détournait pas des autres domaines : rendre intelligible la fabrication de « l’excellence culturelle » en musique, en peinture, en littérature, dans les univers de la mise en scène de fictions (cinéma, théâtre, etc.), lui a toujours paru nécessaire pour pouvoir comprendre « la vie perdue » de paysans béarnais, comprendre les « exclus de l’intérieur », comprendre le monde « vu d’en bas », comprendre la « mauvaise foi des institutions ». Les différents secteurs de la société, qu’il a théorisés sous le concept de « champ », ne sont pas indépendants les uns des autres : chacune des « découvertes » obtenues dans un domaine est un « cheval de Troie » heuristique pour remettre en question sur le même registre un autre secteur ; en outre, il existe une homologie entre ce qui se passe dans un champ déterminé (le système scolaire, le système de soins, le système judiciaire, le marché du travail) et l’ensemble du système social, tout comme peuvent être exhibées de subtiles correspondances entre l’excellence culturelle des artistes et des savants et la culture ordinaire des gens sans titres scolaires, « la culture du pauvre ». Même le champ de la « haute couture » dont la diversité peut apparaître comme une garantie pour l’égalité de celles et ceux qui s’en portent acquéreurs, est foncièrement hiérarchisé, tout comme celui de la consommation de masse, dont on ne cesse pourtant de répéter combien il est homogène, morne et d’une extrême platitude ! Et chacun d’entre nous peut avoir l’intuition, à travers son expérience, que l’univers vestimentaire donne à voir l’espace social en ses clivages de générations, de genres, de milieu social et d’appartenance ethno-culturelle ! La mise en scène artistique n’est au fond qu’un cas particulier de la mise en scène de la vie quotidienne : du plus sublime au plus trivial sont à l’œuvre des mécanismes et des processus sociaux semblables qu’il revient à la sociologie d’analyser.
Pourtant, l’image la plus forte de Pierre Bourdieu reste sans doute celle de l’observateur du « petit peuple » de France. La misère du monde, ce ne sont pas véritablement « les naufragés du quart-monde » ; on y trouve plutôt les abonnés aux contrats aidés, les chômeurs, les mal-logés, les artistes squatters, les immigrés et leurs enfants, les cadres de 50 ans au chômage, les femmes coincées entre emploi et domesticité, les profs de zep, les petits chefs tyranniques. Il a voulu avec exigence comprendre tout ce monde-là. On a qualifié Bourdieu de néo-marxiste : il est d’abord un webérien qui s’est attaché à objectiver cette relation sociale particulière qu’est la relation d’enquête, afin d’éviter d’induire la censure ou de l’accentuer à travers une présentation de soi, des propos ou des gestes « qui en imposent », au lieu de susciter la confiance et d’ouvrir un espace d’expression libre. L’enjeu est de recueillir à la fois le point de vue de l’autre, avec ses significations, et son contexte d’existence, présent et passé.
À ses yeux, ce n’est pas enfermer ces petites gens dans une toile d’araignée de mécanismes sociaux inéluctables : c’est leur donner les moyens de leur émancipation ou de leur autonomisation par l’objectivation de processus qui peuvent être infléchis en d’autres orientations. Chacun d’entre eux et chacun d’entre nous n’hésitent pas à dire : « Je m’appelle Untel (prénom et nom). » Or, il y va d’une incroyable prétention : qui est ce « Je » qui revendique un prénom qui lui a été attribué par ses parents et un nom issu d’une lignée familiale qui le transmet par le père à chaque génération ? Impossible de s’appeler comme personne, au risque de se faire piéger comme le Polyphème de l’Odyssée ! Cette appropriation identitaire s’accomplit à la mesure de la reconnaissance de l’altérité qui nous habite : même les « rares » personnes qui changent de nom affrontent l’expérience qu’on ne prend pas en vain la place du père ! L’autonomie apparaît alors comme le fruit d’un parcours qui prend la mesure d’une « convocation » à l’origine tout en constituant un sens propre (« s’appeler » garde l’ambiguïté de signifier quelque chose et de convoquer).
C’est cette perspective que Pierre Bourdieu commence par s’appliquer à lui-même, à travers « l’objectivation participante », pour mener à bien son travail de sociologue. Le but est de préserver sa vigilance quant à son propre point de vue d’observateur du jeu social pour se garder d’un racisme redoutable : « Le racisme de l’intelligence ». En relèvent les formes plus ou moins fortement euphémisées de la supériorité condescendante qui écrasent l’autre d’un mépris voilé et réducteur pour le tenir à distance et « en bas ».
Dès lors, son masque de janséniste pascalien rejoint celui du critique flaubertien de notre temps, ce qui lui permet de se revendiquer à distance de « l’aristocratisme » et du « populisme » pour incarner une figure moderne de « résistant » : sur la base de l’analyse de multiples objets, internes aux champs sociaux (substituts des marchés et de leurs jeux de concurrences et de conflits), il est passé sur le front des luttes sociales afin de soutenir les acteurs insatisfaits de l’ordre existant et protestataires dans leur volonté de « défataliser » l’histoire et pour susciter une Europe des mouvements sociaux, premier pas vers un internationalisme anti-néolibéral.
Ce faisant, Pierre Bourdieu a tenté de s’inscrire en faux contre ses détracteurs qui dénoncent, avec sa pensée systématique et mécaniste, sa vision du caractère implacable de la contrainte des cadres sociaux et de la logique implicitement nécessaire de l’histoire sociale. Non, par son engagement, il entend faire la preuve que la lucidité critique, fondée sur des analyses empiriques, constitue un point d’appui solide pour orienter autrement la marche des sociétés humaines et pour émanciper leurs groupes sociaux les plus dominés des multiples effets de l’exploitation.
Mais n’y a-t-il pas quelque abus à enrôler la sociologie dans le combat politique au risque de technocratiser les élans utopiques du mouvement social ? L’autorité du savant ne s’est-elle pas parfois transformée en argument d’autorité ? Le contre-pouvoir critique qu’a voulu représenter le professeur du Collège de France est parfois pris en défaut sur ce terrain-là : comment ne pas préférer la rigueur de La distinction, de La misère du monde ou de La Noblesse d’État à son opuscule, du genre polémique, Sur la télévision ? Il reste que les spécialistes des sciences sociales et humaines ont beaucoup à gagner en prenant le temps de dialoguer avec l’œuvre de Pierre Bourdieu, qui a pris, vers la fin de sa vie, la tournure d’une œuvre collective.
Mais toutes celles et tous ceux qui travaillent et/ou militent dans ces zones du sociétal où la « question sociale » s’énerve et se dissout dans l’isolement social et la solitude affective ou bien dérive vers des mondes parallèles et souterrains qui se substituent au monde officiel institutionnalisé, peuvent trouver aussi dans ce mode de questionnement, loin des bourdieuseries dogmatiques des sectaires qui le pastichent sans en saisir l’esprit, les ressources d’une hétérodoxie créatrice et inventive. Contre la tyrannie de la loft-ignorance, parée de la voyance transparente et spontanée de « l’homme de terrain », l’héritage sociologique de Bourdieu nous appelle à construire de la clairvoyance par le labeur lent et long de l’étude, plus précisément de la skholè, « temps libre et libéré des urgences du monde qui rend possible un rapport libre et libéré à ces urgences, et au monde ». Ainsi peut être rompu le caractère tantôt enchanté, tantôt désabusé qui accompagne la dénégation collective : l’indignation libère momentanément l’émotion mais travailler au retour du refoulé suppose un patient travail d’objectivation. Si savoir et faire savoir sont bien la condition d’une lucidité créatrice et d’une générosité décisoire, prendre du temps en compagnie de l’œuvre de Bourdieu peut contribuer à ce cheminement.
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Professeur, département de Sciences sociales Raymond-Ledrut, centre d’études des rationalités et des savoirs,
cers umr cnrs 5117 université Toulouse-2 et U. 558
inserm université Toulouse-3.